Playlist du chapitre : Pour la première partie, « The spheres » de Ola Gjeilo.
Pour la deuxième partie, sans conteste, le « Come my beloved » dans le Song of Songs de Lukas Foss, éventuellement suivi de « Reflections » de Ola Gjeilo.
Et enfin, pour la troisième partie, « La voix du bien-aimcé » des Dei Amoris Cantores
TW : si vous n'avez pas compris aux recommandations musicale qu'il va y avoir de la guimauve, je ne peux plus rien pour vous.
C'est songeur que Joseph regagna ses appartements. Den, fidèle à son poste, l'attendait. En silence, Joseph laissa son serviteur l'aider à se dévêtir et lui masser le dos avec la pommade qu'avait recommandé le médecin royal. Il ignorait si l'onguent aurait le pouvoir d'estomper les affreuses cicatrices, mais à défaut, il était efficace contre la douleur lorsque les dites-cicatrices tiraient. Il congédia Den, avant de dire ses prières. Enfin il se mit au lit, mais il n'avait pas sommeil.
Il était heureux de la bénédiction de Pharaon pour épouser Asenath, bien sûr, mais cela n'avait été qu'une formalité : il savait bien qu'Asenath l'attendait, et il ne doutait pas de l'amour qu'elle lui portait. Non, son esprit était davantage préoccupé par Putiphar. Il y avait des semaines, depuis qu'il avait quitté la prison, en fait, qu'il n'avait pas accordé plus d'une pensée à son ancien maître, et voilà qu'en l'espace d'un seul jour, on lui parlait deux fois de lui. Il savait bien que s'il allait voir Asenath, il ne pourrait pas éviter Putiphar, puisqu'elle vivait chez lui. Il avait tenté de se convaincre qu'il pourrait revoir son ancien maître avec équanimité, qu'ils pourraient se rencontrer comme deux nobles indifférents l'un à l'autre, comme s'ils ne se connaissaient pas. Mais à qui croyait-il mentir ? Il était tout sauf indifférent à Putiphar, l'incident du matin était bien la preuve, tout comme les nouvelles qu'il avait régulièrement demandées à Asenath. Il était seulement vexé que l'Egyptien n'ait pas réagi au message qu'Asenath avait dû lui transmettre.
Impi était sénile, et avait certainement affabulé, mais il n'était pas anodin qu'il ait cru voir Putiphar en Joseph. Qu'avait-il dit ? Qu'il reconnaissait la démarche, la posture, la voix et la prestance de Putiphar ? En réfléchissant, Joseph s'était relevé et était distraitement allé se placer devant la fenêtre. C'était quelque chose que faisait Putiphar lorsqu'il était préoccupé, se souvint-il, de réfléchir en observant le jardin par une fenêtre. Et en observant les plans amenés par l'architecte plus tôt dans la journée, ne s'était-il pas surpris à se tenir, les mains posées sur les hanches, dans la même posture que Putiphar lorsque Joseph, des années plus tôt, dessinait dans le sable ses plans ? Et quand, la semaine précédente, il avait dû donner un avertissement au gouverneur d'un des nomes proches de la capitale, qui contestait ouvertement ses ordres, n'avait-il pas employé le même ton glacial, les mêmes expressions que Putiphar quand celui-ci était furieux ? Et ses manières de cour, sa manière de monter, sa manière de chasser que l'écuyer royal avait qualifiée de militaire, n'étaient-ce pas là des choses que Putiphar lui avait enseignées comme un père à son fils ? Quand il avait dû trouver le ton juste pour s'adresser à ses serviteurs, c'était le ton ferme et assuré de Putiphar qu'il avait copié, sans même se poser la question. Même sa stratégie au sénet était celle que Putiphar lui avait montrée des années plus tôt. Qu'il le veuille ou non, Putiphar l'avait marqué, avait fait de lui, au moins en partie, l'homme qu'il était à présent, et c'est chez lui, de lui, même, qu'il avait appris tout le savoir nécessaire à sa nouvelle fonction. Joseph l'avait admiré, l'avait aimé. Le souvenir du regard brûlant de haine de l'Egyptien ce jour terrible le tourmentait toujours, autant ou presque que son regard chargé de remords deux ans plus tôt. Et si Joseph en croyait Asenath, il avait lui aussi marqué irrémédiablement son ancien maître.
