4 jours plus tard, manoir des Zabini.
Assis sur un tabouret haut, Draco observe Blaise siroter un café aux arômes bien trop forts, tandis que Vivienne Zabini trône dans un fauteuil bleu nuit, fusillant du regard son époux à l'autre bout de la table.
- Chéri, soupire-t-elle en toisant l'homme qui avale ses tartines à la vitesse de l'éclair, ce n'est pas un concours tu sais...ça devient répugnant.
Un ricanement étouffé s'échappe de la gorge de Blaise, qui prend soin de ne pas croiser le regard de son beau-père.
Todd était sur la sellette et personne ne semblait s'en formaliser. Pas même le principal intéressé, qui continuait à gober goulûment sa nourriture, les yeux rivés sur La Gazette du Sorcier. Vivienne n'avait jamais eu un seul scrupule à reprendre sa liberté lorsqu'elle en avait assez. Selon Draco, la performance d'avoir évincé sept d'entre eux était admirable quand bien même la méthode était franchement… critiquable. Mais force était d'admettre que rien n'avait jamais été établi et que tout tombait simplement fort à propos.
Vivienne visiblement agacée, secoue une main ornée de bracelets dorés qui tintent doucement sur son poignet :
- Il va falloir faire plus d'effort que ça ce soir, surtout concernant cet immonde costume que tu as choisi…
- Puisque tu abordes le Gala, Maman...commence tranquillement Blaise, il se trouve finalement que j'y prendrai part moi aussi.
Un intérêt évident illumine le visage de sa mère qui se tourne vers lui avec une vivacité serpentine.
- Oh, et quel nom porte ce miracle ?
- Hermione Granger.
Les pupilles de la sorcière se dilatent légèrement tandis qu'elle analyse la nouvelle.
Ce prénom a sur Draco l'effet d'un détonateur qu'on viendrait d'activer et il sent sa gorge se serrer, comme s'il craignait la réaction de Vivienne. Blaise, parfaitement placide, se contente de découper son œuf au plat avec une minutie presque agaçante.
- La née moldue ? Clairement pas mon premier choix. Mais soit, si ça t'amuse.
Son ton semble déçu et elle s'arrête un instant, avant d'ajouter, plus malicieuse : Enfin qui sait...ça ferait tout de même avancer notre lignée.
Draco manque de s'étrangler avec son thé. Cette conversation n'avait aucun sens. Vivienne avait toujours été suffisamment fantasque pour se moquer des convenances, sans doute la raison pour laquelle elle avait conservé des liens avec ses parents après la guerre, mais il l'avait connue plus véhémente que ça, plus attachée à cette espèce d'hyper-classisme inhérent aux Sang-Pur. Ses propres parents seraient probablement tombés raides à l'évocation de cette entorse…
Une angoisse sournoise et impitoyable commence à tordre ses entrailles alors que son esprit replonge à une vitesse encore plus fulgurante dans son "erreur" de la veille. Une erreur qui occupait désormais chaque recoin de son foutu cerveau et qui n'avait ni répit ni compassion pour lui.
Il devait rester impassible. La moindre réaction n'échapperait pas à Vivienne , qui soulèverait aussitôt le sujet.
- C'est simplement une amie, précise Blaise avec toute la désinvolture qui le caractérise et pour laquelle Draco aurait présentement tout sacrifié.
Sa mère se contente d'un petit sourire avant de poser son regard sur Draco.
- Et toi mon chaton, tu y vas avec la petite Greensgrass ?
- C'est ça, marmonne-t-il, la voix couverte par les étranges bruits émis par Todd, toujours occupé à mastiquer une énième tartine de manière ostentatoire.
- Vous verrez, si c'est aussi riche en émotions que l'an dernier, on ne manquera pas de s'amuser.
Vivienne lève les yeux au ciel, comme pour se remémorer un souvenir savoureux.
- Le pauvre Lord Tilden avait fini en dessous, devant tout le monde, après que sa galante eut marché sur sa cape. Enfin, au moins, il était sorti avec panache.
Elle éclate de rire, sans se soucier de la gêne qu'avait dû ressentir le malheureux. Blaise retient un sourire moqueur quand un grognement résonne au bout de la table, comme pour appuyer l'hilarité de la scène. Probablement Todd.
Draco ne réagit pas, absorbé par les teintes cupriques de son thé. S'il ne cessait pas maintenant de tripoter la anse de sa tasse, s'en serait fini de lui.
- Draco, tu es bien silencieux ce matin, fait remarquer Vivienne sur un ton faussement innocent.
Trop tard.
Il relève la tête vers elle, mais son regard semble loin, bien trop loin pour la convaincre.
- Je réfléchissais, répond-il vaguement, espérant clore le sujet.
Vivienne plisse les yeux. Si cette femme avait toujours été protectrice envers lui et Blaise depuis leur tendre enfance, elle n'était pas prête à lâcher sa proie quand elle en avait flairé une.
