La nuit était déjà bien avancée lorsque je me retrouvai devant la porte d'Emma. J'hésitai un instant, mon cœur battant plus vite que je ne l'aurais voulu.

Je n'avais pas réfléchi longtemps avant de venir. C'était une impulsion, un besoin viscéral de la voir, de lui parler. Mais maintenant que j'étais là, un doute s'insinua en moi.

Et si elle ne voulait pas m'écouter ?

Et si elle m'avait réellement quittée ?

Je fermai les yeux un instant, prenant une inspiration pour calmer les tremblements imperceptibles de mes doigts. Puis, avant de me laisser envahir par mes propres incertitudes, je frappai.

Un silence.

Puis des pas.

La porte s'ouvrit sur Emma, vêtue d'un t-shirt large et d'un pantalon de jogging. Visiblement, elle ne s'attendait pas à me voir. Son regard s'assombrit légèrement, une lueur de méfiance y brillant encore.

— Regina.

Elle ne me laissa pas entrer tout de suite, se contentant de m'observer, comme si elle cherchait à deviner la raison de ma venue.

— Je peux entrer ? demandai-je doucement.

Elle hésita, puis s'effaça légèrement pour me laisser passer.

L'appartement était plongé dans une lumière tamisée. Une tasse de thé traînait sur la table basse, et une couverture était négligemment jetée sur le canapé. Emma était en train de se détendre, peut-être même d'essayer d'oublier cette soirée.

Mais maintenant, j'étais là.

Elle referma la porte derrière moi, croisant les bras.

— Tu veux quoi, Regina ?

Sa voix était plus dure que d'habitude, mais pas froide. Blessée, surtout.

Je pris une profonde inspiration et me tournai vers elle.

— Je suis venue m'excuser.

Elle arqua un sourcil, comme si elle ne s'attendait pas à ce que je dise ces mots en premier.

— S'excuser de quoi, exactement ?

— D'avoir caché les menaces. De t'avoir exclue de quelque chose qui te concernait tout autant que moi.

Un soupir lui échappa, et elle passa une main dans ses cheveux.

— Tu ne comprends pas, n'est-ce pas ? Ce n'est pas seulement le fait que tu ne m'en aies pas parlé. C'est que tu continues à penser que tu dois tout porter seule.

Je baissai brièvement les yeux.

Elle avait raison.

Mais cette fois, je voulais faire les choses différemment.

Je relevai la tête et soutins son regard.

— C'est justement pour ça que je suis là. Je veux faire les choses autrement.

Emma me scruta, toujours sur la défensive.

— Et qu'est-ce que ça veut dire, exactement ?

Je pris une inspiration, sachant que les prochains mots allaient tout changer.

— Le gouverneur m'a proposé un poste de sénatrice.

Emma haussa légèrement les sourcils, surprise.

— Wow.

— Oui.

Un silence.

— Et tu comptes accepter ?

Je marquai une pause, mes doigts se crispant légèrement sur le bord de ma veste.

— J'y réfléchis. Mais si je suis ici, c'est parce que ton avis compte pour moi.

Emma ouvrit la bouche, puis la referma, visiblement prise au dépourvu.

— Regina…

— Je veux que tu me dises ce que tu en penses. Honnêtement.

Elle se passa la main sur le visage, comme si elle tentait de remettre de l'ordre dans ses pensées.

— Je pense que c'est énorme.

— Et toi ? Qu'est-ce que ça change pour nous ?

Un silence s'étira entre nous.

Puis, plus doucement :

— Si j'accepte, je n'aurai plus à cacher qui je suis. Qui nous sommes.

Emma releva brusquement les yeux vers moi.

— Tu veux dire que…

— Je ne veux plus de frontières entre le privé et le travail.

Elle eut l'air choquée, presque incrédule.

— Mais… tu as toujours été celle qui voulait tout compartimenter. Celle qui insistait pour qu'on reste discrètes…

Je fis un pas vers elle, réduisant la distance entre nous.

— Et regarde où ça nous a menées.

Emma ne répondit pas immédiatement, mais je vis la tension dans ses épaules s'atténuer légèrement.

— Regina, est-ce que tu es vraiment prête pour ça ? Parce que ce ne sera pas facile.

Je lui adressai un sourire fatigué.

— Rien ne l'a jamais été entre nous.

Un éclat de rire lui échappa, léger, presque nostalgique.

Puis, dans un mouvement hésitant, elle tendit la main et la posa sur mon bras.

— Tu me demandes mon avis ?

— Oui.

Elle inspira profondément, cherchant ses mots.

— Alors je pense que tu devrais accepter.

Je relevai les yeux vers elle, surprise par sa réponse directe.

— Tu crois ?

— Oui. Parce que c'est ce que tu es faite pour faire. Parce que Seattle ne peut pas te garder enfermée ici pour toujours. Et parce que…

Elle marqua une pause, son regard s'adoucissant.

— Parce que je veux que tu sois libre d'être toi.

Un poids sembla s'évaporer de ma poitrine.

— Tu ne vas pas fuir cette fois ? demandai-je doucement.

Elle secoua la tête, un sourire en coin.

— Pas cette fois.

Je sentis quelque chose se dénouer en moi.

Alors, sans réfléchir, je levai la main et la posai sur sa joue, mon pouce effleurant sa peau.

Elle ferma brièvement les yeux sous mon toucher, puis, lentement, elle se pencha vers moi.

Nos lèvres se trouvèrent dans un baiser lent, chargé de tout ce que nous n'avions pas pu dire.

Et cette fois, il n'y avait plus de barrières.


Le lendemain matin, le soleil perçait à travers les rideaux de l'appartement d'Emma, projetant des ombres douces sur les murs. Je n'avais pas dormi beaucoup, trop occupée à laisser mes pensées s'entrechoquer.

Je me redressai lentement, sentant le poids des événements de la veille encore flotter autour de moi. Emma était toujours endormie à mes côtés, son souffle régulier, paisible. C'était étrange de la voir ainsi, vulnérable, après tant de nuits passées à lutter contre le chaos de nos vies respectives.

Un sourire effleura mes lèvres alors que je me laissai aller à l'observer quelques instants. Puis, me levant doucement pour ne pas la réveiller, je récupérai mon téléphone sur la table de chevet et me dirigeai vers le salon.

J'avais une décision à prendre.

J'hésitai un instant avant de composer le numéro du gouverneur. Il ne mit pas longtemps à décrocher.

— Madame la Maire.

— Monsieur le Gouverneur.

J'entendis une note de satisfaction dans sa voix.

— J'espère que votre soirée vous a permis d'y voir plus clair.

— Elle l'a fait.

Un silence.

Puis je pris une inspiration.

— J'accepte votre proposition.

Les mots me semblaient irréels alors qu'ils quittaient ma bouche, comme si je me regardais prendre cette décision à travers un voile invisible.

— C'est une excellente nouvelle, Regina. Nous organiserons une annonce officielle dans les prochains jours.

Je hochai la tête, même s'il ne pouvait pas me voir.

— J'attends les détails.

Nous échangeâmes encore quelques formalités, puis je raccrochai, fixant mon téléphone dans ma main.

C'était réel.

Je quittais Seattle.

Enfin, pas immédiatement. Mais bientôt.

Je fermai les yeux un instant, laissant cette pensée s'ancrer en moi. J'avais toujours défendu cette ville bec et ongles, lutté pour elle, pour sa justice. Mais maintenant, mon combat allait s'étendre bien au-delà de ses frontières.

— C'est officiel ?

Je sursautai légèrement et me retournai pour voir Emma, appuyée contre l'embrasure de la porte du salon. Ses cheveux en bataille et son t-shirt légèrement froissé lui donnaient un air plus doux que d'habitude, mais son regard était sérieux.

Je posai mon téléphone sur la table.

— Oui.

Elle hocha la tête lentement, s'approchant de moi.

— Tu vas vraiment partir.

— Pas tout de suite. Mais oui.

Elle se mordit la lèvre, comme si elle réfléchissait à ses mots.

— Et moi ?

Ma gorge se serra légèrement. C'était la seule question que je redoutais.

— Je veux que tu viennes avec moi.

Emma resta silencieuse, comme si elle pesait mes mots, les analysait sous toutes les coutures.

— Tu veux que je quitte mon poste ?

— Je veux que tu sois là. Peu importe la manière.

Elle baissa la tête un instant, ses doigts jouant machinalement avec l'ourlet de son t-shirt.

— Ça ne sera pas aussi simple que ça, Regina.

Je soupirai, passant une main dans mes cheveux.

— Rien ne l'a jamais été entre nous.

Elle esquissa un sourire en coin, mais son regard restait pensif.

— J'ai passé ma vie à construire cette carrière. Ce poste, je l'ai mérité. Et maintenant que j'ai enfin un peu de stabilité…

Elle s'interrompit, cherchant ses mots.

— … tu veux que je lâche tout pour te suivre ?

La question me frappa plus durement que prévu.

Je déglutis, consciente que je ne pouvais pas simplement lui demander de tout abandonner.

— Je ne veux pas que tu fasses quelque chose que tu pourrais regretter.

Elle hocha la tête, croisant les bras.

— Alors laisse-moi y réfléchir.

Je lui pris la main doucement, ancrant mon regard dans le sien.

— Emma, je t'aime. Peu importe où je suis, je veux que ce soit avec toi. Mais je ne te forcerai jamais à faire un choix qui ne te convient pas.

Elle serra légèrement mes doigts, puis soupira.

— C'est honnête.

— J'essaie.

Elle me fixa un instant, puis se pencha pour m'embrasser lentement.

— Laisse-moi quelques jours.

Je hochai la tête.

C'était le début d'un autre combat. Mais cette fois, je savais qu'il ne s'agissait plus seulement de politique ou de justice.

Il s'agissait de nous.


Les jours suivants furent une épreuve.

Emma n'avait pas donné sa réponse immédiatement. Et je savais qu'elle avait besoin de temps pour réfléchir, mais cela ne m'empêchait pas d'être rongée par l'incertitude.

Au travail, nous étions redevenues les professionnelles que nous avions toujours prétendu être. Les regards furtifs, les discussions rapides entre deux réunions, mais rien qui ne laissait transparaître le moindre trouble. Pourtant, chaque fois que nos regards se croisaient, je sentais cette tension sous-jacente, ce poids invisible entre nous.

Mary Margaret me lançait parfois des regards curieux, et Ruby était plus directe :

— Tu vas vraiment partir ?

Je soupirai, posant mon stylo sur mon bureau.

— Oui.

Elle me fixa un instant, puis hocha la tête lentement.

— Et Emma ?

— Elle réfléchit.

Ruby haussa un sourcil.

— Elle réfléchit… ou elle a déjà pris sa décision et n'ose pas te le dire ?

Je me crispai.

— Elle a besoin de temps.

