Note de l'autrice :

Bonjour chères lectrices & lecteurs,

Ravie de vous retrouver pour ce nouveau chapitre (qui est un que j'apprécie particulièrement). Je remercie grandement les personnes qui prennent le temps d'écrire des reviews, notamment Olivia Z et Blond of the pea. Ça me fait toujours autant plaisir :)

Voilà, voilà, je vous laisse découvrir le chapitre VII. Je vous en souhaite une bonne lecture !

A très bientôt…

X.X.X

La Rose des Volturi - Chapitre VII :

Prenez garde, aux loups qui rôdent autour de vous.

X.X.X

Château Di Sommariva – 22 Novembre 1710:

Comme convenu, quelque temps avant son retour à la cour de Turin, Angélica alla rendre visite en fin de semaine à son amie, la comtesse Di Sommariva. Elle était arrivée la veille au soir, ayant informé le jour même sa duègne qu'elle partait en compagnie de sa domestique, rendre visite quelques jours à son amie et la vieille marquise n'avait rien trouvé à redire. Qu'aurait-elle pu dire d'ailleurs autre que montrer sa désapprobation sur son visage. La vieille femme avait bien compris qu'elle n'avait plus prise sur les agissements de la jeune princesse. Résignée, elle se contentait d'obéir aux derniers ordres que la duchesse douairière lui avait donné dans sa dernière lettre. À savoir, laisser les questions d'ordre disciplinaire de côté et s'afférer à préparer le retour de la jeune femme au palais de Turin, pour le reste Madame Royale assura qu'elle s'en chargerait elle-même.

En cette belle journée de novembre, la comtesse tenait salon en sa demeure et recevait des amis. Tenir salon était un réel art de vivre. Un salon littéraire ou salon de conversation était une réunion à date convenue d'hommes et de femmes lettrés, bourgeois ou nobles à l'origine attirés vers les belles-lettres et la poésie, la littérature et le théâtre, et souvent autrefois les arts et les sciences. Les participants étaient des familiers habitués du salon ou bien choisis irrégulièrement ou parfois invités exceptionnellement, par les personnalités organisatrices qui s'efforcent de « tenir salon », souvent une ou plusieurs maîtresses de maison à tour de rôle. À l'instar de la puissance invitante, les convives devaient s'engager à montrer de « belles manières » et éviter toute rancœur et toutes disputes aigres, rancunières et violentes, malgré des constats de différence et de désaccords évidents entre eux. Il s'y était développé un art de la conversation polie et de la discussion argumentée. Les salons littéraires, au siècle des Lumières, étaient organisés par des personnes qui invitaient les savants chez elles en fonction des sujets abordés, mais aussi selon l'hôtesse et la comtesse Di Sommariva était considérée comme l'un des plus beaux esprits de Turin, ce qu'il y avait de plus distingué se retrouvait chez elle, elle qui faisait partie de ce cercle restreint de nobles dames, chez qui l'on aimait discuter et débattre des idées souvent défendues dans des ouvrages dont les invités étaient les premiers critiques. En fait, le véritable objet de ces rencontres était de trouver les moyens de contribuer au bonheur de l'homme, directement tributaire, croyait-on, du progrès et du nouvel humanisme naissant.

Angélica, ayant été plus jeune initié à cet art de vivre par la comtesse elle-même, était parfaitement à son aise dans ce milieu et y était bien intégrée. Et si on la recevait volontiers dans les salons ce n'était pas seulement parce qu'elle était la fille du roi Vittorio-Amedeo II, c'était aussi parce qu'elle était une jeune femme irréprochable. Et certains savaient que derrière cette splendide et cultivée jeune dame, se trouvait un bel esprit, fin, observateur, doté d'une maturité surprenante pour son âge. Elle avait la tête bien faite, dans tous les sens du terme. Et ainsi que beaucoup s'accordaient à le dire dans cette petite société de belles perruques poudrées; la princesse était bien élevée, sage, charmante, remplie de grâce et de talents.

Cette journée était une réelle bouffée d'air frais pour la jeune femme, qui se plaisait en ce début d'après-midi à converser avec la comtesse, assises à une table de jeu un peu à l'écart dans le grand salon. Les deux femmes jouaient aux cartes avec parfois d'autres personnes parmi la vingtaine de convives qui allaient et venaient dans le salon. Cependant Angélica et la comtesse n'avait pas encore abordé cette fameuse discussion promise dans leur correspondance, ce n'était guère l'endroit ni le moment. Pour l'instant elles parlaient de tout et de rien, appréciant ces distractions. A voir la complicité qui les unissait on aurait aisément pu se leurrer à croire qu'il s'agissait d'une grand-mère profitant de la compagnie de sa petite fille.

-Ah…ma chère petite. Soupira d'aise la comtesse à l'attention d'Angélica qui venait de la faire rire par quelques mots d'esprit bien choisi. -Votre présence est un rayon de soleil dans cette maison.

L'intéressée sourit, flattée de sa remarque, mais ne répondit rien.

-Votre agilité de conversation, ne cesse de me surprendre et il en faut beaucoup pour cela vous pouvez me croire.

-Vous me flattez madame, mais je sais que je ne vous égale point encore dans cet art. Répondit Angélica modeste.

-Oh, patience cela viendra. Sembla lui promettre la vieille femme. -Pour l'heure voyez-vous, je suis fort obligée à sa majesté de m'avoir accordé de pouvoir profiter de votre présence ici pour les prochains jours. Oh j'ai oublié de vous le mentionner, mais votre frère nous fera le plaisir de nous rejoindre en fin de journée, avec son jeune ami a-t-il précisé, un florentin dont le nom m'échappe constamment. Dit-elle en tapotant de l'index sa tempe droite.

-Vraiment, vous avez vu mon frère récemment ? Fit la jeune femme avec un léger étonnement, mais qui était plus dû au fait qu'elle n'était pas au courant de la venue de Silvio à Turin. Fallait-il croire qu'il ne pouvait plus se séparer de son frère. Pensa-t-elle avec ironie.

-Oui la semaine dernière. Expliqua la comtesse tout en tirant une carte de son jeu pour l'abattre sur la table. -Au cours d'une soirée privée au palais royal où vous savez que j'ai mes entrées. Votre père y était aussi attablé comme nous le sommes aujourd'hui à une table de jeu en compagnie de nobles qui lui sont proche, si je puis dire. Et c'est à cette occasion que me voyant il me fit part de sa réponse à la demande que je lui avais adressé par écrit. Vous plairait-il de savoir ce qu'il m'a dit, et ce avec sa très chère mère Madame Royale, assise sur l'un des fauteuils à proximité en compagnie de ses dames?

Sa jeune interlocutrice hocha négativement la tête, en abattant à son tour une carte sur la table avant d'en piocher une autre à remettre dans son jeu.

-Son altesse le duc m'a fait la grâce de ces paroles, à savoir, qu'il me savait un gré infini de toutes les choses que je faisais depuis tant d'année pour son service. Ainsi que de mes bontés envers sa très chère fille.

Angélica sourit devant l'air ravi et teinté de fierté de la comtesse, à prononcer les paroles du souverain Piémontais.

-Alors mon enfant…Poursuivit-elle. -Je vous laisse imaginer la figure qu'arborait votre honorable grand-mère quand elle entendit cela. Termina-t-elle de raconter en laissant échapper un rire, qui fut rapidement rejoint par celui de la jeune femme qui imaginait très bien la scène.

-Ça n'a pas dû la divertir je crois…Commenta Angélica amusée de l'anecdote.

-Ah certes que non. Et vous savez bien les relations parfois tendues et la paix fragile qu'il peut y avoir entre votre père et sa noble mère. Et que de ce fait sa majesté ne manque jamais une occasion de «gentiment» contrarier Madame la duchesse, en me témoignant publiquement sa reconnaissance par exemple. Eut l'air de se féliciter la comtesse.

-Vous me parler de ma grand-mère, madame. Dit-elle dans un soupir las. -Je sais par mon frère, qu'elle attend avec impatience mon retour.

Angélica n'en ajouta pas plus, mais elle savait que la comtesse avait compris le double sens de sa remarque.

-Ne vous inquiétez de rien ma chère petite. La rassura la comtesse d'une voix apaisante. -Vous n'avez rien fait de mal ou de répréhensible que je sache.

-Si tout le monde pouvait penser comme vous madame. Je n'aurais pas à avoir le sentiment de me justifier constamment pour mes moindres faits et gestes, ou encore même le simple fait de respirer.

-De grâce mon enfant, laissez ces importuns là où ils sont et amusez-vous. Dit la comtesse en balayant l'air d'un revers de main, comme pour lui signifier qu'elle se moquait éperdument de ce que pouvait penser les autres à la morale bien-pensante de la cour. -Vous me ferez grand plaisir. Ajouta-elle ensuite avec légèreté.

Angélica sourit une nouvelle fois, devant l'attitude bienveillante de la comtesse à son égard. Son amie avait raison il valait mieux laisser les problèmes sur le bas de la porte. Il n'y avait qu'ainsi que l'on pouvait espérer trouver en ces lieux un peu de paix. L'après-midi se déroula bien vite. Angélica avait passé la plus grande partie de son temps à converser avec plusieurs personnes dont Adalina, arrivée depuis peu avec sa mère. La jeune femme ne connaissait pas Adalina aussi bien qu'elle l'aurait voulu mais elle l'appréciait sincèrement, car son esprit était sans calculs et tout en elle inspirait la gentillesse. Il était facile d'aimer Adalina et Angélica depuis un certain temps soupçonnait son frère d'avoir quelques douceurs de cœur pour elle. Puisqu'il la mentionnait parfois quand il venait à La Venaria. Amedeo faisait part à sa sœur des paroles amicales de la jeune fille envers elle. Et cela avait l'air de lui faire plaisir. Angélica avait bien remarqué cette lueur dans les yeux de son frère, qu'elle connaissait si bien, c'était celle qu'il avait quand quelque chose lui plaisait ou avait captivé son intérêt.

C'est d'ailleurs vers 17 heures que ce dernier arriva au château. En effet de la fenêtre du salon on pouvait entendre le bruit de la voiture tirée par plusieurs chevaux dans la cour. Angélica qui s'était levée pour regarder par la fenêtre reconnu les armoiries de sa famille sur la portière. Elle tourna donc la tête en direction de la comtesse assise dans un fauteuil au centre de la pièce qui l'observait avec un œil interrogateur, pour lui annoncer l'arrivée de son frère avant même qu'un domestique ne le fasse.

