Chapitre 22 : Les Cananéens

Playlist du chapitre : « Sophie in exil » de Joe Hisaishi dans Le Château ambulant, « The Patient Centurion » de Murray Gold dans Doctor Who (saison 5, Big bang II ) ; « Smell like teen spirit » de Nirvana, et enfin « Darkness takes over », de Nicholas Hooper dans Harry Potter et l'ordre du Phénix


Joseph avait compté qu'il faudrait environ deux mois à ses frères pour rentrer en Canaan, si bien qu'il n'attendait pas leur retour avant une saison entière au moins, et il résolut de ne plus penser à eux d'ici là. C'était un vœu pieux, bien sûr. Lui qui, malgré ses fréquentes insomnies, ne faisait plus que rarement des cauchemars depuis son mariage – il disait souvent à Asenath, quand il se sentait d'humeur romantique, qu'elle était un ange qui protégeait ses rêves – voyait à nouveau ses nuits interrompues par des rêves où il revivait la trahison de ses frères, ou plus rarement, celle de Putiphar. Il se réveillait en sursaut et en nage, et peinait généralement à se rendormir. Ces nuits sans sommeil étaient plus éprouvantes qu'autrefois – à 38 ans, il n'était plus vraiment un jeune homme – et s'il parvenait à demeurer efficace la plupart du temps, les terribles migraines de ses années d'esclavage faisaient leur grand retour à une fréquence désagréable.

Il jouait parfois avec l'idée d'aller visiter Siméon en prison, mais il savait que ce n'était pas une bonne idée : outre qu'il devrait prendre Bata avec lui s'il ne voulait pas éventer sa couverture, il ignorait s'il y serait allé pour tourmenter ou pour consoler son frère. Il se contentait de demander des nouvelles du prisonnier quand Paneb venait lui présenter le rapport de la prison, qui tombait techniquement sous sa juridiction. Siméon n'était pas le prisonnier facile qu'avait été Joseph. Il se montrait taiseux et défiant, même si à mesure que le temps passait, il semblait perdre son arrogance.

Une saison passa, puis une seconde. C'était l'époque de la crue, mais bien sûr, la crue n'était pas venue cette année-là. On avait renoncé à labourer les champs : sans le limon fertile déposé par le fleuve, c'était inutile. Joseph avait pensé qu'une fois les années d'abondance achevées, sa tâche se trouverait réduite, mais il s'était trompé. En l'absence de travaux des champs, les fermiers à travers tout le royaume étaient désœuvrés, et dans le but de préserver la paix publique, Joseph avait suggéré le lancement de grands chantiers à travers tout le pays : les ouvriers y étaient payés en pain et en bière, comme souvent en Egypte, et puisqu'ils étaient nourris et occupés, les émeutes étaient moins susceptibles d'éclater. Il voyageait moins qu'auparavant, mais il revenait tout de même à ses services de coordonner les travaux des routes, des maisons de vie et du tombeau qu'Amenhotep se faisait d'ores et déjà construire, tout comme il lui revenait d'assurer que la justice était correctement rendue et l'ordre public préservé dans le royaume. Au troisième rapport d'émeutes dans la même ville, Joseph n'avait pu faire autrement que se déplacer en personne jusqu'à la ville en question pour mener son enquête, et veiller au rétablissement de l'ordre public. Il était parti en laissant des consignes strictes si les Cananéens revenaient, et il bénissait la discrétion d'Hotep, qui s'était abstenu de commentaires, même s'il avait très bien compris que ces hommes n'étaient absolument pas des espions.

Quand Joseph était revenu quinze jours plus tard, c'est avec inquiétude qu'il avait appris que les Cananéens n'étaient toujours pas revenus. La moitié d'une année s'était déjà écoulée depuis qu'il les avait renvoyés avec du grain. Il avait gardé Siméon comme otage pour s'assurer qu'ils reviendraient. Que faisaient-ils ? Leur était-il arrivé malheur en chemin ? Il en venait à prier pour eux, ce qu'il n'avait pas fait une seule fois en vingt ans. Non, se raisonnait-il, il l'aurait probablement su, ou senti, d'une manière ou d'une autre, et ses frères étaient des guerriers, ils savaient se défendre : c'était d'ailleurs l'une des raisons de leur mésentente à l'époque. Ses frères étaient des bagarreurs, alors que lui-même, s'il ne rechignait pas à se servir à l'occasion de ses poings, avait toujours davantage été un intellectuel. Il ne voyait pas l'intérêt de se battre quand il pouvait arriver par la ruse et les mots à un résultat plus fiable, et ses frères avaient toujours eu l'impression qu'il se moquait d'eux, ce qui était d'ailleurs vrai la moitié du temps, il devait bien le reconnaître.