— Ou elle a peur.

Je relevai les yeux vers elle, surprise par sa franchise.

Ruby croisa les bras.

— Soyons honnêtes, Regina. Emma a toujours été du genre à fuir quand les choses deviennent trop réelles. Et toi, tu es douée pour prétendre que tout est sous contrôle, même quand ça te tue à l'intérieur. Alors... vous comptez faire quoi ? Attendre en silence jusqu'à ce que l'une de vous explose ?

Je serrai la mâchoire.

— Qu'est-ce que tu veux que je fasse ? La forcer à choisir ?

Elle soupira, s'asseyant sur le bord du bureau.

— Non. Mais je pense que vous devez arrêter de vous mentir.

Je restai silencieuse. Parce qu'elle avait raison.

Le soir même, j'étais chez moi, seule, un verre de vin à la main, fixant la ville qui s'étendait sous mes fenêtres.

Seattle.

Bientôt, ce ne serait plus ma ville. Bientôt, je marcherais dans les couloirs du Sénat au lieu des rues familières que j'avais appris à aimer et haïr à la fois.

Mais le plus difficile dans tout ça… c'était l'incertitude.

Je portai mon téléphone à mes lèvres, hésitante.

Devais-je l'appeler ? Lui demander si elle avait pris une décision ?

Un message interrompit mes pensées.

Emma : "Je peux passer ?"

Mon cœur fit un bond dans ma poitrine.

Moi : "Oui."

Je posai mon verre, essayant de calmer mon souffle alors que je l'attendais.

Quelques minutes plus tard, un coup à la porte.

Je me levai, ouvrant doucement.

Emma était là, vêtue de son éternel jean et de sa veste en cuir. Mais ce soir, elle semblait différente. Plus tendue. Plus… indécise.

Je m'écartai pour la laisser entrer, refermant la porte derrière elle.

Elle ne parla pas tout de suite.

Je pris une inspiration.

— Tu as pris ta décision ?

Elle s'adossa contre la table, bras croisés, regard baissé.

— Oui.

Un silence.

— Je reste à Seattle.

Le coup était brutal.

Je sentis quelque chose se briser en moi, mais je ne laissai rien paraître.

Je me contentai de hocher la tête.

— D'accord.

Emma releva la tête, comme surprise par ma réaction.

— C'est tout ?

— Qu'est-ce que tu veux que je dise ?

— Je ne sais pas… Peut-être que tu pourrais me dire ce que tu ressens vraiment, au lieu de jouer la femme forte qui accepte tout sans broncher.

Je pinçai les lèvres, sentant ma patience s'effriter.

— Et toi ? Tu aurais préféré quoi, Emma ? Que je te supplie de venir avec moi ? Que je te donne une raison de partir ?

Elle se passa une main dans les cheveux, visiblement agitée.

— Ce n'est pas ça. Je… Je ne peux pas partir, Regina. Pas maintenant. Seattle a encore besoin de moi.

— Et moi ? lançai-je, la voix plus dure que prévu.

Elle s'arrêta net.

Je secouai la tête, croisant les bras.

— Est-ce que tu restes parce que tu veux vraiment rester, ou parce que partir avec moi te fait peur ?

Son silence en disait long.

Je soupirai, m'adossant contre le mur.

— Je ne vais pas te forcer, Emma. Mais je ne vais pas m'excuser non plus pour avoir envie de construire quelque chose avec toi.

Elle baissa les yeux, mordillant sa lèvre inférieure.

— Je t'aime, Regina. Ça, ce n'est pas à remettre en doute.

Mon cœur se serra.

— Mais ce n'est pas suffisant, pas vrai ?

Elle releva lentement les yeux vers moi.

— Je ne veux pas être un fardeau pour toi.

Je me rapprochai d'elle, posant une main sur son bras.

— Tu n'es pas un fardeau, Emma. Tu es mon choix.

Elle ferma les yeux un instant, avant de murmurer :

— Mais je ne suis pas prête.

Les mots résonnèrent en moi comme un écho douloureux.

Je retirai lentement ma main, reculant légèrement.

— Alors je vais devoir l'accepter.

Un silence s'abattit sur nous.

Finalement, elle hocha lentement la tête, puis se détourna, marchant vers la porte.

Avant de sortir, elle s'arrêta une dernière fois.

— Je suis désolée.

La porte se referma doucement derrière elle.

Et cette fois, je laissai la douleur m'envahir.

Seattle m'a tout pris. Mais Seattle m'a aussi tout donné.

J'étais entrée dans cette mairie avec la volonté de changer cette ville. De la sauver, si je le pouvais. J'en ressors avec des cicatrices invisibles, des pertes impossibles à oublier, mais aussi une force que je n'avais jamais soupçonnée en moi.


L'acceptation du poste de sénatrice a été officielle ce matin. La nouvelle s'est répandue comme une traînée de poudre dans les médias et au sein du conseil municipal. Certains m'ont félicitée avec un enthousiasme sincère. D'autres ont vu cela comme un abandon. J'ai dû faire face aux réactions, aux regards à demi-reprocheurs, aux questions sous-entendues.

— Vous partez donc vraiment ? m'a demandé Ruby, les bras croisés, appuyée contre mon bureau.

— J'ai pris ma décision, ai-je répondu d'une voix calme, presque posée.

Mais la vérité, c'est que je n'ai jamais été aussi bouleversée.

Mary Margaret a réagi différemment. Moins dans l'accusation, plus dans la compréhension.

— C'est un nouveau départ pour toi, Regina. Tu as fait plus que ce qu'on pouvait attendre de toi ici.

J'ai hoché la tête, tentant d'intégrer ses paroles. Mais partir ne voulait pas dire oublier. Et surtout… cela ne voulait pas dire la laisser derrière moi sans regret.

Quand j'ai annoncé la nouvelle à mes parents, Henry a été fier. Il a toujours voulu me voir gravir les échelons du pouvoir, aller plus loin, toucher à des sphères que peu osent approcher.

Cora, quant à elle, a simplement levé un sourcil, son regard perçant analysant chaque inflexion de ma voix.

— Et que fuis-tu réellement, Regina ?

J'ai feint l'indifférence, ignorant la façon dont son regard avait effleuré mon visage avec une acuité douloureuse.

— Je ne fuis rien. J'avance.

Mais le doute me rongeait.

Les jours passèrent à une vitesse affolante. Les réunions s'enchaînèrent, les derniers dossiers furent traités, les adieux commencèrent à peser. J'évitais de trop penser à elle. À ce que cela signifiait réellement de partir sans elle.

La cérémonie d'adieu organisée par le conseil municipal fut plus difficile que prévu. J'ai dû me tenir droite, impassible, prononcer un discours sur mon engagement envers cette ville, sur mon espoir qu'elle continue à se relever, à se battre.

Mon regard a balayé la salle, captant des visages familiers. Des alliés. Des amis. Des âmes marquées par les épreuves que nous avions traversées ensemble.

Mais une seule absence brûlait plus que toutes les autres.

Elle n'était pas venue.

Quand j'ai terminé mon discours, une vague d'applaudissements a éclaté, mais je ne les ai pas entendus.

Mon cœur, lui, battait dans un silence assourdissant.


POV Emma

J'aurais dû être là.

Je le sais. Je le ressens jusque dans mes tripes. Mais j'ai choisi de rester à l'écart, d'éviter cette confrontation qui m'aurait sans doute détruite.

Depuis l'annonce officielle du départ de Regina, je me suis plongée dans le travail. J'ai pris tous les quarts de garde que je pouvais, me suis jetée à corps perdu dans mes nouvelles responsabilités. En tant que responsable de la protection des hautes personnalités, je n'ai pas une seconde à moi. C'est exactement ce dont j'ai besoin.

C'est exactement ce dont je me persuade d'avoir besoin.

Mais Ruby ne se laisse pas berner.

— Ça suffit, Emma, lâche-t-elle un soir, en s'installant lourdement sur la chaise en face de mon bureau.

— Je ne vois pas de quoi tu parles.

Elle lève les yeux au ciel, exaspérée.

— Tu t'acharnes sur ton boulot comme si courir après des politiciens allait te faire oublier Regina.

Son prénom suffit à déclencher un tressaillement dans mon dos.

Je ne réponds pas, me contentant de fixer mes dossiers, comme s'ils représentaient l'unique vérité tangible qui me restait.

— Pourquoi tu n'es pas allée à son discours ? demande-t-elle après un silence.

— Parce que ça n'aurait rien changé.

— Ou parce que tu avais peur de la voir partir.

Je serre la mâchoire. C'est absurde. Je ne suis pas une lâche. Je fais ce qu'il faut faire, comme je l'ai toujours fait.

Mary Margaret m'observe de loin, sans intervenir. Elle sait que me forcer ne servira à rien.

Et pourtant…

Chaque fois que je ferme les yeux, je la revois.

Regina. Son regard déterminé, cette lumière dans ses prunelles qui vacille à peine sous le poids des responsabilités. Son rire discret mais sincère. La chaleur de sa présence, la certitude qu'elle était là, avec moi.

Et maintenant ?

Elle s'en va.

Et moi, je reste.

Parce que c'est ce que je sais faire.

Parce que c'est ce que j'ai choisi.

Mais pourquoi ai-je l'impression que c'est le mauvais choix ?

Pourquoi ai-je l'impression que je viens de laisser partir la seule personne qui comptait vraiment ?

Seattle a toujours été une ville de contrastes. De lumière et d'ombre. De vérités et de mensonges. D'espoir et de trahison.

Aujourd'hui, elle me renvoie mon propre reflet.


Pov Regina

J'ai passé la matinée à finaliser les derniers détails de ma transition. Chaque dossier classé, chaque signature apposée, chaque main serrée me rapproche un peu plus de mon départ. Et pourtant, l'air pèse plus lourd que d'habitude.

C'est une journée comme les autres. En apparence.

Mais je le sais, quelque chose va se briser aujourd'hui. Définitivement.

Je ferme mon bureau pour la dernière fois et m'apprête à descendre lorsque je la vois.

Elle est là, plantée devant moi, comme si elle hésitait à venir ou à fuir. Son regard accroche le mien, et c'est comme si l'univers s'arrêtait une fraction de seconde.

Je ne m'attendais pas à la croiser. Ou peut-être que si. Peut-être qu'une part de moi savait que cela finirait ainsi, dans un dernier face-à-face, à mi-chemin entre ce que nous avons été et ce que nous ne serons plus.

Elle est en civil. Un jean, un blouson de cuir. Comme cette nuit-là, chez moi. Comme avant que tout ne s'écroule.

Je refuse de faiblir.

— Je voulais te voir avant que tu partes, dit-elle, sa voix légèrement rauque.

Je reste immobile, la fixant de mon regard le plus glacial. C'est elle qui a pris cette décision. C'est elle qui m'a laissé partir.