-Ah ce n'est tout de même pas trop tôt. Déclara la vieille dame feignant l'impatience. -Son altesse c'est fait t'attendre, comme si à mon âge on avait encore tout le temps que l'on désire. Ironisa-t-elle provoquant des rires dans l'assemblée.

-De grâce, soyez indulgente madame. Lui répondit la jeune Angélica avec tendresse. -Je m'en vais les accueillir, avec votre permission.

-Faites ma chère enfant, faites. L'enjoignit la comtesse, la remerciant intérieurement de lui épargner de devoir se déplacer. Car depuis quelques temps, ses jambes la faisaient parfois souffrir. Si bien que depuis quelques mois la vieille comtesse devait se munir d'une canne pour marcher.

C'est avec entrain qu'Angélica sortie dans la cour pour accueillir son frère et Silvio qui venait tout juste de descendre de la voiture.

-Mon très cher frère. Le salua chaleureusement la jeune femme en écartant les bras en signe de bienvenue.

Ce dernier, le sourire aux lèvres, vint l'enlacer comme s'ils ne s'étaient pas vus depuis une éternité.

-Ange, tu m'as manqué. Avoua-t-il en sentant sa sœur lui rendre son étreinte, puis ils se séparèrent et Amedeo s'écarta pour lui montrer d'un geste accompagné de la main, qui était avec lui: -Regarde qui je ramène avec moi. Notre ami Silvio, il va rester avec nous au moins jusqu'après le bal. J'ai obtenu de notre père qu'il réside au palais pour son séjour parmi nous.

L'intéressé salua la princesse d'une élégante révérence, mais nota qu'elle n'avait point l'air surprise de le voir.

-Oui figure-toi que je suis au courant que Silvio est à Turin depuis plus d'une semaine, pour quelle raison faut-il que ce soit la comtesse qui m'en informe et non toi? Dit-elle à son frère sur un faux ton de reproche. -Mais peu importe, Silvio. S'adressa-t-elle enfin à lui. -Je suis ravie de vous revoir. Au nom de Madame la comtesse Di Sommariva, soyez le bienvenu en sa demeure.

-Tout le plaisir est pour moi, Rose. Répondit le florentin qui choisit délibérément de l'appeler par son deuxième prénom tel qu'il le faisait lors de leur soirée d'été en Toscane. Le jeune homme ne s'empêcha pas de la dévisager avec intérêt quand il la vit s'approcher sourire aux lèvres, pour venir agripper son bras d'un côté et saisir celui de son frère de l'autre. Tels des vieux camarades.

-Allons messieurs venez, que je vous conduise auprès de notre hôtesse. Dit-elle en ouvrant la marche. -Vous nous avez assez fait attendre.

-Mes excuses Ange. S'amusa son frère tout en venant poser sa main libre sur la main de sa sœur qui lui empoignait le bras.

Une bonne heure s'écoula après leur arrivée. Les sujets divers et variés allaient bon train dans le salon un peu moins rempli cependant quand début d'après-midi, seul une quinzaine de personnes, des proches de la famille de la comtesse restaient pour le diner. Et tandis qu'Amedeo de son côté enseignait avec dévouement à Adalina un nouveau jeu de cartes. Angélica conversait en compagnie de la comtesse et de sa nièce. Alors que Silvio lui, était assis au clavecin faisant profiter l'assemblée de ses talents de musicien.

-Nous avons vu le comte Trevi dans le salon de la reine hier soir. Conta Maria qui trahissait sa lassitude de ce personnage déplaisant. -Monsieur mon mari a absolument voulu se rendre à cette soirée. Point qu'elle ne fut agréable, si ce n'était la présence de cet odieux homme. -Vous l'auriez entendu parler de ses victoires de guerre, de stratégies militaires, ma tante… dit-elle avec ennui en se remémorant la scène. -Il se croit un esprit supérieur mais là supériorité lui fait bien défaut.

-… Et l'esprit lui manque. Laissa échapper Angélica avec désinvolture en se rappelant avec une certaine satisfaction une autre scène avec le comte Trevi où il apparaissait en bien mauvaise posture.

A cette répartie bien placée, les convives éclatèrent de rire.

-Vous avez bien raison mes très chères. Mais rassurez-vous ce genre d'individu ne mettra jamais un pied dans mon salon. Tout à coup la comtesse jeta un bref coup d'œil à la table de jeux où était assis le prince en compagnie de sa petite nièce. Les deux jeunes gens riaient en essayant tant bien que mal d'être discret.

-Ah… soupira la comtesse en regardant successivement sa nièce Maria puis Angélica assises en face d'elle, avant de reprendre d'une voix plus audible. -Voir toute cette jeunesse autour de moi, pour peu me ferait presque oublier mon grand âge. Et après quand je me regarde dans le miroir je vois bien que le temps a fait son œuvre.

Les invités ne purent s'empêcher de rire à cette remarque, un tantinet théâtral.

-C'est ça, riez jeunes gens. Reprit la comtesse en fronçant les sourcils tout en affichant en même temps un sourire au coin de ses lèvres fines. -Allez ouste, sortez donc vous divertir au jardin que l'on retrouve un peu de calme en ces lieux.

-Maintenant? S'étonna une autre jeune femme présente dans le salon, qui jeta au même moment un coup d'œil par la fenêtre, constatant qu'il faisait déjà nuit dehors.

-Certainement le jardin est éclairé par des torches. La rassura la vieille femme. Vous ne risquez pas de vous perdre. Tout en disant cela la comtesse reporta son attention sur Angélica qui l'observait avec attention, et lui adressa un discret clin d'œil. Comprenant ce que voulait dire ce signal, la jeune femme se leva.

-Ma foi pourquoi pas, je crois savoir que vos jardiniers ont fait des merveilles dans ce nouveau labyrinthe dont vous m'avez parlé.

-En effet ma chère. Confirma la comtesse avant de s'éclaircir la voix: -Pour ceux qui veulent participer jeunes gens je vous propose un petit jeu d'équipe. Vous avez une heure avant le dîner pour parvenir jusqu'au centre du labyrinthe et revenir, j'en voudrais pour preuve que vous me rapportiez une rose qui ne se trouve qu'au centre du labyrinthe.

A l'annonce des règles de ce jeu, des échos enthousiasmés se firent entendre. Et sans que la comtesse ait besoin d'en rajouter davantage une bonne partie des jeunes personnes présentes dans le salon sortirent en direction du jardin pour former leurs équipes.

-Eh bien qu'attendons-nous? Réagit Amedeo la mine clairement joueuse en regardant Adalina, puis Silvio. -Allons-y.

Une fois tous ces jeunes gens sortis, Maria vint s'asseoir à côté de sa tante qui demeurait très calme et visiblement sûr d'elle.

-Ma tante que signifie votre petit jeu? Demanda-t-elle un peu soupçonneuse, ne connaissant que trop le caractère intriguant de sa tante, toujours enclin à des machinations cachées dont elle avait le secret.

-Ma chère nièce, apprenez qu'il faut parfois donner un petit coup de main au destin. Répondit cette dernière d'une voix énigmatique. -Et puis…laissons donc s'amuser un peu toutes cette jeunesse, ici ils ne risquent rien. C'est de leur âge après tout.

Pendant ce temps sur la terrasse donnant sur l'immense jardin où il ne faisait étonnamment pas froid pour un mois de novembre, les jeunes gens qui étaient au nombre de huit au total, se répartissaient en équipe de deux. Certains étaient déjà partis à l'assaut du labyrinthe alors que quatre d'entre eux n'étaient pas encore partis, car ils venaient tout juste de se décider sur qui serait avec qui.

-Ma pauvre Adalina. Déclara Angélica l'air navrée. -Sachez que vous voilà en compagnie d'un bien mauvais joueur.

-Mais dit que je triche ma sœur. Se défendit son frère qui venait de prendre une lanterne qu'un serviteur lui avait remis. Car même si le labyrinthe était éclairé par endroit, il ne l'était pas dans toutes les allées.

-C'est inutile, je sais que tu triches. Lui renvoya Angélica hilare. -Tu ne m'en voudras donc pas de te préférer Silvio pour ce jeu-là.

-Oh…tu m'offenses. Répondit son frère en jouant les faux coupables.

-Aller, assez discuté. Intervînt Adalina d'une voix douce, mais impatiente de commencer la partie.

-Pardon vous avez raison, ma chère. Excusez nos chamailleries. S'empressa de lui dire son partenaire de jeu.

-Aller! Les enjoignit Silvio en prenant à son tour une lanterne dans la main. -Que les meilleurs gagnent. Déclara-t-il avec entrain en regardant sa partenaire avec un certain contentement.

En réalité le château de la comtesse se situait en périphérie de Turin. Ce qui lui octroyait de grands espaces de verdure dans le parc du château. Le labyrinthe dans lequel ils étaient entrés plutôt, chacun de leur côté, devait s'étendre sur au moins un hectare. Ce qui donnait à cette œuvre végétale une dimension plus rectangulaire, que carrée, avec plusieurs entrées. Les haies ce qui faisaient office de mur devaient mesurer au moins 2 mètres de haut. Dans cette œuvre colossale Angélica ressentait bien le goût et l'influence de la comtesse pour la jardinerie et la botanique. En vérité trouver le cœur du labyrinthe ne serait pas tant un problème, non ce serait de pouvoir en ressortir dans les délais impartis par la comtesse. Pensa la jeune femme en marchant aux côtés de Silvio qui demeurait étrangement silencieux, comme s'il réfléchissait.

-Eh bien Silvio…L'appela-t-elle en rompant le silence. -Vous ne dites mots c'est étonnant.

Le jeune homme avait légèrement sursauté, surprit, en l'entendant l'appeler. Il tourna son visage aux traits régulier, encadré par une perruque blanche, vers elle et lui adressa un demi sourire.

-Veuillez me pardonnez Rose, je ne voulais point vous mettre mal à l'aise, par mon silence. S'empressa-t-il de s'excuser croyant que son mutisme l'avait incommodé.

-Non point. Le rassura-t-elle aussitôt. -C'est que vous semblez bien distrait. Voyez plutôt. Lui fit-elle observer d'un signe de la main que le jeune homme suivi du regard pour enfin s'apercevoir qu'ils se retrouvaient dans une impasse, le chemin barré par un mur de haie. En constatant cela le florentin se sentit un peu penaud, il est vrai qu'il avait ouvert la marche en entrant dans le labyrinthe et Angélica l'avait laissé faire et suivi sans rien dire.