« Ton père ne pourrait pas te renier », avait dit Impi. C'était pourtant bien ce qu'avait fait Putiphar. Pendant quatre ans, il l'avait cru coupable, et il l'avait renié. Joseph en avait été blessé, presque mortellement. Encore maintenant, l'idée que Putiphar l'ait cru un jour coupable lui crevait le cœur. Mais désormais qu'il était pratiquement à la tête du pays, il avait le devoir d'être juste. Il tenta de se mettre à la place de son ancien maître. Qui croirait-il si Asenath lui affirmait que son serviteur préféré avait tenté de la violer ? Bien sûr, il devait faire abstraction du fait qu'il n'avait aucun serviteur aussi proche de lui que lui-même l'avait été de Putiphar, et Asenath était trop entière pour accuser à tort qui que ce soit. Si elle accusait quelqu'un, il la croirait sur parole, sans même se poser la question. C'était une évidence. Il ne pourrait même pas envisager qu'elle puisse lui mentir. Et c'était bien là le nœud du problème, n'est-ce pas ?
Putiphar et Zuleika avaient été mariés pendant plus de vingt ans, et Putiphar avait tendrement aimé son épouse : qu'y avait-il d'étonnant à ce que lui non plus n'envisage pas que sa bien-aimée puisse lui mentir ? Jacob apprenant que son fils aîné, qui faisait toute sa fierté, avait couché avec Bilha, qu'il n'aimait même pas spécialement, n'avait pas hésité à déshériter son premier-né. Si Ruben avait couché avec Rachel, la préférée de Jacob, plutôt que Bilha, se rendit compte Joseph, Jacob aurait sans doute agi de la même façon que Putiphar : il n'aurait sans doute pas hésité à mettre à mort son fils bien-aimé, ou à tout le moins le chasser de sa maison. Et lui, Joseph, n'avait même pas eu le statut de fils pour le protéger. Pour la première fois, il prit conscience que vraiment, Putiphar n'avait pas pu faire autrement que croire son épouse plutôt que son esclave, l'épouse qu'il avait promis de chérir plutôt que l'esclave qu'il n'avait même pas encore affranchi.
Putiphar traitait bien ses serviteurs en général, et il avait particulièrement bien traité Joseph pendant toutes ces années. A en croire ses déclarations deux ans plus tôt, ce n'était pas par négligence ou par hasard qu'il avait laissé penser à Joseph qu'il l'aimait comme un fils. Il l'avait sincèrement aimé, et il avait voulu l'adopter, au point de parler de lui à ses amis. Il ne l'avait pas fait mais il en avait eu l'intention. Si en définitive il ne l'avait pas fait, c'était parce qu'il avait commis une erreur. Une erreur terrible, dont Joseph avait payé le prix exorbitant, mais une erreur unique, qu'il avait regretté sitôt qu'il en avait pris conscience, et qu'il s'était attaché à réparer.
Mais alors, c'était Joseph lui-même qui l'avait renié, en lui interdisant de revenir le voir. Joseph sentit une angoisse sourde monter dans sa poitrine : et s'il avait laissé passer sa seule chance de se réconcilier avec l'Egyptien ? Et si Putiphar ne lui avait pas pardonné ses reproches et sa colère ?
Mais, se rappela-t-il, quand Pharaon l'avait interrogé, Putiphar n'avait pas desservi son ancien esclave, au contraire. Il semblait qu'il en avait fait l'éloge devant le souverain. S'il lui en avait vraiment voulu, il y avait toute une série de défauts qu'il aurait pu citer : arrogant, obstiné, méfiant, ou même désobéissant. Joseph s'était souvent senti blessé que Putiphar n'insiste pas plus, ne revienne pas le voir en prison. Mais c'était lui-même qui avait refusé, qui s'était entêté dans sa colère. Putiphar, en venant le voir, avait fait le premier pas de leur réconciliation. Putiphar, en gardant ensuite ses distances, avait respecté son choix et Joseph ne pouvait pas décemment le lui reprocher. Il n'avait pas répondu au message de Joseph, mais peut-être n'avait-il simplement pas osé. Peut-être n'avait-il pas compris ce que Joseph n'avait lui-même pas voulu s'avouer, que le jeune homme désirait et attendait sa visite. Si Joseph voulait maintenant se réconcilier avec son ancien maître, c'était à lui de faire le deuxième pas, et enfin, il s'y sentait prêt.