Elle baisse un instant les yeux, passe une main nerveuse dans ses cheveux, comme si elle cherchait ses mots.

— Je sais que… que ce n'est pas ce que tu voulais.

Un rire amer m'échappe.

— Oh non, Emma. Ce n'est pas ce que je voulais.

La tension est insupportable.

Elle serre la mâchoire, comme si elle se battait contre elle-même. Comme si elle hésitait encore à tout foutre en l'air pour moi.

Mais je ne suis plus là pour attendre qu'elle prenne une décision.

— Tu as eu le choix, Emma. Et tu m'as laissée partir.

Elle relève la tête, son regard brûlant du poids de ce qu'elle ne dit pas.

Je m'avance d'un pas, réduisant la distance entre nous. Pas pour la supplier. Pas pour l'attendrir. Mais pour lui donner le coup fatal.

— Tu m'as brisé le cœur.

Ma voix est calme, posée, presque détachée. Mais chaque mot est une lame.

Elle tressaille, imperceptiblement.

— Regina…

Je secoue la tête.

— Non. Il n'y a plus rien à dire. Tu as fait ton choix. Et moi, j'ai fait le mien.

Elle ouvre la bouche, puis la referme. Comme si elle voulait dire quelque chose. Comme si, au dernier moment, elle réalisait l'ampleur de ce qu'elle perdait.

Mais elle ne dit rien.

Son silence scelle notre histoire.

Je détourne les yeux, le cœur serré à m'en briser, et je passe à côté d'elle sans un regard en arrière.


L'aéroport est bondé.

Les allées et venues incessantes des voyageurs créent un chaos dont je me sens étrangement détachée. Washington m'attend. Une nouvelle vie, une nouvelle bataille. Je devrais être concentrée sur ce qui m'attend.

Mais tout ce que je ressens, c'est un vide oppressant dans ma poitrine.

Je jette un dernier regard sur Seattle, à travers la baie vitrée de la salle d'embarquement.

Ma ville. Celle que j'ai servie. Celle qui m'a tout pris.

Celle que je quitte aujourd'hui, sans savoir si j'y reviendrai un jour.

Mon téléphone vibre dans ma main.

Un message d'Emma.

Je serre les doigts sur l'appareil, hésite une seconde.

Puis je l'éteins sans le lire et monte dans l'avion.

Seattle appartient au passé.

Moi, j'avance.

Le silence dans cet appartement est assourdissant.

Il n'y a pas le bruit de la rue comme à Seattle, pas la clameur lointaine d'une ville qui ne dort jamais, seulement ce vide oppressant qui s'étend autour de moi. L'espace est trop grand, trop épuré. Les meubles sont élégants, parfaitement alignés, choisis par une décoratrice que je n'ai jamais rencontrée, et pourtant, ils me donnent l'impression d'être une étrangère dans mon propre chez-moi.

Washington DC.

Un nom qui, il y a quelques semaines encore, symbolisait une opportunité, un renouveau, une nouvelle bataille à mener. Aujourd'hui, il ne m'inspire qu'un étrange sentiment d'irréalité. Comme si je flottais, comme si ma place ici n'était pas encore ancrée.

Je laisse mon manteau tomber sur le canapé sans y prêter attention et me dirige vers le bar, attrapant une bouteille de vin rouge que l'un de mes nouveaux assistants a dû déposer là, anticipant probablement ce genre de soirée.

J'ouvre la bouteille, verse un verre, et me dirige lentement vers la baie vitrée qui offre une vue imprenable sur la ville. Les lumières de Washington s'étendent devant moi, scintillantes, imperturbables. Un décor parfait, une capitale en perpétuel mouvement, et pourtant… rien ici ne semble vivant à mes yeux.

Je prends une gorgée de vin.

L'air est lourd ce soir.

Je devrais être soulagée. Je devrais ressentir l'euphorie de cette nouvelle étape, de cette ascension que j'ai construite pas à pas. J'ai quitté Seattle, j'ai fui ce qui me rongeait, je suis désormais libérée des contraintes de mon ancienne vie. Je ne dois plus cacher qui je suis. Je peux être la femme que je veux, sans avoir à composer avec les limites que nous nous étions imposées.

Alors pourquoi ai-je l'impression d'avoir perdu bien plus que ce que j'ai gagné ?

Je ferme les yeux un instant, inspirant profondément.

Le silence est oppressant.

Je m'étais promis de ne pas céder à la nostalgie, mais mon esprit refuse de coopérer. Je repense à la mairie, aux journées où chaque minute comptait, aux nuits passées à relire des dossiers en catastrophe, aux disputes avec Emma sur la façon dont je mettais ma vie en danger… À Emma.

Je serre les dents, repousse immédiatement cette pensée.

Mon téléphone vibre sur la table basse, brisant brutalement le calme de la pièce.

Je jette un coup d'œil machinal à l'écran.

Ruby.

Puis, quelques secondes plus tard, Mary Margaret.

Je soupire. Je pourrais répondre. Leur dire que je vais bien, que je suis installée, que Washington me convient parfaitement. Mais je n'ai pas la force de prétendre ce soir.

Je pose mon verre sur le rebord de la fenêtre et prends mon téléphone, prête à ignorer les notifications.

Et puis, une vibration supplémentaire.

Un autre message.

Emma.

Je reste figée.

Mon regard glisse sur son nom affiché à l'écran, sur cette simple notification qui me tord violemment l'estomac. Mon pouce effleure l'écran sans que je ne prenne de décision.

Je pourrais ouvrir le message. Lire ce qu'elle a à dire. Peut-être regrette-t-elle. Peut-être voulait-elle seulement s'assurer que j'étais bien arrivée. Peut-être qu'elle n'a rien à dire d'important, et que je m'imagine des choses.

Je pourrais… mais je n'en ai pas la force.

Pas maintenant.

Je referme les yeux une seconde de plus, inspire profondément, puis d'un geste décidé, j'efface la notification.

Sans lire le message.

Sans savoir.

Je repose mon téléphone et attrape à nouveau mon verre de vin, vidant d'une traite la moitié du contenu dans une tentative vaine d'apaiser la brûlure au creux de ma poitrine.

Ce n'est que le premier soir.

Demain, tout ira mieux.

Je me persuade que c'est vrai.

Mais au fond de moi, je sais déjà que ce n'est qu'un mensonge de plus.

Washington DC avait une toute autre atmosphère que Seattle. Ici, tout semblait plus grandiose, plus pesé, plus stratégique. Chaque sourire était calculé, chaque poignée de main était un jeu de pouvoir. Je le savais, j'y étais préparée. Et pourtant, alors que je me trouvais au cœur de mon premier dîner officiel en tant que sénatrice, une étrange sensation d'irréalité m'envahissait.

Le salon où se déroulait la réception était magnifiquement agencé. Lustres de cristal, serveurs en uniforme impeccable, un ballet de conversations animées où chaque invité semblait parfaitement à sa place. J'étais entourée de sénateurs, de membres influents du gouvernement, de journalistes bien placés dans la presse politique. Chacun voulait jauger la nouvelle sénatrice Mills, comprendre qui j'étais, quelle influence j'aurais.

Mais ce qui m'étonna le plus, ce ne fut ni la politique ni les questions voilées sous des compliments habiles.

Ce fut elle.

Elle, avec son regard perçant et son sourire énigmatique, un verre de vin à la main, s'approchant de moi avec une aisance troublante.

— Sénatrice Mills, une légende avant même d'avoir siégé.

Je me tournai lentement vers la voix et rencontrai les prunelles acérées de Valeria Carter, une journaliste politique redoutée et respectée, connue pour ses interviews incisives et son habileté à cerner les failles de ceux qu'elle approchait.

— Une légende ? répétai-je en arquant un sourcil. Je ne suis là que depuis une semaine.

Elle esquissa un sourire amusé.

— Justement, peu de politiciens déclenchent autant de discussions dès leur arrivée à Washington. Certains vous admirent, d'autres vous redoutent. Vous intriguez, Sénatrice.

Son ton était neutre, mais il y avait autre chose sous ses mots. Une lueur d'intérêt… pas uniquement professionnel.

Je connaissais ce jeu.

Mais il y avait longtemps que je n'y avais pas joué.

— J'espère ne pas vous décevoir, répondis-je en prenant une gorgée de mon verre.

— Je doute que ce soit possible.

Sa voix était plus basse, plus subtilement appuyée.

J'aurais pu ignorer cette conversation comme je l'avais fait avec tant d'autres par le passé. Faire un sourire poli, détourner l'attention, éviter de lire entre les lignes. Mais ce soir-là, pour la première fois, je me surpris à me demander… et si ?

Et si j'étais capable d'accepter l'intérêt de quelqu'un d'autre ?

Et si Emma n'était plus la seule à pouvoir me regarder ainsi ?

Et si, après tout ce qui s'était passé, je pouvais encore ressentir autre chose que ce vide persistant ?

Je soutins le regard de Valeria un peu plus longtemps que nécessaire, testant la sensation étrange de cette attention, de ce flirt subtilement tissé dans la conversation.

Mais au fond de moi, une ombre planait toujours.

Emma.

Son absence était une présence en soi, un poids que je n'avais pas encore appris à porter différemment.

— Peut-être aurons-nous l'occasion de discuter plus longuement, glissa Valeria avec un léger sourire avant de s'éloigner, me laissant face à mes propres pensées.

Le dîner toucha à sa fin.

De retour dans mon appartement, je déposai mon manteau sur le dossier du canapé et me dirigeai instinctivement vers la baie vitrée, un verre à la main.

Washington s'étendait devant moi, magnifique et indifférente.

Je me dévisageai dans le reflet du verre, observant mon propre regard avec une distance nouvelle.

L'intérêt de Valeria m'avait troublée, non pas parce que je le trouvais déplacé, mais parce qu'il soulevait une question que je n'étais pas encore prête à affronter.

Est-ce que j'étais prête à tourner la page ?

Est-ce que j'étais capable d'aimer à nouveau, d'ouvrir mon cœur à quelqu'un d'autre que celle qui l'avait brisé ?

J'inspirai profondément.

Le silence me répondit.

Je posai mon verre sur la table basse et laissai mes doigts glisser sur mon téléphone.

Un message d'Emma s'y trouvait toujours, celui que je n'avais pas eu la force de lire avant mon départ.

Mes doigts hésitèrent.

Puis, lentement, je verrouillai l'écran et déposai le téléphone face cachée.

Pas ce soir.

Pas encore.

Le passé et le présent se mélangeaient encore trop brutalement.

Mais une chose était sûre : la réponse viendrait.

Un jour.

Peut-être.


