Playlist du chapitre : « The Lake » de Ola Gjeilo (oui, tout l'album est dans la playlist), puis le premier mouvement du Stabat Mater de Vivaldi (de préférence avec Andreas Scholl, ou James Bowman) ; et enfin le « Wie der Hirsch schreit » dans le Psaume 42 de Mendelssohn
Trigger warning : mention d'un accouchement qui ne se passe pas très bien, et dépression du post-partum. Et puis du fluff
Tant que Manassé n'était pas né, Joseph ne s'était pas senti spécialement inquiet à l'idée d'être père. C'était la progression naturelle de son nouveau rôle d'époux. Il se réjouissait de voir sa descendance, bien sûr, il s'enorgueillissait de prolonger sa lignée autant que d'être celui qui rendait Asenath mère, quoique cette dernière idée l'avait aussi rempli d'angoisse et de culpabilité. Il s'était inquiété pour la mère, mais l'enfant était jusqu'à sa naissance resté une abstraction aux yeux du jeune vice-roi, une masse dans le ventre de son épouse, un mouvement contre son abdomen quand il enlaçait sa femme. Asenath en avait très tôt parlé comme d'un membre à part entière de leur famille, mais il s'était contenté d'acquiescer sans comprendre, appliquant le conseil de Putiphar de ne pas argumenter inutilement avec sa femme enceinte, dans le but de préserver la paix du ménage.
Joseph avait un vague souvenir de la naissance de ses neveux, mais il se souvenait surtout qu'à 15 ans, il n'avait pas trouvé les bébés plus intéressants que les agneaux qui naissaient des brebis sous sa garde : c'étaient à ses yeux de petits paquets bruyants, incompréhensibles, et généralement malodorants. Oh, leurs sourires édentés étaient mignons, mais si Joseph avait été très fier que ce soit en sa direction que l'aîné de Ruben avait fait ses premiers pas, il n'en avait pas été ému bien longtemps. Il ne voyait pas bien en quoi son propre enfant serait différent. Les premières années du bébé à naître seraient l'affaire des femmes, et tant que le petit ne marcherait, ni ne parlerait, Joseph ne voyait pas bien en quoi il pourrait lui paraitre intéressant.
Tout changea au moment où Asenath plaça précautionneusement dans ses bras l'enfant, leur fils, Manassé. Le nouveau-né, avec l'air fatigué et concentré des nourrissons, ouvrit alors les yeux, ses yeux pour l'heure plus bleus que ceux de son père. Joseph plongea dans le regard du nouveau-né, et en resta émerveillé. Que le monde autour de lui s'effondre, qu'Egypte tombe en ruine, il s'en souciait comme d'une guigne : il était subjugué par un amour immense et incomparable, différent de tout ce qu'il avait jamais ressenti dans sa vie. Cet enfant, cet être minuscule et parfaitement dépendant, ce petit animal incapable de s'exprimer autrement que par des cris inarticulés, était déjà une personne, qu'il connaissait à peine, et que pourtant, il aimait déjà plus que tout au monde, son épouse exceptée. Déjà, il se sentait prêt à mourir pour cette minuscule créature qu'il pouvait soulever sans peine d'une seule main, prêt à tuer aussi.
Plus les jours passaient, plus l'amour de Joseph pour son fils grandissait. Manassé le fascinait par ses multiples expressions, par la rapidité à laquelle il changeait et grandissait, par la manière dont il s'ouvrait progressivement au monde autour de lui, par la force de ses cris aussi. Rien au monde n'emplissait davantage Joseph d'orgueil que les sourires de Manassé quand il entendait son père lui parler, ou que de sentir les sanglots de son fils s'apaiser quand il le prenait dans ses bras. Rien ne l'apaisait autant quand la nuit, il se réveillait d'un cauchemar, que d'entendre la respiration régulière du bébé endormi dans la chambre à côté de la leur. Bien sûr, c'était la nourrice de l'enfant qui le langeait, le lavait et se levait la nuit s'il pleurait. En revanche, la maîtresse de maison tenait à nourrir elle-même son enfant, et aucun des deux parents ne rechignait à câliner le petit.