-Mon cher, il va falloir vous concentrer davantage si nous espérons gagner. Dit sa partenaire avec un léger rire tout en agrippant la jupe de sa robe bleu clair, afin de pouvoir la faire virevolter sur la gauche pour mieux se mouvoir et rebrousser chemin. -Ou peut-être devrais-je marcher devant et vous montrer la voie. Ajouta-t-elle avec gaité.

Silvio rit un peu gêner de sa remarque: -Ou bien pouvons-nous simplement travailler de concert et trouver le bon chemin ensemble? Suggéra-t-il doucement en venant à sa hauteur.

-Ma foi, c'est une bonne idée. Je vous avoue qu'il me déplairait que mon frère et Adalina parviennent au centre du labyrinthe avant nous. Ne leur faisons pas ce plaisir.

-Je suis d'accord. Acquiesça Silvio qui marchait à ses côtés le bras droit tendu en avant pour éclairer le chemin. -Mais je dois vous avouer une chose… je ne suis guère un habitué de ce genre de jeu et des labyrinthes de manière général.

-C'est ce que j'avais cru comprendre. Répliqua-t-elle avec ironie. -Ces petits jeux d'orientation plaisent à madame la comtesse, et pour ce qui est de ce soir, je la soupçonne d'avoir quelques intrigues en tête concernant mon frère et Adalina. Mais chut…Fit-elle en venant poser son index sur ses jolies lèvres pleines, pour lui signifier le secret. -Ne vous en allez surtout point le lui répéter.

-Je sais garder un secret Rose, vous pouvez compter sur ma discrétion. Lui assura Silvio l'air amusé de cette supposition.

-Cela je le sais, vous savez taire les confidences que l'on vous fait. C'est une qualité admirable et pas si répandue qu'on pourrait le croire.

-Vous me flattez. Répondit simplement le jeune homme qui intérieurement s'enorgueillit de ce compliment.

-Absolument pas ce n'est que pure vérité. Répliqua-t-elle l'air de rien.

Les deux partenaires bifurquèrent sur la gauche cherchant à trouver leur chemin dans ce labyrinthe où ils se trouvaient étrangement seuls, dans le sens où ils n'entendaient pas les autres participants chercher leur chemin de leur côté. Ils ne parvenaient même pas à distinguer la lueur de leur lanterne respective. Errer dans un labyrinthe de nuit était une expérience vraiment toute autre que de le faire en plein jour. Non pas qu'Angélica craigne l'obscurité, mais l'ambiance était radicalement différente. L'être humain était bien plus alerte et à l'écoute la nuit. Le moindre bruit pouvait paraître suspect. Mais la jeune femme devait bien s'avouer que la présence de Silvio la rendait plus sereine. Certaines allées du labyrinthe non éclairées le rendait particulièrement lugubre. Et le ciel magnifiquement étoilé au-dessus d'eux n'y changeait malheureusement rien.

-L'air est plutôt doux ce soir pour un mois de novembre. Commenta soudain Silvio.

-En effet, ce léger vent est agréable. Répondit la jeune femme qui regardait vers le ciel, comme pour s'orienter. -Je pense que nous devrions aller dans cette direction. Suggéra-t-elle en pointant du doigt le nord.

-Qu'est-ce qui vous fait dire cela?

-Mon instinct. Déclara-t-elle avec assurance.

-Eh bien dans ce cas. Je pense qu'il serait sage de vous faire confiance.

Ils marchèrent encore une bonne dizaine de minutes, sans se retrouver dans une impasse.

-Dieu du ciel. Finit par dire Silvio qui remarquait que la bougie de la lanterne était déjà bien entamée. -Ce jeu est-il donc sans fin?

-Un peu de patience Silvio, je suis sûre que nous allons dans la bonne direction. Honnêtement je trouve ce jeu très distrayant.

-Et qu'est-ce qui vous plaît tant ?

-L'idée en elle-même, le défi que ce labyrinthe représente. Voyez-vous je trouve que cela ressemble à si méprendre: à la vie. Non point que je veuille tomber dans la philosophie mais après tout, le labyrinthe végétal est une référence au labyrinthe imaginé par Dédale pour y cacher le Minotaure mais il n'en a pas le même sens. Le labyrinthe grec quant à lui est un lieu où l'homme se perd et cherche sans fin une issue au milieu des embuscades et des impasses. Alors qu'au contraire, le labyrinthe de la Renaissance, tout empreint d'esprit chrétien, est un lieu de progression où le parcours effectué par le promeneur symbolise le cheminement de la vie et le centre du labyrinthe, plus élevé que le parcours, figure la rencontre avec Dieu.

Pendant qu'elle expliquait son idée la jeune femme ne remarqua pas de suite que le florentin avait ralenti le pas. Ce n'est qu'une fois qu'il se stoppa net qu'elle s'en aperçu du coin de l'œil et pivota de moitié pour le regarder.

-Qu'il y a-t-il? Demanda-t-elle incrédule en le voyant immobile, la dévisageant comme s'il la voyait pour la première fois.

Angélica vit alors le jeune homme se mouvoir en silence pour faire quelques pas dans sa direction jusqu'à se retrouver à lui faire face, la dépassant d'une tête.

-Pardonnez mon trouble Rose…C'est seulement qu'il est fascinant de vous entendre parler ainsi. J'ignorais que vous vous intéressiez à la mythologie et aux légendes des anciens temps.

La jeune femme ne répondit rien à sa remarque. Se contentant d'observer les traits du jeune homme avec attention, ses yeux verts pétillants avaient en cet instant une expression qu'elle n'avait jamais vue.

-Je m'intéresse à tout ce qui peut me sortir de mon quotidien. Avoua-t-elle sans détour en soutenant le regard du jeune homme, avant de finir par s'en détourner pour reprendre la marche. -Voyez-vous Silvio. Poursuivit-elle en le devançant de peu, ils tournèrent cette fois sur leur droite voyant que la gauche menait à une impasse. -…la vie peut être comme ce labyrinthe, noire et obscure, on ne peut pas toujours voir la lumière qui rayonne à l'extrémité de l'allée, mais si on a confiance et que l'on continue d'avancer on arrive parfois vers un endroit que l'on ne soupçonnait pas. Dit-elle avec un certain contentement dans la voix dans ces derniers mots en faisant un signe de tête en direction de ce qui se trouvait devant eux.

Silvio, que les paroles de la jeune femme, captivait au plus haut point, dû à regret détacher ses yeux de l'objet de tous ses souhaits pour regarder dans la direction qu'elle lui indiquait et vit au loin une imposante fontaine au bout de l'allée.

-Je crois que nous touchons au but. Dit Angélica l'air triomphant. Aussitôt la jeune femme se retourna vers son compagnon et lui saisit le poignet de sa main libre pour l'enjoindre à hâter le pas. -Allons Silvio, pressons. Insista-t-elle la voix joyeuse, elle ôta sa main qui enserrait encore le poignet du jeune homme dont le cœur battait la chamade à ce simple contact. Angélica ne se doutant pas une seconde de l'effet qu'elle produisait malgré elle sur les sens du jeune florentin, ignora sa réaction troublée pourtant visible sur le visage de celui-ci. Elle releva légèrement sa jupe pour pouvoir courir. -Aller Silvio, venez. Je ne suis point d'humeur à laisser gagner nos adversaires.

Silvio se ressaisissant l'imita et couru après elle dans l'allée avec la même gaité que la jeune femme, qui riait de bon cœur. Une fois qu'ils sortirent de l'allée qui se terminait en une élégante arche. Les deux acolytes se trouvèrent dans un grand espace circulaire où trônait une majestueuse fontaine ornée de sculptures d'inspiration grec. Sur les extrémités du cercle il y avait plusieurs statues en pierre représentants des corps féminins drapées de longues tuniques, ainsi que des rosiers, où se trouvaient de sublimes roses de jardin au parfum d'une telle fraicheur qu'Angélica prit le temps d'humer après avoir repris son souffle.

-Eh bien quelle course. Commenta Silvio avec un sourire aux lèvres en sentant sa respiration reprendre peu à peu un rythme normal. Le jeune homme prit le temps de regarder autour de lui, les quatre allées qui menaient au centre du labyrinthe étaient ornées de colonne en pierre pour la plupart recouverte de lierre. Il y avait bien sûr quelques torches ici et là, mais la lumière n'en demeurait pas moins tamisée. -Je vous l'accorde Rose, ce jeu est amusant pour ne pas dire vivifiant. Et l'endroit est magnifique.

Angélica pour seule réponse lui adressa un sourire. Le jeune homme, qui se tenait à au moins deux mètres d'elle, la regarda avancer vers la fontaine en pierre blanche pour y plonger sa main, la respiration encore haletante. Le florentin étudiait avec fascination chacun de ses gestes, quand elle passa un peu d'eau sur sa nuque et tamponner doucement ses joues de ses mains humides. Et puis il l'observa réajuster sa veste en velours couleur bleu-roi parsemée de broderies argentées qui lui seyait à merveille. «Dieu, qu'elle est belle» Pensa-t-il furtivement alors incapable de détourner les yeux de sa gracieuse silhouette.

-Il semblerait que nous soyons les premiers. Se félicita la jeune femme en passant une main dans ses longs cheveux dont juste deux mèches étaient ramenées en queue de cheval à l'arrière de sa tête. -Si vous permettez un instant que ma respiration s'apaise, nous pourrons nous remettre en route. Lui demanda-t-elle sans le regarder, en s'asseyant sur le rebord de la fontaine.

-Bien sûr, prenez tout votre temps. Dit-il d'une voix des plus courtoise en s'avançant précautionneusement vers elle. Une fois à sa hauteur il posa la lanterne, dont la flamme était toujours miraculeusement allumée à l'intérieur sur la marche devant la fontaine et vint s'asseoir aux côtés de la demoiselle qui aussitôt lui dit:

-Vous voyez qu'il est toujours utile d'avoir une dame avec soit pour vous guider? Ne put s'empêcher de le taquiner Angélica avec ironie.