La salle du Sénat était bien différente de la mairie de Seattle. Tout était plus grand, plus froid, plus intimidant. Le plafond s'élevait au-dessus de moi, orné de fresques détaillées, et les murs étaient chargés d'histoire, de décisions ayant façonné le pays. J'avais l'habitude des salles de réunion, des débats houleux, des regards pesant sur moi à chaque mot prononcé. Mais ici… ici, c'était une toute autre arène.

Le murmure constant des conversations, les poignées de main échangées sous le regard aiguisé des caméras, les alliances qui se formaient et se brisaient en une fraction de seconde… tout cela était un ballet auquel je devais m'adapter rapidement.

Mon premier dossier à défendre était une réforme sur laquelle j'avais travaillé à Seattle : un projet visant à renforcer la régulation des financements privés dans les campagnes municipales. Une mesure essentielle pour combattre la corruption que j'avais si bien connue. Mais en regardant autour de moi, en observant les sourires feints et les politiciens aguerris jauger ma présence, je compris une chose essentielle : je n'étais pas chez moi.

Lorsque mon tour arriva de prendre la parole, je me levai avec assurance. Mon dossier bien en main, mes idées claires, je balayai du regard l'assemblée. Ils attendaient que je parle, que je prouve ma place parmi eux. Je refusais d'être un simple symbole ou une figure médiatique. Je refusais d'être sous-estimée.

— Mesdames et messieurs, commençais-je d'une voix ferme, nous avons tous assisté aux dérives des financements occultes qui gangrènent nos institutions locales. La confiance du public envers nous s'érode chaque jour, et il est de notre responsabilité d'y remédier.

Quelques-uns hochèrent la tête, d'autres restèrent de marbre. Certains échangeaient des regards à peine voilés, jaugeant mes paroles comme si elles n'étaient qu'un écho de ce qu'ils avaient déjà entendu tant de fois.

— La réforme que je propose vise à instaurer une transparence totale sur l'origine des fonds de campagne municipale, poursuivis-je. Cela signifie des audits renforcés, des obligations de déclaration plus strictes, et des sanctions sévères pour ceux qui enfreignent ces règles. Nous devons montrer que nous ne sommes pas au service d'intérêts privés, mais bien de ceux qui nous élisent.

Quelques murmures. Un sénateur du deuxième rang, un homme aux cheveux grisonnants que j'avais identifié plus tôt comme Robert Alderman, se racla la gorge avant d'intervenir.

— Sénatrice Mills, votre proposition est louable, mais peut-être un peu… naïve. Nous savons tous que la politique repose sur des mécaniques bien plus complexes que de simples rapports financiers. Croyez-moi, si c'était aussi simple, nous l'aurions fait depuis longtemps.

Un frisson d'irritation parcourut ma colonne vertébrale. Je le fixai un instant, ne laissant transparaître aucune émotion.

— Sénateur Alderman, si je me fie à votre raisonnement, devrions-nous alors simplement accepter cette corruption comme un élément inévitable de notre système ?

Un léger rire parcourut la salle, mais Alderman ne se laissa pas décontenancer. Il croisa les bras, un sourire en coin.

— Ne vous méprenez pas, Sénatrice. J'admire votre passion. Mais ici, nous travaillons avec des réalités politiques, pas des idéaux utopiques. Ce que vous proposez heurte de nombreux intérêts. Et vous savez ce que cela signifie.

Oh, je savais exactement ce que cela signifiait. Un avertissement. Un test. Il voulait voir si j'étais capable de me plier aux règles tacites de Washington.

Mais j'avais appris une chose à Seattle : je ne pliais jamais.

Je posai lentement mes mains sur mon bureau, ancrant mon regard dans le sien.

— Ce que cela signifie, Sénateur, c'est que certains préfèrent protéger leurs propres intérêts plutôt que ceux des citoyens. Et c'est précisément pour cela que je suis ici.

Un silence tomba sur la salle. Alderman me dévisagea, cherchant probablement à deviner jusqu'où j'étais prête à aller. Puis, lentement, il esquissa un sourire, un de ces sourires faussement amicaux qu'on offre à un adversaire redoutable.

— Très bien, Sénatrice Mills. Voyons jusqu'où votre détermination vous mènera.

L'échange s'acheva sur cette note ambiguë. Mais j'avais gagné quelque chose d'essentiel : leur attention. J'étais loin d'avoir gagné leur respect, mais ils savaient désormais que je n'étais pas une marionnette venue à Washington pour jouer un rôle de figurante.

Plus tard dans la journée, une réunion privée fut organisée avec quelques sénateurs influents. J'avais été invitée, une marque de reconnaissance autant qu'une mise à l'épreuve.

La salle était plus intime, feutrée, et l'ambiance y était plus lourde. Alderman était là, ainsi qu'une demi-douzaine d'autres figures politiques dont j'avais déjà entendu parler.

— Sénatrice Mills, commença un homme plus âgé, Richard Stanford, un pilier du Sénat depuis des décennies. Vous avez fait une entrée remarquée. Et avec un projet ambitieux, rien de moins.

— Je ne suis pas ici pour être discrète, répondis-je calmement.

Un léger sourire s'échangea entre eux, comme s'ils s'attendaient à cette réponse.

— Vous comprenez que votre proposition dérange, continua Stanford. De nombreux collègues ici ont bâti leur carrière grâce aux structures existantes. Modifier ces règles… c'est risquer de nombreuses inimitiés.

Je savais où il voulait en venir. Un avertissement déguisé en conseil.

— Si défendre la transparence et l'intégrité signifie déranger, alors je suis prête à assumer, déclarais-je, refusant de céder au sous-entendu.

Alderman croisa les bras, amusé.

— Vous êtes une combattante, c'est indéniable. Mais Washington est un champ de bataille où les alliances comptent plus que les principes.

— Alors il est peut-être temps de changer les règles du jeu, lançais-je.

Un silence. Puis Stanford se redressa légèrement.

— Vous avez du cran, Mills. Nous verrons si cela suffit à survivre ici.

L'échange s'acheva sur cette note. Je sortis de la réunion avec une certitude : j'étais plongée dans une fosse aux lions, mais j'étais prête à me battre.


En regagnant mon appartement ce soir-là, je ressentis une solitude pesante. Washington DC n'était pas Seattle. Ici, je n'avais ni Ruby, ni Mary Margaret, ni… Emma.

Je retirai mes escarpins et me laissai tomber dans le fauteuil de mon salon, observant la lueur des lampadaires à travers la baie vitrée. Mon téléphone vibra sur la table. Un message de Ruby. Un autre de Mary Margaret.

Puis un autre, non lu, de Emma.

Je le fixai longuement. Mon doigt hésita à l'ouvrir.

Mais au lieu de ça, je verrouillai l'écran et posai mon téléphone à côté de moi.

Washington m'attendait.
Je devais me concentrer sur ma mission.
Et oublier tout ce que j'avais laissé derrière moi.

Washington respirait une élégance froide, calculée, où chaque sourire cachait une stratégie et chaque conversation était une négociation déguisée. J'avais été invitée à mon premier grand gala officiel en tant que sénatrice, un événement où les alliances se forgeaient sous les lustres dorés et les accords se signaient entre deux coupes de champagne.

Je n'avais jamais aimé ce genre de mondanités. Trop de faux-semblants, trop de jeux de pouvoir masqués sous des politesses exagérées. Mais je savais que ma présence était une nécessité. Ici, tout était question d'image, de réseaux et d'influence. Si je voulais avoir un impact, je devais être vue, entendue… et acceptée.

J'ouvris mon placard, cherchant une tenue qui conviendrait à l'occasion. Mes doigts effleurèrent les étoffes, glissant sur le satin, le velours, la soie. Puis, mon regard se figea sur un vêtement en particulier.

Une robe noire, élégante mais simple. Celle qu'Emma m'avait offerte.

Un frisson remonta le long de ma colonne vertébrale. J'avais presque oublié que je l'avais emmenée avec moi. Instinctivement, je tendis la main, effleurant le tissu du bout des doigts. Un souvenir s'imposa à moi, plus vif que je ne l'aurais voulu.

Seattle. Une soirée banale après une journée épuisante.
Emma était entrée dans mon bureau avec un air faussement désinvolte, tenant un paquet dans ses mains.

— J'ai vu ça en passant devant une boutique, et… je me suis dit que ça t'irait bien.

Elle avait tenté de cacher son trouble derrière son habituelle attitude nonchalante, mais je connaissais Emma. Son regard trahissait tout.

Je m'étais moquée d'elle, prétendant que je n'acceptais pas de cadeaux impulsifs, mais quand j'avais enfilé la robe ce soir-là, j'avais vu son regard changer.

C'était dans ces moments-là, ces instants volés où nos barrières tombaient, que je réalisais combien elle m'aimait.

Je refermai les yeux un instant, inspirant lentement. Non. Pas ce soir. Pas maintenant.

J'attrapai une autre robe, une tenue que je n'associais à aucun souvenir, aucun regret. Puis je me regardai dans le miroir, essayant de me convaincre que j'étais prête.

Prête à affronter ce nouveau monde. Prête à me reconstruire.


Le gala se déroulait dans un hôtel somptueux, un cadre opulent où chaque détail était soigneusement orchestré pour impressionner. Les flashs des photographes crépitaient à l'entrée, immortalisant l'arrivée des invités les plus influents.

Je naviguais parmi eux avec aisance, masquant mon ennui derrière un sourire mesuré. Les conversations étaient prévisibles : des félicitations pour mon élection, des conseils à demi-mots, des tentatives déguisées de sonder mes intentions politiques.

Puis, au détour d'un échange formel, une voix attira mon attention.

— Sénatrice Mills, vous êtes plus difficile à approcher qu'un président en exercice.

Je me retournai et tombai sur Valeria Carter, la journaliste politique que j'avais rencontrée quelques jours plus tôt. Son regard pétillait d'une lueur amusée, mais je savais que derrière cette légèreté apparente se cachait une intelligence acérée.

— J'ai tendance à me méfier des journalistes, répondis-je avec un sourire en coin.

— Et moi, des politiciens, rétorqua-t-elle sans perdre une seconde. Mais je suis prête à faire une exception pour une danse.

Elle tendit la main, un défi implicite dans son regard.

J'aurais pu refuser. J'aurais dû refuser.

Mais au lieu de ça, je pris sa main.

Juste une danse.

La musique enveloppa la pièce tandis que nous évoluions sur la piste. Valeria menait la danse avec assurance, son regard ancré au mien. Je sentais le poids de ses questions silencieuses, son désir de briser mon armure, de voir au-delà de l'image publique que je projetais.

— Vous avez l'air ailleurs, murmura-t-elle.

Je haussai un sourcil.

— Washington est une ville pleine de distractions.

— Ce n'est pas Washington qui vous hante.

Son regard se fit plus intense, comme si elle pouvait lire en moi mieux que je ne le voulais.

— Vous avez beau vouloir avancer, Sénatrice, votre regard est toujours tourné vers ce que vous avez laissé derrière.