Et à sa grande surprise, il se rendit compte qu'il n'était pas malheureux qu'on le prenne pour le fils de Putiphar. D'une certaine manière, il en était en fait un peu fier. Putiphar lui avait fait énormément de mal, c'était indéniable, mais il avait avant cela été très bon pour lui, et Joseph l'avait sincèrement admiré. Sûrement, leur histoire n'était pas terminée, ne pouvait pas se terminer ainsi. Même si les choses ne pourraient jamais redevenir comme avant, il avait envie de le revoir et de lui pardonner. Il irait demander à Asenath de l'épouser, il parlerait à Putiphar, décida-t-il, et avec la grâce de Dieu, ils se réconcilieraient.
Trois jours plus tard, c'est accompagné d'une petite escorte qu'il se mit en route. Même pour une visite privée, il n'aurait pas été convenable que le vice-roi se déplace seul, et il était apparemment impensable qu'il aille où que ce soit sans qu'un crieur n'ordonne devant lui qu'on fasse place au vice-roi, le seigneur Safnath-Panéah. Il avait hésité à envoyer un messager devant lui, mais il avait renoncé. Il ignorait dans quelle mesure Putiphar et Asenath avaient été informés de sa nomination, mais il avait envie de les surprendre, tous les deux. Il avait demandé à Hotep de déplacer tous ses rendez-vous – heureusement, aucun n'était urgent – et avait même accordé une demi-journée de repos à ses scribes. Après tout, il avait conscience qu'il était très exigeant avec eux, et ils s'étaient montrés à la hauteur de ses demandes. Il avait soigneusement choisi sa mise et ses ornements : quelque chose de relativement simple, mais qui manifeste sans doute possible son rang.
Accompagné de quatre gardes, il quitta le palais, et prit la route familière : combien de fois avait-il parcouru cette route, à pied ou à cheval ? Il se sentait à la fois excité et inquiet. Et s'il avait mal lu les signes ? Et si Putiphar refusait de lui parler ? Non, il était le vice-roi, se rappela-t-il. Putiphar ne pouvait pas refuser de le recevoir. Mais s'il refusait de le reconnaître ? S'il ne lui avait pas pardonné ? S'il ne donnait pas sa bénédiction au mariage entre Joseph et Asenath ? Là encore, se rappela Joseph, il était le vice-roi, et il avait la bénédiction de Pharaon en personne : il n'avait plus besoin que de l'accord d'Asenath elle-même pour l'épouser, mais plus il y pensait, et plus l'approbation de Putiphar lui paraissait essentielle.
Quand il pénétra sur le domaine, il fut submergé par l'émotion. Il n'avait aucun souvenir du voyage qui l'avait conduit à la prison, et c'était heureux, sans doute. C'était le début de la moisson, et les champs n'avaient guère changé. Sans y penser, il fit ralentir sa monture. Il reconnut dans les champs les silhouettes de gens qu'il avait connu. L'un d'eux, proche du chemin, releva la tête, et poussa un cri de joie qui alerta ses compagnons avant de se prosterner sur son passage. Joseph les salua de la main, mais ne s'arrêta pas. Il passa devant la maison où avaient vécu Huy et Mina, et fut surpris de la trouver en bon état. Une jeune femme qui lui parut familière, un bébé sur la hanche, les regarda passer en inclinant la tête. N'était-ce pas Nethy ? Le nouvel intendant s'était visiblement assez plu sur le domaine pour s'y marier. Du coin de l'œil, il vit un enfant courir dans les champs, et sauter dans les fourrés. La route faisait un long détour, mais le vieux raccourci vers la maison, celui sur lequel il s'était presque noyé un jour, existait visiblement toujours. Sans doute l'enfant répandait-il la nouvelle, car à mesure qu'ils approchaient de la maison, serviteurs et fermiers s'amassaient le long du chemin, et l'acclamaient sur son passage.
- Le jeune maître est revenu ! entendit-il crier parmi les acclamations, et il sentit son cœur bondir.
