La Porte s'était fermée dans un chuintement qui résonna comme un couperet.
Clignant des yeux, Rodney fixa le grand anneau de pierre vide. Personne n'avait traversé après lui.
Il devina, à l'agitation derrière la vitre du poste de contrôle, qu'on essayait de composer l'adresse d'Atlantis. En vain.
Son plan... leur plan avait-il marché, ou n'y avait-il plus de cité à joindre? Impossible de le savoir.
Il sourit. Au fond de lui, il avait toujours su qu'il serait le dernier à traverser. Mais peut-être n'était-il pas le dernier à rentrer à la maison?
Il leva le nez, clignant des paupières pour chasser le voile humide qui troublait sa vision.
«Rentre maintenant, John. Elle t'attend.»
.
Dans une suite de petits claquements, les lumières s'éteignirent au-dessus de lui, en une tentative désespérée d'économiser la précieuse énergie de la cité millénaire.
Encore ébloui par l'éclat miroitant du vortex, hébété du courage ou de la stupidité de son geste, John laissa ses yeux s'habituer à l'obscurité.
Il n'y avait plus de retour en arrière maintenant. Il avait fait un choix, et il vivrait avec les conséquences de ce dernier.
Pour l'instant, la priorité était de trouver comment faire remonter la cité en toute sécurité. Rodney l'avait programmée pour qu'elle reste submergée aussi longtemps que possible sans risquer l'intégrité des systèmes clés – soit quelques jours avec le peu d'énergie restant dans l'E2PZ boosté – mais il ne pouvait pas se permettre d'attendre. Pas s'il voulait pouvoir composer une adresse pégasienne sur la Porte des étoiles.
Il repartit donc en direction du PC toujours posé sur la console principale, son écran scintillant comme un phare dans l'obscurité.
Il venait à peine de se pencher dessus qu'avec un grondement qui le fit sursauter, un premier chevron s'enclencha.
Débranchant en vitesse l'ordinateur, qu'il planqua précipitamment sous la console, il plongea à l'abri tout relatif d'un accès secondaire alors qu'une adresse entrante inconnue se composait.
Il pesta tout bas. Impossible de lever le bouclier: Rodney l'avait désactivé lorsqu'il avait trafiqué la Porte pour qu'elle ne s'ouvre plus si appelée depuis la Terre.
Reculant dans les ombres de la coursive, il arma son P-90. Qui que soient les voyageurs, le timing de leur visite n'annonçait rien de bon.
Le vortex s'ouvrit dans un grand «woosh», et il se mordit la lèvre, ravalant un juron alors qu'un bruit de bottes trop cadencé et infiniment trop simultané résonnait.
«Militrr'ash, sheku addit'u'm! Fishiky potirri!» siffla une voix à double timbre.
Jetant un coup d'œil, John maudit autant qu'il bénit le destin.
Maudit, pour avoir envoyé des wraiths s'emparer de la cité. Bénit, de lui avoir permis de rester pour la protéger.
Reculant silencieusement, il s'éloigna. Il allait devoir être malin. Première chose, leur compliquer la tâche au maximum en leur coupant le jus.
Ça faisait partie des quelques trucs qu'il avait appris au fil des ans. Comment couper l'alimentation de la tour principale. Rien d'insurmontable, mais pour sûr, de quoi les occuper un moment. Et surtout, de quoi les forcer à se séparer, lui donnant de meilleures chance de pouvoir les éliminer un à un.
Il allait arriver près du relais énergétique qu'il comptait saboter lorsqu'il fut contraint de se jeter à couvert d'une salle vide, pour esquiver quatre wraiths empressés remontant le couloir.
Il écouta le bruit de leurs pas décroître, avant de jeter un coup d'œil dans le hall.
Scintillant faiblement dans la vague lueur des éclairage d'urgence, il distingua la longue chevelure couleur de lune d'un prédateur resté en arrière, tous ses sens aux aguets.
Prestement, il se remit à couvert, retenant sa respiration alors que l'alien s'approchait, lentement. Il avait de bonnes chances de pouvoir l'abattre d'une rafale, mais alors il serait découvert. Aussi silencieusement que possible, il rengaina son fusil, et prit son blaster. Moins efficace, mais assurément plus discret.
Il n'entendait plus les pas du wraith. Il jeta un coup d'œil dans le couloir. Désert.
Où était-il passé?! Prudemment, il s'avança d'un pas, puis d'un autre.
Là! Juste à l'angle!
«Colonel, vous n'allez pas tirer sur mon mari, tout de même?» l'interpella une voix douce, en même temps que la pointe mordante des deux crocs d'un empaleur titillait ses côtes.
Lentement, il baissa son arme, levant les mains.
«Rosanna Gady...»
«Bonsoir.»
Il sourit, soulagé malgré tout.