-J'avoue, chère Rose qu'en cet instant je ne doute plus. Répondit Silvio en lui adressant un beau sourire. -Vous avez de bons instincts, ce n'est plus à prouver. Lui concéda-t-il en même temps qu'il baissait la tête vers la poche de sa veste vert foncé, pour en sortir un mouchoir en tissu. Angélica qui l'observait du coin de l'œil tremper le bout de tissu dans l'eau claire de la fontaine, ne disait rien et pourtant une question lui brulait les lèvres, tandis que le jeune homme essuyait à l'aide du linge humide une à une ses tempes d'où avaient perlé quelques gouttes de sueur. Sans doute dû à leur course dans l'allée. Pensa-t-elle. Il n'échappa pas à la jeune femme, qu'une fois que Silvio eut fait de même sur sa nuque et rangé le mouchoir à sa place, il ne sembla pas plus à l'aise. Pourquoi donc? Quelque chose le tracassait-il? Songea Angélica qui continuait discrètement d'étudier d'un œil à qui rien n'échappe, le visage du jeune marquis dont les traits laissaient transparaitre une légère nervosité. Vu sous cet angle, le jeune florentin n'était point déplaisant à regarder. Silvio avait le regard franc, avec des yeux verts très expressifs. Son teint était clair et sa mâchoire dénuée de barbe paraissait puissante. Et côté caractère, pour ce que la sœur de son meilleur ami savait de lui, il était loyal, passionné, courageux, spirituel et surtout humain. Mais comme tout le monde il avait bien quelques défauts, notamment celui d'agir parfois sans réfléchir ou encore d'être trop curieux, comme le faisait souvent observer sa cousine Clara. Angélica n'aurait pu le blâmer de ce dernier trait puisque qu'elle l'était du moins tout autant que lui.

-Dites-moi cher Silvio...Commença Angélica d'une voix qu'elle laissa volontairement en suspens.

-Oui. L'encouragea le florentin à poursuivre en inclinant la tête sur le côté, signe qu'il lui accordait toute son attention.

La jeune femme inspira et lui dit: -Nous n'avons guère l'habitude de vous voir venir aussi souvent par ici. Vous ne pouvez décidément plus vous passer de la compagnie de mon frère? Supposa-t-elle en laissant échapper un léger rire. -Alors il me plairait de savoir, qu'est-ce donc que vous manigancez ensemble?

Silvio, prit au dépourvu par sa question, ne sut tout de suite quoi lui répondre.

-Mais rien. Tenta-t-il de se défendre. -Je désirais simplement rendre visite à mes amis.

-Allons…Fit Angélica avec indulgence comme pour lui signifier qu'elle n'était pas dupe. -Je constate que comme mon frère vous ne savez point mentir sans cligner des yeux. Comptez-vous donc vous établir par ici?

-Hélas, je ne puis. Et je vous assure sur mon honneur que je ne vous mens pas. Il sembla chercher ses mots, quand son regard croisa celui de la jeune femme qui l'observait avec insistance. -Très bien. Finit-il par se résigner sous le poids de ces deux beaux tirants noirs qui le fixaient, auxquels il savait déjà qu'il pourrait difficilement refuser quelque chose. -Disons que votre frère me soutien dans quelques projets. C'est la raison de mes allers-retours successifs à la cour de Turin. Mais je ne puis vous en dire davantage pour l'instant. Pardonnez-moi. S'en excusa-t-il sincèrement navré.

-Il n'y a rien à pardonner. Vous avez vos secrets, comme nous tous. Répondit-elle compréhensive. -Quoi qu'il en soit, si vous prévoyez de rester à la cour pour les prochaines semaines. Il me faut vous avertir que dans cet univers, c'est le bel esprit parfois plus que les amitiés, qui ouvre les portes. Et nous savons que vous n'en êtes pas dépourvu.

-Merci, de ces aimables paroles. Dit le jeune marquis, reconnaissant de l'estime pour ses qualités intellectuelles, que lui témoignait la princesse.

-Ne me remerciez pas Silvio. Vous savez dans notre milieu...Expliqua-t-elle avec un air soudain blasé. -Allier droiture et bel esprit, c'est fort rare. Et pourtant ils vous aident à survire dans ces repaires de serpent où le moindre sourire est une morsure. Je ne souhaite à personne comme vous, ce style de vie de cour.

Silvio ne disait mot, ne souhaitant pas l'interrompre. Ce faisant il s'aperçut d'une chose et cela l'attrista, c'était de comprendre combien Angélica devait se sentir bien seule parmi tous ces gens qui l'entouraient. Elle avait dit tout ça, d'une voix empreinte d'une gravité qu'il ne lui avait jamais entendu. Mais ça n'était pas la seule chose dont le secret soupirant s'était rendu compte, la jeune femme semblait être en confiance auprès de lui, pour pouvoir livrer ainsi ses pensées. Et sincèrement il en fut ravi.

-Qu'espérez-vous de la vie ? Fini-t-il par lui demander d'un ton très doux, touché par ces paroles.

Le regard d'Angélica se fit absent, puis elle finit par répondre non sans laisser un soupir s'échapper de ses lèvres.

-J'aimerais qu'il m'arrive quelque chose d'heureux. Avoua-t-elle d'une voix tout à coup rêveuse. -Cela ne doit point demander à dieu un effort bien considérable. Ajouta-t-elle maintenant las -Pour commencer je voudrais rentrer chez moi en toscane où la vie m'est plus douce…Mais soudain elle s'interrompit, ses jolies lèvres demeurant encore quelques secondes entre ouvertes, les mots qu'elle s'apprêtait à dire semblaient rester ainsi en suspens, avant qu'elle ne les ferme complètement. Le jeune homme qui l'écoutait presque religieusement, ne saisit pas vraiment pourquoi. Peut-être parce qu'il n'avait pas réalisé sur le moment, qu'Angélica venait de s'apercevoir qu'il était en train de la dévisager étrangement. En tout cas suffisamment pour qu'elle en fut troublée, puisqu'elle baissa les yeux. Geste que Silvio interpréta comme de la pudeur.

-Il suffit maintenant. Se ressaisit-elle comme si de rien, en retrouvant un peu de légèreté dans la voix. -Je vous ai assez ennuyé en vous parlant de ces discours.

-Non point chère Rose. L'interrompit soudain le florentin, que les confidences de la demoiselle rendaient plus téméraire. Il inclina un peu le torse vers elle de sorte à ce qu'il y ait moins de distance entre eux. -Je vous comprends tout à fait. Vous n'êtes point comme les autres. Vous êtes une femme moderne et intelligente, vous comme votre frère êtes en avance sur votre temps. Croyez-moi, vous et moi avons beaucoup plus en commun que vous ne le pensez. Lui assura-t-il avec conviction.

La jeune femme émit un «Hum» visiblement amuser.

-Au moins ce que je dis vous fait sourire. Lui concéda Silvio, qui aurait donné n'importe quoi pour savoir ce qu'elle pouvait penser à cet instant.

-C'est que…Commença-t-elle en ricanant gentiment. -On croirait entendre madame la comtesse.

-Elle semble vous être très attachée. Fit observer très justement le jeune homme.

-Oui en effet, elle a toujours été très bonne envers moi durant ces dernières années.

Le jeune marquis voyait bien avec quelle tendresse Angélica parlait de la comtesse. Leur attachement mutuel était certain. Et il en venait même à se demander comment cette dame avait bien pu atteindre le cœur de la jeune Rose, pour non pas y susciter que de l'attachement, mais bien aussi de l'amour, car oui il était évident pour ceux qui les côtoyaient que les deux dames étaient proches, comme si elles étaient de la même famille. «Et lui…» Entendit-il son esprit lui susurrer insidieusement à l'oreille. «…mon rival, y était-il parvenu aussi? Avait-il obtenu quelque chose de celle que dans l'ombre, j'adore?» En se faisant cette réflexion silencieuse le jeune Silvio se mordit intérieurement la lèvre. Il était jaloux et s'en sentait honteux, car il se trouvait bien impertinent de songer à Angélica comme sa chasse gardée, alors qu'elle n'était pas sienne. Mais face à un homme aussi charismatique que le duc, le florentin se sentait moins assuré. Il n'aurait d'ailleurs pas su souffrir la comparaison. Toutefois Silvio ne se découragea pas et s'efforça à taire ses pensées parasites dans son esprit. Après avoir observé le silence quelques minutes qui lui semblèrent durer des heures, l'audacieux jeune homme prit son courage à deux mains et lui répondit d'une voix posée mais autant assurée que possible:

-Douce Rose. Commença Silvio en osant poser avec lenteur une main fébrile sur la sienne, ce qui pour la première fois fit tressaillir Angélica, qui se troubla en entendant le ton caressant du jeune marquis, qui de son autre main fit apparaitre une rose de derrière lui. -Il y a d'autres personnes qui aimeraient se montrer bonnes pour vous, si vous les laissiez faire. Tenta-t-il de lui faire comprendre, tout en lui tendant cette rose de teinte rose clair, qu'elle ne l'avait pas vu cueillir plus tôt. Angélica leva une main hésitante vers la fleur qui lui était galamment offerte, et la lui prit doucement d'entre ses doigts en prenant garde aux épines. Laissant Silvio la couver d'un regard empli d'une tendresse qui l'ébranla. Les yeux marron foncé de la jeune femme plongèrent sans retenue dans ceux du jeune homme, ils affichaient un air incrédule voire soupçonneux, non pas qu'Angélica doutait des aimables paroles de Silvio, non, mais plutôt d'une intention qu'elle croyait y déceler. Était-il possible que l'ami de son frère? S'interrogea-t-elle perplexe sans pour autant oser aller au bout de sa pensée, tout en ayant l'impression d'avoir vu un aveu trembler sur les lèvres du jeune homme. «Non impossible» Rejeta-t-elle l'idée presque instantanément quand elle sentie la main du séduisant marquis se resserrer sur la sienne, ce qui sembla confirmer ce qu'elle pressentait. Soudain effrayée de ce que le jeune homme avait pu sous-entendre dans cette simple phrase, Angélica dégagea sa main de la sienne et se releva prestement pour faire quelques pas, on aurait cru à son souffle court, qu'elle essayait de dissimuler, qu'un serpent l'avait mordu.

-Bon, il me semble que nous nous sommes suffisamment reposés. Il est temps d'y aller. Déclara la jeune femme faisant comme si de rien était.

-Rose. Appela Silvio avec inquiétude derrière elle tout en se redressant, et ne comprenant pas vraiment une telle réaction de sa part. Regrettant déjà intérieurement d'avoir fait preuve de trop de témérité, semble-t-il. -De grâce qui y a-t-il? Si je vous ai offensé…Tenta-t-il de s'excuser avant que la demoiselle ne se retourne pour lui faire face.