Il avait oublié combien tous ces gens avaient compté pour lui, et combien lui-même avait compté pour eux. Il revenait chez lui. Il n'eut pas à se forcer pour leur sourire, et les saluer de la main, sans s'arrêter cependant. La maison approchait. Il ne pouvait plus renoncer. Il était presque dans la cour. Il entendait encore la voix de Khety l'avertir qu'on n'entrait jamais au grand galop dans une cour, au risque de blesser quelqu'un, voire son cheval. Même pendant la grande crue, il avait toujours respecté cette règle. Il entra dans la cour, et imité par ses gardes, s'arrêta devant l'écurie, où il se laissa glisser au bas de sa monture, sans attendre l'aide des palefreniers qui se précipitaient déjà vers lui. Le plus âgé le regarda, stupéfait, avant de mettre un genou à terre et de lui embrasser la main, la tête courbée.
- Seigneur vice-roi, le salua Khety.
- Paix, Khety, répondit doucement Joseph. Je suis heureux de te voir en bonne santé.
Le maître palefrenier se redressa avec un regard entendu. Joseph se rappelait très bien que Khety avait été le seul, pratiquement, à continuer de le traiter à peu près normalement à l'époque de la grande crue, grommelant qu'il n'allait quand même pas donner du « maître » à un gamin à qui il avait appris à se tenir sur un cheval. Joseph lui avait été à l'époque reconnaissant.
- Moi aussi, seigneur, répondit Khety. Tout le domaine se réjouit de ta venue.
Puis, avec la discrétion d'un bon serviteur, il s'empara des rênes de Joseph pour conduire le cheval à l'ombre et le faire boire. Joseph se tourna alors vers la cour. Qu'il était étrange de penser qu'il avait quitté ce domaine dans la honte, les larmes et le sang, et qu'il y revenait dans la joie et les honneurs. Il vit Nani sortir de la cuisine, sans doute alertée par le bruit. Elle aussi demeura stupéfaite un instant en le reconnaissant, mais Joseph la retint avant qu'elle ne se prosterne à son tour.
- Pas toi, Nani, dit-il sans se préoccuper de l'exclamation surprise de ses gardes derrière lui. Sans toi, je serais mort ! Tu ne t'inclineras pas devant moi, pas dans cette maison.
- Tu es revenu ! s'écria-t-elle alors en lui embrassant les mains. Nous avons tous tant prié pour que ce jour vienne, et tu es revenu ! Le Ciel soit loué ! Pharaon soit loué ! Quel bonheur !
Joseph, touché, la laissa exprimer sa joie un instant avant de s'enquérir nerveusement de Putiphar. La veille femme fronça les sourcils avant de répondre que le maître était dans le jardin d'agrément. Joseph la remercia et lui demanda de conduire ses gardes là où on pourrait les rafraichir. Il n'avait pas besoin d'eux pour l'heure. Il connaissait le chemin, et il n'y avait pas besoin de l'annoncer. Le crieur parut sur le point de protester, mais un regard de son maître l'en dissuada. Joseph se dirigea vers l'entrée de la maison en examinant la cour. Il fallait traverser la maison pour atteindre le jardin d'agrément. Tout était exactement comme dans ses souvenirs. Ici, l'office où il avait tant travaillé, là, la cuisine et les quartiers des serviteurs où il avait eu sa chambre pendant des années. Il resta plongé quelques instants dans ses souvenirs quand un mouvement soyeux contre sa jambe le tira de ses pensées. Un vieux chat gris se frottait à lui en ronronnant de toutes ses forces.
- Khonsou ? dit-il se penchant sur la bestiole pour la caresser.
Le chat ronronna de plus belle, les yeux fermés de bien-être. Joseph le caressa quelques instants. Il avait oublié combien la boule de poils avait compté pour lui. Mais il n'était pas venu pour retrouver son chat. Il se redressa, inspira profondément, et passa la porte. Il pénétra dans le vestibule où Huy lui avait appris à lire les hiéroglyphes, quelques treize ans plus tôt, puis la salle de réception, puis le couloir qui menait au jardin.