Pour Manassé, Joseph, qui tenait à ce que son fils parle hébreu, avait exhumé de sa mémoire les berceuses de son enfance – ce qui faisait rire Asenath aux éclats, car, outre que Joseph chantait faux, qui s'attend à trouver un personnage si noble que le vice-roi d'Egypte en train de bercer son enfant ? Pour son fils, Joseph avait même fait ce que personne en Egypte n'était encore parvenu à le convaincre de faire : écourter ses journées de travail. Certes, la morale égyptienne attendait de lui qu'il prenne une part active à l'éducation de ses fils, et il avait bien moins à faire en cette seconde année d'abondance que la première : les travaux des entrepôts étaient lancés, il avait remplacé tous les fonctionnaires qu'il avait jugé indigne de confiance, et il avait trouvé ses marques en tant que vice-roi. Mais c'était bien la volonté de passer une heure chaque jour avec son fils qui l'incitait à achever ses journées. Jouer et parler sa langue à son fils lui paraissait une tâche presqu'aussi importante que toutes ses responsabilités. Du reste, même si Manassé était encore trop petit pour comprendre, son père tenait beaucoup à la prière en famille le soir, avant que la nourrice ne vienne reprendre l'enfant pour le mettre au lit.
Comment avait-il pu vivre dans un monde où Manassé n'existait pas, où il n'était même pas un projet ? Comment avait-il pu croire qu'il savait ce qu'est aimer, croire que sa vie avait un sens ? Asenath trouvait parfois qu'il en faisait un peu trop, mais il ne pouvait s'empêcher d'être inquiet quand le petit attrapait l'une des nombreuses maladies qui ciblent les enfants. Il ne pouvait oublier que la seule fille de Putiphar qui avait vécu avait été emportée par une telle maladie à seulement deux ans. Si son fils venait à disparaître, Joseph ignorait comment il survivrait au chagrin, et il éprouva un respect nouveau pour Putiphar qui avait perdu tous ses enfants, et une pitié toute nouvelle pour Zuleika : il avait toujours pensé qu'elle n'était plus tout à fait elle-même quand elle avait tenté de le séduire, déjà touchée par les prémices de la maladie qui l'avait emportée. Il en était certain désormais : perdre tant d'enfants avait dû rendre la malheureuse folle, et pour la première fois, il lui pardonna de tout cœur le mal qu'elle lui avait fait.
Heureusement, Manassé était d'une constitution solide. Rarement malade, et débordant d'une énergie qui épuisait parfois sa mère et sa nourrice, il grandissait et prospérait. Le jour où il apprit à s'asseoir marqua la fin de la relative tranquillité de la maison, puisqu'il mit immédiatement cette nouvelle posture à profit pour se déplacer. Le jour où il comprit comment se tenir debout ne précéda pas de beaucoup celui où il découvrit comment marcher seul sans se tenir à rien. Il ne lui fallut ensuite que deux jours pour apprendre à courir, suscitant chez ses deux parents une fierté qui n'avait d'égale que l'inquiétude qu'ils ressentaient quand il tombait. Asenath était d'ailleurs souvent sollicitée pour inventorier les bleus et bosses, et embrasser les bobos de l'aventurier en herbe. Cela ne le dissuadait pas d'explorer la maison, en échappant avec une rare habileté à la vigilance de sa nourrice.
