Lui qui avait souhaité tester les capacités de la cité afin de vérifier la qualité du travail de la nouvelle équipe technique, il était servi!

Les sourcils froncés, enfoncé profondément dans sa transe technologique, John fit volter Atlantis autour d'une des ruches ennemies, dansant autour d'elle tel un flocon de neige emporté par le blizzard, semant une pluie de drones lanthiens sur ses flancs, espérant y creuser des plaies profondes.

Le gigantesque vaisseau vivant était lent et lourd, sa coque abominablement épaisse le protégeant aussi bien qu'elle l'handicapait. En duel, la ruche ne faisait pas le poids contre la cité.

Mais ils n'étaient pas seuls, loin de là, et c'était une grêle constante de tirs plasma qui s'écrasait contre le bouclier, le faisant scintiller comme une étrange aurore boréale.
Heureusement, c'était une véritable flotte qui l'accompagnait dans cette lutte, tentant avec acharnement d'ouvrir une brèche dans l'assaut ennemi afin de permettre à Atlantis de prendre la fuite. Car sans aucun doute, la cité était la cible du jour, tous les efforts concentrés sur elle, seuls quelques tirs perdus allant déchirer l'atmosphère d'Oumana.

Faute de pouvoir entrer en hyperespace, John était bien décidé à en découdre et, d'une pulsion mentale, il guida une nouvelle bordée de drones jusqu'aux entrailles de la ruche ennemie, dont plusieurs ponts explosèrent, l'handicapant gravement.

.

Ravalant un grincement, Delleb suivait le déroulement du combat sur l'écran principal du pont.

L'atlante recruté par Rosanna Gady était un redoutable pilote, qui ne craignait pas la mort, et connaissait parfaitement son vaisseau – qu'il poussait à ses extrêmes limites afin d'en tirer l'impossible.

Le genre d'élément qu'aucun commandant ne veut avoir dans son armée, mais le genre d'élément qui renverse le cours d'une guerre. Le genre qui devait être en train de coller une peur bleue aux vermines ayant cru malin de venir les attaquer au cœur même de leur territoire.

C'était indubitablement du sang lanthien qui courait dans les veines de cet humain, dont l'orgueil splendide transparaissait dans chacune de ses manœuvres. Sang lanthien qui coulait encore plus fort dans les veines de la femelle qu'elle avait placée à la tête de la ruche qu'elle commandait actuellement, faute de la présence de cette dernière.

Car Rosanna Gady avait quitté le bord aussitôt le départ d'Ilinka confirmé, ne laissant pour toute indication qu'un set de coordonnées et la consigne de venir la chercher trois jours plus tard si elle n'était pas de retour d'ici-là.

D'une pensée, Delleb ordonna un ajustement de la stratégie, resserrant la formation défensive arrière, avant de se laisser aller contre le haut dossier de bois.

Zil'reyn avait chassé sans cérémonie de leur poste les pilotes de la ruche, prenant à lui seul le contrôle de la veille carne de Silla, la forçant à secouer son antique carcasse pour faire des manœuvres qu'elle-même n'oserait pas demander à un croiseur d'un quart de son tonnage.
En terme de puissance de feu, ils n'étaient pas avantagés, mais ils avaient parmi les meilleurs pilotes de la galaxie, placés aux commandes de quelques-uns des plus exceptionnels vaisseaux existant.

Ne manquait que l'Utopia et son insupportable capitaine, et le tableau aurait été parfait.

Il était temps d'utiliser ses atouts correctement.

Affichant la simulation holographique du champ de bataille, elle entreprit de déplacer les divers vaisseaux afin de tester la stratégie qu'elle voulait appliquer.

Satisfaite de l'issue probable, elle fit relayer ses ordres, priant secrètement la Grande Mère pour que l'imprévisible et têtu Terrien daigne les suivre sans tergiverser. Car il était, avec sa cité lanthienne, la cible principale de leur ennemi, autant que la clé de sa stratégie.

.

Ils ne s'attendaient pas à une offensive simple, qui ne rencontrerait aucune résistance. Après tout, même la plus stupide des reines allait protéger le cœur de son territoire. Alors, cette vieille psychopathe de Delleb...

Pourtant, il était évident qu'Yghan'shi malgré son éblouissante intelligence avait un peu sous-estimé la puissance de la flotte rebelle. Juste un tout petit peu. Il ne se permettrait pas de penser plus. Pas de sa sublime et parfaite souveraine.

Avec un grognement mauvais, le commandant corrigea d'une pensée la formation principale afin de pallier la destruction d'un des croiseurs de Gretlina. Ils avaient déjà perdu presque vingt pourcent de leur flotte d'assaut.