Si la maison était pratiquement identique à ses souvenirs, le jardin avait bien changé en six ans. Les arbres qu'il avait plantés lui-même avaient bien grandis, les grenadiers et les vignes en fleurs exhalaient leurs parfums. C'était une journée parfaite. Le ciel était par-dessus le toit si bleu, si calme. Un arbre, par-dessus le toit, berçait sa palme, et un oiseau y chantait sa plainte. Putiphar était assis sur un banc contre le mur, les yeux fermés, le visage tendu vers le soleil. Il n'était plus que l'ombre de lui-même. Il avait terriblement maigri, la peau semblait pendre de ses membres décharnés, et sur son visage se lisait une tristesse infinie. Lentement, Joseph s'approcha du vieil homme. Celui-ci ne semblait pas l'avoir entendu. Anxieux, Joseph s'assit sur le banc, sans que cela ne provoque davantage de réaction du vieillard. Putiphar l'ignorait-il ? Bon sang, il n'avait pas été aussi nerveux quand on l'avait amené devant Pharaon ! Il n'avait pas été aussi nerveux depuis… depuis ce jour terrible, se rendit-il compte. A nouveau, en regardant le jardin, il s'obligea à prendre une grande inspiration, et chercha une banalité à dire.
- Mon Dieu, la vie est là simple et tranquille, dit-il enfin.
Putiphar ouvrit brusquement les yeux, et sembla enfin prendre conscience de sa présence. Lui aussi demeura stupéfait un instant. Joseph lui sourit, d'un sourire un peu anxieux. Les yeux du vieil homme passèrent en un instant du visage de Joseph à ses vêtements, s'arrêtèrent sur la chevalière à son doigt. Et Joseph vit le regard de Putiphar s'emplir des mêmes émotions qu'il ressentait : de l'anxiété, du regret, mais surtout de la joie. Avec une vivacité surprenante pour un homme de son âge, Putiphar se laissa tomber à genoux, et d'une main tremblante, saisit celle de son ancien esclave pour l'embrasser avec dévotion.
- Safnath-Panéah ! s'écria le vieil homme. Pharaon n'aurait pu mieux choisir un meilleur bras droit ! D'où me vient l'honneur que mon seigneur vienne jusqu'à moi ?
Joseph en eut le souffle coupé. Il sentait l'émotion dans la poigne du vieil homme, son affection, sa honte, sa sincérité aussi. Toute son anxiété disparut brusquement, remplacée par un immense soulagement. Il était venu sans savoir si le vieil homme le recevrait avec la seule politesse due à son rang, ou avec l'affection qu'il avait manifesté deux ans plus tôt. Il sentit les dernières traces de rancœur s'évanouir, ne laissant que la profonde affection qu'il n'avait jamais perdu pour le vieil homme. Soudain, il lui sembla qu'il n'était pas bon que Putiphar se prosterne devant lui. Il lui avait dit un jour qu'il ne pouvait pas être à la fois son fils et son esclave. Il n'était certainement plus son esclave, mais il restait l'alternative. D'un geste un peu tremblant, il releva le vieil homme.
- Père ! souffla-t-il, le cœur battant.
Putiphar releva le visage, les lèvres tremblantes. Il vacilla, et Joseph l'aida à se rasseoir.
- Joseph, souffla le vieil homme.
- Père, répéta plus fort Joseph, brûlant d'être reconnu. Père !
- Joseph, répondit enfin Putiphar d'une voix douloureuse. Je ne suis pas ton père.
Joseph se figea, le souffle coupé par la douleur.
Le nom du monde est souffrance, et il avait de nouveau 17 ans. N'apprendrait-il donc jamais ? Mais Putiphar continuait :
- J'ai pêché contre le Ciel et contre toi, je ne mérite pas que tu m'appelles ton père ! Considère-moi comme ton serviteur !
- Ne dis pas de bêtise, répliqua Joseph, soulagé. Je te pardonne. Oh, je regrette ce que j'ai dit la dernière fois !
- Non, non, tu n'as rien à te faire pardonner, l'interrompit Putiphar.
- Je me suis comporté comme un enfant capricieux, je voulais te blesser, coupa Joseph.
- Qu'as-tu dit qui n'était pas vrai ? Je t'ai fait tant de mal, et je n'ai rien fait pour mériter de t'appeler mon fils. Tu es un homme extraordinaire, mais je n'y suis pour rien. Je ne mérite pas que tu m'appelles père.