Un frisson me traversa.

Elle n'avait pas tort.

Je me figeai légèrement, rompant le rythme de la danse. Valeria inclina légèrement la tête, captant le trouble dans mon expression.

— Je crois que c'est ici que je m'arrête, déclarai-je en me détachant d'elle.

Elle n'insista pas.

— Bonne soirée, Sénatrice Mills.

Elle s'éloigna, me laissant seule au milieu d'une pièce pleine de monde.


Lorsque je rentrai chez moi, il était tard. Mon appartement était plongé dans un silence presque oppressant.

Je retirai mes boucles d'oreilles, observant mon reflet dans le miroir. Avancer. C'était ce que j'avais promis de faire. Ce que tout le monde attendait de moi.

Mais alors pourquoi avais-je l'impression d'être toujours enchaînée au passé ?

Un bruit me ramena à la réalité.

Mon téléphone venait de vibrer.

Je m'approchai, le cœur battant plus vite que je ne l'aurais voulu.

Un message.

Emma.

Mes doigts hésitèrent avant de déverrouiller l'écran.

"J'espère que Washington est tout ce que tu voulais. Tu me manques."

Mon souffle se coupa.

Juste ces quelques mots.

Rien de plus.

Mais ils suffisaient à raviver une tempête d'émotions que je m'étais efforcée d'étouffer.

Mes doigts tremblèrent légèrement alors que je fixais le message.

Répondre ? L'ignorer ? Faire semblant que ces mots ne m'affectaient pas ?

Je n'en avais aucune idée.

Je m'assis lentement sur le bord du lit, le téléphone toujours serré entre mes doigts.

Avancer.

Mais pour aller où ?

Et surtout… sans elle ?

Je fixais toujours l'écran de mon téléphone, les mots d'Emma brillant dans l'obscurité de ma chambre comme une étoile morte dont la lumière mettait trop de temps à disparaître.

"Tu me manques."

Trois mots simples, mais trop puissants. Trois mots qui auraient pu tout changer il y a quelques semaines.

Mais plus maintenant.

J'avais fait mon choix. J'avais quitté Seattle, tourné la page, ou du moins, essayé. Je ne pouvais pas me permettre d'être aspirée une fois de plus dans cet entre-deux, dans cet attachement qui me retenait encore prisonnière du passé.

J'avalai une gorgée du vin que j'avais laissé sur la table basse en rentrant. L'alcool était tiède maintenant, mais il ne masquait pas l'amertume que je ressentais.

Pourquoi maintenant, Emma ?

Pourquoi, alors que j'avais enfin trouvé la force de partir, voulais-tu encore me hanter avec ces mots ?

Je posai le verre, pris une inspiration profonde et laissai mes doigts glisser sur l'écran.

Pas de fioritures. Pas de promesses creuses ni d'illusions inutiles. Juste la vérité, brutale, nette.

"Ne m'écris plus, Emma. J'essaie de passer à autre chose. Je t'ai proposé de me suivre, tu ne l'as pas fait. Ne rends pas les choses plus compliquées qu'elles ne le sont. Bonne soirée."

J'appuyai sur "envoyer" avant de pouvoir douter.

Le message partit, et avec lui, un poids s'abattit sur ma poitrine.

C'était terminé.

Je lâchai le téléphone sur la table et me laissai tomber contre le dossier du canapé. Une partie de moi s'attendait à une réponse immédiate. À une tentative d'Emma de me retenir, de se justifier.

Mais l'écran resta sombre.

Et, quelque part au fond de moi, je savais qu'elle ne répondrait pas.

Parce qu'elle avait toujours respecté mes décisions, même quand elles nous détruisaient toutes les deux.

Je restai là un long moment, immobile, le regard perdu dans les ombres qui dansaient sur le plafond. Le silence de mon appartement était plus lourd que d'habitude, plus pesant.

J'avais cru que ce message me libérerait. Que l'écrire suffirait à clore ce chapitre une bonne fois pour toutes.

Mais au lieu de ça, je ressentais un vide.

Un vide plus profond encore que celui que j'avais tenté d'oublier ces dernières semaines.

Je passai une main lasse sur mon visage avant de me lever. Ce n'était pas la première fois que je devais taire mes émotions pour avancer. Ce ne serait pas la dernière.

Le lendemain, j'avais une réunion avec un groupe de sénateurs influents sur une réforme que je voulais défendre. Un combat bien plus grand que mes états d'âme.

Alors, comme toujours, je fermai mon cœur, rassemblai mes forces et me préparai à faire ce que je savais faire de mieux : aller de l'avant, coûte que coûte.

Mais cette nuit-là, pour la première fois depuis longtemps, le sommeil refusa de venir.


POV Emma

Le message de Regina s'affichait toujours sur l'écran de mon téléphone, les mots froids et tranchants s'imprimant dans mon esprit comme une sentence irrévocable.

"Ne m'écris plus, Emma. J'essaie de passer à autre chose. Je t'ai proposé de me suivre, tu ne l'as pas fait. Ne rends pas les choses plus compliquées qu'elles ne le sont. Bonne soirée."

J'aurais préféré qu'elle m'ignore.

Qu'elle laisse mon message sans réponse, qu'elle m'abandonne dans le silence au lieu de me renvoyer cette vérité brutale en pleine figure.

Mais Regina Mills ne faisait jamais les choses à moitié.

Je sentis mon souffle se bloquer un instant, comme si ces quelques mots venaient de me frapper en plein ventre.

C'était fini. Définitivement.

Ma gorge se serra alors que mes doigts se crispèrent autour du téléphone. J'aurais dû m'y attendre. Après tout, c'était moi qui avais pris la décision de ne pas la suivre, moi qui avais cru que rester ici serait la meilleure chose à faire.

Mais pourquoi alors ce foutu sentiment d'avoir tout gâché ne me quittait pas ?

Je laissai le téléphone retomber sur la table et me passai une main dans les cheveux, sentant la frustration monter en moi.

Je n'avais jamais été du genre à regretter mes décisions. J'avais appris depuis longtemps à vivre avec mes choix, bons ou mauvais.

Mais cette fois, c'était différent.

Cette fois, j'avais l'impression d'avoir perdu quelque chose d'essentiel.

J'aurais dû la suivre.

C'était la seule pensée qui tournait en boucle dans ma tête, implacable, me ramenant encore et encore à cette nuit où Regina m'avait annoncé son départ. À cette nuit où j'avais choisi Seattle au lieu d'elle.

À cette nuit où j'avais choisi la sécurité, par peur de l'inconnu.

Un rire amer m'échappa. Sécurité, hein ?

Il n'y avait rien de sûr dans ce que je vivais en ce moment.

Rien de stable dans cette existence où chaque rue de Seattle me rappelait ce que j'avais perdu.

Rien de rassurant dans le fait de me réveiller chaque matin avec le goût amer du manque.

Je me levai brusquement et attrapai ma veste en cuir. Rester enfermée chez moi ne ferait qu'aggraver les choses.

J'avais besoin de bouger. De faire taire cette tempête intérieure.

Je pris ma moto et roulai sans but précis à travers la ville. L'air nocturne s'infiltra sous mon blouson, glacé, mordant, mais il ne parvint pas à calmer le feu qui brûlait en moi.

Seattle défilait sous mes yeux, familière et indifférente.

Je passai devant la mairie, par réflexe.

Regina n'était plus là.

Cette ville qui avait été la sienne pendant si longtemps lui appartenait encore, d'une certaine manière. Mais elle, elle avait tourné la page.

Moi, j'étais restée, mais j'avais perdu mon ancre.

Je n'avais plus envie d'être ici.

Quelques heures plus tard, je me retrouvai assise dans mon bureau, le regard rivé sur le dossier posé devant moi.

Une proposition de mission à Washington.

Ce n'était pas une affectation permanente, juste une collaboration temporaire entre les services de sécurité de Seattle et le gouvernement fédéral.

Mais c'était une excuse.

Une excuse pour aller là-bas.

Pour être plus proche d'elle.

Pour voir si, malgré tout ce qu'elle disait, elle ressentait encore quelque chose.

Je pris une inspiration tremblante et attrapai mon stylo.

Il était peut-être trop tard.

Peut-être que Regina ne voudrait plus jamais me revoir.

Peut-être que son message était son dernier mot.

Mais il fallait que je sache.

Alors, je signai les documents.

Direction Washington DC.


Les lumières de Washington DC scintillaient à travers le hublot alors que l'avion entamait sa descente. J'avais fait ce voyage des dizaines de fois, pour des missions, des briefings, des collaborations. Mais cette fois, tout était différent.

Cette fois, il ne s'agissait pas seulement de travail.

J'étais ici pour elle.

Même si Regina ne voulait plus de moi, même si elle avait été claire dans son message, il me fallait la voir une dernière fois. Pas pour la récupérer. Pas pour la convaincre de me pardonner.

Juste pour être sûre.

Sûre qu'elle allait bien. Sûre qu'elle avait réellement tourné la page.

Et peut-être aussi, même si je refusais encore de l'admettre, parce qu'une part de moi espérait qu'elle ne l'ait pas fait.

L'aéroport était bondé, mais mon esprit était ailleurs. Je récupérai mon sac, refusant de m'attarder sur ce que je ressentais.

Une voiture officielle m'attendait à la sortie, un chauffeur désigné par mon service.

— Bienvenue à Washington, Lieutenant Swan.

J'hochai la tête sans un mot et montai dans la berline. L'air était plus lourd ici. La ville était différente de Seattle, plus imposante, plus écrasante.

Et c'était ici que Regina vivait maintenant.

— Direction mon hôtel, indiquai-je d'une voix ferme.

J'avais besoin de temps. De réfléchir.

Je n'allais pas débarquer chez elle sans prévenir. Pas après son message.

Mais je devais la voir.

Le lendemain, je me rendis au Sénat sous prétexte d'une visite officielle.

Je savais où la trouver.

Regina était une femme de pouvoir, une figure incontournable de Washington désormais. Son emploi du temps était chargé, mais elle ne pouvait pas éviter un événement politique aussi important.

Je la repérai avant même qu'elle ne me voie.

Droit devant moi, entourée d'autres sénateurs et de membres du gouvernement, elle rayonnait d'assurance. Elle portait cette expression concentrée, déterminée, qui m'avait toujours fascinée.

Mais quand son regard croisa le mien, le masque se fissura l'espace d'un instant.

Un instant seulement.

Puis, Regina se recomposa, droite, impassible, comme si ma présence ne l'affectait pas.

Je m'approchai lentement, mon cœur battant trop fort.

— Sénatrice Mills.

Sa mâchoire se serra.

— Lieutenant Swan.

Elle ne montrait rien. Pas une émotion, pas un tremblement dans sa voix. Mais je savais que ma présence la perturbait.