«Bonsoir.» répondit-il, se retournant lentement.
Il eut un petit choc, en découvrant la très jeune femme qui lui faisait face avec un sourire inquiétant.
«Vous n'êtes pas le seul à ne pas faire votre âge, Colonel.» siffla cette dernière, en réponse à son air choqué.
«Je vois ça.» approuva-t-il, baissant lentement les mains. «Markus, bonsoir.»
«Bonsoir, colonel Sheppard. C'est un plaisir de vous revoir.» le salua le traqueur, revenu sur ses pas sans faire le moindre bruit.
«Vous ne semblez pas surpris.» nota-t-il, un peu vexé.
«Devrions-nous l'être?» demanda l'artiste, qui avait aussi rangé son arme.
Il ne répondit pas, les lèvres pincées.
«Alors, comme ça, vous êtes mariés, maintenant?» demanda-t-il plutôt.
«Oui, depuis dix-sept ans... terriens.» répondit-elle, exhibant fièrement un anneau à son doigt.
«Félicitations – je suppose...»
«Merci. D'ailleurs, je devine que c'est à vous qu'on doit d'avoir une cité si... intacte à récupérer?»
Il se contenta de faire la moue.
«Merci de l'avoir protégée.» poursuivit-elle, s'arrêtant un instant pour fixer le vide de cette manière si alien qu'avaient les wraiths de le faire quand ils communiquaient télépathiquement.
«Cette cité appartient aux Pégasiens. Pas à vous.» siffla-t-il, sur la défensive.
«Voyons, Colonel Sheppard, ce n'est pas pour moi. Vous et moi sommes juste Pégasiens de cœur. Eux sont de vrais Pégasiens.» nota-t-elle, désignant d'un geste les trois autres wraiths qui revenaient.
«Vous êtes complètement folle. Atlantis est la seule chose qui protège un tant soit peu les humains de cette galaxie de... eux!»
La femme se pencha vers lui, d'une manière trop fluide, trop extraterrestre, lui offrant un sourire glacial et terrifiant qui le fit frisonner.
«Colonel John Sheppard...»
Il frémit de plus belle alors qu'elle susurrait son nom, d'une manière inhumainement familière. Comme si chaque son, chaque syllabe était une friandise délicieuse. Les consonantes d'un nom infiniment plus complexe, plus profond, qu'aucun mot ni aucun son ne suffisait à définir.
«Colonel John Sheppard... Quelle vanité... Atlantis est une des rares choses à même de protéger les humains de cette galaxie... mais ce n'est pas la seule... NOUS en sommes une autre... (Elle désigna les trois aliens qui avaient rejoint le traqueur, semblant attendre des ordres.) EUX, ne sont pas vos ennemis. Ce sont les ennemis de vos ennemis.»
«Mais sont-ils des amis?» répliqua-t-il sèchement.
«A vous de choisir...» nota-t-elle avec un petit geste de la tête.
«A moi de choisir?»
«Oui. Dans tous les cas, Atlantis est à nous, à présent. Nous avons toujours respecté la préséance du SGC. Ils étaient là les premiers, mais maintenant, ils sont partis.»
«Je fais partie du SGC!»
«Plus maintenant, de toute évidence, puisque vous êtes toujours là – et pas eux.» nota-t-elle, très sérieuse.
Il ne put que pincer les lèvres. C'était vrai. Techniquement, il était un déserteur.
Elle poursuivit comme si de rien n'était.
«Deux choix: soit vous retournez à la vie civile – prenez une retraite bien méritée. Même sur Oumana si vous le désirez. Vous êtes le bienvenu.»
«Soit?»
«Soit vous restez ici, sur Atlantis. En tant que son commandant. Vous êtes là depuis le début. Vous êtes la personne qui la connaît le mieux dans tout l'univers. Vous veillez sur elle depuis si longtemps.»
«Vous me proposez de...?»
«Nous avons toutes les ressources nécessaires pour... (Elle eut un geste dramatique, se retournant vers la large fenêtre dans son dos.) ...rendre sa splendeur à ce trésor des temps anciens.» déclara-t-elle, alors que dans une vibration sourde, la cité remontait à toute vitesse, perçant la surface de l'océan telle un millier de flèches de cristal.
Clignant des yeux, John contempla les deux lunes de New New Lanthia, alors que dans un clignotement, la lumière se rallumait.
«Je ne suis pas sûr de comprendre.»
«Venez.»
Elle l'emmena au téléporteur le plus proche, puis à la salle du fauteuil, gardée par deux guerriers massifs qui s'écartèrent avec une petite courbette.
Un faciès vert apparut derrière le fauteuil déjà occupé.
«Oh! Vous avez un invité.» nota ce dernier, disparaissant à nouveau derrière le dossier. «C'est bientôt prêt, Madame.»