Le jour où l'enfant, âgé de deux ans et pressé de voir son père qui rentrait du palais se sauva dans la cour au moment où Joseph et sa suite y entrait marqua la première punition du petit : seule l'excellente maitrise que Joseph et ses gardes avaient de leurs montures, et ce que Joseph considérerait toujours comme un miracle, empêchèrent le petit de passer sous les sabots d'un cheval. Joseph sauta immédiatement à terre, et se précipita sur le petit garçon. Une fois assuré que Manassé pleurait de peur et non de douleur, il laissa libre-cours à son inquiétude paternelle, et gronda l'enfant comme il ne l'avait encore jamais grondé, avant de le ramener par l'oreille à sa nourrice. Il ignorait s'il était plus furieux envers l'enfant pour son imprudence ou envers la nourrice qui l'avait laissé s'échapper. La pauvre femme était dans tous ses états que le petit ait échappé à sa vigilance, persuadée qu'elle était que le seigneur vice-roi allait la faire exécuter pour avoir manqué à ce point à son devoir. Dans la colère du moment, Joseph la réprimanda vertement, et envisagea sérieusement de la congédier, mais il s'enorgueillissait de traiter ses serviteurs avec justice, et se reprit rapidement. Outre que Manassé adorait la jeune femme, et aurait été très malheureux de la voir partir, elle n'avait pas besoin des remontrances de ses maîtres pour percevoir sa faute, et après tout, elle n'y pouvait rien si l'enfant était aussi malin qu'un chat.
Manassé, qui ne comprenait pas pourquoi son père avait été si furieux de le voir et n'avait ensuite pas voulu jouer avec lui, lui fit la tête jusqu'à l'heure de son coucher, au grand dam du jeune vice-roi, qui n'en ferma pas l'œil de la nuit. Mais comme le disait Asenath, le petit s'était mis en danger, et même s'il était encore bien jeune, ils ne pouvaient pas le laisser s'en tirer sans conséquences. Heureusement, l'enfant parlait déjà assez bien pour que Joseph puisse lui expliquer le matin venu que c'était parce qu'il l'aimait très fort qu'il avait été si en colère de la grosse bêtise de la veille. Les jeunes parents ne se faisaient guère d'illusions. Manassé combinait l'énergie et la volonté de sa mère et l'intelligence de son père : cette bêtise n'était probablement que la première d'une longue série. Tout ce que pourraient faire ses parents, c'était lui inculquer la crainte de Dieu, le respect de toute chose vivante, et la notion de ses responsabilités.
Manassé n'avait pas tout à fait un an quand, un soir qu'ils étaient blottis l'un contre l'autre après des retrouvailles passionnées – Joseph avait dû s'absenter plusieurs longues semaines pour inspecter le Sud du royaume – Asenath embrassa tendrement son époux, et lui dit :
- Je crois que je suis à nouveau enceinte.
- Tu es sûre ? murmura Joseph.
- Presque. Je ne le sens pas encore bouger, mais tous les autres signes sont là.
Joseph la serra contre lui, émerveillé. Malgré ses angoisses, agrandir leur famille avait toujours été une évidence. Lorsque, tout jeunes gens, ils s'embrassaient en cachette au bord du Nil, ils se prenaient parfois à rêver d'une famille nombreuse, de huit ou dix enfants. S'ils s'étaient unis à l'époque, Joseph ne doutait d'ailleurs pas qu'ils auraient déjà mis au monde cinq ou six enfants. Mais ils s'étaient mariés tard, à 24 et 30 ans[1] et il avait si longtemps pensé qu'il ne verrait pas sa descendance qu'avoir ne serait-ce qu'un seul enfant relevait à ses yeux du miracle. Alors un deuxième…
Ephraïm naquit un an et demi après son frère, alors que les premières pousses perçaient à travers le sol, durant la troisième année d'abondance. Cette seconde grossesse avait été moins facile pour Asenath que la première. Autant elle avait été ravie d'attendre Manassé, autant cette fois-ci, elle avait souffert de nausées et de vertiges, d'insomnies et d'angoisses terribles, au grand dam de son époux, qui ne pouvait s'empêcher de culpabiliser de l'avoir mise dans cet état. Joseph n'était pas là quand le travail commença, et quand il rentra chez lui ce soir-là, il trouva une maison en effervescence. Asenath n'avait visiblement pas jugé bon de le faire prévenir, ce qui n'aurait pas manqué de l'agacer si son cœur n'avait pas été empli d'une telle angoisse. Plutôt que faire nerveusement les cent pas comme la première fois, il alla chercher Manassé, qui était avec sa nourrice, et l'emmena se promener dans le jardin : par sa seule présence, l'enfant avait cette capacité presque surnaturelle à rappeler à son père que Dieu était avec eux. Il était du reste ravi de voir son père en tête-à-tête, et passa l'heure de promenade à pépier comme un oiseau, mélangeant allègrement les mots d'égyptien, d'hébreu et de son charabia personnel. Il commençait seulement à parler, mais était déjà très bavard, et parvenait généralement à se faire comprendre. Joseph lui répondait systématiquement en hébreu, ravi de transmettre son héritage. Quand ils revinrent vers la maison, Nesyamon, qui avait épousé quelques semaines plus tôt avec un jeune officier très prometteur de la garde de Pharaon, fils cadet d'un nomarque – un mariage qui avait autant satisfait les mariés que leurs parents respectifs – lui faisait signe. Elle faisait grise mine, et Joseph sentit une main glaciale serrer son cœur. Sa sœur était consciente, lui dit-elle, mais on ne pouvait pas dire qu'elle allait bien. L'enfant était enfin né, mais la jeune mère réclamait son mari.