— Tu travailles sur une mission ici ? demanda-t-elle avec un calme glacial.

— Une collaboration avec le gouvernement fédéral, répondis-je simplement.

Elle hocha lentement la tête, comme si elle jaugeait mes intentions.

— Je vois.

Silence pesant. Trop pesant.

Elle allait partir. Je le sentais. Elle allait me tourner le dos et me laisser là, au milieu de ce hall impersonnel.

Alors, je risquai une question.

— Regina… c'est tout ce que tu veux me dire ?

Elle hésita. Juste une seconde. Puis, d'une voix tranchante :

— J'ai été claire dans mon message, Emma.

Je serrai les poings.

— Et si je n'ai pas envie d'accepter ça ?

Son regard s'assombrit.

— Tu es venue pour quoi, exactement ?

— Pour savoir si c'est vraiment fini.

Un éclat passa dans ses yeux. Colère ? Douleur ?

— C'est fini, Emma.

Ces mots me frappèrent en plein cœur. Mais cette fois, je n'allais pas fuir.

— Alors pourquoi ta voix tremble quand tu le dis ?

Regina se raidit.

Je venais de toucher une corde sensible.

Mais au lieu de répondre, elle recula d'un pas.

— Ce n'est pas une bonne idée, Emma.

Je la regardai s'éloigner, sentant le poids de chaque pas qu'elle faisait dans la direction opposée.

Je n'avais peut-être pas encore perdu.

Mais j'étais en train de perdre.


POV Regina

L'air était lourd dans mon bureau du Sénat. Je refermai la porte derrière moi, appuyant mon dos contre le bois froid. Mon cœur battait encore trop vite, mes pensées en pagaille.

Emma.

Elle était venue à Washington.

Je ne savais pas si c'était un coup de folie ou si elle avait réellement une raison professionnelle de se trouver ici, mais peu importait. Elle était là, et sa présence menaçait tout l'équilibre que je tentais désespérément de maintenir.

J'avais mis des semaines à me convaincre que j'allais bien. Que je pouvais avancer sans elle. Que mon choix avait été le bon.

Mais la voir aujourd'hui avait tout remis en question.

Ses yeux.

Sa voix.

Sa foutue ténacité.

Je poussai un soupir et passai une main nerveuse sur mon front. Il fallait que je me ressaisisse.

J'avais été claire avec elle.

C'était terminé.

Alors pourquoi avais-je l'impression de me mentir à moi-même ?

Le soir même, alors que je tentais de me plonger dans des dossiers pour chasser Emma de mon esprit, mon téléphone vibra.

Un message.

D'elle.

Emma : Je ne partirai pas tant que tu ne me regarderas pas dans les yeux en me disant que tu ne ressens plus rien.

Mon souffle se coupa net.

Je fixai l'écran, luttant contre l'envie irrationnelle de répondre.

Ne lui réponds pas, Regina. Ignore-la. Passe à autre chose.

Mais mes doigts tremblaient, et malgré moi, je tapai une réponse.

Regina : Ça ne changera rien, Emma. Va-t'en.

Quelques secondes passèrent. Puis :

Emma : Alors regarde-moi et dis-le-moi.

Je fermai les yeux, exaspérée. Elle était vraiment bornée.

Mais le pire, c'est qu'une part de moi voulait accepter son défi.

Le lendemain, alors que je sortais du Sénat après une journée éprouvante, je la vis.

Elle était là, appuyée contre un lampadaire, comme si elle m'attendait. Comme si elle savait que je ne pourrais pas l'éviter éternellement.

Je pris une grande inspiration, resserrai ma veste autour de moi et marchai vers elle, mes talons claquant contre le sol pavé.

— Tu ne lâches vraiment jamais, hein ? lançai-je avec irritation.

Emma haussa les épaules, un léger sourire en coin.

— Pas quand il s'agit de toi.

Mon cœur fit un bond stupide dans ma poitrine. Je me détestai instantanément pour cette réaction.

— Emma, je t'ai dit de partir.

Elle me regarda longuement, comme si elle cherchait la moindre faille en moi.

— Dis-moi que tu ne ressens plus rien et je partirai.

Je déglutis. C'était un piège.

Je pouvais mentir. Jouer mon rôle, me protéger.

Mais j'en étais incapable.

Alors au lieu de répondre, je détournai le regard.

Emma sourit tristement.

— C'est bien ce que je pensais.

Je laissai échapper un soupir.

— Emma, ça ne change rien. Je suis ici, tu es là-bas. On a fait nos choix.

— Des choix qu'on regrette ?

Je fronçai les sourcils.

— Je n'ai pas dit ça.

— Tu n'as pas besoin de le dire.

Je fermai les yeux un instant, cherchant un semblant de contrôle.

Puis, d'une voix plus calme, plus résignée :

— Qu'est-ce que tu veux, Emma ?

Elle s'approcha d'un pas. Trop proche. Trop envahissante.

— Toi.

Un frisson me parcourut.

C'était honnête. Brutal. Irréversible.

— C'est trop tard, soufflai-je.

Elle secoua la tête.

— Pas si on arrête de se mentir.

Le silence tomba entre nous. Un silence épais, chargé de tout ce qu'on avait perdu et de tout ce qu'on pourrait encore récupérer.

Mais étais-je prête à me jeter à nouveau dans l'inconnu ?

Ou étais-je trop brisée pour ça ?

Emma attendait ma réponse.

Et moi… je n'en avais aucune.

Je respirai profondément, tentant de calmer la tempête qui grondait en moi.

— Il y a une journaliste qui me court après.

Les mots sortirent plus durs que je ne l'avais prévu, comme si je voulais la blesser avant qu'elle ne puisse me blesser à nouveau. Emma ne réagit pas tout de suite, mais je vis son corps se tendre légèrement, son regard s'assombrir.

— Valeria Carter, ajoutai-je en croisant les bras. Elle est séduisante, intelligente… et j'aurais dû l'embrasser.

Un silence. Je vis les mâchoires d'Emma se contracter.

— Pourquoi tu ne l'as pas fait ?

Je laissai échapper un rire sans joie.

— Parce que j'ai pensé à toi. Parce que, malgré tout ce que j'essaie de faire pour tourner la page, c'est toi qui me hante.

Emma baissa légèrement les yeux, comme si mes mots l'atteignaient enfin, mais je n'avais pas fini.

Je fis un pas en avant, me rapprochant d'elle, assez pour qu'elle sente la tension brûlante entre nous.

— Si tu n'es pas prête à emménager à Washington… à vivre avec moi… alors ne reviens pas dans ma vie.

Ma voix se brisa légèrement sur la fin, trahissant la douleur derrière mes mots.

— J'ai déjà assez mal comme ça.

Je vis son souffle se bloquer un instant. Une fraction de seconde où elle hésita, où je crus voir une faille, une possibilité.

Mais au lieu de parler, au lieu de me donner une réponse, elle ne fit rien.

Je secouai la tête, un goût amer dans la bouche.

— Maintenant, dégage.

Le silence s'étira entre nous.

Emma me fixa, les yeux brillants d'émotions qu'elle refusait de laisser éclater.

Elle ne bougea pas.

— Regina…

— Non, Emma.

Ma voix était froide, tranchante.

— Tu m'as déjà brisé le cœur une fois. Je ne te laisserai pas une seconde chance pour le piétiner encore plus.

Elle ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit.

Puis, lentement, presque douloureusement, elle hocha la tête.

Elle recula d'un pas, puis d'un autre, avant de détourner les yeux.

— Je suis désolée, murmura-t-elle.

Mais ça ne suffisait pas.

Je restai droite, figée, jusqu'à ce qu'elle disparaisse au bout de la rue.

Ce ne fut qu'une fois qu'elle ne fut plus en vue que je sentis mes jambes trembler, mon cœur se serrer d'une douleur lancinante.

Je venais peut-être de mettre fin à la seule chose qui comptait réellement.

Mais c'était elle qui avait choisi de ne pas me suivre.

Et cette fois, je refusais d'attendre.


La porte de mon appartement se referme derrière moi dans un claquement sourd. Un son insignifiant, et pourtant, il résonne bien trop longtemps dans l'espace vide qui m'entoure. J'expire lentement, sentant le poids de cette journée s'écraser sur mes épaules.

D'un geste automatique, je retire mes talons et les abandonne près de l'entrée. Mes pieds nus foulent le parquet froid, me rappelant à quel point cet endroit est impersonnel. Une appartement luxueux, parfaitement aménagée, mais terriblement silencieux.

D'un mouvement las, je me dirige vers le bar, attrape une bouteille de vin rouge et me sers un verre. Le liquide sombre glisse contre les parois du cristal, mais je ne bois pas. Je me contente de fixer mon reflet dans la baie vitrée, la ville illuminée en toile de fond.

Washington. Un nouveau départ. Un futur prometteur. C'est ce que je voulais, n'est-ce pas ?

Mon regard dérive lentement vers mon téléphone posé sur la table basse. Son écran reste obstinément noir. Aucune notification. Aucune vibration. Aucune trace d'Emma.

Je devrais être soulagée. C'est moi qui lui ai demandé de ne plus revenir. De ne plus compliquer les choses. Mais ce silence… ce vide… il est pire que tout.

Je serre la mâchoire, repousse le verre sur le comptoir et décide de chasser ces pensées. Emma a fait son choix. Moi aussi.

Et pourtant, la douleur est toujours là.

Le lendemain, je me lève avant l'aube, comme si dormir était devenu une perte de temps. Je refuse de m'attarder sur ce que je ressens. Il y a des dossiers à traiter, des réunions à mener, des alliances à consolider.

J'arrive au Sénat plus tôt que prévu, et avant même que mon assistante ait le temps de me saluer, je suis déjà plongée dans mes notes.

— Vous êtes là tôt, sénatrice.

Je lève brièvement les yeux vers Eleanor, mon assistante. Je ne réponds pas immédiatement, me contentant de tourner une page du dossier devant moi.

— Beaucoup de travail.

Elle me scrute un instant, puis s'approche, déposant une tasse de café devant moi.

— Ou beaucoup de choses à oublier ?

Je fronce les sourcils, mais elle ne me laisse pas le temps de répliquer.

— Vous avez repoussé votre déjeuner avec le chef de cabinet. Vous avez refusé l'invitation à la soirée des sénateurs. Vous avez enchaîné six réunions hier et vous en avez déjà prévu huit aujourd'hui. Ce n'est pas du travail, c'est une tentative de distraction.

Je la fixe un instant, avant de détourner le regard.

— Si j'avais besoin d'un psy, je vous le ferais savoir.

Elle n'a pas tort, mais je ne lui donnerai pas raison.

Je repousse la tasse de café et me lève brusquement.

— Ajoutez une réunion supplémentaire avec mon équipe législative cet après-midi. J'ai un projet à lancer.

