L'affaire de la fin du monde / The Doomsday affair est la nouvelle que j'ai utilisée pour écrire cette scène "manquée". Pour plusieurs raisons que je ne spoilerai pas, Illya se retrouve, pendant une partie de l'histoire, sous l'influence d'une drogue paralysante. Il y a de longues descriptions de son impuissance, de sa terreur, de ses tentatives pour se libérer… C'est assez horrible !
Plus tard, Napoléon se retrouve emprisonné avec lui et une jeune fille qui est dans un état similaire – mais pas identique – et il essaye de s'évader, avant d'être exposé au produit. Illya est rendu à son état normal pour délivrer de force un faux message à l'U.N.C.L.E et Napoléon parvient à reprendre seul le contrôle de son corps. Quelques péripéties plus tard, ils s'enfuient et c'est la fin de la nouvelle.
Une des raisons qui rendent la détresse intérieure d'Illya particulièrement poignante, sont ses regrets pour ce qu'il a pu faire en U.R.S.S avant de rejoindre l'U.N.C.L.E… C'est très fort mais c'est antinomique avec son lore de la série, à mon sens. Il a fait trop d'études et dans trop de pays différents de l'Ouest pour avoir eu le temps de travailler pour la police russe! Donc, c'est ici un novel!Illya seulement (mais y'a moyen que je le réutilise, parce que c'est vraiment intéressant).
Certains autres détails, dans la même veine, proviennent des nouvelles The Mind-Sweeper affair, The Dolls of Death affair et The Howling Teenagers affair.
Napoléon contemplait le jour bleu clair qui s'étalait au-dessus de sa tête.
Il allait jusqu'à l'océan Atlantique d'un côté, une vue étroite, gênée par les contours escarpés des rivages près desquels ils se trouvaient. Une partie de ces terres, justement, constituait à droite un second fragment du paysage, avec sa nature forestière et ses plaines brunes où avaient poussé des maisons en bois de pêcheurs, surtout près de l'eau.
On devinait qu'il y avait des côtes et des villes, à gauche et derrière le bateau, mais elles étaient à peine perceptibles. Tout juste se matérialisaient-elles comme des désagréments dans le paysage, des vagues brumes grisâtres qui gâchaient un peu la vue. Mais Solo n'avait pas voulu s'éloigner trop de New York. On ne savait pas quels étaient les effets à long terme du dernier produit que le T.H.R.U.S.H avait utilisé sur Illya et lui.
Pour sa part, il ne s'inquiétait pas trop. Leurs adversaires savaient ce qu'ils faisaient, au moins autant qu'eux, et s'ils avaient déclaré qu'une injection suffisait à dissiper les effets de la drogue de contrôle, il les croyait. Non pas qu'il se prît pour un surhomme en meilleure condition physique que quiconque, esquivant les difficultés et les contrecoups indésirables, mais il avait bien réussi à se libérer de l'emprise du poison tout seul, alors… Ça ne devait pas être aussi dangereux que les scientifiques de l'U.N.C.L.E s'en inquiétaient. En fait, c'était surtout Illya qui lui causait du souci.
Napoléon ne s'habituait jamais, en des années de service intense et de complications toutes plus pesantes les unes que les autres, à voir souffrir son ami. C'était normal, c'était son partenaire, c'était l'homme dont il était le plus proche depuis des années et c'était la seule personne qui le comprenait vraiment. Cette vie les avait soudés plus sûrement que des frères et naturellement, il n'aimait pas que les gens qui comptaient pour lui endurassent de telles souffrances. Il n'aurait pas prétendu que "Cette fois, c'était différent, c'était pire", mais Kuryakin ne passait clairement pas un de ses meilleurs moments.