Joseph blêmit. Il confia rapidement Manassé à sa tante, avec consigne d'être bien sage, et lui promit de revenir bientôt avec des nouvelles de Maman. Incapable de camoufler son inquiétude, il se précipita dans la maison, vers la petite chambre qu'Asenath avait occupé quand Manassé était né. Il ne pouvait pas se laisser déborder par l'angoisse, se morigéna-t-il. Pour l'instant, Asenath avait besoin qu'il soit fort pour tous les deux.
La jeune femme était couchée sur le lit, épuisée, le teint gris. Elle ne tenait pas l'enfant contre son sein, et un instant, Joseph craignit le pire, mais un petit grognement dans un coin de la pièce attira son attention. Le bébé, minuscule, était au sein de sa nourrice et tétait vigoureusement. Joseph s'approcha et s'empara de l'enfant. C'était un garçon, en parfaite santé, qui protesta énergiquement d'être ainsi désolidarisé de son repas.
- Ephraïm, le nomma Joseph sans la moindre hésitation, terriblement ému.
Le plus urgent étant fait – nommer l'enfant était dans les traditions égyptiennes ce qui le faisait entrer dans la communauté des vivants – il rendit le petit à sa nourrice, et se retourna vers la mère. Plus tard, elle demanderait pourquoi ce nom qui signifiait « double bénédiction », et il lui répondrait que c'était parce que Dieu l'avait fait prospérer et lui avait donné le bonheur là où il avait cru ne trouver que le malheur. Mais pour l'heure, la pauvre mère épuisée. Doucement, Joseph la prit dans ses bras. Elle fondit en larmes, incapable de parler. Désemparé, il la berça contre son cœur en lui murmurant des mots tendres, jusqu'à ce qu'elle s'endorme d'un sommeil agité. Quand enfin elle se fut endormie, il se tourna, vers la sage-femme, qui faisait elle aussi grise mine. La naissance ne s'était pas bien passée : l'enfant était arrivé trop tôt, trop rapidement, et la mère avait perdu beaucoup de sang. La sage-femme n'entra pas dans les détails – à part quelques médecins, les hommes, à son avis, étaient de trop petites natures pour supporter la réalité crue de l'accouchement – mais de ce que Joseph comprit, si Asenath n'était plus en danger immédiat de mort, elle n'était pas pour autant tirée d'affaire. Elle n'avait même pas eu la force de prendre son fils contre elle pour le nourrir.
Asenath mit du temps à se remettre de cette naissance. L'hémorragie finit par cesser mais elle avait perdu bien plus de sang que la sage-femme ne jugeait raisonnable, et il lui fallut près de dix jours pour être à nouveau capable de se lever sans aide et rester debout plus de quelques instants. Alors que la naissance de Manassé l'avait comblée de joie et de fierté, elle ne parvenait pas à se lier avec le nouveau-né, d'autant qu'elle n'avait presque pas de lait pour le nourrir.