- Mais tu es comme mon père, insista Joseph. Tu ne m'as pas engendré, c'est vrai, mais tu m'es un père, et je t'aime. On ne t'a jamais dit qu'on ne contredit pas le vice-roi ? ajouta-t-il dans une lamentable tentative d'empêcher les larmes de couler.
Mais Putiphar ne semblait pas convaincu.
- Que se serait-il passé, à l'époque, si ta femme ne m'avait pas accusé ? pressa Joseph, changeant d'angle d'attaque.
- Ce jour-là,répondit Putiphar, je comptais t'appeler après la procession pour te donner ta liberté, et j'espérais pouvoir t'adopter. Je donnerais tout ce que j'ai pour effacer ce jour.
- Pourquoi… pourquoi tu ne l'as pas fait avant ?
- Parce que j'étais lâche, et que j'avais peur, avoua le vieil homme. Si tu m'avais demandé ta liberté, je te l'aurais accordée immédiatement, mais je redoutais ce jour. Je pensais que tu retournerais auprès de ton véritable père, et je ne voulais pas que tu partes. Tant que tu étais mon esclave, tu ne pouvais pas partir, je pouvais t'accorder des privilèges et me convaincre que c'était assez. Je redoutais de lire le dégoût dans tes yeux. Je voulais ton amour et ta confiance, mais je n'avais que ta loyauté. Je ne voulais pas que tu croies que je te demandais de renier ton vrai père pour moi.
- Tu avais mon amour et ma confiance ! Je regrette de ne pas te l'avoir manifesté davantage. Tu as été un père pour moi, insista Joseph, et je crois que je peux le dire sans renier Jacob. Lui m'a engendré, c'est vrai, et il m'a élevé, et il a fait de moi l'Hébreu que je suis. Mais aujourd'hui, je suis autant égyptien qu'hébreu, sinon plus, et c'est toi qui as fait de moi l'Egyptien que je suis. Si je peux tenir mon rang à la cour, c'est grâce à toi ! C'est toi qui m'as appris les manières de cour, qui m'as initié aux habitudes égyptiennes. C'est toi qui m'as appris à me comporter en noble dans ce pays. On me dit même que je te ressemble ! Il y a deux hommes en moi, il est sans doute naturel que chacun ait un père.
Mais Putiphar secouait la tête.
- Tu avais raison : un vrai père n'aurait pas cru le pire de son fils. Un vrai père t'aurait affranchi sans rien attendre en retour ! Un vrai père ne t'aurait pas battu, laissé pour mort et enfermé.
Joseph soupira à nouveau.
- Je ne dis que ce que tu m'as fait ne compte pas, reprit-il fermement. Je ne dis même pas que je n'ai pas été blessé de ce que tu m'as fait. Je dis que même le mal que tu m'as fait n'efface pas le bien que tu m'as fait. Peut-être que tu aurais, que nous aurions pu faire les choses autrement. Peut-être pas. Il ne sert à rien de pleurer sur ce qui aurait pu être et n'a pas été. Quand tu es venu me voir il y a deux ans, je t'en voulais, j'étais très en colère, j'avais mal et je crois que je voulais que tu souffres autant que moi. Mais aujourd'hui, les choses ont changé, et je peux dire que, peut-être, c'était la volonté de Dieu que je sois mis à l'épreuve. J'ai beaucoup souffert, mais avec la grâce de Dieu, j'ai survécu à cette épreuve, et j'en suis ressorti grandi. Si tu m'avais adopté à l'époque, comme j'en rêvais, tu aurais gagné un fils et j'aurais retrouvé un père, c'est vrai, mais je ne pense pas que je serais l'homme que je suis aujourd'hui, que j'aurais les épaules pour devenir vice-roi. Il fallait que je sois abaissé pour pouvoir être élevé à la place qui est aujourd'hui la mienne.
Il releva les yeux.
- Les choses ne seront plus jamais comme avant, reconnut-il, et tu ne pourras jamais me reconnaître publiquement comme ton fils. Ce moment est passé. Mais j'ai déjà perdu toute ma famille une fois, sans espoir de les revoir un jour, ni de me réconcilier avec mes frères. Et Asenath a raison, tu m'as terriblement manqué toutes ces années. J'ai besoin de toi dans ma vie. J'ai besoin de savoir que je n'ai pas tout gâché dans un mouvement de colère, que tout n'est pas terminé entre nous. J'ai besoin de savoir que j'ai à nouveau ta confiance et ton affection. J'ai besoin de savoir que je peux compter sur toi, que j'ai quelqu'un vers qui me tourner quand je serai dépassé par mes nouvelles responsabilités, quelqu'un qui connait et estime Joseph plutôt que Safnath-Panéah. J'ai besoin que tu me considères comme ton fils autant que moi je te considère comme un père.