L'agent américain jeta un coup d'œil sur la cabine juste derrière lui. Son bateau, un petit sloop de dix mètres de long, se balançait doucement au grès des vaguelettes, abrité de plus houleux tangages par la minuscules forme de croissant dans laquelle ils se trouvaient. Il savait que ces mouvements de bercement étaient très appréciés; c'était bien pour ça qu'il avait fait venir Illya à bord en guise de "jours de récupération". Le Russe blond n'arrivait plus à dormir, mais le balancement calmait ses nerfs et l'aidait à rester tranquille. C'était paradoxal, qu'un homme qui n'aimait pas trop la mer à la base eût besoin du secours de cette petite corvette flottant sur les vagues.
Napoléon avait renoncé à se poser la question du pourquoi et du comment. Illya avait besoin de se reposer, loin de New York, et il semblait que son bateau l'aidait à se sentir "mieux". Solo pouvait comprendre le principe: c'était son havre de paix à lui aussi, mais son ami n'avait mis les pieds dessus que trois ou quatre fois auparavant. Pourquoi un sentiment de réconfort l'envahissait-il à bord du navire ?
L'Américain soupira de compassion, secoua la tête et retourna à l'intérieur de la cabine.
Au bas de l'échelle, Kuryakin était allongé sur l'une des banquettes molletonnées qui s'alignaient à droite et à gauche d'une petite table. Il y avait un oreiller sous sa tête et une couverture rouge entortillée tout autour de lui et il regardait quelque chose dans le vide. Il oscillait sans résistance et sans volonté dans les mouvements de la houle.
« Tu vas bien ? lui demanda Napoléon en vérifiant, d'un œil habitué, la corde qui tenait les voiles affaissées. Est-ce que c'est plus facile pour toi de te reposer aujourd'hui ? On a un peu moins de remous et l'angle des rayons du soleil est parfait. Ça devrait t'aider à faire la sieste.
-Je ne suis pas sûr d'avoir envie de dormir, Napoléon…, admit son ami en levant ses yeux pâles vers lui.
-Je sais bien, grimaça l'Américain, mais il me semblait qu'en plein jour, ce serait différent. La nuit est propice à l'anxiété et aux cauchemars, je crois que ça n'a échappé à personne dans notre métier… mais il faudra bien que tu t'assoupisses à un moment ou à un autre. Profites-en au moins tant que la journée est claire ! »
Le Russe avait vraiment une mine affreuse, se dit-il en ne pouvant faire autrement que remarquer la peau cireuse. Il y avait de grosses traces violettes sous les yeux d'Illya aussi et il se tenait presque en boule sous la couverture, les genoux remontés sous la poitrine. Napoléon replia ce côté-ci de la table et se fraya un chemin jusqu'à lui pour s'asseoir sur la banquette.
C'était un moment inconfortable pour eux deux. Même dans leur vie difficile, on ne voyait pratiquement jamais le Russe dans des situations de grande faiblesse. Il refusait qu'on ait pitié de lui et il faisait tout son possible pour garder une attitude détachée, têtue et forte en toutes circonstances. Même blessé, malade, drogué, pris en otage, il mettait des quantités d'énergie monstrueuses à la sauvegarde des apparences. À se tenir debout et sans trembler. Napoléon l'avait vu – paradoxalement ! – bouder, les bras croisés sur sa poitrine, quand sa dignité avait été un tout petit peu égratignée ! Heureusement, comme ils étaient amis depuis très longtemps, Illya se permettait, à la fois ces enfantillages, et à la fois de courts moments de faiblesse.
Seulement, il avait été bien trop "faible", durant les quelques jours qu'avait duré l'affaire de la fin du monde.
« Tu n'as pas vécu les choses comme moi, argumenta l'agent russe en se tournant carrément sur son autre flanc. C'était pendant des jours et des jours, Napoléon… Je ne pouvais rien faire… je ne pouvais pas parler… ni bouger un muscle… ni envoyer de signe… rien. Je n'ai fait que penser pendant des heures sans être capable d'entreprendre quoi que ce soit !
-Illya…, murmura Napoléon. C'était la drogue, que voulais-tu faire? Ce serait comme prétendre lutter contre un sérum de vérité sans avoir subi de conditionnement au préalable.