- Je ne le reconnais pas, avoua-t-elle un soir à un Joseph désemparé alors que l'enfant avait six semaines. Il a passé presqu'un an dans mon ventre, et pourtant, c'est un inconnu pour moi. J'ai peur de rester seule avec lui, j'ai peur de lui faire du mal !
- Il est très différent de Manassé, reconnut Joseph, sans bien savoir quoi répondre.
Et c'était vrai. Le nouveau-né présentait déjà un caractère très différent de celui de son frère, et Joseph s'en était rendu compte dès qu'il avait pris le petit dans ses bras. Les deux enfants n'auraient pas pu nier qu'ils étaient frères, et pourtant, il semblait à Joseph que son cadet lui ressemblait plus que l'aîné. La forme des yeux et du nez, peut-être. Manassé avait toujours bien dormi, ne se réveillant que pour les tétées, Ephraïm, lui, pouvait pleurer des heures d'affilé sans raison apparente, ne parvenait à s'endormir que dans les bras d'un adulte, et se réveillait au moindre bruit. Joseph, qui souffrait toujours de fréquentes insomnies, avait d'ailleurs rapidement pris l'habitude d'aller relayer la nourrice pour que la pauvre femme puisse se reposer quelques heures, et il n'était pas rare qu'Asenath le découvre endormi sur un sofa, leur cadet blotti sur sa poitrine.
Les premiers mois furent difficiles pour tout le monde. Il fallut du temps à Asenath pour se lier avec Ephraïm. Nefereth, dont Asenath était devenue très proche durant sa première grossesse et qui était venue l'assister à nouveau, avait été d'une aide précieuse, et l'avait rassurée : il n'était pas si rare de mettre un peu de temps à reconnaître son enfant, cela ne faisait pas d'elle une mauvaise mère, et beaucoup de femmes se sentaient mélancoliques après une naissance. Putiphar de son côté avait été un soutien indéfectible pour son fils adoptif, et Joseph était certain que sans l'expérience du vieil homme, il n'aurait pas su soutenir son épouse comme il se devait. Jusqu'alors, c'était Asenath qui avait été son roc dans les épreuves qu'il traversait. Désormais, c'était à lui d'être fort pour la porter, d'une manière tout à fait inédite.
Asenath finit par lui avouer la culpabilité qu'elle ressentait, de ne pas se sentir mère d'Ephraïm comme elle se l'était sentie pour Manassé, et son impression de ne plus être une bonne épouse. Epuisée, elle lui suggéra même en pleurant de prendre une concubine un soir où elle n'avait une fois de plus pas eu la force de faire l'amour. Elle n'était plus bonne à rien, et elle ne pouvait même plus lui donner les fils qu'il était de son devoir de lui enfanter. En effet, la sage-femme avait déclaré qu'une nouvelle grossesse lui semblait hautement improbable, et même dangereuse, compte tenu de la quantité de sang perdue par la jeune mère.
Joseph ne s'emportait pas souvent, et en 15 ans, il n'avait pas le souvenir d'avoir été plus que légèrement agacé vis-à-vis d'Asenath. Il leur arrivait de se disputer, mais c'était généralement elle qui protestait. Il comprit soudain toute la frustration qu'elle avait ressentie quand elle était venue le visiter en prison, et qu'il avait voulu la repousser. Il n'était pas question qu'il la délaisse, l'informa-t-il, blessé. Avait-elle vraiment une si mauvaise opinion de lui ? Pensait-elle réellement qu'il pouvait se tourner vers une autre alors qu'elle avait toujours tenu la promesse qu'elle lui avait faite de lui rester fidèle ? alors qu'elle l'avait soutenu quand le monde entier le croyait coupable, qu'elle avait cru en leur amour même quand il n'y avait plus d'espoir ? Elle se recroquevilla, et il se sentit immédiatement bourrelé de remords de lui avoir crié dessus. Il la serra tendrement contre lui.
- Tu m'as donné deux merveilleux enfants, alors qu'il n'y encore pas si longtemps, je croyais que je ne serai jamais ton époux. Comment pourrais-je me détourner de toi alors que tu comptes plus que tout à mes yeux ?
