Musique: May and the Robot Koch - "Bad Kingdom"

Bonne lecture !


Août 1973. Base d'Hydra.

En reprenant connaissance, Elisabeth dut frénétiquement cligner des paupières pour s'habituer à la lumière du projecteur braqué sur elle. Sa tête était lourde et douloureuse. Elle avait l'impression qu'un bus scolaire était passé sur chaque centimètre carré de sa peau tant ses muscles et ses tendons souffraient. Des liens à ses poignets et ses chevilles l'empêchaient de se redresser sur la chaise à laquelle elle était fermement ligotée. Malgré le sang coagulé qui collait à ses cils, elle arrivait à distinguer le reste de la pièce sans difficulté.

"–Chérie, tout va bien, éclata la voix de son père, en sanglots.

–"Papa" réussit-elle à murmurer "j'ai mal… "

Son père était assis à ses côtés, ligoté de la même façon qu'elle. À l'autre extrémité, elle pouvait apercevoir le corps de sa mère, dans la même position, mais sa tête penchée en avant et ses cheveux retombants en cascade autour de son visage l'empêchait de s'assurer qu'elle respirait encore. Une forte odeur d'ammoniaque, avec des relents acides, régnaient dans l'air. Elle s'était urinée dessus. Elle avait sûrement vomi, aussi. L'image cauchemardesque du crâne enfoncé de Marlène faillit de nouveau lui retourner l'estomac.

– "Doktor Lemoine, voyez ce que vous imposez à votre propre enfant" tonna une voix faussement compatissante, dans un accent allemand à couper au couteau.

–"Je vous en supplie" continuait de sangloter le scientifique "épargnez ma famille et je vous aiderai !"

–"Je crois que vous ne m'avez pas bien compris, doktor, il est trop tard pour les mises en garde et les négociations, je le crains."

La tête d'Elisabeth vacilla une seconde lorsqu'elle tira sur son cou pour observer l'homme qui faisait face à son père. Elle distinguait à peine ses traits derrière le spot lumineux qui l'éblouissait. Il s'avança dans la lumière et le sourire goguenard qu'elle découvrit était plus affreux encore que la situation dans laquelle ils se trouvaient. La jeune femme eut le sentiment de s'uriner dessus à nouveau, foudroyée par la puissance de son aura malfaisante. Elle ferma les yeux, c'était son seul moyen de fuir. Elle devait se réveiller de ce cauchemar. Quand le souvenir de sa sœur accapara de nouveau son esprit, elle s'obligea à faire face à la douloureuse réalité. La porte devant eux étaient gardée par une silhouette qu'elle distinguait seulement par le reflet scintillant sur le métal de son bras. Ils étaient coincés. La supplication presque criée de son père la poussa à détourner le regard, et le spectacle macabre auquel elle assista se déroula en une fraction de seconde. L'homme en uniforme se plaça devant le corps immobile de sa mère et pointa une arme vers sa poitrine. Elisabeth hurla de terreur, mais le son de sa voix fut engloutie par la détonation assourdissante qui se répercuta sur les murs de la pièce, transperçant ses tympans. Sous l'impact de la balle tirée à bout portant, le corps inanimé s'aplatit contre le dossier de la chaise et sa tête bascula en arrière. Elisabeth s'époumonait, couvrant les gargouillis ensanglantés de sa mère, dont la vie quittait le corps.

— "Doktor Lemoine, je ne me répèterai pas" rugit fortement l'officier afin de couvrir les cris de la jeune femme "où se trouvent les travaux que vous avez entreprit il y a vingt ans avec le doktor Patrick Lefebvre, en parallèle de vos travaux actuels?"

Il se déplaça de quelques pas pour se retrouver face à elle et pointa son arme sur sa poitrine, comme il l'avait fait avec sa mère. Son instinct animal prit le dessus et elle se tut brusquement pour tenter de s'extraire au canon de l'arme, mais les liens, trop serrés, ne faisaient qu'entailler la chair de ses poignées.

– "Nous avons arrêtés de travailler sur ce projet depuis bien longtemps, je vous le promets!" tentait de le convaincre son père, les yeux injectés de sang et de larmes "je vous le jure ! Épargnez-la!"

–"Vous savez ,tout comme moi, que le doktor Lefebvre a continué ses recherches après que vous ayez quitté le navire, et vous le lui avez subtilisé! Où se trouvent-elles?"

Il avait rugit de fureur et sa main agrippant son revolver tremblait de rage. Le scientifique craignit qu'une balle parte involontairement, tuant sa fille aînée sur le coup. Il pleurait, se débattait, suppliait. L'Homme en face de lui était le mal incarné. Il s'en était douté le jour où un groupe de financements privé leur avait proposé une somme colossale d'argent pour les inciter à poursuivre leur sujet de mémoire sur l'amélioration génétique. Il avait catégoriquement refusé, mais Patrick n'avait pas été aussi ferme dans sa décision. Et bien que le sujet avait été clos après une soirée de réflexion dans leur petit appartement dans le centre-ville de Zurich, qu'il partageait à l'époque avec son ami etsa femme, alors enceinte d'Elisabeth, Patrick n'avait pas dit tout la vérité. Il avait accepté les financements en solo, sans l'aide d'Émile, qui avait fini par découvrir le pot-aux-roses quelques mois plus tôt. Mais, des deux, c'était Émile qui avait les capacités pour mener à terme le projet. L'ambition de Patrick était plus importante que ses qualités de scientifique et ses maigres découvertes ne s'étaient soldées que par des échecs cuisants.