-J'ai essayé d'écrire un mot. Quand ils m'ont laissé dans la chambre d'hôtel près de la frontière. Je suis parvenu à saisir un papier et un crayon, à rédiger quelque chose… ça n'était que des gribouillis infâmes. »
La main de Napoléon vola naturellement jusqu'à l'épaule de son ami et s'y posa. Il était une personne sympathique de nature et très empathique, plus qu'on voulait bien le lui concéder. Il frotta doucement l'épaule d'Illya avec son pouce, sachant très bien à quel point l'humiliation était vive et, surtout, combien était dévastateur le sentiment d'impuissance quand on se trouvait dans leur position de sauveurs du monde. C'était dur pour Illya d'être inutile, plus que pour lui. Son camarade russe considérait chaque manquement comme un échec, au lieu de voir simplement une bataille manquée.
« Pour ce que ça vaut, tu m'as aidé à m'évader de nos appartements de Broadmoor Rest, fit-il valoir, imaginant instantanément la pique qui allait suivre.
-Belle utilité ! réagit Kuryakin. Tu t'es fait rattraper comme un débutant ! »
Le jeune homme se retourna sur la banquette et lui fit face à nouveau.
« Pour ce que ça vaut, répéta Napoléon, ça a été difficile pour moi aussi de te voir comme ça. »
Illya le regarda sans répondre. Il ne répondait pas, en général, quand il était vraiment touché.
«Je ne peux pas imaginer ce que tu ressens, conclut l'agent américain. Je n'ai été sous l'emprise de ce poison qu'un court moment – et ça m'a suffi pour toute ma vie ! Je ne peux concevoir l'enfer que ça a dû être, pour toi, de te réveiller dans un corps irrémédiablement paralysé, comme le jour d'avant et celui d'avant encore! Mais justement, il fait beau. Ces nuits angoissantes sont loin. Mets à profit ce calme pour dormir quelques instants, d'accord ? »
Sa main n'avait pas quitté l'épaule d'Illya. Il avait ponctué chacune de ses remarques d'une caresse avec son pouce et une vague de tendresse le mena à presser doucement la nuque de son partenaire.
« D'accord? répéta-t-il. »
Illya ferma les yeux mais il n'était pas tout à fait sûr que ce soit pour suivre son conseil… Quand son regard s'attarda dans l'autre direction, sur les tablettes étroites mais fonctionnelles de la cuisine, il remarqua le flacon de pilules roses qui y était posé.
« Pourquoi tu ne prends pas tes médicaments ? demanda-t-il en se levant. Les médecins de l'U.N.C.L.E te l'ont assuré : ce ne sont que des plantes. De la passiflore, pour être exact. Ça t'aidera à te calmer.
-Je n'en veux pas, s'obstina le Russe.
-Illya, tu ne récupéreras jamais si tu te braques comme ça ! Ça ne te fera aucun mal, ça n'émoussera pas tes réflexes… Et puis de toute façon, je ne vais aller nulle part, non ? Fais-moi plaisir et prends un de ces cachets. »
Il tendit d'une main autoritaire les pilules et un verre d'eau à son ami. Illya avait, en général, comme habitude de cacher les somnifères dans les poches de ses pyjamas d'hôpital au lieu de les prendre. Cela, Napoléon pouvait le comprendre, surtout quand la cause de leurs blessures n'était pas si grave. Mais des plantes… qu'est-ce qu'il pouvait bien craindre ? Ça devait être à cause de sa fierté, encore.
« Allez ! insista l'Américain. Je n'arrêterai pas tant que tu n'en auras pas gobé une.
-Tu es aussi assommant qu'une infirmière, gronda son ami, et loin d'être aussi jolie ! »
Il consentit pourtant à prendre le remède, même si la manière dont il arracha le verre d'eau des mains de Solo montrait assez bien sa contrariété. Les traits de l'autre agent s'adoucirent et il se redressa avec un bref tapotement d'épaule.