Et la maudite cité lanthienne qu'ils étaient venus détruire était toujours là, semblant les narguer depuis l'abri de son bouclier, dansant sous leurs tirs, avec la lascivité d'une esclave d'apparat en chaleur.
Atlantis, dernier fléau des
wraiths, ultime défi aux véritables maîtres de Pégase, ses ignobles tours de métal dressées vers le ciel, comme une insulte à la face de toutes les reines et de toutes les lignées sacrifiés pour anéantir ses infâmes créateurs, se riait d'eux, les défiant, sublime et puissante, guidée avec génie par les stratégies d'une des héroïnes de ce combat antédiluvien qu'il ne connaissait qu'au travers de la mémoire de ses ancêtres.
Delleb, traîtresse à son sang et à sa race, reine sans trône et sans honneur, qui chaque jour crachait à la face de toutes ses sœurs qu'elle avait reniées, préférant la compagnie du bétail et des tarés congénitaux de Silla à celle de
wraiths véritables et honorables.

Avec un rugissement furieux, il sema la panique sur le pont alors que, dans un clignotement de mauvais augure, un nouveau vaisseau disparaissait sur l'écran central.

Pas question qu'ils perdent! Pas sous le regard sublime de la plus exceptionnelle souveraine que la galaxie ait porté! Pas alors que Yghan'shi était là, au cœur de la bataille, marmoréenne dans son trône d'os, ses peignes d'aligate semblant former une auréole de dagues sur sa divine chevelure flamboyante.

Un autre vaisseau disparut dans un clignotement, puis un autre encore, tout le flanc tribord de leur formation s'étiolant, alors que les vaisseaux envoyés par Miral'shi prenaient la fuite, disparaissant en hyperespace les uns après les autres.

Feulant sa rage, il poussa violemment le responsable des communications, s'emparant de la console. Pas question que ces misérables croient que sa reine allait tolérer une telle lâcheté!
Miral'shi paierait pour cette trahison. Et si l'idée venait à d'autres de les imiter, il n'hésiterait pas à les détruire sur-le-champ!
.

S'accordant un soupir de soulagement, Delleb se laissa aller contre le dossier de sa chaise, alors que dans un flash coloré, le dernier vaisseau ennemi encore en état de fuir disparaissait en hyperespace.

Ce n'était pas une belle et grande victoire, mais ils étaient encore là. Tout comme Atlantis. Ce qui était indiscutablement une victoire contre Yghan'shi et ses délires mégalomaniaques.

La ruche avait été sévèrement abîmée, de nombreux systèmes détruits par des tirs aussi puissants que chirurgicaux. Le plus urgent était de la sortir de l'orbite descendante que les combats lui avaient fait prendre. S'ils entraient en descente incontrôlée, ils ne pourraient pas en sortir au vu de l'état misérable de leurs propulseurs. Et non seulement le vaisseau se transformerait en une gigantesque boule de plasma, mais en plus, son impact avec la surface de la planète risquait bien d'en éliminer toute forme de vie.

Profitant de la proximité du croiseur lourd de Xerl'reyn de Silla, un des rares bâtiments capable de tracter une ruche, elle s'empressa donc d'ordonner une mise en sécurité sur une orbite haute qui, sans aucune correction, les éloignerait lentement de la planète plutôt que de les en rapprocher.

Puis, déléguant la gestion des avaries à Jû'reyn – dont c'était, en tant que commandant de la ruche, la responsabilité –, la régente partit faire l'inventaire des pertes, mais aussi des gains de cette bataille.

Car des gains, il y en avait, sous la forme d'une demi-douzaine de vaisseaux ennemis qui, trop abîmés, n'avaient pu fuir.

Parmi ces prises, deux l'intéressaient particulièrement. Le premier était un bombardier lourd, qu'une équipe d'abordage avait saboté de l'intérieur, allant jusqu'à s'enfermer dans la salle du réacteur pour empêcher l'équipage d'autodétruire leur vaisseau.

Le second était une ruche. Ou plutôt ce qu'il en restait. Le gigantesque vaisseau avait affronté en duel la cité lanthienne, et avait perdu, coupé en deux par les tirs de précision du Terrien.

Les deux moitiés dérivaient lentement, s'éloignant au rythme de quelques mètres par seconde. Si rien n'était fait, la partie arrière continuerait à s'éloigner, jusqu'à sortir du système solaire dans quelques millions d'années. Quand à la partie avant, dont la trajectoire l'emmenait doucement vers le cœur du système, elle serait dévorée par l'étoile locale – et ce, bien plus tôt.