Il pleurait franchement, à présent. Putiphar pleurait également.
- Mon fils, déclara enfin le vieil homme en l'étreignant. Mon Joseph ! Mon enfant !
Joseph poussa un profond soupir de soulagement. Ils s'étaient retrouvés.
- Je ne pensais pas que tu viendrais me voir, reprit enfin Putiphar quand ils se furent remis de leurs émotions. Je désespérais d'avoir de tes nouvelles, mais je pensais que tu trouverais un moyen de venir voir Asenath en m'évitant.
- C'est vrai que je ne savais pas comment nous nous retrouverions, avoua Joseph. Mais si je voulais revoir Asenath, je ne pouvais pas éviter de te revoir.
- C'est à Asenath que je dois ton pardon, alors ? demanda le vieil homme, un peu anxieux.
- Je ne te pardonne pas uniquement pour lui faire plaisir, le rassura le plus jeune. Elle a certainement maintenu le lien entre nous. Mais à partir du moment où tu es venu me voir, je crois que ce n'était qu'une question de temps avant que je te pardonne.
Il lui laissa quelques secondes pour absorber l'information.
- Je suis amoureux d'elle, avoua-t-il très vite en rougissant comme un adolescent.
- D'Asenath ? Oui, bien sûr, répondit Putiphar, nullement surpris.
- Tu le savais, à l'époque ? interrogea précautionneusement Joseph.
- Non, reconnut le vieil homme. Asenath était toujours si au fait de tout, je me disais que vous passiez trop de temps en leçons pour avoir le temps de flirter. Mais vraiment, à quoi est-ce que je pensais? Laisser seuls deux jeunes gens aussi beaux, intelligents et curieux que vous deux, que pouvait-il arriver d'autre ? Vous n'étiez même pas bien discrets, quand j'y repense.
Joseph se sentit rougir davantage en se souvenant que tout le domaine ou presque avait été au courant de leur liaison. Il était ridicule, se morigéna-t-il. Qu'allait lui faire Putiphar ? Lui donner une tape sur les doigts ? Il avait trente ans, pour l'amour du Ciel, il était le meilleur parti des Deux Terres, et il avait la permission de Pharaon lui-même. Ce n'était pas comme s'il avait vraiment fait quelque chose de mal.
- Non, nous n'étions pas très discrets, reconnut-il.
- Vous allez vous marier, maintenant ? demanda Putiphar en souriant.
- Si elle veut toujours de moi, acquiesça Joseph à brûle-pourpoint. Est-ce que j'ai ta bénédiction ?
- As-tu besoin de ma bénédiction ?
- Non, mais j'aimerais l'avoir quand-même… père, reconnut le jeune vice-roi, un peu embarrassé.
- Tu l'as, bien sûr. Je ne pourrais pas songer à une meilleure épouse pour toi, ni un meilleur mari pour elle. Elle est au fond du jardin, ajouta-t-il en se levant, tu devrais aller la rejoindre.
Joseph, soulagé et heureux, le regarda s'éloigner en claudiquant vers la maison avant de se lever à son tour. Lentement, il traversa les rangées d'arbres, et longea les parterres, admirant le travail de la nature. Le bavardage joyeux de deux femmes le guida au fond du jardin. Là, assise sur un petit tabouret à l'ombre d'un grenadier en fleurs, Asenath tissait, accompagnée d'une jeune servante. Il observa un instant ce charmant tableau avant que la servante ne le remarque. Elle le désigna à sa maîtresse, qui se tourna vivement, écarquilla les yeux, et lui glissa quelque chose à l'oreille. La jeune fille acquiesça, ramassa le métier avant de s'esquiver, les laissant seuls.