« Bien. Je te laisse te reposer, conclut-il. Appelle-moi si tu as besoin de quelque chose. »
Il quitta Illya et remonta l'échelle pour se poster sur le banc à l'arrière du bateau. Il prit un livre qu'il avait emporté, hésita sur son envie, ou non, d'allumer une cigarette. Il ne fumait pas en général, c'était mauvais pour sa condition physique. Mais un peu de tabac de temps en temps ne faisait pas de mal : quand il revenait d'une mission durant laquelle les conditions de vie avaient été déplorables, quand il était trop dans l'expectative de quelque chose pour se détendre… C'était vrai que lui aussi, au final, avait été plutôt perturbé par cette aventure.
Et que dire alors d'Illya ! se désola-t-il une nouvelle fois en repoussant le paquet. Des jours, des jours entiers à être prisonnier de son propre corps… Il ne pouvait même pas imaginer la sensation qu'on avait en se réveillant et en sentant que son esprit seul était libre de fonctionner…
La lecture eut un effet bénéfique sur Solo, qui oublia un instant le stress de cette affaire grâce à la caresse des rayons dorés du soleil. Il se figura aussi que son ami profitait de cette chaleur et que le cachet de passiflore l'avait aidé à sombrer dans un sommeil paisible. Il craignait surtout pour son éveil, peut-être brutal si Illya avait l'impression d'être "de nouveau" paralysé…
… Cependant, les gémissements qui retentirent quelques deux heures plus tard, n'étaient clairement pas de ceux qu'on émet quand on est conscient. Il fallut une poignée de secondes à Napoléon pour mettre un nom sur la langue qu'il reconnaissait spontanément, puisqu'il la parlait: du russe. Illya ne parlait russe que quand il jurait ou qu'il rêvait. Napoléon posa son livre et dévala de nouveau l'échelle pour rejoindre son ami.
Illya avait repoussé en partie la couverture et presque l'oreiller lorsqu'il parvint jusqu'à lui. D'un regard désabusé, Napoléon sonda l'espace entre la table et la banquette, qu'il savait déjà être fort étroit et qui l'empêchait de s'agenouiller au chevet de son ami. En prenant bien garde à ne pas se cogner les genoux, il se glissa dans l'espace et s'assit de nouveau sur le canapé.
« Illya, souffla-t-il en posant sa main sur son épaule. Illya, réveille-toi. »
Le jeune homme ne réagit pas. Il paraissait saisi dans un cauchemar profond et Solo, s'il était tenu, par profession, de réussir à comprendre les langues étrangères à n'importe quel moment, y parvenait assez mal quand le russe était marmonné de cette façon. Néanmoins, il lui semblait qu'Illya se débattait contre des songes très intimes, sans doute issus de son enfance. Cette pensée lui serra le cœur, car elle lui paraissait confirmer que son partenaire se trouvait dans une insondable détresse morale.
« Illya, essaya-t-il encore, je t'en prie, ressaisis-toi. C'est un mauvais rêve. Illya ! »
Il hésita, puis le répéta en russe. Aussitôt, son partenaire se mit à lui répondre, mais les phrases étaient trop hachées et les idées, trop embrouillées pour que Napoléon puisse clairement comprendre. Alors qu'il allait faire une troisième tentative, la main toujours sur son épaule, le jeune homme se réveilla d'un coup.
« Na… Napoléon… ? souffla-t-il en posant son regard pâle, écarquillé par la confusion, sur son ami. C'était toi qui parlais… et pas Dima… ?