- Réfléchir à quoi ? À ta brillante réintroduction en société ?
Elle pose son menton dans sa paume, comme si elle était prête à accueillir toutes ses confessions sans jugement. Cela lui donnait presque envie de tout déballer, ne serait-ce que pour apaiser le tintamarre de l'orchestre infatigable qui jouait dans son cerveau un morceau nommé 'culpabilité'.
- Ça va aller… Reprend-elle. Les journalistes auront faim, mais si tu leur donnes un peu de spectacle, tout ira bien. C'est aussi pour ça que ta charmante compagne sera là…
Draco détourne les yeux, tâchant de ne pas se crisper, inspirant à plein poumon le parfum entêtant de la marmelade d'orange.
Pour atténuer les réflexions sans fin ni réponse qui l'avaient agité toute la nuit. Pour apaiser la rage sourde qu'il dirigeait contre lui-même.
Il ne comprenait pas comment un tel désordre avait pu naître en lui. Jusqu'à chambouler à nouveau le prisme entier de ses perspectives. Jusqu'à balayer ce qu'il pensait savoir de ses désirs profonds. Jusqu'à le faire complètement dérailler.
- Ton ami semble préoccupé, mon fils.
Blaise hausse les épaules, forçant Vivienne à s'appuyer uniquement sur son instinct.
Ses yeux retournent à Draco, dans l'attente d'un faux pas.
- Serais-tu contrarié par… des contraintes imposées ? lance-t-elle d'un ton léger, comme si elle essayait de ne pas le brusquer.
Elle n'avait pas tous les détails, mais elle savait visiblement où regarder.
- Je crois bien que je sais. Ton visage s'est fermé et tes mains tremblaient quand on a évoqué l'autre demoiselle… J'adore les liaisons interdites, ajoute-t-elle dans un gloussement qui fait bondir le cœur de Draco.
Sur ces mots, Vivienne se lève, triomphante.
- Bien, vous m'excuserez, les garçons. Je dois choisir ma robe pour ce soir.
Elle s'arrête dans l'encadrement de la porte et tourne légèrement la tête :
- Draco, n'oublie pas de vivre pour toi aussi, chéri.
- Navré, ma mère est bien trop curieuse… Ceci étant, elle n'a pas tort, murmure Blaise, un petit sourire en coin alors que Vivienne disparait.
Draco se lève de table pour prendre congés et s'approche de la cheminée. Blaise le serre dans ses bras en guise d'au revoir, ce qui a pour effet de relâcher une infime partie de la tension qu'il avait accumulée en lui. L'absurdité de cette matinée et le soutien indéfectible de son ami étaient les seules choses qui l'empêchaient actuellement de dériver.
Il jette la poudre dans l'âtre.
Hier, il avait embrassé Hermione Granger.
Ce soir, il ferait face aux tabloïds, aux regards inquisiteurs, au poids de ses responsabilités et de ses erreurs, passées comme présentes.
Hermione se laisse retomber mollement sur le lit de sa chambre. Elle vient enfin de terminer son service au Bazar et les clients avaient été particulièrement éprouvants. Peut-être l'effet de la pluie qui tombait sans discontinuer depuis plus de 24 heures.
Elle pousse un long soupir avant de trouver la force de se relever. Si seulement il n'y avait que le temps qui était complètement détraqué.
Dans la penderie, ses doigts effleurent les vêtements avant de s'arrêter sur une tenue susceptible de convenir pour le gala. Une robe empire au décolleté discret, orné de broderies, qui accompagne un dos plongeant vertigineux. La teinte, un orange bien trop estival, ne lui convient pas du tout. Elle sort sa baguette et murmure Colovaria en pointant le tissu. La jeune femme s'arrête sur un pourpre amarante riche et profond qui sublime le ton de sa peau et qui s'accorde parfaitement avec le rouge à lèvre qu'elle a choisi pour l'accompagner.
Elle passe la robe, laissant le tissu épouser les formes de son corps. Les manches amovibles, composées de longs voilages légers partant du milieu des bras, ondoient à chaque mouvement. L'effet est joli, juge-t-elle.
Dans le miroir bancal, la sorcière plonge son regard dans celui de la femme en face d'elle, luttant contre l'étrange sensation de ne pas se reconnaître. Elle n'a pas l'habitude d'être aussi apprêtée et le stress commence à monter alors qu'elle arrange ses boucles châtains. Petit à petit, elle en vient à maudire cette version passée d'elle-même, celle qui avait trouvé formidable l'idée de renouer avec le passé, de s'engluer dans ce savant mélange de mondanités codifiées dans lesquelles elle ne se retrouvait pas. Fabuleux. Les bruits de couloir sur la décrépitude d'une des membres du Trio d'Or iraient sûrement bon train, surtout chez certains de ses anciens collègues…
Peu importe. Les enjeux pédagogiques de cette soirée étaient plus importants. Cette robe serait son armure, et elle s'en sortirait, comme elle l'avait toujours fait.