Mais alors que faisaient-ils ? La solidarité fraternelle dans cette famille était-elle si fragile qu'aucun de ses frères n'avait eu le courage de retraverser le désert pour délivrer le prisonnier ? Bien sûr, c'était les mêmes qui avaient vendu sans état d'âme leur cadet au motif qu'il était agaçant, mais enfin le groupe de ses frères lui avait toujours paru uni et soudé. C'était bien ce qui l'avait tant fait souffrir, même avant d'être vendu, de se sentir exclu de cette fraternité.

Mais à dire vrai, il se doutait au fond de lui-même de la raison de ce délai : Jacob refusait probablement de laisser partir son dernier, aveuglé par le même amour qui l'avait conduit à sur-protéger Joseph. Soit cela, soit les autres frères avaient décidé de sacrifier Siméon pour le petit dernier, et Joseph se sentait alors pris d'une jalousie brûlante envers ce jeune frère inconnu qui avait ce que lui-même n'avait plus, ce que lui-même n'avait jamais eu. Il se reprenait rapidement, honteux. Il ne connaissait rien de Benjamin, à part qu'il était le préféré de son père, le fils de sa vieillesse. Peut-être lui aussi faisait face à la haine de ses aînés. Peut-être que l'histoire se répétait, et voyait s'opposer les dix aînés au dernier de la fratrie.

Le temps continuait de s'écouler, et les frères ne revenaient toujours pas. L'attente devenait insupportable, et d'une certaine manière, Joseph commençait, presque malgré lui, à plaindre Siméon. Après six mois, il avait autorisé Paneb – qui était très bon au jeu des ressemblances et avait identifié sans peine le prisonnier comme un parent du vice-roi – à mentionner Joseph le Cananéen qui avait passé six ans dans cette prison. Il avait été très clair cependant, que si Siméon demandait ce qu'il était devenu, il fallait rester évasif. Siméon, lui avait dit Paneb, avait semblé encore plus abattu que jamais depuis qu'on lui avait parlé du prisonnier modèle, qui n'était jamais revenu après avoir été convoqué devant Pharaon.

La prison tombait sous la juridiction du vice-roi, mais pendant des années, Joseph s'était arrangé pour éviter ce lieu, et envoyer Hotep en faire l'inspection annuelle. Cette année-là, il ne put résister à la tentation d'aller l'inspecter lui-même. Sept mois s'étaient déjà écoulés, et il brûlait de curiosité de voir ce que son frère y devenait. Avec une curieuse ironie, Paneb avait placé le prisonnier dans la cellule que Joseph avait occupée. Il avait pensé simplement passer devant la cellule, sans s'arrêter pour davantage qu'un coup d'œil, et s'assurer que son aîné était en bonne santé. Mais quand le prisonnier vit le vice-roi à travers le soupirail de la porte, il cria, sans se soucier d'être compris :

- Vous ne pourrez pas me retenir éternellement. Dieu m'en est témoin, mes frères viendront me libérer.

Joseph s'arrêta net et il lui fallut toute sa volonté pour ne pas répliquer vertement à Siméon qu'il n'était pas le premier de la fratrie à se raccrocher en vain à cette idée. Il avait cru lui aussi, pendant deux heures, ou peut-être deux jours, que ses frères reviendraient le libérer, et ne le laisseraient pas aux mains des Ismaélites. A la place, il se retourna lentement, son masque impassible de vice-roi fermement accroché à son visage, et s'approcha de la porte presque jusqu'à s'y coller. Lentement, comme s'il maitrisait mal la langue, il répondit en hébreu :

- Tu es bien confiant, pour un imposteur. Tu devrais savoir que Dieu ne vient pas en aide aux menteurs.