Eleanor pousse un soupir, mais ne commente pas.

Je sors de mon bureau, prête à me jeter dans la mêlée, parce que c'est tout ce que je peux faire.

Me noyer dans le travail.

Oublier.

Ou du moins, essayer.

Je sors d'une réunion tendue sur un projet de loi que je défends depuis des semaines. L'air dans le Sénat est oppressant, saturé de faux sourires et de poignées de main feintes.

J'ai besoin d'air.

Je me dirige vers l'atrium, un espace baigné de lumière où certains sénateurs et leurs collaborateurs se retrouvent entre deux sessions. Je serre les dents en entendant des murmures à mon passage. Ils m'observent toujours, certains avec curiosité, d'autres avec méfiance. Washington est un jeu d'échecs permanent.

Et puis, je la vois.

Valeria Carter.

Appuyée contre un pilier, un café dans une main, le regard perçant posé sur moi. Toujours impeccable, toujours sûre d'elle.

Sénatrice Mills, murmure-t-elle avec ce sourire mi-amusé, mi-provocateur qui semble être sa marque de fabrique.

Je ne ralentis pas, mais elle m'emboîte le pas sans hésitation.

J'ai du mal à croire qu'une femme comme vous puisse être troublée, et pourtant…

Elle me devance pour se positionner juste devant moi, m'obligeant à m'arrêter.

Je vois que quelque chose vous ronge.

Un silence s'installe.

Je pourrais l'ignorer. Lui offrir un regard indifférent et passer mon chemin. C'est ce que j'aurais fait en temps normal.

Mais pas aujourd'hui.

Aujourd'hui, mon armure est fendue.

Aujourd'hui, je suis fatiguée de prétendre que tout va bien.

Alors, je lui offre un sourire poli, mais chargé d'un sous-entendu que je ne devrais pas encourager.

Et qu'est-ce qui vous fait penser que je ne vais pas parfaitement bien, Miss Carter ?

Elle arque un sourcil, feignant la réflexion.

Disons que j'ai un talent pour voir au-delà des masques. Et le vôtre, Sénatrice, bien que parfaitement maîtrisé, laisse entrevoir quelques failles.

Je croise les bras, l'observant avec attention.

C'est votre façon de me dire que vous êtes fascinée par moi ?

Elle rit doucement.

Peut-être bien.

Un nouveau silence, mais cette fois, il est teinté d'autre chose.

Je devrais mettre fin à cette conversation. Ne pas jouer à ce jeu.

Mais une idée germe dans mon esprit. Une distraction.

Peut-être que c'est exactement ce dont j'ai besoin.

D'accord.

Elle plisse légèrement les yeux.

D'accord… ?

Pour le dîner. Vous m'avez déjà proposé plusieurs fois. Ce soir, je suis libre.

Je vois clairement l'éclat de satisfaction dans son regard.

Je savais que vous finiriez par céder.

Je n'ai rien cédé du tout. J'ai juste décidé d'accepter.

Oh, bien sûr, murmure-t-elle en me lançant un dernier sourire avant de s'éloigner.

Je la regarde partir, sentant une étrange tension s'installer en moi.

J'aurais pu dire non.

Mais j'ai choisi de dire oui.

Et je ne sais pas encore si c'est une erreur ou une libération.

En fin de journée, alors que je me tiens devant mon miroir, ajustant ma tenue, un pincement me serre l'estomac.

C'est la première fois que je sors dîner avec quelqu'un depuis Emma.

Je me regarde un instant, cherchant à voir si quelque chose a changé en moi. Si cette décision me semble juste.

Je veux avancer. Je dois avancer.

Mais alors que je saisis mon sac, mon téléphone vibre.

Je me fige.

Je sais déjà qui c'est avant même de regarder l'écran.

Emma.

Je serre la mâchoire.

Je voulais une réponse, une réaction… et maintenant que je l'ai, je ne sais pas quoi faire.

Mon doigt effleure l'écran.

Ouvrir. Ignorer. Effacer.

Trois choix. Trois directions possibles.

Et cette fois, je n'ai aucune idée de ce que je suis prête à faire.

Je fixe l'écran de mon téléphone, le nom d'Emma illuminé en lettres blanches sur fond noir. Son message est là, attendant d'être ouvert, comme une menace ou une promesse.

Mon cœur bat trop vite, mes pensées s'emmêlent.

Si je le lis, je replonge.

Si je l'ignore, je me mens à moi-même.

Si je l'efface… alors c'est vraiment terminé.

Mon pouce reste suspendu au-dessus de l'écran, indécis. Puis, dans un mouvement brusque, je verrouille mon téléphone et le glisse dans mon sac.

Pas maintenant.

Pas ce soir.

Ce soir, j'ai choisi autre chose.

Le restaurant est un établissement élégant, où les conversations sont feutrées et les lumières tamisées. Valeria Carter m'attend déjà, installée à une table discrète près d'une baie vitrée qui donne sur Washington illuminée.

Pile à l'heure, remarque-t-elle en levant les yeux vers moi.

J'ai horreur des retards, rétorqué-je en m'asseyant.

Elle sourit, un éclat joueur dans le regard.

Je parie que vous êtes le genre de femme qui contrôle tout. Qui planifie chaque détail, qui refuse les surprises.

Je prends mon verre de vin, l'effleure du bout des doigts.

On ne survit pas en politique sans un certain contrôle.

Intéressant, murmure-t-elle en s'appuyant légèrement sur la table. Et que faites-vous des choses qu'on ne peut pas contrôler, Regina ?

Un frisson me parcourt.

C'est une question bien trop dangereuse.

Parce que je sais exactement ce que je ne peux pas contrôler.

Ce que je ressens encore pour Emma.

Je détourne le regard vers la fenêtre, cherchant à masquer ma réaction.

Je m'adapte.

Valeria rit doucement, un rire bas, presque séduisant.

J'aime ça chez vous. Cette force apparente, mais cette vulnérabilité soigneusement cachée.

Elle joue avec le pied de son verre, m'observant comme si elle déchiffrait chacune de mes pensées.

Et si ce soir, vous laissiez quelqu'un d'autre prendre le contrôle ?

Je relève lentement les yeux vers elle.

Je pourrais.

Je pourrais me laisser aller, juste pour un instant, pour oublier tout ce qui me hante.

Mais le poids du téléphone dans mon sac me rappelle que, même si je fuis, quelque chose me retient toujours.

Emma.

Et soudain, je comprends.

Je pourrais essayer d'avancer.

Je pourrais prétendre être prête.

Mais la vérité, c'est que je ne le suis pas.

Pas encore.

Peut-être jamais.

Le dîner se poursuit, mais quelque chose a changé en moi.

Valeria le sent, mais ne commente pas. Elle n'est pas idiote.

Elle sait reconnaître une femme qui appartient encore à quelqu'un d'autre.

Lorsque nous quittons le restaurant, elle m'accompagne jusqu'à ma voiture.

Je ne vais pas insister, dit-elle avec un sourire en coin. Mais quand vous serez prête, Regina… vous savez où me trouver.

Je hoche la tête, incapable de répondre.

Je démarre sans un mot et roule sans réfléchir, laissant la nuit avaler mes doutes.

Ce n'est qu'une fois chez moi, seule dans mon appartement trop grand, que je reprends mon téléphone.

Le message d'Emma est toujours là.

J'inspire profondément et, cette fois, j'ouvre.

"Je suis désolée. Je veux te voir."

Mon cœur rate un battement.

Emma.

Toujours là, toujours prête à revenir quand je commence à avancer.

Mais cette fois… que vais-je faire ?

Je relis le message d'Emma encore et encore, les mots résonnant en moi avec une intensité insupportable.

"Je suis désolée. Je veux te voir."

Simple. Direct. Et pourtant, terriblement compliqué.

Je me laisse tomber sur mon canapé, le téléphone toujours en main, mon verre de vin intact sur la table basse. Je pourrais l'ignorer. L'effacer. Lui dire que c'est trop tard.

Mais est-ce vraiment ce que je veux ?

Je ferme les yeux, tentant de calmer la tempête qui s'agite en moi.

Je pense à ce dîner avec Valeria, à la facilité avec laquelle j'aurais pu prétendre tourner la page. À cette façon dont elle m'a regardée, comme si elle pouvait voir au travers de moi.

"Vous savez où me trouver."

Je secoue la tête.

Non, Valeria n'est pas ce que je veux.

Ce que je veux, c'est…

Mon téléphone vibre de nouveau.

Emma : Si tu ne veux pas me voir, dis-le-moi. Mais ne me laisse pas dans le silence.

Je serre la mâchoire.

Le silence, c'est pourtant tout ce que j'ai eu d'elle pendant des semaines.

Le silence, et cette absence insupportable.

Je devrais lui rendre la pareille.

Mais je sais que je ne peux pas.

Alors, contre toute logique, contre toutes les barrières que j'ai essayées de dresser, je tape une réponse.

Moi : Viens demain soir. Chez moi.

Et j'appuie sur Envoyer.

La nuit est longue.

Le matin arrive trop vite, et avec lui, une journée interminable au Sénat.

Je suis distraite, incapable de me concentrer sur mes dossiers.

Chaque fois que mon téléphone vibre, mon cœur manque un battement. Mais ce ne sont que des e-mails, des notifications sans importance.

Emma ne répond pas.

Peut-être que j'ai fait une erreur.

Peut-être qu'elle ne viendra pas.

Peut-être qu'elle a juste voulu tester ma réaction et qu'elle est déjà passée à autre chose.

Mais alors que je rentre chez moi, mon téléphone vibre enfin.

Emma : À 20h?

Un frisson me parcourt.

C'est réel.

C'est inévitable.


À 20h pile, on frappe à ma porte.

Je prends une inspiration et vais ouvrir.

Emma est là.

Elle n'a pas changé.

Et pourtant, elle est différente.

Elle semble fatiguée, comme si elle avait passé trop de nuits sans sommeil. Ses cheveux sont un peu plus en bataille, son regard plus grave.

Elle me fixe, cherchant une réaction sur mon visage.

Salut.

Salut, dis-je, ma voix plus froide que je ne l'aurais voulu.

Un silence s'installe.

Elle attend que je la laisse entrer.

Je pourrais fermer la porte.

Je pourrais mettre fin à tout ça maintenant.

Mais je me pousse légèrement sur le côté, et elle franchit le seuil.

Emma reste debout au milieu de mon salon, mal à l'aise.

Je me tiens face à elle, les bras croisés, comme un rempart entre nous.

Pourquoi maintenant ? demandais je enfin.

Elle soupire, passe une main dans ses cheveux.

Parce que je suis fatiguée de fuir.

Je ris, amer.

C'est pourtant ce que tu fais de mieux.

Elle encaisse le coup sans broncher.

Je sais.

Un silence.