-Non, non point. Vous n'avez aucune faute. Dit-elle en affichant de nouveau son masque d'indifférence sur son beau visage. -Je vous en prie laissons ça voulez-vous. Nous avons suffisamment tardé, venez avant que mon frère et Adalina n'arrivent à leur tour.

Silvio cette fois n'osa point insister devant son revirement. Il voyait bien que la farouche jeune femme n'était plus disposée à lui faire des confidences. Il fit cependant quelque pas dans sa direction (elle ne recula pas) une fois près d'elle, le jeune homme la mine sérieuse lui dit:

-Rose, si vous me permettez, il y a autre chose dont je voulais vous…

Le florentin n'eut guère le temps d'achever sa phrase car son attention comme celle d'Angélica venait d'être attirée vers l'une des arcanes qui donnait sur une allée d'où les deux jeunes gens entendaient des bruits de pas ainsi que des rires se rapprocher de plus en plus vite de leur position. En effet il suffit de quelques secondes supplémentaires pour qu'apparaissent Amedeo suivit d'Adalina qu'il entraînait après lui en lui donnant la main.

Une fois qu'ils arrivèrent à leur tour au centre du labyrinthe Adalina qui s'aperçut la première qu'ils n'étaient pas seuls retira un peu à la hâte sa main de celle du prince. L'air un peu embarrassé à la vue du sourire amusé de la sœur de ce dernier à qui bien sûr ce geste n'avait pas échappé.

-Et bien je suis désolé ma chère Adalina. Mais je vois que nous ne sommes pas les premiers. S'excusa son partenaire encore un peu euphorique.

-Ce n'est rien Amedeo, c'est le jeu après tout. Et il n'est point terminé, il faut encore rentrer.

Angélica qui restait autant silencieuse que Silvio, contempla un instant ces deux-là et remarqua de suite le franc sourire qu'ils s'échangèrent avant que la jeune fille, les pommettes déjà empourprées, ne détourne les yeux de pudeur.

-Vous vous appelez par vos prénoms maintenant? Dit soudain Angélica d'un ton léger en arquant un sourcil interrogateur.

-Oh…Fit son frère l'air de rien mais un peu gêné. -Nous nous sommes mis d'accord là-dessus dans les allées du labyrinthe.

-Je vois. Répondit-elle simplement ses traits maintenant neutres.

Angélica avait l'art d'exprimer beaucoup de choses avec seulement peu de mots. Pensa son frère en voyant le regard entendu qu'elle lui adressait. Bien sûr qu'elle avait compris, son inclination pour Adalina. Pour cette fois il avait visiblement manqué de discrétion. Mais bon, après tout pourquoi s'en cacher auprès de sa sœur qui lui était la personne la plus proche.

-Je constate… reprit cette dernière d'un ton faussement mécontent, en se tournant vers son partenaire. -Que nous avons perdu notre avance.

-Il semblerait. Confirma celui-ci qui avait repris la lanterne en main. -Mais ma foi il ne tient qu'à nous de la rattraper. Dit-il en venant vers elle tout en plaçant sa main gauche dans le dos de la jeune femme pour l'enjoindre poliment à avancer.

-Oui vous avez raison. Acquiesça-t-elle avant de regarder successivement son frère et Adalina. -Chers adversaires, nous nous retrouvons à l'arrivée. Les salua-t-elle avec une petite révérence ironique avant de partir en courant suivi de son partenaire.

-Ah…Soupira Amedeo guère surprit de la farouche volonté de gagner d'Angélica. -Je reconnais bien là ma chère sœur. Parla-t-il plus pour lui-même avant de reporter son attention sur la jeune fille à ses côtés. -Vous voyez, Adalina. Quand elle a une idée en tête, notamment celle de gagner, il vaut mieux être derrière elle que devant.

-Je m'en rends compte, ça doit faire d'elle une adversaire redoutable. Elle a l'air de courir très vite. Fit remarquer la jeune fille.

-Vous ne croyez pas si bien dire. L'approuva le prince. -Enfin c'est le problème de Silvio de parvenir à la suivre, n'est-ce pas? Nous ma chère, nous avons une rose à choisir. Dit-il en lui adressant son plus beau sourire, qui avait le don de mettre en émoi les sens de sa partenaire, qui ne put faire autrement que de lui rendre son sourire à son tour.

Pendant ce temps Angélica courait à grandes enjambées à travers les allées du labyrinthe, suivi de Silvio qui de son côté commençait à se demander d'où pouvait bien lui venir une telle énergie, il avait d'ailleurs plusieurs fois failli la perdre quand elle parvenait à le distancer mais le bruit du frou-frou de ses jupes l'avait aidé à la retrouver juste à temps quand la jeune femme slalomait vivement avec agilité dans des allées plus exiguës. La course augmentait considérablement leurs rythmes cardiaques ainsi que la température de leurs corps. Ils ne devaient plus être très loin de l'entrée par laquelle ils avaient débutés leur chemin dans le labyrinthe. Angélica ne semblait pas hésiter sur les corridors de haies à emprunter pour revenir au point de départ, signe qu'elle s'en souvenait bien. Elle savait très bien gérer son souffle, ce qui lui permis de garder la même cadence quelques minutes supplémentaires, quand elle aperçut enfin le bout de l'allée qui menait à la sortie. Regardant alors par-dessus son épaule pour crier victoire à son compagnon, elle se stoppa net en voyant qu'il n'était plus derrière elle. Le souffle maintenant court, le cœur battant à tout rompre sous l'effort réalisé. Elle fit alors marche arrière d'un pas plus tranquille, se disant que Silvio ne devait point être loin. Elle se mortifiait cependant de s'être laissée trop emporter par le jeu. Si bien qu'elle avait perdu son partenaire en cours de route.

-Eh bien honte à moi, je ne suis pas la meilleure coéquipière qui soit. Se dit-elle à elle-même en levant les yeux au ciel. -Silvio! Appela-t-elle en refaisant le chemin inverse. Toutefois elle prenait son temps cette fois, car elle n'avait plus de lumière avec elle dans ce sens. Précédemment, elle avait eu l'avantage d'être aidée par les lumières du château pour trouver son chemin. Là ce n'était plus le cas.

-Silvio! Appela-t-elle encore une fois. La jeune femme était surprise de ne pas avoir encore d'échos de la part du florentin. Elle avançait tranquillement dans l'allée déserte, faiblement éclairée par les rayons de la lune. Ses joues encore brulantes s'apaisèrent quelque peu grâce au vent frais qui soufflait devant elle. Elle parvenait à sentir diverses odeurs, notamment celle de la végétation, de la terre ou encore des fleurs alentours. Angélica bifurqua sur la droite sur un corridor qui devait bien mesurer 10 mètres de longs. Et encore une fois aucune trace de Silvio, comme s'il s'était volatilisé. L'allée était soudain très silencieuse, Angélica attentive au moindre bruit remarqua qu'elle n'entendait même pas un oiseau de nuit voler ou chanter, et pourtant même la nuit il y avait de la vie. Et là rien d'autre qu'un assourdissant silence de mort. La jeune femme qui avançait d'un pas plus lent, trouvait que l'atmosphère était soudainement quelque peu oppressante. Elle fit encore quelques pas jusqu'à arriver à mi-chemin dans l'allée quand tout à coup la jeune femme tressaillie en croyant percevoir un mouvement au bout de cette sombre allée. Mais ce fut tellement instantané qu'elle ne distingua rien de précis. Si bien qu'elle se demandait si son imagination n'était pas en train de lui jouer un mauvais tour.

-Silvio, est-ce vous?! Appela-t-elle avec des accents d'anxiété dans la voix.

Aucune réponse ne vint. Ce qui ne donna pas vraiment envie à la jeune femme d'avancer davantage. Sentant tout à coup sa méfiance s'éveiller en elle. Et elle se demanda alors si ça ne serait pas un tour que le florentin était en train de lui jouer. Et si c'était le cas, c'était de fort mauvais goût. Pensa-t-elle en essayant de se rassurer en venant croiser les bras devant sa poitrine, le bout de ses doigts se resserrant nerveusement sur la tige de la fleur qu'elle tenait toujours. Déjà peu rassurer elle entreprit de pivoter sur elle-même pour opérer un demi-tour, quand tout à coup son ouïe perçut un bruit de craquement, comme si on avait marché sur un branchage, venant du bout de l'allée où elle avait cru voir quelque chose bouger. Cela l'alerta et Angélica eut le sentiment qu'elle n'était plus seule, que quelqu'un se trouvait à plusieurs mètres derrière elle. Prise brusquement d'un fort sentiment d'angoisse, elle osa néanmoins regarder par-dessus son épaule et c'est là qu'elle ressentit un courant d'air arriver sur elle en passant si vite que cela fit voler ses cheveux au passage, lui masquant brièvement la vue. Angélica ne comprit pas très bien ce qu'il venait de se passer, cependant, aussi étrange que cela puisse paraitre son odorat avait perçu un parfum dans cette brise qui venait à l'instant de s'engouffrer dans l'allée, une fragrance florale vraiment sublime, dont la jeune femme ne parvenait pas à déterminer l'origine. Mais aussi, et c'était plus curieux, ce furtif parfum lui rappela à si méprendre celui que porte les élégantes à la cour. Pourtant, il n'y avait eu personne d'autre dans cette allée qui lui apparaissait comme sinistre. Et c'est sans doute cela qui sembla confirmer ce qu'elle pensait, il y avait quelqu'un d'autre. La jeune femme réajusta ses cheveux et s'éclairci la voix son anxiété laissant place à l'agacement:

-Qui est là?! Si vous me faites une mauvaise farce ça n'amuse que vous. S'impatienta-t-elle. -Allons montrez-vous!

La jeune femme laissa passer un silence, mais rien, aucune manifestation ne survint. Elle se sentie alors bien sotte de s'effrayer pour si peu. « Non mais vraiment, Angélica, il n'y a personne tu le vois bien. Tout ça c'est dans ta tête» Se sermonna-t-elle en voulant demeurer rationnel. Elle ferma les yeux une seconde et inspira pour se rassurer, avant de finalement se décider à aller voir ce qu'il en était réellement au bout de cette fameuse allée. La jeune femme était du genre à aller au bout des choses, à vouloir comprendre ce qui lui échappait. Prenant courage elle avança de nouveau d'un pas plus assuré, comme pour se prouver qu'elle n'avait pas peur et que c'était seulement son imagination et l'obscurité qui l'entourait qui influençaient ses sens.

