An taibhse*

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Mon deuil rôdait furtivement dans mon Palais Mental, ressurgissant aux pires moments, lorsque je ne m'y attendais jamais vraiment. Mais, Mick Davies me manquait horriblement. Mon mari était mort deux ans auparavant, lâchement assassiné par l'infâme Dr Hess. La directrice de 'Kendricks Academy' nous avait retrouvés et elle avait réussi à tuer Mick, d'une balle dans la tête et m'avait, quant à moi, éclopée à vie. Depuis ce jour funeste, j'avais réchappé à son meurtre, tandis que ma jambe droite fut détruite à jamais. Le genou explosa sous l'impact de la balle et depuis, je devais marcher avec une canne, après avoir subi de nombreuses chirurgies.

J'avais quitté mon Angleterre natale pour fuir Dr Hess et fuir mon deuil. Je suis allée aussi loin que possible, en m'installant à Seattle.

Pendant deux ans, j'avais jonglé entre mes rééducations et mes crises d'angoisse. Je vivais grâce aux aides aux personnes invalides, mais cela ne me donnait pas beaucoup d'économies pour faire quoi que ce soit. Et pourtant, je voulais visiter le fameux et majestueux Space Needle, sachant que mon studio était proche de Broad Street. Sauf que $35 l'entrée, c'était hors budget, sachant que je devais payer une partie des frais médicaux de ma poche. Ce fut donc la raison pour laquelle je me suis dirigée vers les urgences publiques du 'Grey Sloan Memorial Hospital'.

C'était une journée ensoleillée en ce premier jour de printemps, je portais une ample robe bleue, qui tombait jusqu'à mes genoux pour cacher la cicatrice énorme que j'avais sur ma jambe droite. Je boitais dans mes Converses blanches, mes longs cheveux châtains noués en tresse virevoltaient dans tous les sens. Ma peau pâle n'appréciait pas la chaleur, ni moi non plus d'ailleurs, alors je me suis vite réfugiée à l'intérieur du bâtiment médical. Évidement, c'était plein à craquer, mais j'avais tout mon temps. Je me suis enregistré à l'accueil et j'ai attendu mon tour.

Pendant des heures.

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- Alisone Davies ?

J'étais assoupi, à moitié endormie, à moitié éveillée, les yeux fermés, la tête posée contre le mur derrière moi. Une personne m'appelait. Une silhouette floue portant une blouse blanche apparut lentement devant moi, à mesure que mes paupières s'ouvraient.

- Alisone Davies ?

Une fois mes yeux ouverts, mon cœur manqua un battement.

Une vision fantomatique me faisait face.

- Mick ? murmurais-je, le souffle coupé.

Le docteur sourit et répondit :

- Je m'appelle Nick, mais, c'est presque pareil.

J'étais enfin totalement réveillé. Le 'fantôme', qui n'en était pas un, ressemblait affreusement à Mick.

- Alisone, je suis le docteur Nick Marsh, est-ce que tu peux me suivre dans la salle de consultation ?

Il n'avait pas l'accent anglais de Mick, certes, mais tout le reste était le portrait de mon défunt mari. Il avait la même taille, la même silhouette. Son visage similaire avait cette même barbe de trois jours, des yeux bleus profonds, des cernes aussi, et un sourire semblable à celui de Mick. Les cheveux ébène en bataille sur son crâne copiaient ceux de mon chéri.

Sans parler de son prénom... 'Nick' ! Une seule lettre de différence avec Mick !

À la manière d'un zombi, je me suis levée de ma chaise pour suivre le docteur, en clopinant sur ma canne. En traversant la salle des urgences, je me remémorais le jour où Mick avait prétendu être un docteur, lors d'une chasse. Il avait enfilé une blouse blanche pour ausculter une adolescente mordue par un loup-garou.

Alors, en suivant le médecin et en le voyant de dos, j'avais l'impression de suivre un fantôme.

Le fantôme de Mick Davies.

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La salle était plutôt grande, éclairée, et ça sentait l'antiseptique. Je me suis assise sur la table recouverte d'un grand papier blanc. Le docteur ferma la porte et s'assit devant l'ordinateur pour consulter mon dossier. Lorsqu'il s'est retourné vers moi, mon cœur tomba. Mon Dieu, il ressemblait tellement à Mick.

- OK, Alisone, c'est une consultation de routine pour analyser l'avancée de la guérison et des rééducations. Déjà, comment sens-tu la douleur, sur une échelle de 0 à 10 ?

Il attrapa un porte-note pour écrire sur le dossier papier et mon cœur manqua derechef un battement lorsque je compris que Nick était gaucher.

Comme Mick.

Je me suis frotté le visage des mains, essayant de garder un semblant de calme.

- Hey, Alisone, tout va bien ?

Il se leva pour sortir le stéthoscope de sa blouse et se diriger vers moi. À quelques centimètres de moi, il posa son instrument sur mon cœur tambourinant.

- Tu fais une tachycardie, Alisone.

- Je sais.

- Respire. Prends une profonde inspiration, et expire.

Le docteur me donna un exercice de respiration, que je connaissais bien pour le faire tous les matins à cause de mes crises de panique intenses. Puis, il écrivit de nouveau dans ses notes, de sa main gauche, et je demandais, le regard perdu.

- Est-ce que tu crois aux fantômes ?