Mais elle n'avait aucune intention de laisser une telle chose arriver.

L'épave était une véritable mine de ressources, qu'elle comptait bien exploiter jusqu'à la moelle, d'abord pour réparer leur propre ruche et les autres vaisseaux, mais également pour en tirer de quoi améliorer le reste de la flotte.

Mais avant ça, il fallait sécuriser les deux moitiés. Car même coupée en deux, une ruche restait dangereuse. Techniquement, à cause des nombreuses avaries, mais aussi et surtout tactiquement, car – trop grande pour avoir été complètement dépressurisée – elle abritait encore des milliers de ses habitants, lesquels, résignés à leur sort, conscients qu'ils ne rentreront jamais chez eux, se battraient sans pitié et jusqu'à la mort.

Le plus simple était incontestablement d'être patient. Attendre quelques mois, que les survivants consomment toutes leurs réserves, puis meurent de faim, ou se mettent en stase – état dans lequel il serait facile de les neutraliser.

Malheureusement, parmi les ressources qu'elle désirait récupérer, il y avait les esclaves de bord, qui finiraient immanquablement par être consommés dans un tel scénario. Or, ils manquaient toujours cruellement d'humains pour garnir leurs vaisseaux, et bien peu de planétaires – nés libres qui plus est – se révélaient capables de supporter sur le long terme la vie à bord.
Cependant qu'une ruche recelait toujours des milliers d'adorateurs, pour la plupart nés et élevés depuis des générations dans ses entrailles.

Ces humains étaient autant des nomades de l'espace, si ce n'était plus encore, qu'eux-mêmes. Endurants, capables de survivre dans la fraîcheur humide des ruches, sans jamais voir le moindre soleil, et en se nourrissant uniquement des sécrétions du vaisseau et des quelques cultures et élevages qu'ils pouvaient faire dans ses profondeurs, ils formaient une population à part, génétiquement différente de leurs congénères vivant à terre, et sélectionnés tant par la dureté de cette existence sur leur physiologie de mammifères que par leurs maîtres.

Les wraiths avaient toujours veillé à maintenir un brassage génétique suffisant dans leurs populations d'esclaves, parfaitement conscient de leur fragilité génomique comparé à la leur.
Malheureusement, Silla ne s'était pas contentée de s'accoupler sans fin avec ses fils: elle avait appliqué la même logique d'esthétique au-dessus de tout à ses adorateurs, et à cause de cette consanguinité, nombreux à bord de la flotte étaient les petits humains à naître malformés – quand ils naissaient vivants.

Ce n'étaient pas les quelques centaines d'adorateurs ruchiers ayant suivi leurs maîtres qui les avaient rejoint, qui risquaient d'y changer grand-chose. Et les accouplements avec les autres groupes humains ouman'shiis étaient trop rares pour seulement mériter d'être cités.
Récupérer les esclaves survivants de la ruche naufragée était donc capital. Non seulement pour une question immédiate d'effectifs, mais aussi à plus long terme pour éviter que, d'ici une ou deux générations, ils ne perdent leurs serviteurs par milliers pour cause de dégénérescence génétique.

Gérer les tarés consanguins qu'étaient les fils de Silla était une tâche déjà bien assez ardue – qu'elle allait un jour confier à Ilinka – pour ne pas y ajouter en sus une meute d'humains débiles et difformes.

.

«Rosanna Gady, enfin de retour!» grinça Delleb avec emphase.

«Bonjour à vous, Delleb.» répondit mécaniquement l'artiste passablement débraillée, confiant la puce de données qu'elle avait ramenée à un des techniciens du pont.
«Je suppose que vous avez une bonne raison d'avoir disparu en plein milieu d'une bataille?»

«A votre avis?» répliqua-t-elle avec un sourire, alors que l'informaticien commençait à compiler les données rapportées.

Jetant un œil critique aux milliers de lignes défilant sur l'écran voisin, la reine antique gronda.

«Qu'est-ce que c'est?»

«Mille deux-cent dix-neuf jours d'informations cryptées.»

«Ce qui signifie?» demanda Delleb, s'approchant un peu plus, une lueur intéressée dans le regard.
«Vous vous souvenez de l'incident de Murt'el?»
«Oui... Difficile d'oublier une négociation aussi catastrophique...»

«En effet. Mais personne ne pourra dire que c'était une surprise. J'avais demandé à Léonard de me préparer un virus espion. Du même genre que ceux qu'il a créé à l'époque pour espionner les Terriens sur Atlantis.»
«Mmmh.»