- Mais je n'ai plus jamais envie de faire l'amour. Je suis censée te donner des enfants, je manque à tous mes devoirs d'épouse !
Il lui jeta un regard blasé.
- Asenath, la valeur de ta vie ne se résume pas à coucher avec moi quand j'en ai envie, et à être un ventre pour porter mes enfants ! lui rappela-t-il. Nous avons attendu pendant presque 10 ans, alors que nous en avions envie tous les deux. Je peux attendre à nouveau quelques mois, ou même quelques années s'il le faut, parce que tu n'en as pas envie. J'aurais voulu avoir plus d'enfants, bien sûr, mais pas à n'importe quel prix, et je t'aime plus que tous les enfants que nous n'avons pas. Si nous ne pouvons pas en avoir plus, c'est la volonté de Dieu. C'est une épreuve, bien sûr, mais tu es la seule avec qui j'ai envie de la surmonter.
Tendrement, il l'embrassa, et après un moment, elle lui rendit son baiser avant de s'endormir contre lui. A son grand soulagement, elle ne parla plus jamais de lui trouver une concubine : il avait assez vu dans sa jeunesse les tractations incessantes de sa mère et de sa tante pour l'attention de Jacob. Il n'avait aucune envie de se retrouver au cœur d'un tel marchandage.
Si Asenath mit du temps à se lier avec leur cadet, ce ne fut pas le cas pour Joseph. Il avait ressenti en prenant le nourrisson dans ses bras la même vague d'amour dévastateur qu'il avait ressenti pour Manassé, mais il avait aussi senti une connexion particulière avec cet enfant, et ce d'autant plus qu'il tâchait de compenser la difficulté d'Asenath à s'occuper du nouveau-né. Ce lien particulier se confirma par la suite, même quand Asenath surmonta sa mélancolie, et développa enfin son amour maternel pour cet enfant. Joseph n'aimait pas le cadet davantage que l'aîné. D'ailleurs, il ne comprenait pas comment son père avait pu faire preuve d'un favoritisme si flagrant envers lui : il avait dix autres fils, comment pouvait-il en aimer un plus que les autres ?
Néanmoins, il fallait reconnaitre que Manassé était davantage le fils de sa mère, quand Ephraïm était celui de son père. Les deux enfants partageaient la même couleur de peau, bien plus foncée que celle de leur père, mais plus claire que celle de leur mère, et avaient les cheveux noirs de jais d'Asenath. En revanche, si Manassé avait hérité des yeux marrons assez banals de son grand-père maternel, c'était Ephraïm qui avait reçu en partage les yeux bleus de sa grand-mère Rachel[2]. Les deux enfants étaient énergiques, mais là où l'ainé tenait du caractère intrépide de sa mère, Ephraïm tenait de la prudence de son père.
Tous deux montrèrent très tôt les mêmes aptitudes pour les langues et les nombres que leur père, mais là où Manassé était parfois impatient et exubérant, Ephraïm était plus méditatif. Manassé parla tôt, quoique de manière déconstruite. Ephraïm ne dit rien avant ses presque trois ans, mais quand il parla, ce fut parfaitement, et sans jamais mélanger les deux langues que ses parents lui parlaient.
Manassé, comme sa mère autrefois, n'avait que le mot « pourquoi ? » à la bouche : « Pourquoi le ciel est bleu ? pourquoi les arbres sont verts ? pourquoi le Nil coule dans un sens et pas dans l'autre ? », et la réponse « parce que c'est la volonté de Dieu » ne lui suffisait pas. Il exigeait des réponses que personne ne savait lui donner. En son for intérieur, Joseph estimait que la curiosité de son aîné était un merveilleux remède à l'orgueil qui le guettait : il se souvenait alors que malgré tout son savoir, il ne savait pas grand-chose, et que malgré son pouvoir, il n'était qu'un grain de sable face à l'immensité du Seigneur.