-Qui ça ? demanda l'agent américain en se penchant. Tu cherchais quelqu'un en particulier ? Dans ton rêve ? »
Il hésita, puis ajouta :
« Une personne de ton enfance ? »
Illya cligna plusieurs fois des yeux, le regard rivé vers le ciel qu'on voyait en grand, à travers la trappe ouverte du toit de la cabine. Puis, ses prunelles bleues semblèrent se remplir d'ombres, comme une marée de nuages viendrait rendre moins limpide une étendue d'eau. Ce n'était pas que Kuryakin ne parlait jamais de sa vie mais, en général, il évitait les souvenirs d'enfance et les détails trop poussés sur la Russie. De toute façon, Napoléon avait déjà deviné la réponse. Il tapota pensivement de ses doigts contre son épaule et fixa son ami tandis qu'il s'enveloppait de nouveau dans la couette. Son rythme cardiaque n'avait pas le moins du monde retrouvé une fréquence normale. Il se tourna obstinément sur le côté, face au mur, et ne dit plus rien.
Le soir venu, Napoléon essaya de faire dîner l'agent russe de saucisses et de purée de pommes de terre, qu'il avait emportés dans un récipient en plastique avant d'embarquer, mais c'est à peine si Illya prononça une parole. L'agent américain décida, incapable de faire quoi que ce soit pour lui, d'aller se coucher tôt. Une douche plus tard, il remit un oreiller sur la banquette de gauche et déplia sa couverture. Une hésitation le prit au moment de s'allonger mais, finalement, il souhaita bonne nuit à son partenaire et s'enfouit sous l'épais tissu.
Napoléon s'éveilla une ou deux fois au milieu de la nuit pour trouver Illya, redressé en position assise sur la banquette, une lampe à côté de lui, contemplant le ciel.
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Napoléon avait presque l'impression que c'était lui, qui était engourdi d'avoir passé vingt-quatre heures entières sans se lever mais sans dormir non plus, tandis qu'il se tenait, les jambes pesantes, devant la machine à café. Le liquide était chaud et riche et l'odeur lui donnait presque envie de tout boire d'un coup, à grandes gorgées.
« Pas de café pour toi tant que tu n'auras pas dormi un peu, prévint-il Illya en changeant de cible pour la bouilloire qui se trouvait juste à côté. Mais j'ai du thé au citron !
-Tu te montres beaucoup trop enthousiaste pour ce que c'est, rétorqua son ami. Tu crois vraiment que c'est une boisson qui va changer quoi que ce soit ? Pourquoi tu n'as pas envie de comprendre que tu ne peux pas toujours tout régler, Napoléon ? »
L'agent américain, loin de se démonter, se retourna de quart pour lui jeter un regard particulièrement désabusé.
« Tu crois vraiment que je laisserai mon meilleur ami se morfondre comme un petit chat perdu sous la pluie ? répondit-il. J'ai bon espoir que tu finisses par en avoir tellement assez que tu laisseras les psychologues de l'U.N.C.L.E t'examiner un peu plus minutieusement. Si tu n'as pas pu te défaire de l'impression de cette drogue, c'est que l'impact sur ta santé est plus grave que tu ne veux le reconnaître, Illya.
-Tu dis ça à cause de hier après-midi. Mais je n'ai pas envie d'en parler, ne peux-tu pas t'occuper de tes aff…
-Non. Je n'ai pas besoin ni la prétention de t'obliger à m'en parler. J'ai simplement compris que c'était un facteur aggravant de l'effet que le produit de T.H.R.U.S.H a eu sur toi. »
Illya ne répondit pas. Il accepta sa tasse de thé et se renversa sur sa banquette pour la boire, la nuque relevée par son coussin. Napoléon ne parla pas non plus, disposa le pain, le beurre et la confiture du petit-déjeuner sur la table entre eux et se concentra sur le journal de la veille, qu'il n'avait pas terminé. Il tenait sa tasse de café dans une main.
« La théine aussi est un excitant, lâcha soudain Kuryakin.