- Nous n'avons pas menti, balbutia Siméon, soudain très pâle. Nous ne sommes pas des espions, et nous sommes bel et bien frères. Nous sommes venus à dix, laissant notre jeune frère auprès de son père. Il y aurait eu un douzième s'il n'avait été dévoré par les bêtes sauvages.

- Ignores-tu encore qu'un homme comme moi pratique la divination ? répliqua Joseph avec un calme glacial. Je sais bien, moi, que les hommes sont souvent plus cruels que les plus sauvages des bêtes. J'ai vu vos cœurs, à tes frères et toi, et ils sont entachés par le mensonge et le péché. Vous n'êtes peut-être pas des espions, mais vous êtes des menteurs, vous êtes fautifs devant le Seigneur, et tes frères auraient dû revenir il y a des semaines. Vois la vérité en face, Hébreu : tes frères t'ont abandonné, comme vous avez abandonné votre frère.

Siméon blanchit davantage et recula, terrifié.

- Ma patience s'amenuise chaque jour, reprit Joseph avec mépris. Je n'attendrais pas éternellement le retour de tes frères.

Sur ce, il se retourna, et avec tout le contrôle qu'il avait développé sur lui-même au fil des ans, termina son inspection sans fléchir. Il n'avait pas grand-chose à redire, de toute façon : Paneb et le scribe qui avait remplacé Joseph n'auraient jamais osé le tromper.

C'est une fois de plus de mauvaise humeur qu'il rentra chez lui et s'enferma dans son bureau. Ce qu'il avait dit à Siméon était vrai : il n'attendrait pas éternellement le retour de leurs frères. Que ferait-il s'ils ne revenaient pas ? Il ne pouvait pas garder son aîné indéfiniment en prison, et s'il était arrivé malheur aux autres, Siméon serait le seul frère qui lui resterait. Il attendrait encore quelques mois, jusqu'à une année, se promit-il. Il se laissait ainsi le temps de décider de son plan d'action si les autres ne revenaient pas. Et s'ils revenaient – quand ils reviendraient, il ne pouvait pas douter de leur retour – il les inviterait dans sa maison et les sonderait avant de se faire reconnaître. Putiphar avait raison, au plus profond de lui-même, il voulait leur pardonner, autant sinon plus qu'il voulait leur faire payer ce qu'ils lui avaient fait.

Il poussa un profond soupir. Quelle famille, songea-t-il en entendant les cris joyeux de ses enfants qui jouaient avec leurs cousins dans le jardin – Nesyamon était manifestement venue visiter sa sœur. Au moins, Manassé et Ephraïm s'entendaient on ne peut mieux, et chérissaient leur petite sœur, qui le leur rendait bien. Ils avaient l'exemple de leur mère et de leur tante, et ne connaissaient pas les affres de la jalousie ou de la haine fraternelle. Il ne pouvait que prier qu'il en soit toujours ainsi. Il devait tout de même reconnaître qu'il se sentait un peu hypocrite de prêcher l'amour, le partage et le pardon à ses enfants quand lui-même n'était pas certain d'aimer à proprement parler ses frères. Tout cela était bien compliqué.


Les Cananéens revinrent après dix mois, dix mois qui n'avaient pas été faciles pour Joseph. En plus de son inquiétude, quoique mêlée de rancœur, pour ses frères, il se faisait du souci pour Putiphar. Le vieil homme était âgé, et s'il gardait toute sa tête, il s'était recassé la jambe dans une mauvaise chute aux alentours du Nouvel An. La fracture avait mis du temps à guérir, et il peinait désormais à quitter sa chambre, même s'il s'obligeait la plupart des soirs à venir partager le repas en famille. Une heure de conversation suffisait à le fatiguer. Son heure était proche. Lui-même n'en semblait pas spécialement inquiet. Son tombeau était prêt depuis longtemps, et il considérait qu'il aurait dû mourir des années auparavant : avoir vécu les sept dernières années était une grâce qu'il estimait ne pas mériter. Il avait dit un jour à Joseph que c'était sa plus grande fierté de l'avoir vu devenir le meilleur vice-roi qu'Egypte ait connu, et son plus grand bonheur d'avoir vu ses fils naître et grandir. Même s'il regrettait que sa lignée s'éteigne avec lui, il savait que son domaine passerait entre de bonnes mains.