A l'inverse, Ephraïm, plus contemplatif, pouvait passer des heures à observer le même phénomène, que ce soit le vol des oiseaux, le balancement des feuilles dans la brise ou le débit du Nil, pour en comprendre le fonctionnement. C'était un enfant sensible, qui pleurait facilement, percevait parfois un peu trop finement les sentiments de ceux qui l'entouraient, et était parfois pris de chagrin aussi terribles qu'incompréhensibles. Là où son aîné était un enfant serein, Ephraïm était anxieux, sujet aux cauchemars et aux terreurs nocturnes. Il souffrait des mêmes insomnies que son père, et sitôt qu'il avait été assez grand pour marcher, celui-ci avait pris l'habitude, quand en se levant au milieu de la nuit, il le trouvait réveillé et les yeux brillants d'angoisse, de l'emmener dans le jardin observer les étoiles. Même si Joseph était désolé du mauvais sommeil de son enfant, il chérissait ces moments privilégiés, autant qu'il chérissait quand il emmenait Manassé se promener à cheval sur le domaine, et que son aîné en profitait pour l'assaillir de questions.
Malgré leurs différences, les deux frères s'entendaient à merveille. Comme tous les frères du monde, ils se chamaillaient fréquemment, mais Manassé était le plus fervent défenseur de son cadet, qui vouait en retour une admiration sans borne à son aîné. Si Joseph avait craint que ses fils ne connaissent la même jalousie terrible qui avait existé entre lui-même et ses aînés, il s'était inquiété pour rien. Il aurait mieux fait de s'inquiéter des bêtises redoutables que ces deux-là étaient capables d'imaginer. Il disait volontiers que c'était à eux et non à sa charge qu'il devait tous ses cheveux blancs. Séparément, ils n'étaient pas bien dangereux : les bêtises de Manassé n'avaient rien d'exceptionnel, et ses plans manquaient de finesse, tandis qu'Ephraïm se satisfaisait généralement de faire ce qu'on lui disait. Mais si Manassé parvenait à convaincre son frère de l'accompagner dans ce qu'il appelait « une aventure » – et l'admiration qu'Ephraïm vouait à son aîné était telle qu'il se laissait facilement convaincre – alors l'esprit plus fin et plus rusé du cadet entrait en jeu, élaborant des plans plus complexes, qui pouvaient laisser croire à certains que les enfants étaient innocents de la bêtise commise. Mais Joseph n'était pas dupe, et à son grand regret, se trouvait fréquemment obligé de punir ses deux garçons. Il ne pouvait pas les laisser croire que la ruse et le rang leur permettraient d'échapper au châtiment et à la justice.
Heureusement, les deux enfants avaient bon cœur. Leurs bêtises se limitaient généralement à de petits larcins dans les cuisines, ou à aller dans des endroits où ils n'avaient rien à faire, et ils avaient tous les deux un haut sens de la justice. Il ne leur serait jamais venu à l'idée de faire peser leurs fautes sur quelqu'un d'autre. En revanche, s'ils voyaient certains de leurs camarades violenter plus faibles qu'eux, ils n'avaient aucun scrupule à jouer un vilain tour à la brute en question. Joseph, bien que fier que ses fils prennent la défense des plus petits, avait cependant dû mettre le holà rapidement : si la brute ignorait de quoi elle était punie, alors c'était une vengeance, et la justice n'en ressortait pas grandie. En revanche, le vice-roi ne voyait pas d'inconvénient à ce que ses fils piègent les brutes en question de sorte qu'ils se dénoncent eux-mêmes devant leurs maîtres et leurs parents.