-Ah, vraiment ? Eh bien, je comprends mieux comment tu réussis à avoir toujours des idées brillantes, quand tu es enfermé des heures dans les laboratoires de l'U.N.C.L.E à tripoter des gadgets avec tes amis britanniques. »
Solo jeta le périodique plié entre les bocaux du petit-déjeuner et ajouta :
« Je vais descendre en ville acheter le journal d'aujourd'hui et un bidon d'eau. J'imagine que tu n'as pas d'inconvénient à ce que je prenne le premier tour à la salle de bain. »
L'agent américain se levait, prêt à choisir son costume du jour dans la penderie, quand Illya lui lança :
« Napoléon ? … Je ne t'ai jamais raconté ce que je faisais en Russie avant de venir travailler pour l'U.N.C.L.E, n'est-ce pas ? »
Surpris, son ami trébucha presque en arrière sur sa banquette.
« Si tu parles d'autre chose que la fierté économe de tes ascendants paysans… tes périples à dos de poney en Mongolie ou des pianistes classiques, dit-il avec précaution, alors en effet. Tu ne m'as jamais raconté ce que le petit Illya Nickovitch Kuryakin, haut comme trois pommes, entreprenait pour canaliser toute cette soif d'aventure qu'il avait en lui ! Est-ce que tu étais déjà aussi snob ? »
La blague n'eut pas d'écho. À la place, le jeune homme blond précisa d'un ton amer :
« Je ne pensais pas au petit Illya Kuryakin. Plutôt à celui qui avait dix-huit ans et qui travaillait pour la police d'État soviétique. »
Napoléon, sentant la tension qui s'emparait de l'air pur gorgé de soleil et de ciel bleu, se pencha en avant, les coudes posés sur la table encombrée. Il regarda son ami sans rien dire. Il sentait qu'il ne devait rien dire, Illya avait besoin de paix et d'attention pour accepter de se confier. Pour le moment, ses doigts s'acharnaient furieusement à agrandir un trou dans sa couverture en laine. Il reposa sa tartine de confiture, dégoûté. Il n'y avait presque pas touché.
« J'ai travaillé pour l'armée russe très tôt, admit-il en tapotant des doigts sur le bois de la table. Tu n'as pas oublié mon ascendance populaire, évidemment ! C'est la vexation de n'avoir jamais réussi à me faire adopter ton style vestimentaire de capitaliste dispendieux.
-J'avais espéré me trouver un copain pour faire les magasins avec moi, répondit Solo, imperturbable. Tu ne peux pas m'en vouloir d'avoir déchanté en voyant ton obstination à essayer de créer une mode à base de cols roulés.
-Ce ne sera pas ta pire déception, crois-moi…
-Qu'est-ce que tu veux dire ? Pourquoi avais-tu décidé de travailler au service de ton pays, de toute façon ?
-Je… croyais que les communistes avaient raison quand ils disaient que le système qu'ils avaient créé, était le seul à même de fonctionner dans la durée. C'était peut-être dur et douloureux pour la plupart des citoyens, mais il s'agissait d'un mal nécessaire.
-Eh bien, je ne vois pas en quoi c'est si terrible, affirma Napoléon, encourageant. Toujours ton âme charitable, même si tu refuses de l'admettre.
-Non, tu ne comprends pas… Personne ne peut prétendre être une bonne personne et piéger et soumettre des gens innocents comme je l'ai fait. »
Illya passa ses deux mains sur son visage et resta un moment ainsi, la frange ébouriffée. Solo se sentit mal, mais c'était en grande partie dû au fait que son ami ne s'abandonnait jamais, jamais de cette façon. Même dans ses moments de plus grande vulnérabilité, il y avait toujours en lui une étincelle d'espièglerie, d'entêtement ou de gentillesse. Il n'était jamais aussi désespéré.
« C'est la première fois que je te vois ainsi, souffla Napoléon, touché.
-Parce que tu n'es jamais là quand nos copains de jeu me font croire que tu es mort, très basiquement.