Puis elle reprend, sa voix plus basse :

Je t'ai laissée partir parce que j'avais peur. Parce que j'étais incapable de te suivre, incapable de tout abandonner.

Je serre les dents, mon cœur battant douloureusement contre ma poitrine.

Et maintenant ?

Emma me fixe, et cette fois, il n'y a plus d'échappatoire.

Maintenant, je veux essayer.

Les mots flottent entre nous, suspendus dans l'air comme une prière.

Je voudrais y croire, que ces mots me suffisent et me convaincs, mais ils arrivent trop tard, beaucoup trop tard.

Je ne peux pas me contenter d'un "essayer", dis-je d'une voix tremblante. J'ai trop souffert, Emma. Je ne peux pas revivre ça.

Elle baisse la tête, hoche lentement la tête.

Je comprends.

Un silence lourd s'installe.

Elle a enfin compris, mais cela ne change rien.

Je prends une inspiration, lutte contre mes larmes qui menacent de s'effondrer le longs de mes joues à tout moment.

Tu aurais dû venir plus tôt.

Emma relève les yeux, et pour la première fois, je vois la douleur brute dans son regard.

Je sais.

Un instant, j'ai envie de tendre la main, de la toucher, de lui dire que rien n'est encore perdu, mais je me rappelle chaque nuit passée seule.

Chaque matin où je me suis réveillée sans elle.

Chaque jour où elle a choisi d'être loin.

Alors je me contente de souffler :

Bonne nuit, Emma.

Elle comprend.

Elle hoche la tête, les mâchoires serrées.

Puis elle tourne les talons et quitte mon appartement.

Je referme la porte derrière elle.

Je n'éclate pas en sanglots.

Je ne m'effondre pas.

Mais quelque chose en moi se brise une dernière fois.


Le Sénat de Washington DC est un monde de requins. J'en avais conscience avant d'y entrer, mais je réalise maintenant à quel point ce jeu est cruel, fait de coups bas, d'alliances de circonstance et de trahisons feutrées. Si je veux m'imposer, je n'ai pas le choix : je dois être plus impitoyable que jamais.

Je m'y applique avec acharnement, noyant mon esprit dans les projets, les réformes, les discussions interminables en commissions. Mon nom commence à circuler dans les sphères politiques. Certains me craignent, d'autres m'admirent, tous me respectent. C'est exactement ce que je voulais, n'est-ce pas ?

Mon équipe, elle, s'adapte à cette nouvelle version de moi-même. Plus froide, plus tranchante, plus intransigeante que jamais. Je coupe court aux discussions personnelles, évite les instants de relâchement. Je garde le cap, droite et imperturbable.

Seules Ruby et Mary Margaret échappent à cette barrière que j'ai érigée autour de moi. Nos appels sont mon unique échappatoire, le dernier vestige d'une autre vie, d'une autre Regina. Elles sentent mon changement, bien sûr. Ruby n'a pas besoin de mots pour comprendre, et Mary Margaret, dans son habituelle douceur, essaie parfois de me pousser à parler. Mais je me contente de détourner la conversation, et elles n'insistent pas.

Un adversaire politique tente récemment de me mettre en difficulté publiquement. Une attaque en règle sur mon intégrité, sur ma supposée inexpérience à ce niveau. Une erreur de sa part. Mon regard reste impassible tandis que je réplique avec une précision chirurgicale, retournant chaque accusation contre lui, exposant ses propres failles devant un parterre de journalistes. Le lendemain, c'est lui qui fait la une des journaux, et non moi. J'ai gagné.

Plus rien ne peut m'atteindre.

Ou du moins, c'est ce que je me répète en boucle.

Après des jours de ce rythme effréné, je rentre chez moi comme à mon habitude, mais ce soir, alors que je m'apprête à tourner la clé dans la serrure, un frisson me parcourt. Je réalise à quel point cet endroit est vide. Trop grand, trop froid. Trop silencieux.

Je pousse la porte, retire mon manteau, me dirige vers le minibar. Un verre de vin rouge. Une habitude dont je ne me défais pas. Pourtant, ce soir, je le fixe plus longtemps que d'ordinaire, le faisant tourner lentement entre mes doigts.

Mon regard dérive vers mon téléphone. Une seconde d'hésitation, puis je l'ouvre. Je remonte la conversation avec Emma. Il n'y a rien de nouveau, plus aucun message. Elle a respecté mon souhait.

Je devrais me sentir soulagée. Après tout, c'est ce que je voulais, non ?

Alors pourquoi ce silence pèse-t-il plus que n'importe quel mot ?

Je secoue la tête, décidée à me ressaisir. Je ne peux pas me permettre de flancher maintenant. J'ai fait un choix. Emma a fait le sien.

Lors d'un nouvel événement politique, une réception organisée pour renforcer les relations entre différents sénateurs et figures influentes, Valeria Carter est présente. Comme toujours, impeccable, sûre d'elle, un sourire amusé au coin des lèvres.

Elle s'approche lentement, son regard scrutant chacun de mes gestes, à la recherche d'une faille.

— Vous êtes brillante, Sénatrice. Mais vous êtes aussi la femme la plus seule de cette pièce.

Je soutiens son regard, impassible. Valeria ne sait pas à quel point elle a raison. Ou peut-être que si. C'est une journaliste après tout.

Un sourire froid se dessine sur mes lèvres. Sans vraiment réfléchir, je lâche :

— Alors aidez-moi à ne plus être seule.

Son sourire s'élargit légèrement. Elle sait que ce n'est pas une simple boutade. C'est un défi. Une opportunité.

— Si c'est une demande officielle de la sénatrice Mills, comment pourrais-je refuser ? répond-elle d'une voix chaude, empreinte d'une assurance inébranlable. Elle se penche légèrement, et je sens son parfum, subtil mais présent, envahir mon espace. Il y a quelque chose de dangereusement attrayant dans cette femme. Pas seulement son charisme, ni son intelligence acérée, mais cette façon qu'elle a de me comprendre sans que je n'aie besoin de dire un mot de plus. La musique du gala continue en fond, des murmures et des conversations politiques remplissent la salle, mais pour la première fois depuis longtemps, je me sens déconnectée de tout cela. Juste une femme face à une autre, dans une tension que je refuse d'analyser.

— Je vous invite à boire un verre, alors, propose Valeria. Pas pour une interview, pas pour un article, juste… pour voir où cela nous mène. Je pourrais refuser. Je devrais peut-être même. Mais la vérité, c'est que je suis fatiguée d'analyser, de peser chaque décision, de toujours chercher la meilleure stratégie. Pour une fois, j'ai juste envie de suivre une impulsion.

— D'accord, répondis-je en attrapant mon verre de vin. Montrons à cette soirée ennuyeuse qu'elle n'a pas eu raison de nous. Valeria rit doucement, un son sincère, sans sarcasme. Elle finit son verre d'un trait et me fait signe de la suivre vers un coin plus discret du salon. Je m'autorise à la suivre, à me perdre quelques instants dans cette distraction que je me suis refusée trop longtemps. Peut-être que ce n'est qu'un jeu. Peut-être que je cherche juste à combler un vide. Mais ce soir, je choisis de ne pas y penser. Ce soir, je choisis d'oublier. Nous quittons la grande salle bondée, nos pas résonnant sur le marbre du couloir qui mène vers le bar privé du club où se tient l'événement. L'ambiance change aussitôt. Ici, la lumière est tamisée, plus intime. Quelques groupes sont installés dans des alcôves, plongés dans des discussions feutrées, mais Valeria ne semble prêter attention à rien ni personne d'autre que moi.

— Whisky ou vin rouge ? demande-t-elle en me tendant une carte.

— Whisky. Tant qu'à oublier, autant le faire correctement. Un sourire amusé étire ses lèvres. Elle commande deux verres et s'installe face à moi, son regard s'attardant un instant sur ma main posée sur la table. Comme si elle s'attendait à ce que je la retire. Mais je ne bouge pas.

— Vous êtes fascinante, Regina Mills. Je laisse échapper un rire bref, amer.

— Beaucoup me trouvent surtout intimidante.

— Peut-être parce qu'ils ne prennent pas le temps de regarder au-delà de votre façade. Moi, je vois autre chose. Son ton est à la fois léger et perçant, comme si elle testait mes réactions, cherchant une faille dans mon masque. Mais ce soir, je ne veux pas jouer à ce jeu-là. Pas avec elle.

— Et qu'est-ce que vous voyez ? demandais-je, mes doigts effleurant le rebord de mon verre.

— Une femme qui prétend ne rien ressentir, mais dont les yeux trahissent bien trop de choses. Je serre brièvement la mâchoire. Je devrais détourner le regard, changer de sujet, couper court à cette conversation qui s'engouffre sur un terrain glissant. Mais Valeria ne détourne pas le sien, et quelque chose en moi refuse de fuir.

— Alors peut-être que vous voyez mal. Elle se penche légèrement vers moi, son sourire s'adoucissant.

— Ou peut-être que vous êtes fatiguée de prétendre que tout va bien. Un silence s'installe. Plus lourd cette fois. Je pourrais l'arrêter ici. M'éloigner, rentrer chez moi, retrouver ma solitude. Mais au lieu de ça, je porte mon verre à mes lèvres et bois une gorgée lente, sans la quitter des yeux.

— Alors, dis-je enfin, qu'est-ce que vous proposez ? Le regard de Valeria s'assombrit d'une lueur indéchiffrable. Elle laisse le silence planer un instant de plus, puis glisse sa main sur la table, à quelques centimètres de la mienne.

— De vous faire oublier. Juste le temps d'une nuit. Ma respiration se bloque une fraction de seconde. Le choix est là, suspendu entre nous, aussi simple qu'irréversible. Et pour la première fois depuis longtemps, je ne sais pas si je veux faire le bon choix… ou juste celui qui me fera cesser de penser. Je pose mon verre sur la table, mes doigts frôlant les siens dans un geste involontaire. Valeria ne bouge pas, ne recule pas. Elle attend. Un battement de cœur, puis un autre.

— Alors, allons-y, murmurais-je finalement, d'une voix plus rauque que je ne l'aurais voulu. Elle se lève lentement, m'attend. Je me redresse à mon tour, ajustant ma robe comme pour me donner une contenance, mais rien dans cette situation ne me laisse réellement en contrôle. Et peut-être que c'est exactement ce que je veux. Nous quittons le bar, l'air nocturne de Washington frappant mon visage tandis que nous attendons un taxi. Valeria se tient à côté de moi, calme, maîtrisée, mais il y a quelque chose dans la tension entre nous qui rend l'air presque électrique. Une fois dans la voiture, le silence s'épaissit. Elle pose une main sur ma cuisse, un geste léger mais assumé. Mes doigts viennent effleurer les siens, hésitants, avant de se resserrer. Ce soir, je choisis d'oublier.