Joseph, cependant, n'était pas en paix avec l'idée de perdre son père de substitution. Il savait bien que c'était un chemin obligatoire, mais que ferait-il sans Putiphar ? Qui saurait le conseiller, l'aider, l'accompagner ? Il vénérait son épouse, elle le comprenait merveilleusement bien, mais c'était Putiphar qui savait ce qu'il ressentait quand il se sentait perdu. Oh, ils avaient des désaccords, bien sûr, et leur histoire commune n'avait certainement pas été un fleuve tranquille, mais il ne se sentait pas prêt à être à nouveau orphelin.

Il inspectait un chantier quand on vint le prévenir que les Cananéens étaient revenus, et qu'ils étaient bien dix. Joseph ne put retenir une brève prière d'action de grâce dans son souffle avant de se reprendre. Il donna l'ordre qu'on aille chercher le prisonnier, avant de se tourner vers le messager qui l'accompagnait partout : qu'on introduise les étrangers dans la maison, qu'on leur donne de l'eau pour se laver, du fourrage pour leurs ânes, et qu'on tue et qu'on apprête une bête du troupeau. Ces hommes mangeraient avec lui ce jour-là. L'intendant, qui se doutait probablement de leur identité, ne s'étonnerait pas de ces ordres.

Joseph termina son inspection avant de rentrer en toute hâte chez lui. Putiphar prenait le soleil dans la cour, et l'informa qu'il avait bien vu les dix frères arriver. Joseph le remercia, puis rejoignit ses appartements, et après s'être rafraichi les mains et le visage, il s'assit sur le lit et soupira, soudain profondément anxieux. Il avait imaginé plusieurs plans, mais pour la première fois de sa vie, il ne savait pas lequel choisir. Il avait déjà décidé de se passer de Bata : si ses frères s'en étonnaient, il prétexterait qu'il apprenait facilement les langues étrangères, ce qui sous-entendrait sans mentir qu'il avait appris leur langue en leur absence. Il se raisonna : il y avait plus de vingt ans qu'il était pratiquement mort aux yeux de ses frères. Le pire était déjà arrivé, ils l'avaient déjà rejeté. Il était un homme accompli, il était chez lui, dans sa maison, et il était en position de pouvoir. Il n'avait strictement rien à craindre d'eux. Mais alors pourquoi était-il si anxieux ?

C'était la même chose que quand il était retourné sur le domaine de Putiphar après sa nomination comme vice-roi, se rendit-il compte. Il était revenu en sachant que Putiphar n'avait plus de pouvoir sur lui, et en ayant des raisons de penser qu'il regrettait ce qu'il lui avait fait, mais inquiet cependant que la réconciliation entre eux échoue. La main d'Asenath se posa sur son épaule sans qu'il l'ait entendue entrer.

- Tout va bien se passer, mon amour, le rassura-t-elle. Même si vous ne vous retrouvez pas comme tu le voudrais, n'oublie pas tout ce que tu as ici.

Il lui embrassa la main avec dévotion. Elle avait été bien patiente avec lui ces derniers mois, supportant ses mouvements d'humeur et lui en faisant la réflexion quand elle estimait qu'il se laissait trop aller à s'apitoyer sur lui-même. Il rendait grâce au Seigneur chaque jour d'avoir placée sur sa route celle qui le complétait comme Eve avait complété Adam. Il se leva enfin, l'embrassa tendrement et sortit.

Le silence se fit dès qu'il entra dans la pièce où l'on avait fait attendre les Cananéens, un silence lourd et inconfortable. Les onze hommes face à lui se prosternèrent en lui présentant un cadeau, comme une offrande à un dieu vengeur. Comparé aux cadeaux qu'il avait parfois reçu de délégations diplomatiques, c'était un cadeau relativement modeste, mais il en connaissait la valeur pour son peuple. Il y avait du miel, de la myrrhe, du baume et des aromates rares, et aussi des pistaches et des amandes, des gourmandises qu'on ne trouvait que difficilement en Egypte. Ce cadeau avait dû coûter à la famille, et il l'accepta avec grâce avant de le confier à un serviteur avec charge de le placer en lieu sûr : il raffolait des pistaches dans sa jeunesse, et en avait un jour mangé à s'en rendre malade. L'expérience lui ayant appris que la gourmandise et la curiosité étaient les deux principaux moteurs des bêtises de ses fils, il préférait ne pas prendre le risque de voir le précieux pot se vider prématurément.