-Oh, Illya…
-Non, ce n'est pas ce que je voulais dire… Tu vas penser que si je peux être ami avec toi, c'est que j'ai toujours été bon au fond... que je me suis forcé à accomplir toutes ces mauvaises actions pour mon pays… Mais la vérité, c'est que j'y croyais, Napoléon ! Je pensais vraiment que ces personnes n'avaient que ce qu'elles méritaient, pour avoir voulu une vie autre que celle que l'État imposait.
-Mais comment est-ce possible ? Je te connais bien, Illya. Tu te soucies des gens qui t'entourent et du droit de chacun à concrétiser ses rêves. Et tu ne vas pas me faire croire que ça t'est venu d'un coup, un jour, pendant que tu te brossais les dents dans le QG de la police ! »
L'agent américain s'était levé, rapproché, et maintenant, il se tenait assis près du dossier du siège de Kuryakin. Il ne savait pas trop s'il avait le droit de commettre une intrusion dans sa bulle de douleur et d'introspection et il se garda donc de poser sa main sur son épaule, même s'il en avait envie. Illya se torturait tellement les cheveux, en les tirant d'un côté puis de l'autre, qu'il en vint à craindre qu'il se fasse mal.
« Je n'aime pas tuer mais je n'ai pas de scrupules à éliminer les agents de T.H.R.U.S.H qui le méritent, finit par dire l'agent russe. C'était la même chose quand je traquais les hommes et les femmes qui travaillaient à zapper les fondements de l'U.R.S.S. De quelque manière que ce soit. Même en essayant seulement d'instruire leurs enfants des choses plus belles qu'ils avaient connues avant le Rideau de fer...
-Comme les films du type "Robin des Bois" d'Errol Flynn ? »
Napoléon donna une tape dans les mains d'Illya pour qu'il cesse de se torturer le cuir chevelu.
« Et tu ne penses pas, souffla-t-il d'une voix douce, que tout ce que tu as risqué, enduré, depuis que tu t'es engagé aux côtés de l'U.N.C.L.E, rembourse largement le tort causé durant tes années d'agent soviétique ?
-Non, justement. Quand je me suis retrouvé paralysé par le poison de T.H.R.U.S.H, j'ai eu peur que ce ne soit qu'un juste retour des choses…
-Comme le karma ? Un Russe qui croit aux préceptes bouddhistes... Illya… J'espère que tu réalises que cette pensée était le fruit de la panique et rien d'autre. »
Napoléon se pencha un peu plus au-dessus du dossier de la banquette et tendit une main pour la poser sur l'épaule de son ami. De là où ils étaient, aucun ne pouvait voir le visage de l'autre, mais Illya détourna quand même la tête avec obstination!
« C'est normal que tu sois encore affecté par l'impression que la drogue t'a faite, poursuivit l'agent américain, mais pas que tu l'associes à quelque chose qui te paralyse pour l'avenir et qui n'a rien à voir.
-Toute mauvaise action a des conséquences… Je crois que c'est là le problème, souffla Kuryakin. Je n'ai jamais payé pour le tort que j'ai causé dans mon pays...
-Je risque de me répéter mais… tu as sauvé des innocents, après en avoir condamné d'autres, certes, mais pour ça il a fallu que tu passes à travers un nombre incalculable de souffrances.
-Mais je peux encore profiter de choses que j'aime…
-Tes disques de jazz, tes livres ?
-Oui… Et avant que Sam Su Yan et Violet Wild ne me vouent à l'impuissance, je n'avais jamais repensé de cette façon aux gens dont j'avais ruiné la vie. »
Napoléon soupira, désolé. Il tendit l'autre main et la plaça sur les cheveux complètement désordonnés de Kuryakin.
« Dis donc, protesta l'agent russe, qui n'aimait pas trop qu'on lui touche la tête.
-Tu sais que le bien et le mal, Illya, c'est un peu plus compliqué que tout ça…, lui rappela son partenaire avec affection. »
Illya ne répondit pas. Il regardait vers le haut, droit dans le ciel zébré de lumière. Solo se demanda s'il faisait ça pour ravaler des larmes qu'il aurait dans la gorge. Après tout, c'était rudement rare de la part du Russe de se confier ainsi – ça allait de pair avec son besoin de contrôle et son tempérament réservé. Napoléon sentait cependant que c'était un mal nécessaire et, même si les sentiments dépouillés l'embarrassaient un peu aussi, il était totalement prêt à écouter.