–"Je les ai brûlés!" hurla-t-il "J'y ai mis le feu, j'ai incendié jusqu'au dernier papier, car c'est inhumain, mauvais, contre nat… "

La balle était partie. Elle s'était logée directement dans l'artère temporale du scientifique, envoyant une giclée de sang chaud sur le visage terrorisé de sa fille. L'officier semblait soulagé par son geste. Du canon de son arme continuait de s'échapper en tourbillon de fumée blanche la puissance du projectile logé dans le corps d'Émile, mort sur le coup. Il redressa ses épaules et épousseta son uniforme, reprenant contenance après son excès de colère. De toute façon, cet imbécile avait tout brûlé et il ne leur aurait été d'aucune utilité. Il rangea son arme dans son fourreau, observant du coin de l'œil le visage couvert de sang de sa rejetonne, dont les traits pulpeux trahissait son jeune âge. Elle sortait à peine de l'adolescence, un printemps à elle toute seule.

–"Soldat, dit-il sans la lâcher du regard, débarrasse-moi de ces cadavres et apporte-moi cette jolie fleur dans mon bureau."

Il effleura la joue couverte de matière visqueuse d'Elisabeth du bout de son doigt et approcha son visage du sien pour la contempler. La jeune femme couina sous sa caresse mais elle ne pleurait plus. Elle ne ressentait plus rien, en fait. Ni peur, ni tristesse, ni colère. La vie semblait l'avoir quittée, comme le reste de sa famille.

Janvier 2015. Autriche.

James était resté plus d'une heure assis sur une malle en métal, le regard avait failli perdre le contrôle sous l'assaut répété de ses souvenirs. Il avait du répéter son nom en boucle – d'innombrable fois – jusqu'à l'imprimer au plus profond de son âme. James Buchanan Barnes. Il jeta un coup d'œil vers la capsule de stase à quelques mètres de lui. Les diodes lumineuses continuaient de briller faiblement. Elisabeth Lemoine. Il se souvenait de son nom. Il se souvenait de tout ce qu'il lui avait fait. Non. Il se souvenait de tout ce qu'il lui avait fait. James Buchanan Barnes, voilà qui il était. Il n'était pas l'autre. Mais l'autre avait voulu être lui. Il expira tout l'air de ses poumons. Les souvenirs de sa mission étaient arrivés en rafales dans son esprit, comme des coups de feu. Violents, mortels. C'était en 1973. Le colonel Dreschner l'avait sorti de sa dormance pour l'envoyer kidnapper un scientifique de renommé international et sa famille. Ils étaient tous morts, sauf elle. Il se rappelait son regard terrifié quand, sans émotion, il l'avait tiré comme un animal dans le couloir, ses doigts métalliques enfoncés dans ses cheveux blonds. Il se rappelait ses cris de terreur et de douleur quand le colonel Dreschner l'avait jeté sur son bureau et avait soulevé sa robe sous son attitude impassible. Il se souvenait de la force des coups avec laquelle l'officier avait tapé sa tête sur le bureau pour la faire taire, et son regard vide quand le sang avait dégouliné de son crâne. Et ses yeux bleus, voilés, qu'elle avait braquée sur lui pendant de longues minutes avant que Dreschner ne la lâche enfin et qu'elle s'écroule sur le sol. Il n'avait pas bougé. Il n'avait même pas ressenti une once d'empathie ou de culpabilité pour ce qu'elle vivait. L'autre était un monstre sanguinaire qui ne s'animait que pour tuer. James Buchanan Barnes. Il se jeta sur ses pieds, plantant les semelles de ses rangers bien profondément dans le sol. Il s'appelait James Buchanan Barnes, et il allait payer le prix de ses crimes.

Il s'élança à toute vitesse vers le sarcophage en métal, craignant de changer d'avis, et désamorça la poignée d'un coup capsule de stase s'ouvrit dans un sifflement mécanique, libérant un nuage de vapeur froide. James recula légèrement, ses sens en alerte. Quoi qu'il se passe dans les prochaines secondes, il allait rencontrer son destin. Derrière les dernières volutes de fumée glacée, deux iris azur brillèrent férocement. En une fraction de seconde, la jeune femme arracha les câbles qui la retenaient et fondit sur lui, ses mouvements aussi nets et précis qu'un prédateur en chasse. Il eut à peine le temps de réagir quand les premiers coups s'abattirent sur lui, le forçant à reculer de plusieurs pas. Il les bloqua, mais elle était rapide, presque trop rapide. Elle enchainait les attaques avec une précision implacable, l'obligeant à battre en retraite.