«Merci, Léonard. Capitaine Giacometti, debout.»
Sautant sur ses pieds, le jeune wraith obéit.
«Tom Giacometti?» s'enquit John, surpris.
L'alien qui lui faisait face n'avait plus grand-chose à voir avec l'adolescent qu'il avait connu – en dehors de la coupe de cheveux.
«Ouais... C'est bien moi, colonel.» bafouilla ce dernier en verdissant, s'écartant en crabe du fauteuil. «C'est cool de revenir sur Atlantis.»
«Dès que Léonard aura fini de faire ses trucs sur le fauteuil, nous emmenons la cité vers une nouvelle localisation. J'ai à bord deux excellents pilotes. Soit c'est Tom qui la fait décoller, soit c'est vous. C'est comme vous voulez.»
«Vous voulez que je la déplace?» demanda John, perdu.
«Oui, et ensuite que vous en preniez le commandement. Je veux que vous deveniez Ouman'shii, John Sheppard. Je veux que vous travailliez pour nous – non: avec nous. Nos objectifs n'ont pas toujours été ceux du SGC, mais vous n'êtes pas le SGC. (Elle sourit, semblant se remémorer de bons souvenirs.) Il y a une chose que vous m'avez apprise, il y a longtemps. Atlantis n'abandonne personne. Nous n'abandonnerons donc pas Atlantis.»
C'était alléchant, mais était-ce la bonne solution? La bonne chose à faire?
«Je ne sais pas...»
«Colonel Sheppard.» intervint le traqueur, resté silencieux jusque-là. «Acceptez. C'est... le remboursement d'une vieille dette.»
«Quoi?»
Markus s'approcha, gigantesque et intimidant, posant toutefois une main douce sur son épaule.
John ne flancha pas au contact.
«Nous avons une dette envers vous. Tous les Ouman'shiis en ont une. Laissez-nous vous rembourser.»
«Mais de quoi vous parlez, bordel?»
«Lors de notre première rencontre, vous m'avez capturé, au lieu de me tuer. Plus tard, vous avez permis à Rosanna de venir me parler. De m'étudier. Puis, vous avez accepté de me sauver la vie en me nourrissant. Si vous n'aviez pas fait tout cela, nous ne serions pas là. Aucun d'entre nous ne le serait.»
Il soupira. C'était tellement tentant. Tellement alléchant.
«Qu'est-ce que vous comptez faire de la cité?»
«Lui rendre son usage premier.» répondit l'artiste. «Elle a été construite pour être autant un lieu de culture et d'études, qu'un inexpugnable bastion. Ce n'est pas qu'une base militaire. C'est une ville, une cité, un vaisseau-monde, une arme et un centre de recherche. Elle mérite d'être tout cela à la fois, et les habitants de cette galaxie méritent de bénéficier de ces bienfaits.»
«Vous voulez faire tout ça?» demanda-t-il avec désespoir.
C'était tout ce qu'il avait espéré, pendant toutes ces années. Mais il n'oubliait pas que l'humaine était une menteuse dangereuse, capable de tromper les plus puissants télépathes de la galaxie.
Avec un grondement satisfait, le scientifique manchot se releva de derrière le fauteuil.
«Madame, tout est prêt.»
Elle opina, se concentrant sur John.
«Oui, on veut faire tout ça. Et on va le faire. Mais pour ça, on doit d'abord la déplacer, pour la mettre en sécurité, puis la restaurer, et elle a besoin d'un gardien pour veiller sur elle. S'il vous plaît, John.»
Il soupira, s'approchant du fauteuil, effleurant les accoudoirs gélatineux, hésitant.
«Je ne sais pas.»
D'un geste, elle l'invita à s'asseoir. Il s'exécuta, ses mains trouvant seules le chemin des commandes, son âme se fondant naturellement à l'esprit mathématique de la gigantesque cité.
C'était comme sortir la tête de l'eau. Retrouver son corps après une longue maladie. Redevenir entier. Complet.
Ses doutes s'évaporèrent. Ses peurs disparurent.
Comme mue par une volonté propre, la cité s'activa, puisant avec délices dans cette énergie retrouvée, qui courait dans ses circuits comme la force vitale dans les veines d'un être de chair.
Ceux qui, en un temps lointain, avaient été ses ennemis, étaient à présent les mains qui la nourrissaient, les mains qui soignaient ses peines, et guérissaient ses plaies.
Une machine prête à servir. Utile et efficace. Adaptée et désirée. Dans un vrombissement d'enfer, sous le dôme scintillant de son bouclier, elle s'éleva vers le ciel, s'arrachant à la gravité d'un monde et d'un temps qui n'étaient plus les siens.
La fin d'une époque, le début d'une nouvelle ère.
John sourit. Tout était parfait. Il était à sa place.
Il était à la maison.