Certains trouvaient Joseph très exigeant, peut-être trop avec ses fils. De fait, il attendait le meilleur d'enfants si intelligents, mais il refusait que ses garçons deviennent arrogants comme lui-même l'avait été. Du reste, il devait bien compenser par sa sévérité l'indulgence que d'autres adultes, notamment leurs grands-pères, avaient pour eux. Comme de juste, Putiphar lui-même chérissait Manassé et Ephraïm comme deux petits-fils de son sang, et Potiphera débordait de fierté à l'idée d'être le grand-père des héritiers de Safnath-Panéah. Il fallait reconnaitre cependant que, malgré la mésentente notoire entre lui et sa fille aînée, l'affection qu'il portait aux garçons était sincère. Du reste, Putiphar comme Potiphera avaient tendance à s'amuser des tours des deux enfants, et à les féliciter de leurs plus ingénieuses bêtises, au grand dam des parents. Heureusement, Asenath et Joseph partageaient la même vision des choses, car même s'il faisait de son mieux pour passer du temps avec ses fils, et tâchait de leur inculquer la foi, tout en se chargeant des occasionnels sermons, il demeurait vice-roi d'Egypte, et avait un agenda chargé. C'était Asenath qui s'occupait de superviser les nourrices, et éduquait les garçons dans la crainte de Dieu.
Les deux garçons ne passaient pas leur temps en bêtises. Ils étaient tous les deux appliqués dans leurs études, Ephraïm plus encore que Manassé, et surent tous les deux lire très tôt. Leurs maîtres ne tarissaient pas d'éloges à leur égard, ce qui n'était pas peu dire, car ils fréquentaient la même école que les princes du sang, dont les maîtres étaient connus pour leur exigence. Ils passaient aussi des heures à assouvir leur curiosité dans la bibliothèque paternelle, strictement supervisés par leur père ou son secrétaire privé : c'était l'une des fiertés de Joseph, qui aimait toujours autant apprendre. La collection de Putiphar, quoique réduite, avait été en son temps une révélation pour Joseph : en dehors de rares documents purement comptables, il n'y avait pas de livres chez Jacob, et tout le savoir se transmettait oralement. Quand Joseph était devenu vice-roi, il avait profité de ses vastes ressources pour faire copier différents manuscrits, traitant de mathématiques comme d'architecture, de géographie comme de philosophie, de morale comme de médecine, sans parler des classiques de la littérature égyptienne, et il avait assemblé au fil des années une belle collection d'une bonne centaine d'ouvrages. Il n'en profitait pas autant qu'il l'aurait voulu, trop accaparé qu'il était par ses fonctions, mais il appréciait d'avoir à sa disposition des ouvrages lui permettant de maitriser un minimum les sujets auxquels il était confronté. D'ailleurs, il continuait de s'instruire dans la mesure du possible : avec l'aide d'un esclave, qu'il avait ensuite affranchi pour sa peine, il avait réappris le hittite qu'il avait parlé dans sa jeunesse, et il tentait d'apprendre le minoen, ce qui était un véritable défi, car cette langue n'avait que peu de point commun avec les langues qu'il maitrisait déjà.
Les petits aimaient aussi se faire raconter des histoires et autres contes. Joseph et Asenath avaient d'ailleurs eu à ce sujet une longue discussion : ils éduquaient leurs fils dans l'amour et la crainte du Très-Haut, bien entendu, mais ils s'étaient demandé dans quelle mesure ils devaient leur enseigner les légendes et coutumes égyptiennes. Ils avaient convenu que leurs enfants, promis par leur naissance à de hautes responsabilités, ne sauraient tenir leur rang à la cour sans connaître la culture égyptienne. Leurs nourrices leur racontaient de toute façon déjà les légendes des dieux égyptiens, et comme disait volontiers Joseph, il était inutile de scandaliser leur entourage en ignorant certaines coutumes ancestrales.
[1] A priori, les filles se mariaient entre 15 et 18 ans, et les garçons entre 18 et 20 ans.
[2] Ce qui n'est techniquement pas impossible, mais tout de même hautement improbable. Je suppose qu'Asenath a un lointain ancêtre aux yeux bleus ?
Il se pourrait que j'aie un peu craqué dans ce chapitre. On va dire que Joseph est un père très en avance sur son temps. Quant à la bibliothèque, c'est plus que probablement un anachronisme, mais j'aimais bien l'idée d'un Joseph surexcité à l'idée d'avoir tout le savoir d'Egypte à sa disposition (comment ça, je suis influencée par les fanfictions sur la bibliothèque des Darcy dans Orgueil et préjugés ?).