Tout à coup une ombre noire arrivant part derrière elle, fendit l'air par la droite avec une telle rapidité que naturellement la jeune femme n'eut pas le temps de se rendre compte de quoi que ce soit ou encore de réagir, qu'elle émit un cri de surprise en se retrouvant sans comprendre comment, par terre. Par réflexe se sentant tomber, elle avait tendu les mains devant elle pour amortir sa chute. Affolée de s'être sentie bousculée avec rudesse. Comme si une force invisible lui avait empoigné fermement le bras pour la jeter à terre. Angélica en proie à une frayeur plus que légitime, gémit en ressentant une vive douleur sur le haut de son bras droit, cependant, elle semblait bien incapable de pousser le moindre cri, tant ses cordes vocales étaient nouées par la peur qui faisait battre son cœur si fort qu'elle crut qu'il allait sortir de sa poitrine. Alors qu'étourdie par cette chute inattendue, incapable de réfléchir avec cohérence, son instinct de survie prit le dessus. Et la jeune femme parvint à se relever et à s'enfuir à toutes jambes en direction du château. Ses yeux semblèrent se voiler, l'esprit agité, la respiration saccadée à mesure qu'elle courait dans les allées.

Sa course folle prit fin quand elle tourna à un embranchement, où elle se retrouva stoppée net par un corps qu'elle percuta, puis titubant sous la violence du choc, un bruit de verre brisé se fit entendre en même temps que des gémissements plaintifs dû à la collision. Angélica encore dans un état d'agitation extrême avait senti des bras puissants l'enlacer avec force. C'est alors que tel un animal prit dans un piège, la jeune femme n'essaya même pas de voir de qui il s'agissait, trop occupée à se débattre pour tenter de se libérer de cette étreinte, quand elle entendit une voix l'appeler:

-Rose! Rose vous allez bien?!

Tout à coup la jeune femme sembla reprendre ses esprits en reconnaissant cette voix, puis elle sentie que son corps se détendit presque aussitôt.

-Silvio…c'est vous…Murmura-t-elle incrédule, en relevant la tête vers celui-ci dont le visage exprimait une vive inquiétude.

-Tout vas bien? Demanda à nouveau le florentin préoccupé de la voir ainsi. -Par le ciel, d'où venez-vous comme ça? On croirait que vous avez vu un fantôme.

Angélica encore sous le choc de ce qui lui était arrivée laissa sa tête reposer sur la poitrine de Silvio en poussant un soupir de soulagement. Ce dernier trop surprit par son désarroi et ne sachant comment réagir dans ce cas si inattendu, la laissa faire. Instinctivement le jeune homme caressa son dos d'une main apaisante et enserrait de sa main libre l'avant-bras gauche d'Angélica qui se calma peu à peu, comme pour la soutenir. Cependant, Silvio remarqua sans mal qu'elle tremblait de partout et semblait hagarde. Mais qu'est-ce qui avait bien pu la terroriser à ce point? Songea-t-il tout en lui murmurant des paroles rassurantes.

-J'ai eu tellement peur…Parvint-elle à articuler. -J'étais pratiquement arrivée à la sortie quand j'ai remarqué que je vous avais perdu en chemin. J'ai voulu vous retrouver mais…il faisait noir et…il s'est passé une chose de vraiment étrange, j'ai cru voir quelqu'un et j'ai pensé que c'était vous, mais si vous êtes là…Réalisa-t-elle en relevant la tête pour regarder par-dessus son épaule tout en se dégageant de l'étreinte du jeune homme qui la laissa faire un peu à regret. -…Qui était-ce? Demanda-t-elle plus pour elle-même en cherchant à comprendre ce qui lui paressait maintenant inexplicable.

-Là…chut...tranquillisez-vous. Tenta-t-il de la rassurer en osant lui caresser les cheveux, voyant qu'elle peinait à lui expliquer clairement les choses. -Vous ne risquez plus rien.

Sentant la main du jeune marquis dans les boucles de ses cheveux Angélica troublée par son geste inattendu reporta son attention sur lui, quand subitement elle grimaça.

-Aïe! Fit-elle en ressentant comme des piqûres lancinantes dans sa main droite.

-Qu'avez-vous? S'alarma le jeune homme en retirant sa main des cheveux de la belle comme s'il s'y était brûlé. Puis son regard suivit celui de la princesse. -Mon dieu! S'exclama-t-il en voyant des gouttes de sang perler de la paume de sa main droite. -Faites voir. Dit-il en portant sa main à la sienne dont le poing était serré, crispé autour de la tige en partie recouverte d'épines de la rose qu'elle n'avait pas lâché dans sa course. Angélica fut la première surprise de n'avoir rien ressenti avant. Comme si la peur du moment lui avait ôté tout autre ressenti et que sa soudaine insensibilité à la douleur n'avait plus d'effet. Maintenant elle sentait belle et bien les épines dans sa chair. La frayeur qu'elle avait ressentie plus tôt lui avait tétanisé les muscles.

-De grâce laissez-moi faire. Suggéra le jeune homme qui s'empressa de sortir un autre mouchoir de sa seconde poche, puis précautionneusement aida Angélica à desserrer ses doigts toujours crispés sur la tige de la fleur. Une fois qu'il y parvint il retira délicatement la rose, s'excusant lorsqu'il voyait la jeune femme grimacer, quand bien même elle essayait de ne rien montrer. -Voilà…Dit-il en vérifiant qu'il ne restait aucunes épines dans sa paume rosie, Silvio vint ensuite appliquer le tissu sur ces petites entailles, superficielles certes, mais c'étaient souvent les petites coupures qui saignaient le plus.

-Merci. Dit Angélica reconnaissante. -De grâce laissez, je puis le faire moi-même maintenant. Précisa-t-elle en lui prenant le mouchoir qu'elle enserra dans la paume de sa main meurtrie. -Ce n'est rien de grave et ce n'est là que du sang.

-Si j'avais su que cela vous blesserait… Lâcha le florentin d'un air coupable.

-Oh non, je vous en prie ne dites pas ça. Ce n'est point cette petite chose qui est en tort je vous assure. Oh ciel…Vous avez dû me prendre pour une démente. Se fustigea-t-elle en se remémorant la scène dans son esprit, et quelle vision ça avait dû être pour Silvio de la voir ainsi.

-Non point. La rassura-t-il, l'air néanmoins grave. -L'obscurité à parfois sur nos sens un étrange pouvoir.

-Oui cela doit être ça. Convient-elle la mine dubitative, car intérieurement elle savait qu'elle n'avait rien imaginé. Mais elle ne voulait pas s'étendre sur le sujet avec Silvio, inutile de l'inquiéter plus qu'il ne l'était déjà semble-t-il. Angélica s'était désormais bien ressaisi.

-J'avoue que vous courrez si vite que je vous avais perdu de vu, et je me suis malencontreusement égaré de ce côté-là. Indiqua-t-il de l'index la direction derrière lui. -Cela dit je suis touché que vous soyez revenue me chercher chère Rose, malgré ces…étranges circonstances.

-Etrange…oui c'est le mot juste. Murmura-t-elle entre ses dents, avant de lui dire. -Enfin, je ne suis peut-être pas la meilleure partenaire qui soit, mais je n'abandonne personne derrière moi.

-Et c'est tout à votre honneur. Lui répondit le jeune homme en lui adressant un sourire, visiblement rassuré de la voir se remettre de ses émotions si vite. -Et bien maintenant que nous sommes de nouveau réunis, et même si la lanterne s'est malheureusement brisée suite à nos fracassantes retrouvailles. Dit-il avec ironie. -Nous allons enfin pouvoir terminer ce jeu et vous soigner cette main. Ajouta-t-il en passant galamment un bras derrière elle pour l'enjoindre à avancer avec lui.

-Oh oui…Honnêtement il me tarde. Confessa Angélica qui se laissa guider tout en regardant sa blessure, celle-ci saignait moins, mais encore un peu tout de même. -Mais s'il vous plaît, ayez la délicatesse de garder pour vous ce qui vient de se passer. Le pria-t-elle.

-Naturellement. Lui assura Silvio avec un tendre sourire. -Ne vous inquiétez pas, vous pouvez compter sur ma discrétion.

-Merci de votre sollicitude. Lui répondit la jeune femme qui ne put se retenir de jeter un dernier coup d'œil par-dessus son épaule, frémissante à l'idée que la «chose invisible» puisse revenir.

X.X.X

Après cet étrange événement, les deux jeunes gens s'en étaient retournés au château s'entendant à faire comme si de rien était auprès de leur entourage. La soirée avait alors suivi son cours. Après être allés se changer pour le souper, les convives étaient restés jusqu'à tard dans la nuit, profitant pleinement de l'occasion de se divertir. Et ils eurent tout loisir de le faire après le souper, quand ils revinrent au salon où se tenait un petit orchestre, qui jouait des rythmes pleins d'entrain ce qui ne pouvait donner qu'envie de danser. Ce qui permis au moins à Angélica d'oublier l'espace d'un moment sa mésaventure dans le labyrinthe. Cela faisait longtemps qu'elle ne s'était pas autant amusée, son frère aussi du reste. Ce dernier étant déjà une bonne nature de caractère, mais ce soir il était particulièrement jovial. Et il n'était pas nécessaire d'en chercher bien loin la raison, se disait sa sœur avec ironie perspicace au milieu de la musique et des rires insouciants.