Il fit se relever ses frères, anxieux de savoir s'ils allaient bien. Ils allaient bien, assurèrent-ils sans s'étonner qu'il parle leur langue.

- Et no…votre père, se reprit-il immédiatement, ce vieillard, comment va-t-il ?

Putiphar, à 72 ans, approchait de sa dernière heure, mais Jacob était bien plus âgé, plus proche de cent ans. Il était tout à fait possible qu'il soit mort depuis que ses fils étaient descendus en Egypte une première fois.

- Ton serviteur, notre père, se porte bien, répondit Juda, qui servait toujours manifestement de porte-parole. Il est toujours en vie.

Joseph les dévisagea un par un, jusqu'à ce que son regard tombe sur un visage inconnu – ou trop connu. Il eut une inspiration de surprise.

- Et qui est celui-là ? demanda-t-il en tentant de maintenir son masque aristocratique en place. Est-ce le jeune frère dont vous m'avez parlé ?

- Oui, seigneur, dit Juda. Voici Benjamin.

- Dieu te prenne en grâce, mon fils, le bénit Joseph en s'approchant.

Il avait failli l'appeler son frère, mais l'heure n'était pas encore venue. Benjamin se laissa approcher, manifestement très intimidé. Joseph faillit en rester bouche bée. Voir Benjamin, c'était pour Joseph comme se regarder dans un miroir qui l'aurait rajeuni de vingt ans. Ils avaient les mêmes yeux, la même taille, la même couleur de cheveux. Seule l'attitude – assurée à la limite de l'orgueil pour Joseph, franchement intimidée pour Benjamin – était différente. Joseph perçut tout à coup le temps qui s'était écoulé. Il avait un véritable frère, un petit frère, probablement né de la même mère que lui ! Le seul de ses frères qui ne lui avait jamais fait, jamais voulu de mal.

Il fut saisi d'une telle émotion qu'il dut prétexter voir son intendant lui faire signe – c'était parfaitement faux – pour se retirer dans sa chambre et pleurer. Asenath s'y préparait avant de recevoir ses amies.

- C'est si terrible que ça ? lui demanda-t-elle, inquiète.

- Les grands n'ont pas changé, mais Benjamin… Il n'était même pas né quand je suis parti, et c'est un homme, maintenant. J'ai l'impression d'avoir manqué tant de choses !

Il lui fallut quelques minutes pour se reprendre, tandis qu'Asenath lui caressait doucement l'épaule en soutien. Enfin, il se lava le visage, retraça le trait de khôl sur ses paupières et respira profondément.

- Ça va aller, la rassura-t-il. Ils ne peuvent rien me faire.

- Tu auras un peu de temps pour les enfants ce soir ?

- Je ne pense pas, répondit-il.

- Alors viens les embrasser, s'il te plait.

En mari et père attentif, il obéit. Les enfants étaient déçus de ne pas avoir son attention plus longtemps, mais tous trois savaient que leur père était un homme très occupé. Après un dernier baiser sur la tête de chacun des enfants, et sur la main de son épouse, il les quitta. Il revint dans la salle où ses frères l'attendaient, nerveux, et on passa à table. Les frères se placèrent de l'aîné au cadet, par ordre d'âge, laissant bien sûr Joseph à la place du maître de maison, à la place que son père occupait en Canaan. La place lui parut soudain très étrange, mais au moins, il avait à ses côtés ses deux frères préférés : Ruben à sa droite, et Benjamin à sa gauche. « Préférés » était sans doute un grand mot. « Les deux frères à qui il en voulait le moins » était sans doute plus juste.

