Rihan observe le jeune lord se retourner la cervelle sens dessus-dessous afin d'écrire des lettres acceptablement galantes et poétiques à l'intention de sa future épouse et songe que les gens du Sud sont tous des imbéciles.
N'importe quel beau parleur peut embobiner une fille au point qu'elle lui tombera dans les bras, mais ce n'est pas n'importe quel chasseur qui peut ramener de quoi faire bouillir la marmite ou garnir le lit de fourrures épaisses, même quand le gibier s'est raréfié au point qu'un lapin rachitique constitue un banquet pour une famille de cinq personnes. Et les ours ne se laissent pas convaincre de ne pas vous broyer le crâne entre leurs formidables mâchoires par des supplications élaborées scandées en quatrains, il faut avoir des jambes robustes pour courir vite et loin du prédateur.
Évidemment, dans le cas de la lignée Bolton, les cadeaux offerts à une potentielle fiancée tendent à être des gants ou des chaussures en cuir – un homme capable de coudre et raccommoder les habits est toujours un excellent parti – ou des petits accessoires taillés dans des os, épingles et boutons principalement. La mère de Rihan n'a jamais voué la moindre goutte d'affection à son mari, prétendre le contraire serait abjectement risible, mais elle disposait d'une collection de souliers qu'elle adorait, déclarant qu'elle ne regrettait pas sa jeunesse passée au sein d'une famille qui n'avait pas de monnaie à gaspiller pour l'empêcher de se geler les orteils en allant pieds nus par tous les temps.
Rihan doit admettre que la perspective de chausser une femme avec une paire de bottes qu'il a taillé lui-même dans du cuir choisi par ses soins est… intrigante. Cela sonne un peu comme ce conte essosien qu'il a entendu d'un marchand venu de Blancport, l'histoire d'un prince du vieil empire ghiscari tombant éperdument amoureux d'une courtisane en dépit de n'avoir jamais posé les yeux sur elle, simplement pour avoir repêché sa pantoufle dorée dans les eaux de la rivière. Si grande était sa passion que le prince a voyagé de village en village, cherchant une femme au pied suffisamment menu pour se glisser dans la pantoufle, jusqu'à ce qu'il déniche enfin l'objet de ses désirs.
Le conte ne spécifie pas si la courtisane devenue concubine royale avait un visage digne de son pied si délicat. Perversement, Rihan se complaît à l'imaginer pourvue d'un nez de travers, peut-être quelques grains de beauté placés à des endroits gênants où il vaudrait mieux ne rien avoir. Cela rend l'histoire plus amusante, et plus réelle aussi. Quand un homme se mariait, il trouverait toujours un détail clochant chez sa femme, et elle lui en trouverait aussi, malgré les efforts de leurs parents pour leur attribuer autant de qualités qu'il est possible d'en accabler quelqu'un sans que son dos ne se brise comme du petit bois sous la charge écrasante de la perfection.
Si ça se trouve, Lysa Arryn ronfle quand elle dort et bave sur son oreiller. Toutefois, le jouvenceau brun ne suggère pas cela à proximité de l'Héritier du Val et des Eyrié, qui est le genre de doux rêveur intimement persuadé que les dames ne fientent pas et que chaque fois qu'il leur échappe un rot, celui-ci embaume la rose et le jasmin. Il est désespérant, et Rihan se demande comment il survivra à sa nuit de noces, lorsque le moment viendra pour sa nouvelle épouse de se dépouiller de sa robe et de lui offrir la jouissance de ses courbes. Le rejeton Bolton penche pour un évanouissement de la part du blond.
Pareille pureté laisse d'autant plus perplexe quand on sait que Sebas Arryn a pour frère nourricier le décidément lubrique Robert Barathéon qui a déjà une petite bâtarde à son nom et n'hésite pas à vous fournir dans les moindres détails le compte-rendu de son usage de la lance entre ses jambes depuis la dernière rencontre qu'il a eu avec vous. Mais d'un autre côté, le jeune seigneur de l'Orage doit accaparer la portion de sensualité qui aurait dû être dévolue au jeune faucon ainsi qu'au loup taiseux, qui lui non plus ne semble pas pressé de se débarrasser de son pucelage.
Enfin, vu la donzelle des Météores avec qui il a dansé à Harrenhal, le jeune lord Stark pourrait ne pas tenir tant que cela à sa virginité. Est-ce qu'une Dornienne qui dort probablement nue à cause de la chaleur apprécierait de recevoir des fourrures en guise de cadeau de fiançailles ? Une question qui n'a sans doute jamais été posée avant maintenant, parce que Dorne et le Nord sont des provinces tellement différentes l'une de l'autre qu'elles sont d'accord pour s'ignorer mutuellement et le reste du monde s'accorde à merveille de cet arrangement, alors maintenant qu'un mariage menace de saisir au dépourvu, c'est juste bizarre à considérer.
Si Rihan finit par se dégoter une femme, il ne sera certainement pas aussi scandaleux et excentrique dans son choix. Enfin, il faut déjà trouver une femme qui veuille de lui, et ça c'est pas gagné d'avance – dans le Nord, être un Bolton constitue une tare indélébile qui décourage nombre de donzelles pourtant effrayantes dans leur implacable volonté de ne pas se retrouver vieille fille, et ici dans le Val, un salaire de page n'est pas exactement abondant, et une famille même limitée à deux personnes est une coûteuse extravagance.
Enfin, Rihan peut attendre. Rien ne presse, maintenant qu'il s'est échappé du Fort-Terreur pour de bon, qu'il n'a plus à guetter par-dessus son épaule dans l'éventualité de son frère s'adonnant à un de ses petits jeux, ou concluant que son cadet n'est plus assez divertissant pour continuer à respirer en toute liberté. Non, dans les Eyrié, son pire tourment consiste à écouter Sebas Arryn déclamer des métaphores invraisemblables qui se veulent flatteuses et réussissent principalement à déconcerter – qui va comparer la couleur des yeux d'une demoiselle à un hématome encore frais, ça sonne bien plutôt comme une insulte aux oreilles du jouvenceau blême. Et il a l'autorisation – que dire, l'autorisation, il a l'obligation de critiquer en long, en large et en travers les piètres tentatives littéraires du nobliau blond, sous prétexte que juste parce que les phrases paraissent acceptables aux yeux de celui qui les écrit, ça ne signifie pas qu'elles seront lues telles par la destinataire.
Un Héritier de grande maison qui arrive à imaginer des gens n'ayant pas la même opinion que lui, Rihan a vraiment trébuché sur un rare trésor. Il se prend à songer qu'une fois nanti d'un pactole assez confortable pour lui durer, il pourra rester néanmoins auprès de ce nigaud rêveur qui pousse des lamentations théâtrales quand son sonnet est impitoyablement accusé de donner matière à cauchemarder bien plutôt qu'à rêvasser doucement. Le jeune homme aux yeux pâles a hérité de ses ancêtres paternels une certaine délectation morose en face de la détresse d'autrui, et si nombre de Boltons ont choisi de satisfaire cette délectation en devenant l'artisan et la source directe de cette détresse par la violence et la brutalité physique, Rihan se contente d'utiliser ses mots.
C'est moins dangereux pour lui, de ne pas jouer du couteau en public. Et malgré l'amour du grand public pour les haut faits d'armes et les prouesses martiales, les nobles autant que les roturiers adorent quand quelqu'un se retrouve verbalement déconfit et humilié – du moment que ce n'est pas eux, bien entendu.
Oui, il pourrait se complaire dans le Val, beaucoup plus qu'il ne s'y attendait.