La jeune femme ne pouvait pas savoir ou encore moins se douter que quelque chose rôdait dehors. Une chose qui la suivait depuis un certain temps sans qu'elle le sache depuis qu'elle résidait à La Venaria. Et la créature, enveloppée d'un noir manteau semblable à celui de la nuit, l'avait traqué jusqu'ici à son insu. Se fondant dans l'obscurité, capuche relevée sur la tête, l'apparition avait pris garde à ne pas trop s'approcher du perron encore éclairé par des torches éparpillées à chaque entrée de l'immense bâtisse. Se dissimulant à la vue d'autrui dans les branches d'un grand chêne dans le jardin, néanmoins son extraordinaire vision lui permettait de là où elle était d'entrevoir l'objet de sa présence en ces lieux à travers les fenêtres donnant sur le grand salon. Elle parvenait à voir à l'intérieur comme si elle était sur le rebord de l'une de ces fenêtres. L'humaine était là, dansant au bras d'un jeune cavalier, insouciante et surtout inconsciente des prunelles rougeoyantes que la créature tenait fixement attachées sur elle. Maintenant qu'elle s'était assurée que la fille était encore au salon, la chose qui la poursuivait sauta aussitôt avec une rapidité surhumaine sur un arbre voisin assez haut, proche d'un petit balcon côté jardin sur lequel elle finit par atterrir avec agilité sans être vue par quiconque. La créature jeta un œil par l'une des vitres de la porte-fenêtre qui donnait sur une chambre éclairée par la lueur des flammes dansantes dans la cheminée. Sachant déjà à qui cette chambre avait été destinée, l'intruse n'hésita pas et porta sa main glaciale à la poignée de porte et s'aperçu que celle-ci n'était pas verrouillée. Se glissant alors silencieusement dans la pièce, la créature observa un bref instant les lieux, la chambre était spacieuse dans des couleurs clairs, parsemée de tapisserie et tableaux en tout genre, le plafond était haut orné de splendides moulures. Cela dit ce n'était pas cela qui intéressait la «chose» qui après avoir fait quelques pas dans la pièce s'immobilisa en sentant une subtile mais néanmoins alléchante odeur de sang qu'elle identifia vite, émanant d'un mouchoir posé négligemment sur une console à proximité de la cheminée d'où crépitait quelques buches consumées par les flammes. La créature devait bien admettre que la fragrance corporelle de cette mortelle était déjà fort agréable et emprunte de suavité, mais la senteur de son sang promettait à elle seule un délice des sens pour qui gouterait cet envoutant nectar. L'intruse cessa aussitôt de respirer pour ne pas être tentée davantage par cette délicieuse odeur de sang qui imprégnait le bout de tissu qu'elle saisit en ses doigts pâles pour le ranger prestement dans une poche intérieure de son long manteau. Puis elle reporta son attention sur la pièce, cherchant du regard ce pourquoi elle s'était introduite ici. Son regard de braise fini par s'arrêter sur une large malle posée dans un coin sombre de la chambre, la créature qui se retrouva devant en un battement de cil, l'ouvrit et fouilla parmi les étoffes de tissus pour finalement trouver en dessous ce qu'elle cherchait, à savoir un petit secrétaire de voyage en bois fermé à clé. Elle le sorti de la malle à la hâte et le posa sur le lit à proximité. Bien entendu ce que la propriétaire de cet objet ignorait c'était que l'intruse possédait un double de chacune de ses clés.

En effet, dans les premiers temps où elle avait commencé à épier la mortelle, la créature s'était introduit une nuit dans ses appartements pour y dérober un trousseau sur lequel se trouvait toutes les clés qui gardaient en sûreté les secrets de la princesse, notamment un auquel cette chose qui la surveillait était indirectement liée. Après en avoir fait faire des doubles, cette même nuit par un serrurier du bourg proche de La Venaria, la créature avait soigneusement remit le trousseau d'origine à sa place initiale. En ouvrant le petit secrétaire rempli de plusieurs feuilles et enveloppes ainsi que d'un livre, la chose trouva vite ce qu'elle voulait, là dissimulé dans la reliure du livre, une enveloppe cachetée prête à l'envoi si ce n'était un détail, il n'y avait pas de nom de destinataire écrit dessus. C'était bien la lettre qu'elle était venue récupérer pour la porter ensuite à son maître.

Tout à coup, l'ouïe surdéveloppée de l'intruse perçue des bruits de pas dans le couloir, approchant de sa direction. A l'odeur flottante dans l'air qui émanait d'une mortelle, elle sut qu'il s'agissait de la domestique de la princesse. Nul doute qu'elle s'apprêtait à entrer dans cette chambre. Alors elle mit la lettre dans une de ses longues poches de son manteau tout en refermant par la suite le secrétaire qu'elle rangea dans la malle à une vitesse fulgurante pour ensuite s'échapper tout aussi vite par la fenêtre par laquelle elle était entrée. Et maintenant que la créature avait ce qu'elle était venue chercher, elle allait pouvoir se mettre en route sans plus attendre. Car la nuit avançait vite et elle savait qu'il lui faudrait au moins 4 heures et demie de route pour arriver à destination avant le lever du soleil. Néanmoins, ses capacités physiques lui permettaient de courir jusqu'à 160 kilomètres par heures. Courir, était assurément le moyen de déplacement le plus rapide qui soit pour un être de la nuit.

X.X.X

Volterra :

Les premières lueurs de l'aube commençaient à apparaitre dans le ciel de toscane. Et la cité de Volterra semblait encore endormie, ses ruelles sinueuses étaient presque désertes à cette heure matinale. Et on pouvait sentir le vent automnal souffler à travers les branches des arbres, remontant les étroites rues de l'antique cité pour parvenir jusqu'à son cœur où trônait le majestueux mais néanmoins austère Palazzo dei Priori. Au fil des siècles le palais toscan, lieu de résidence bien gardé des Volturi, (le clan de vampire le plus vaste au monde) n'avait que très peu changé depuis sa construction au Moyen Âge. Les membres fondateurs du clan, à l'exception de Caïus, la quittaient rarement. Les trois maîtres avaient fondé la ville il y avait de cela trois mille ans. Et ils continuaient d'ailleurs de posséder la plupart des terrains alentour. La structure principale de la demeure des Volturi consistait en un château moyenâgeux construit dans les murs de la cité antique. L'élément le plus remarquable de l'édifice était la grande tour qui le dominait. La plupart des quartiers d'habitation étaient situés en sous-sol, dans des tunnels qui couvraient trois niveaux sous Volterra. Desquels il existait plusieurs accès. L'entrée principale du lieu était sise au niveau de la rue. Toutes les portes du hall menaient à des salles banals ou pièces d'apparats, sans issues, les accès aux souterrains étant sévèrement protégés par la garde des Volturi. Le château était également accessible par les égouts de la ville.

Dans ses ténèbres coexistaient des monstres qui pour le commun des mortels faisaient partie des légendes de la nuit. Des vampires, ces créatures immortelles, des êtres aussi funestes que redoutables, admirés et crains à la fois, maudits des hommes et de Dieu. Ils se terraient là, à l'insu de tous ces mortels à l'existence éphémère. Et ce matin-là le palazzo paraissait plongé dans une étrange torpeur. Ainsi que c'était souvent le cas à l'approche des premières lueurs du jour. Et il n'y avait rien d'étonnant à cela car les vampires étaient de nature plus actifs la nuit pour des raisons évidentes. C'était justement à ce moment-là que les sinistres résidants des lieux s'accordaient parfois quelques heures de liberté pour vaguer à leurs occupations respectives. Les maîtres Volturi nommaient leurs sbires « La Garde » laquelle devaient une soumission absolue aux trois fondateurs à savoir : Aro, Marcus, Caïus. Ces anciens préféraient rester confinés chez eux la plupart du temps, cachés aux mortels, en utilisant des congénères comme serviteurs. Afin de prévenir tout problème à leur encontre, les Volturi étaient entourés d'une garde de 32 membres au total, dont 9 étaient présents en permanence au palazzo. Quant aux 23 autres, ils étaient répartis dans plusieurs avant-poste des Volturi à travers l'Europe. Servant ainsi d'intermédiaire comme de sentinelle au clan auprès de leurs immortels congénères qui parfois pour les plus curieux ou téméraires les approchaient.

C'était par un des tunnels souterrains que la créature revenant de Turin passa pour rejoindre le palazzo sans être aperçu par les humains ou bien prise de court par l'aube naissante. Une fois qu'elle rejoignit le 3e niveau qui était également celui où se trouvaient les cellules. Elle remonta à une vitesse fulgurante les deux autres niveaux jusqu'au rez-de-chaussée, où elle rencontra dans le hall principal une de ses congénères qu'elle salua brièvement de la tête, n'ayant guère de temps pour échanger quelques paroles avec elle pour le moment, avant d'emprunter l'escalier menant au premier étage. Une fois sur le palier elle se dirigea en direction des appartements de son maître, où elle savait qu'à cette heure il était fort probable qu'il se trouve. Ce dernier devait sans doute déjà savoir qu'elle était de retour puisque quand elle arriva près de la porte du bureau elle vit un homme blond en sortir. «L'anglais» Comme elle le surnommait parfois ou le «Végétarien» Ainsi que l'appelaient les autres avec généralement une touche de dédain, non pas envers lui mais plutôt pour ce que cela signifiait aux yeux du commun des vampires. Se nourrir de sang animal était vraiment un acte contre nature. Ce dernier la voyant arriver vers lui la salua avec un sourire aimable et lui tenant galamment la porte sachant très bien qui elle venait voir. Lui rendant la politesse d'un signe de tête avant d'entrer sans s'annoncer dans le bureau du maître. Une fois la porte refermée derrière elle, une voix s'éleva dans la pièce obscure encore peu éclairée par la lumière du jour. Et instantanément elle regarda sur sa gauche en entendant cette voix s'élever à son attention.

-Ma chère Charmion. La salua Aro avec ravissement, assit dans l'un des deux fauteuils situés légèrement à gauche du centre de la pièce. -Mais quelle plaisante surprise.

L'intéressée d'abord silencieuse, se détacha alors de l'entrée, et vint à lui en le saluant respectueusement avant de dire de sa voix posée :

-Veuillez me pardonner maître, si je me suis permise d'entrer sans m'être annoncée.

-Oh, tu sais que tu es toujours la bienvenue ma chère. La tranquillisa Aro qui l'observait du coin de l'œil, constatant que la petite vampire avait les bottes ainsi que le bas de son long manteau couvert de boue. -Je dois avouer que je n'attendais pas ton retour avant la semaine prochaine. Je suis curieux de savoir quelles nouvelles tu m'apportes si promptement de Turin. Dit-il d'une voix qui laissait transparaitre son impatience.