Les servantes apportèrent les plats et servirent les coupes de bière avant de se retirer, laissant Joseph, soudain un peu mal à l'aise, prononcer la prière rituelle sur le repas. Certainement, l'un de ses frères allait le reconnaître, maintenant, ou au moins s'étonner qu'il emploie la même prière qu'eux. Aucun ne sourcilla seulement, et Joseph se rappela soudain que le clan vivait très replié sur lui-même. Un voyageur de passage y était toujours bien reçu, et on commerçait avec les villes, mais l'éducation qu'ils avaient reçue ne les confrontait pas souvent à la diversité des peuples. Après tout, il avait lui-même passé une partie de sa première année chez Putiphar à observer, étonné de tout ce qui l'entourait. Il y avait certainement développé son sens de l'observation autant que son sens critique, avant de décider qu'il perdrait moins de temps à s'étonner des similitudes.

Enfin, il servit lui-même les portions, et s'arrangea pour servir une très grosse part à son jeune frère, en marmonnant quelque chose à propos d'un poulet déplumé. Il comprenait soudain le besoin qu'avaient eu en leur temps Nani et Mina – et dans une moindre mesure, Putiphar – de le gaver comme une oie : Benjamin était vraiment trop maigre à son goût, quoique si son frère était comme lui, Joseph soupçonnait qu'on pourrait le gaver indéfiniment sans qu'il ne s'engraisse d'un pouce. Lui-même n'avait commencé à s'empâter qu'après son mariage, même s'il demeurait mince. Il passa le repas à interroger Benjamin sur sa vie. Le garçon, méfiant au début, se réchauffa rapidement, et parla volontiers. Il avait presque 18 ans, gardait habituellement le petit bétail de son père, et l'accompagnait quand il allait négocier en ville. Il était doué pour les langues, et son père lui avait fait enseigner l'égyptien et le hittite, et il avait appris à écrire un peu ces deux langues. Joseph retint une grimace crispée : il avait la désagréable impression que son père avait éduqué son frère comme pour le remplacer. Jacob le croyait mort, se força-t-il à se rappeler, et si Benjamin avait montré les mêmes aptitudes que son frère, il était normal que Jacob l'ait fait instruire sur les mêmes sujets. La famille avait toujours besoin que quelqu'un fasse office de scribe.

Dissimulant son trouble derrière sa coupe, Joseph passa à l'égyptien, et demanda à Benjamin ce qu'il pensait de l'Egypte. Le jeune homme répondit dans un égyptien irréprochable qu'il en était assez excité. C'était son premier voyage loin de son père, la première fois qu'il s'éloignait de la maison. Cette information fit lever un sourcil à Joseph : il s'était douté en voyant le regard à la fois mal à l'aise et fasciné que le garçon avait posé sur les servantes largement dénudées qu'il était très innocent, et n'avait pas souvent quitté le cocon familial, mais tout de même ! Il avait 18 ans et ne s'était jamais éloigné seul de la maison ? A quoi pensait Jacob ? Le petit était presqu'en âge de fonder sa propre famille ! Joseph au même âge était déjà pratiquement l'intendant d'un grand domaine, et même bien avant cela, Jacob l'avait laissé partir sans inquiétude quelques jours pour jouer les messagers dès ses 15 ans ! Leur père protégeait manifestement son dernier encore plus qu'il avait protégé Joseph.

Voyant l'air curieux de Joseph, Benjamin rougit, visiblement conscient de ce que le vice-roi pensait de son éducation. Il ajouta, à nouveau mal à l'aise, qu'il n'avait pas vu grand-chose de l'Egypte, mais qu'il avait trouvé fascinant le peu qu'il en avait vu. Le domaine du seigneur vice-roi, ajouta-t-il poliment, lui paraissait magnifique. Joseph, qui n'était pas peu fier de ses champs et de ses jardins, le remercia dignement du compliment, repassant au cananéen au profit de Ruben, qui, de l'autre côté, semblait écouter avec inquiétude la conversation. Habilement, Joseph orienta la conversation sur les femmes de la famille. Avaient-ils toujours leur mère ? Avaient-ils des sœurs ? demanda-t-il, feignant d'ignorer que les onze frères étaient issus de quatre mères différentes.