«Quand... il est devenu évident que votre talent de diplomate n'allait pas suffire, je l'ai implanté.»
«Dans quoi?»
«Dans la console fixe du bureau du commandant d'Yghan'shi, dans leur forteresse de Murt'el. Je me suis dit que, s'il était aussi méticuleux que Zil'reyn, il y ferait sans doute régulièrement des sauvegardes de tous les dossiers importants.»
Delleb jeta un regard perçant à son commandant, qui sembla soudain se dire que faire un contrôle de sécurité avancé sur son matériel informatique pourrait être utile.

«Et ce virus a sauvegardé toute l'activité du poste en question depuis?»
«Oui. Malheureusement, les informations sont cryptées, mais je suis sûre que nos experts pourront casser le code.»
«Et vous êtes partie...?»
«Parce que je me suis figuré que, si Yghan'shi était là avec sa ruche principale, son commandant devait probablement y être aussi, et que donc, la surveillance de son bureau devait être minimale.»

«Et il ne vous est pas venu à l'esprit d'envoyer un de nos traqueurs faire ça? Au lieu de vous mettre en danger?»
Rosanna pouffa.

«Lequel? Markus est à trois jours de marche de la Porte des étoiles d'Urun qui, comme vous le savez, n'est pas exactement adapté au vol de navettes atmosphériques. Filmyn ne répond pas, et votre fils, tout excellent pisteur qu'il soit, ne saurait pas dissimuler sa présence télépathique même pour sauver sa vie, et la dernière fois qu'il a utilisé un bloqueur mental, il a mis une semaine à régénérer son nerf optique! (1)»
Ne trouvant rien à répondre, l'antique reine se retourna vers l'écran.

«Combien de temps pour avoir les informations en clair?»

«Aucune idée. C'est aux petits génies de s'en occuper maintenant.» répondit l'artiste avec un haussement d'épaules.
Aussi agaçant que ce fût d'attendre, elle avait raison, et Delleb ne put qu'opiner. Ce n'était pas comme si elles n'avaient pas assez de choses pour s'occuper d'ici-là.

Et plus vite Rosanna Gady serait au courant des problèmes actuels de sa ruche, plus vite Delleb pourrait aller s'occuper de la montagne d'autres problèmes que l'attaque avait provoqué.

«Je ne vais pas vous faire un rapport par le menu, vous avez un commandant pour ça, Rosanna Gady. Sachez simplement que les communications longue portée de la ruche sont inutilisables – nous passons actuellement par celles du Rass'mark –, qu'un impact avec les restes d'un croiseur adverse a abîmé les relais subsidiaires du pont treize, réduisant la puissance utilisable des générateurs à seize pourcent, que deux tiers des propulseurs superluminiques sont hors d'état de marche et que plusieurs secteurs sont toujours dépressurisés et inaccessibles, rendant le décompte et l'identification des pertes en personnel compliquées.»

«Que se passe-t-il si on utilise plus de seize pourcent de la puissance des générateurs?»
«Une surcharge cumulative risque de faire entrer le générateur principal dans une réaction en chaîne, qui causerait la destruction totale de la ruche et de tout ce qui se trouvera à moins d'une seconde-lumière de cette dernière, Madame.» intervint Viraklymn, en bon conseiller technique.

L'humaine opina.

«Compris, quoi qu'il arrive, on ne dépasse pas seize pourcent. Ilinka?»
«Toujours sur Grinna. La situation n'étant pas sécurisée ici, j'ai jugé plus prudent de la laisser à l'avant-poste huit.» répondit Delleb.

«Vous avez bien fait. Elle doit être furieuse, mais ça me rassure de la savoir en sécurité. Et vos filles?»
«Quelle importance? Ce ne sont que des alphas.» nota la reine.

«Vous ne vous inquiétez pas pour elles?»
«Ce n'est pas mon rôle.» répondit-t-elle platement, invoquant d'un geste un serviteur avec une tablette.

L'artiste eut le bon sens de ne pas poursuivre, et Delleb l'abandonna sur le pont, lisant les rapports en souffrance tout en se dirigeant vers la baie d'amarrage où l'attendait un transport – qui devait l'emmener sur le Rass'mark pour y constater d'elle-même l'étendue des dégâts.


(1) Pour rappel, les Ouman'shii ont techniquement quatre traqueurs. Markus, Filymn, Rosanna, et un des traqueurs de Delleb - qui l'a rejoint au même titre que d'autres de ses fils dans les années suivant son abdication.