Il releva ses yeux bleus vers moi.

- Je ne sais pas. Je pense que je crois aux âmes, à la conscience des Humains. Et au destin.

- Au destin ? tiquais-je.

Enfin, il s'installa sur une chaise à roulettes pour se placer juste en face de moi et ausculter ma jambe. Il répondit :

- Oui, le destin. Par exemple, je suis chirurgien spécialisé dans les transplantations. Je n'ai pas d'opérations aujourd'hui, alors j'ai décidé d'aider aux urgences. Je ne devrais pas être là et pourtant, j'y suis. Et c'est comme ça que je t'ai rencontré.

Mon cœur s'arrêta de nouveau.

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Une semaine plus tard, j'en étais à ma troisième consultation à l'hôpital. Je n'avais plus besoin d'aller aux urgences. Et, normalement, j'aurais dû changer de médecin, puisque le docteur Nick Marsh était un chirurgien de transplantations et que je n'avais pas besoin d'un organe, de toute évidence. Néanmoins, il souhaitait continuer le suivi médical me concernant. Enfin... Il voulait surtout me revoir et je n'étais pas contre l'idée. D'ailleurs, lors de notre troisième consultation, en vérifiant la cicatrice sur ma jambe, il demanda, un peu rougissant :

- J'ai une pause juste après toi. Je peux t'offrir un café, si tu veux. La cafétéria n'est pas la meilleure du pays, mais ce n'est pas la pire.

Je souris et, contre toute attente, j'acceptai :

- Avec plaisir.

Oui, je savais que c'était un rencard.

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La cafétéria était très grande, aérée et bien éclairée. En réalité, c'était un endroit agréable et le café n'était pas mauvais. La compagnie non plus, d'ailleurs. Le docteur se trouvait juste en face, portant toujours sa blouse, il sourit.

Il avait tellement le même sourire que Mick.

- Je peux te poser une question ? questionna-t-il.

Je fis 'oui' de la tête. Il toussota avant de reprendre :

- Dans ton dossier médical, j'ai vu que l'opération de ton genou s'est passé il y a deux ans, après une... Une blessure par balle ? En Angleterre ?

Je tiquais. J'imagine que les explications n'étaient pas écrites dans mon dossier.

- Oui... Nous avons eu un souci avec notre directrice. C'était un tyran, une horrible personne qui souhaitait nous détruire. Nous tuer, pour être plus exact.

- 'Nous' ?

Je baissais les yeux.

- Mon mari et moi.

Ce fut à son tour de tiquer.

- Oh...

- Il est mort. J'ai réussi à survivre, de justesse. Avec une jambe en moins.

- Je... Je suis désolé.

Nick était sincère.

'Nick'. J'avais encore du mal à dire son prénom, ça ressemblait trop à Mick.

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Ce soir-là, il m'invita au restaurant. Ce fut étrange de le voir porter autre chose que sa blouse blanche. Il avait une simple chemise marine, légèrement ouverte sur le devant, comme Mick le faisait. J'ai clopiné jusqu'à notre table et, tel un Gentleman, il tira la chaise pour m'aider avec ma canne. J'avais l'impression de tromper Mick, alors que, techniquement, ce n'était pas le cas.

- OK... commençais-je. Parle-moi un peu plus de toi.

Il sourit en buvant sa bière :

- J'ai eu une transplantation rénale.

- Oh, aujourd'hui avant ma consultation ? Le patient va bien ?

Il sourit.

- Non, je veux dire, c'était moi le patient. J'ai eu besoin d'un nouveau rein et mon meilleur ami m'a offert un des siens.

- Oh, woaw. J'imagine que nous avons tous les deux des cicatrices sur le corps, dans ce cas.

Il sourit derechef.

Mon cœur se serra et mon ventre se noua.

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Une autre semaine passa. Je me surpris à me réveiller sans faire de crise d'angoisse. C'était si étrange. Je ne comprenais pas vraiment la raison de ce changement. Ou alors, je ne voulais pas la comprendre.

J'avais un nouveau rendez-vous avec Nick. Il était en repos ce jour-là et il voulait me faire visiter... Le Space Needle !

Oui ! Enfin !

Aux pieds de l'immense bâtiment, j'avais déjà le tournis en levant les yeux au ciel. Il n'y avait pas un seul nuage en vue et le soleil était presque à son zénith. Nick sourit en glissant sa main dans la mienne et cela ne m'a pas du tout déplu. Il m'a accompagné jusqu'à l'ascenseur après avoir payé nos billets. Puis, nous sommes montés au sommet et... La vue était à couper le souffle.

Mais, je ne parlais pas vraiment de la vue du haut de la structure, plutôt de la personne à côté de moi. Nick se tourna pour m'observer à son tour.

- Tout va bien, Alisone ?

Je fis 'oui' de la tête.

Je n'arrivais pas à le quitter du regard. Il avait des yeux bleu océan, me donnant envie d'y plonger dedans. Pas aussi limpides que Mick, bien sûr, mais tout aussi profonds.

Lentement, il se rapprocha de plus en plus près de moi et il pencha sa tête vers la mienne. Je n'ai pas reculé lorsqu'il m'a gentiment embrassé.

Je lui ai rendu son baiser.

Nous étions ainsi, tous les deux, au sommet du Space Needle.

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FIN

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*The ghost, en Gaélique Irlandais.

28.03.2025

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