Ils demeurèrent un instant, comme figés, à se dévorer du regard, trop émus pour parler. Enfin, il s'avança d'un pas, et il n'eut qu'à ouvrir les bras pour qu'elle s'y jette. Il inspira profondément le parfum de la jeune femme, s'émerveillant de la douceur de sa peau sous ses doigts, de la chaleur de son corps contre le sien. Et quand elle releva enfin le visage vers lui, il ne réfléchit pas à deux fois avant de l'embrasser tendrement, profondément, passionnément. Il gardait un souvenir ravi des baisers volés de leur jeunesse, mais cela n'avait rien à voir avec la passion dévorante qui l'animait, qui les animait tous les deux. Ce qui avait commencé tendrement était désormais frénétique. Leurs mains se frôlaient, se caressaient, exploraient chaque parcelle visible du corps de l'autre, se glissaient sous les vêtements. Leurs lèvres ne se quittaient que pour explorer les joues, le front, la gorge de l'autre, mais ce n'était pas assez, il leur fallait bien plus.
Un cri d'oiseau résonna tout proche. On ne leur en voudrait sans doute pas d'anticiper leur nuit de noces alors qu'ils s'attendaient depuis si longtemps, mais ils étaient en plein-air, se souvint tout à coup Joseph. Ce n'était toujours pas l'endroit idéal pour la séduire ! A regret, Joseph s'arracha à l'étreinte de sa bien-aimée. Ils étaient échevelés, leurs perruques de travers, les vêtements froissés. Si quelqu'un venait à passer, il ne pourrait avoir aucun doute sur ce qui venait de se produire. Leurs regards se croisèrent, et ils éclatèrent de rire avant de s'aider mutuellement à rectifier leurs tenues. Il ne résista pas à l'envie de la reprendre contre lui sitôt qu'ils furent à nouveau présentables.
- Tu m'as tellement manqué, soupira Joseph, les larmes de rire toujours collées à ses yeux. Dis-moi que tu veux toujours de moi, même si je ne peux plus te promettre la discrétion et l'anonymat.
- Je serai ta femme, que tu sois Joseph le Cananéen ou Safnath-Panéah le vice-roi, promit-elle, et nous ne serons plus jamais séparés. Tu es mon bien-aimé, tu es à moi et moi je suis à toi. Je t'ai enfin retrouvé, je t'ai saisi, je ne te lâcherai plus.
- Tu n'es pas surprise que je sois le nouveau vice-roi ? demanda-t-il, curieux
- Mon amie Diounout m'a parlé pendant au moins une demi-heure du nouveau vice-roi, de ses yeux bleus et de sa beauté, expliqua-t-elle. Ç'aurait été une coïncidence remarquable que Pharaon nomme comme vice-roi un autre étranger, qui n'adore pas les dieux d'Egypte, avec des yeux bleus à couper le souffle et une affinité avec les rêves au moment où il faisait enquêter sur toi.
Il se pencha à nouveau sur elle pour l'embrasser passionnément, incapable de se retenir. Quand il rompit le baiser, à regret et à bout de souffle, elle eut un petit rire.
- Est-ce que tu ne m'avais pas prédit il y a des années que j'épouserais le vice-roi ? répondit-elle, malicieuse, à son regard interrogateur.
Il en resta choqué une seconde avant d'éclater à son tour d'un rire heureux.
- J'avais complètement oublié, reconnut-il.
-Moi pas. Mais tu vois, j'avais raison, moi aussi.
- Tu as toujours raison. Ma bien-aimée, ma colombe, ma parfaite, ma toute-belle, ma douce, mon amie, ma fiancée, susurra-t-il en ponctuant sa litanie de baisers qui la firent glousser. Tu m'as tellement manqué !
Ils demeurèrent blottis l'un contre l'autre un long moment avant de retourner vers la maison. Ils furent accueillis par une explosion de joie dans la cour. Nani avait manifestement battu le rappel général, et il semblait à Joseph que tous les fermiers, serviteurs et esclaves du domaine étaient rassemblés pour l'acclamer. Putiphar avait donné l'ordre de sortir le vin des jours de fête pour que tous boivent à la santé du vice-roi, du fils revenu, de la jeune maîtresse et de son noble fiancé. Il en fut touché, bien plus par toutes les fêtes données à la cour en son honneur.
Il était vraiment rentré chez lui.
Une quasi-citation du poème « d'une prison », de Verlaine, s'est caché dans ce chapitre...