« Pourquoi tu fais preuve d'autant de sollicitude ? demanda le Russe brusquement.
-Question idiote, répliqua Napoléon en haussant les sourcils. Je ne te connaîtrai jamais en tant qu'agent de la police soviétique et la personne que j'ai rencontrée au sein de l'U.N.C.L.E, c'était quand même toi, n'est-ce pas? Tu n'avais pas un partenaire quand tu étais en U.R.S.S ?
-Alexy Borayavitch Razov…
-Si tu le revoyais maintenant, tu considérerais que votre amitié n'a compté pour rien dans le passé parce que tu n'es pas la même personne aujourd'hui ? »
Illya fronça les sourcils, contrarié par tant de métaphysique après les nuits blanches qu'il avait passées, et de la part de Solo en premier lieu.
« Je ne comprends rien à ce que tu veux dire, grommela-t-il, et pourtant ça fait sens quand même.
-Évidemment ! se moqua Napoléon en lui donnant une tape sur l'épaule. Si toi, qui es un cerveau, ne peut pas intégrer des notions aussi basiques que l'amitié, nous sommes tous foutus. »
Il se leva, feignant un air satisfait qui n'était qu'à moitié authentique. Il avait encore l'estomac noué devant la détresse dans laquelle se trouvait Illya et il n'était pas sûr qu'il ressortirait sans sourciller des confessions sur le passé de policier soviétique, que son ami voudrait éventuellement lui faire un jour. Mais il était quand même soulagé. On aurait dit qu'Illya allait mieux.
« De quoi on parlait déjà ? feignit de réfléchir l'Américain. Ah, oui ! Du journal et de l'eau. Tu as pris ton cachet ?
-Ce n'est pas la peine, répliqua Kuryakin en se redressant. Je vais venir avec toi.
-Tu m'en vois ravi ! Je n'aurai donc pas à supporter de manger pour la deuxième fois d'affilée, un repas dans un récipient en plastique.
-Tu penses déjà à déjeuner ?
-Je pense aux serveuses dans cette petite brasserie près de laquelle je suis passé hier, répondit Napoléon en lui faisant un clin d'œil. »
Illya eut les yeux qui commencèrent par briller, puis il sourit, puis il se mit à rire et ses éclats de joie ne s'arrêtèrent pas jusqu'à ce que les deux espions soient prêts à descendre du bateau. Il était toujours pâle, aux traits tirés et aux épaules voûtées, mais il s'était donné un coup de peigne et il s'était habillé. C'était plus que ce que Napoléon espérait après leur conversation; il voulait surtout que le Russe sache, et sans doute il en avait la confirmation maintenant, qu'il serait toujours son ami, peu importe ce qu'il avait pu faire dans le passé.
C'était un ex-Soviétique et lui il était Américain, mais ce qui faisait la magie de leur amitié, c'était tout autre chose, une autre chose qui ne se souciait pas des nationalités ni de leurs manquements.
En écrivant, je me suis rendu compte qu'on pouvait aussi interpréter les regrets d'Illya, comme quelque chose qu'il a été contraint de faire, c'est vrai. Après tout, c'était un jeune Russe et il n'a peut-être pas eu le choix que d'être enrôlé au service de son pays. Et je préfère cette hypothèse, même, elle concorde mieux avec son engagement et sa bonté explicités dans les nouvelles.
Mais j'étais partie dans cette voie avec ce texte, alors pourquoi ne pas le terminer ? C'était intéressant à développer aussi. Et j'aime bien ce texte parce qu'il montre assez bien, je trouve, l'évolution d'une humeur un peu compliquée qui dure depuis fin janvier.