–"Attends !" tenta-t-il en esquivant de justesse un coup qui aurait pu lui briser la mâchoire "ce n'est pas ce que tu crois!"

– "Tu es venu finir le sale boulot de Dreschner", cracha-t-elle, brulante de rage.

James voulut répliquer, mais il n'eut pas le luxe de faire dans la dentelle. Il devait la maîtriser avant que sa rage prenne l'avantage sur sa propre réserve. Il parait les coups, mais refusait d'en donner, même pour la garder à distance. Il n'était pas l'autre. Une nouvelle salve l'obligea à prendre appui contre la capsule qu'elle brisa d'un coup de poing puissant. Entre deux attaques aussi violentes que rapides, il parvint péniblement à saisir son poignet et à la déstabiliser, la projetant au sol. Il lui sauta dessus sans ménagement, l'écrasant de tout son poids pour tenter de l'immobiliser, mais elle se débattait avec une rage animale. Il finit par clouer ses bras au-dessus de sa tête, l'empêchant de donner de nouveaux coups. Il s'aperçut qu'il saignait du nez quand quelques gouttes vermeilles s'écrasèrent sur la joue de la jeune femme qui hurlait de rage, coincée sous son corps.

–"Dreschner est mort" cria-t-il d'une voix rendue tremblante par l'effort "c'est terminé !"

Elle cessa de bouger, haletante, mais ses yeux d'une intensité glaciale étaient braqués sur lui.

–"C'est terminé" répéta James sans desserrer sa prise sur ses poignées "terminé."

Elle observait le Soldat de l'Hiver penché sur elle. Il semblait se demander s'il pouvait la libérer sans risquer une autre attaque de sa part. Elle n'aurait pas hésité une seconde si la nouvelle de la mort de Dreschner ne l'avait pas percuté de plein fouet. Cet enfoiré n'avait pas le droit d'être mort. C'était beaucoup trop doux, beaucoup trop facile.

"– Pourquoi devrais-je te croire?" cracha-t-elle d'une voix que ses hurlements avaient cassée.

–"Je l'ai vu comme je te vois" lança-t-il d'une voix lasse "il y a plus de trente ans."

Un second choc fit vibrer ses os. Trente ans. Face à son malaise, le soldat au-dessus d'elle glissa sur le côté, la libérant de toute contrainte. Elle se redressa sur un coude, évitant tout mouvement brusque à côté d'une machine à tuer telle que lui. Il la fixait intensément, cherchant surement à deviner le fil de ses pensé lueur différente brillait dans son regard, étrangement. Les quelques souvenirs qu'elle gardait de ses derniers instants avant de se réveiller des décennies plus tard remontèrent à la surface, douloureux. Elle manquait d'air. À nouveau, elle avait envie de mourir. De disparaître de la surface. De sombrer. Une colère sourde s'infiltra par chaque pore de sa peau, envahissant chaque impulsion électrique qu'envoyait son cerveau.

–"Pourquoi m'as-tu réveillée?" gronda-t-elle d'une voix déchirée.

–"Je ne pouvais pas te lai…"

Le coup partit si brutalement que les os du soldat craquèrent sous ses phalanges. Elle se jeta sur lui, attrapa le col de sa veste d'une main ferme et frappa de nouveau. Ses doigts en métal attrapèrent instinctivement son avant-bras, mais il ne chercha pas à se défendre, ce qui l'énerva encore plus. Elle frappa encore et encore. Il n'avait pas le droit de la réveiller, il n'avait aucun droit. Un regard vers la capsule de stase vint détruire ses derniers espoirs. Elle avait été coupée en deux sous la violence de leur altercation. Un autre coup, puis un deuxième et un troisième. Elle le libéra de son emprise sans douceur, mais il ne relâcha pas la pression sur son poignet. Elle se sentait vide. Pour noyer son malaise, elle baissa les yeux vers lui. Il la fixait de ce regard qu'elle ne lui connaissait pas. Pourquoi avait-il fait ça? Elle finit par se redresser, l'obligeant à la lâcher. Elle portait une affreuse blouse d'hôpital, en lambeaux. Ses poings étaient en sang. Elle était pitoyable.

- "Hydra continue de se propager comme la gangrène à travers le monde" expliqua-t-il avec difficulté en tentant de se relever "on peut les arrêter."

Il cracha un long filet de sang sur le sol poussiéreux. Elle savait qu'il s'en remettrait en à peine quelques heures.

–"Pourquoi ferai-je ça?" l'interrogea-t-elle en jetant un dernier regard amer sur le cocon vide dans lequel elle dormait quelques minutes plus tôt.

– "Parce qu'on a le pouvoir d'y mettre un terme, Elisabeth. Tu n'as pas envie de leur faire payer ?"

Ce prénom, tout droit sorti de son passé, résonna dans sa mémoire. Elle tourna un regard vitreux vers lui, happée par des souvenirs qui ne lui appartenaient plus vraiment.

"–Elisabeth est morte." Elle fit volte-face et s'éloigna vers l'escalier en colimaçon, poursuivit par les silhouettes fantomatiques d'une autre vie. "Mon nom, c'est Tixie."