Elle achève de parfumer ses poignets et laisse son regard dériver vers la table de nuit. Y reposent des livres aux reliures somptueuses que Draco lui avait déposés. Son estomac se serre un peu plus et elle déglutit avec difficulté. L'idée de le revoir, lui aussi, la rend particulièrement nerveuse.
Malefoy était repassé la veille, après avoir reçu son message confirmant le rendez-vous aux archives, et lui avait apporté cette pile de livres issue de la bibliothèque familiale.
Les premiers traitaient directement de l'histoire des armes forgées en Grande-Bretagne au fil des siècles, comme elle lui avait demandé lorsqu'il lui avait parlé des dagues.
Les suivants étaient de très anciennes éditions des Chroniques Magiques de Meryaz, aujourd'hui introuvables.
Il s'était souvenu de leur discussion.
Le petit cri de pur bonheur lorsqu'il les lui avait mis entre les mains avait laissé naître une émotion sincère et chaleureuse sur le visage de Draco. Cela avait légèrement apaisé l'étrange atmosphère qui flottait entre eux depuis qu'il s'était muré dans le silence après l'annonce de sa présence, accompagnée, au gala.
Indubitablement, la nouvelle lui avait lacéré le cœur et elle s'était sentie profondément idiote. Mais elle s'était efforcée de penser que, s'il semblait affecté par la situation, cette dernière ne semblait pas dénuée de "sens" au vu de leur modèle familial… Elle aurait peut-être dû s'en douter quand il lui avait parlé de ses obligations. Cela lui aurait évité de ressentir tous ces affreux sentiments et de voir son syndrome de la sauveuse se retourner contre elle. Elle n'était pas certaine de ce que lui-même pouvait bien ressentir. De toute manière, une Granger et un Malefoy… Voldemort s'en retournait probablement dans sa tombe rien qu'à cette idée. Elle avait ri à cette pensée, mais il lui fallait un peu de temps pour dépasser tout ça. Cela ne l'empêcherait pas de l'aider avec son affaire professionnelle, pour ça au moins elle était douée, avait-elle songé.
Occultant tout ceci, elle avait alors ouvert le premier livre sur les armes, effleurant du bout des doigts les fascinantes illustrations. Draco s'était placé à une distance raisonnable d'elle et elle avait commencé à en feuilleter les pages, jusqu'à arriver sur celle concernant le modèle précis de la Veyr d'obsidienne.
- Regarde ici. Cette gravure…elle est légèrement différente de celle présente sur la lame que je t'ai montrée l'autre jour. On dirait que ce n'est pas la bonne. C'est étrange, non ? Il est trop tard pour faire quelque chose avant le Gala, mais…
Dans la précipitation, il s'était penché par-dessus son épaule, outrepassant allègrement ses précautions.
Elle avait senti son souffle chaud effleurer sa nuque si bien que son corps entier en avait frissonné et qu'elle n'était plus capable que d'une seule chose: ressentir la chaleur de son torse pressé contre son dos et les battements de son cœur qui battait si fort.
L'ambiguïté entre eux n'était pas seulement dans sa tête, elle les dévorait tous les deux tandis qu'elle relevait lentement les yeux vers lui.
L'instant d'après, il avait consumé la distance qui les séparait et ses lèvres avaient rencontré les siennes, caressantes, achevant de dissiper ses doutes. Le corps d'Hermione avait irrésistiblement ployé sous le sien et doucement, presque timidement, il avait goûté à sa bouche, à peine conscient de l'abîme qui venait de s'ouvrir sous ses pieds.
Puis il s'était reculé et avait posé son front contre le sien, haletant, les yeux clos, comme frappé par le poids de cet instant trop douloureux à porter.
- Je ne… ce n'est pas…c'était déplacé de ma part.
Les mots s'étaient étranglés dans sa gorge, comme s'il cherchait un pardon qu'il n'osait demander.
Et aujourd'hui elle était là, dans cette jolie robe, leur dernière rencontre tournant en boucle dans son esprit, mêlée de regrets et d'amertume. La situation était finalement pire qu'avant. Maintenant, ils ne pouvaient même plus faire semblant. Peut-être qu'elle ne valait pas mieux que lui, car au fond d'elle-même, elle avait espéré cet instant.
Ses lèvres, peintes d'un rouge profond, tremblent légèrement. Oui, tout était détraqué, mais ils devaient continuer d'avancer.
Elle saisit sa cape d'un geste décidé et franchit la porte pour rejoindre Blaise qui venait d'arriver.
- Et bien, Granger, lance-t-il en détaillant sa tenue du regard, tu as décidé de nous faire de l'ombre ce soir.
Elle lui répond par un petit sourire avant de le devancer pour prendre place auprès de Neville et Luna dans le traditionnel Carrosse qui les mènerait au manoir Nott.
Bonjour ! J'ai pris conscience en relisant les chapitres à la suite que j'avais quelques vilains tics verbaux, je vais essayer de corriger ça ! Bientôt le gala :).