- Mes frères Dan, Nephtali, Gad et Asher ont toujours leurs mères, répondit Benjamin, mais la mère de mes autres frères et de ma sœur Dina, Léa, nous a quitté il y a quelques années déjà. Quant à ma propre mère, Rachel, elle est morte en me donnant le jour. C'est pour cela que mon père n'aime pas que je m'éloigne. Mon frère Joseph est mort avant ma naissance, et je suis tout ce qui reste de ma mère à mon père.

- Je suis désolé, articula Joseph la gorge nouée.

Il aurait dû s'en douter, bien sûr, mais la nouvelle, bien que vieille de près de 20 ans, le prit pourtant de court, et il lui fallut toute sa maitrise de lui-même pour ne pas laisser échapper un sanglot. Il dissimula son trouble en faisant signe au serviteur le plus proche de resservir la bière. Servir du vin égyptien à des Cananéens aurait été insultant.

Joseph but ce soir-là plus que de raison. Pas au point de ne pas remarquer que Ruben et Siméon touchaient peu à leurs coupes, le fixaient d'un air méfiant et se relayaient pour dissuader Benjamin de boire trop ; ni au point de se faire reconnaître, mais suffisamment pour multiplier les indices, et atténuer légèrement la douleur qu'il ressentait. La douleur de savoir sa mère partie sans qu'il ait pu l'embrasser une dernière fois ; la douleur de voir que son jeune frère avait pris sa place dans la maison et le cœur de son père ; la douleur enfin de voir que, loin d'en vouloir à Benjamin d'être le préféré de leur père, leurs aînés choyaient le petit dernier et le protégeaient. Benjamin était certainement plus aimable, plus humble et plus discret qu'il ne l'avait lui-même été, reconnut Joseph en lui-même, mais ce n'en était pas moins douloureux de voir son cadet traité comme un membre à part entière de la fratrie dont lui-même avait été si violemment rejeté.

Le nom du monde est souffrance, et toute la bière du monde ne le lui ferait pas oublier.

Il était ambivalent vis-à-vis de ce jeune frère, qu'il avait instinctivement envie de protéger et d'instruire – Benjamin lui paraissait bien plus innocent qu'il n'avait été, et bien moins équipé pour affronter le monde. Et bien sûr, Benjamin était le seul de ses frères qui ne lui avait jamais fait le moindre mal. Mais comme un enfant qui voit arriver un nouveau petit frère, il se sentait tout de même jaloux de ce jeune homme qui avait pris sa place, qui était aimé de tous, qui avait toutes ses qualités sans aucun de ses défauts, et qui était en somme, mieux que lui.

Sobre, il se serait probablement réprimandé d'entretenir de telles pensées : Benjamin n'était pour rien dans l'animosité qui existait entre Joseph et ses aînés, c'était une chance pour lui d'avoir grandi sans être rejeté. Et quelques soient les qualités de Benjamin, il n'était pas mieux que son frère : ils se ressemblaient beaucoup, mais l'un n'était pas la copie conforme de l'autre. Il était assez évident que Benjamin avait le cœur tendre et fragile, et qu'il n'aurait jamais supporté les épreuves qu'avait traversé son frère. Et puis il était ridicule d'être jaloux de son jeune frère quand il se considérait lui-même comme un homme comblé.

Mais Joseph n'était pas sobre. Il était plus ivre qu'il ne l'avait été depuis longtemps. C'est sans doute pour cela que l'idée qu'il eut lui parut si bonne sur le moment, et que sans attendre d'avoir dégrisé, il sortit un moment de la pièce pour aller trouver Phanor, qui était trop loyal pour envisager de ne pas obéir immédiatement aux ordres de son maître.


Je fais le choix de placer la naissance de Benjamin après le départ de Joseph, même si sa naissance est racontée dans la Genèse avant l'histoire de Joseph, comme s'il était né avant le départ de son frère. Mais comme le rappelle Thomas Römer dans sa série de cours au collège de France en 2016, l'histoire de Joseph est beaucoup plus tardive que le reste de la Genèse, et prend des libertés dans la narration, en omettant plus ou moins les épouses de Jacob, et laisse entendre que Benjamin est vraiment beaucoup plus jeune que son frère. C'est d'ailleurs cette narration qui est souvent retenue dans les œuvres dérivées.