Sans un mot Charmion lui tendit sa main, sachant très bien qu'avec Aro une image valait mille mots. Et le souverain s'en empara avec avidité. Ses yeux se voilèrent aussitôt, se concentrant sur les souvenirs les plus proches que sa fidèle garde avait de sa jeune proie, qu'il n'avait pas vu depuis plusieurs semaines. Le pouvoir d'Aro fonctionnait d'une façon bien particulière, quand il lisait dans l'esprit de quelqu'un, c'était comme s'il voyait et revivait les souvenirs à travers les yeux de cette personne. Il pouvait dès lors tout voir, tout ressentir des émotions et des sentiments de l'être qu'il touchait. Un don fort utile pour quelqu'un d'aussi manipulateur que lui. En cet instant il voyait l'humaine dans les souvenirs de Charmion. La vampire ne la surveillait pas constamment, cela aurait était trop compliqué vu la position sociale de la jeune humaine qui était souvent entourée de domestiques ou de gens de l'aristocratie, mais le soir l'obscurité de la nuit aidant, la vampire pouvait l'approcher plus facilement sans crainte d'être aperçue par qui que ce soit. C'est ainsi qu'Aro vit un soir en particulier, où Charmion avait depuis l'embrasure de la porte d'une antichambre observé à son insu la jeune femme, seule dans l'obscurité de sa chambre, vêtue d'une longue chemise de nuit blanche, et d'un simple châle rose, qu'Aro lui avait déjà vu porter, sur ses frêles épaules. Elle était assise proche de la cheminée où le feu se mourait dans l'âtre faisant crépiter des braises encore rougeoyantes. La jeune femme était en train d'écrire à la lueur d'une bougie une lettre à son secrétaire, les traits délicats de son visage, éclairés par la lueur de la flamme, étaient très concentrés tandis que sa main droite tenait le papier et que l'autre tenait la plume et écrivait en silence quand tout à coup son visage afficha des signes d'agacement. Aro qui revivait la scène au travers des yeux de Charmion, vit qu'elle avait alors redressé la tête, lâché la plume et chiffonné entre ses mains le papier en marmonnant, se parlant à elle-même «Non je ne puis lui écrire ceci de cette façon, allons Angélica recommence encore…» Elle se leva prestement et fit quelques pas vers la cheminée et y jeta le papier chiffonné qui s'enflamma sur les braises. Aro en la regardant faire ne put retenir un rictus sur ses lèvres froides. Naturellement il savait à qui elle adressait cette lettre à une heure aussi tardive et aussi pourquoi elle prenait tant de précautions à détruire par le feu les preuves de cette correspondance secrète. Songea-t-il sans cesser de la dévorer des yeux quand bien même ne fusse qu'un souvenir dans l'esprit de quelqu'un d'autre. La jeune femme de nouveau assise, avait repris une nouvelle feuille et recommençait sa lettre avec application. Il était plaisant pour le vampire de voir le soin que prenait l'humaine à répondre à sa dernière lettre. Puis sentant son châle tomber de son épaule droite, elle lâcha de nouveau sa plume pour venir le réajuster et d'un geste gracieux elle vint dégager sa nuque délicate en ramenant ses longs cheveux bruns sur son côté gauche. Aro qui n'avait rien perdu des moindres gestes qu'elle faisait, contempla avec envie cette si joli courbe ivoire où il percevait par les yeux de Charmion, les veines bleutées, pratiquement invisibles pour des pupilles humaines, dans lesquelles s'écoulait le sang le plus pure qu'il ait sans doute jamais goûté de toute sa longue existence.

Soudain le souvenir commença à se dissiper dans son esprit pour laisser place à un autre plus récent. Les souvenirs les plus proches étaient logiquement ceux qu'Aro parvenait à voir le mieux avec le plus de détails et de cohérence. Pour ce qui était des souvenirs les plus anciens qu'il ait pu voir dans des esprits humains, ces derniers pouvaient parfois être flous et peu précis, mais heureusement ce n'était pas le cas des mémoires vampiriques qui quand bien même, pour certains immortels, ne gardait pas toujours de souvenirs de leurs vies humaines, la mémoire d'un vampire était néanmoins parfaite et riche de détails. Le maitre fut surpris de ce qu'il était en train de voir dans ce nouveau souvenir qui venait de prendre place dans son esprit. C'était la nuit, dans le parc d'un château qu'il n'avait jamais vu. Il voyait un grand labyrinthe éclairé en peu d'endroits par des torches. De là où s'était positionnée la vampire, dans un arbre duquel elle avait pu repérer le centre du labyrinthe. Elle avait aperçu la jeune femme accompagnée d'un jeune homme (qu'Aro reconnu) s'assoir sur le rebord de la fontaine. Charmion avait alors sauté de son arbre pour approcher rapidement mais discrètement les deux humains, qui ne se doutaient pas un seul instant de sa présence, pour venir se glisser derrière une des statues en pierre positionnée dans un renfoncement du cercle que formait les haies au cœur du labyrinthe. Elle eut alors tout le loisir d'épier leur conversation et de voir les réactions faciales de l'humaine que convoitait son maître. Ce disant que cela ne manquerait pas d'intéresser ce dernier. Cela dit Charmion n'avaient pas pris la peine de les suivre lorsqu'ils étaient repartis en direction du château. Cela n'était pas nécessaire selon elle, après avoir attendu que son frère le prince s'en aille à son tour avec l'autre demoiselle à son bras.

Naturellement le maître Volturi ne perdait rien de toutes ces informations, et il continuait à suivre ce souvenir avec un vif intérêt. Il voyait en cet instant le moment où Charmion était sortie de sa cachette en quête d'une proie que son odorat avait repéré dans le labyrinthe. Car c'était là un problème récurrent qu'elle rencontrait dans sa mission. Celui de pouvoir se nourrir, car bien entendu Charmion ne pouvait pas chasser et tuer n'importe qui dans ce milieu qu'était l'aristocratie humaine de Turin. Elle se devait d'être prudente en toutes circonstances. C'était la raison pour laquelle elle s'en prenait à des serviteurs ou de simples paysans pour éviter d'attirer l'attention, mais même cela à la longue n'était pas une solution viable. Les humains pouvaient être aveugle sur beaucoup de choses, mais ils en existaient certains plus fûtés que d'autres. Qui eux, pourraient remarquer que des personnes disparaissaient dans les environs de Turin. Voilà pourquoi depuis que son maître l'avait mandaté pour cette tâche, Charmion avait pris la dangereuse habitude d'attendre que sa soif de sang atteigne son seuil de tolérance avant de se résoudre à se mettre en chasse. De plus la lumière du jour était également une difficulté à prendre en considération. Il n'y avait que la nuit où elle pouvait en confiance sortir se sustenter. Mais cette fois l'humaine étant partie du jour au lendemain dans la demeure de cette comtesse, elle n'avait pas pu le faire. Qu'à cela ne tienne, le serviteur humain qu'elle avait senti dans les allées du labyrinthe ferait parfaitement l'affaire pour ce soir. S'était-elle dit en se mouvant si vite que cela la rendait invisible à des yeux humains. Une fois qu'elle l'eut trouvé en train d'essayer de rallumer le feu d'une torche dans un coin du labyrinthe, la petite silhouette se glissa derrière lui et s'empara fermement du manteau de l'homme en tirant violemment dessus pour renverser l'humain, le jetant à terre et sans qui n'eut guère le temps de comprendre ce qui lui arrivait, et avant qu'il ne puisse pousser un cri. La créature en proie à une brûlante soif de sang fondit sur lui en plaquant une main sur sa bouche et écartant de son autre main glaciale le col de la veste de l'humain totalement terrifié et hagard, en le déchirant au passage. Ne lui laissant aucune chance de lui échapper la vampire planta ses crocs aiguisés dans la chair du mortel qui gémit de douleurs et qui tentait vainement de la repousser. S'abreuvant du sang de sa proie qui commençait à convulser sous son corps de marbre, Charmion, l'esprit embrumé par la saveur de son repas de circonstance n'avait pas pris garde à une senteur qui flottait soudain dans l'air. Une soif trop longtemps inassouvie rendait les vampires plus sauvages, plus inconstants. Ils pouvaient vider leurs victimes de leur sang en l'espace de quelques minutes.

-Silvio! Appela soudain une voix féminine qui laissait transparaître un sentiment d'anxiété évident.

La vampire avait tressaillie en entendant cette voix claire, si bien que cela l'avait fait sortir de sa frénésie meurtrière. Relevant la tête, sans un regard pour l'homme gisant à terre. Elle se releva prestement et se retourna pour pencher légèrement sa tête pour regarder furtivement dans la longue allée adjacente, quand elle vit la jeune princesse qui venait de se figer dans le milieu de l'allée. Et elle avait compris avec agacement que l'humaine l'avait vu ou du moins cru apercevoir quelque chose. La vampire se déroba alors à sa vue en reculant, son pied marchant par mégarde sur un branchage qui craqua sous son poids. Sans y prêter plus attention, la créature reporta son regard d'un rouge flamboyant sur le corps étendu au sol, l'humain se mourait en poussant des râles plaintifs, ayant perdu trop de sang pour pouvoir survivre à cette funeste rencontre. Charmion pestait intérieurement devant cette situation délicate. Sachant pertinemment qu'elle ne pouvait pas se résoudre à prendre la fuite en abandonnant le corps du serviteur ici, si l'humaine le voyait elle allait sans doute hurler de terreur. Tuer un humain était chose facile en revanche se débarrasser du corps était plus compliqué dans certains cas de figures.

-Silvio, c'est vous?! Appela encore la jeune femme d'une voix peu rassurée. Elle avait peur, la créature le sentait. Cependant, cela ne l'empêcha pas d'avancer une nouvelle fois dans sa direction. Charmion avait alors réfléchi très vite au meilleur moyen de se débarrasser de cet épineux problème, quand une idée lui vint. Sans un mot elle s'élança à vitesse vampirique dans l'allée où se trouvait l'humaine qui n'eut pas le temps de la voir venir tant elle passa vite et si proche d'elle, que le courant d'air que la vitesse avait généré fit voler les longs cheveux de la jeune femme ce qui l'empêcha de voir quoi que ce soit avec clarté.

-Qui est là ?! Si vous me faites une mauvaise farce ça n'amuse que vous. S'agaça la jeune mortelle. -Allons montrez-vous !

N'obtenant pas de réponse, elle marmonna entre ses dents et au grand étonnement de la créature tapis dans l'ombre, cette petite humaine ne se laissa guère impressionnée et sembla se résoudre à aller voir ce qui l'en était. La voyant s'obstiner dans sa curiosité Charmion s'impatienta « On est téméraire à ce que je vois, dans ce cas vous allez m'obliger à monter d'un cran votre altesse» Pensa la vampire en préparant un nouvel assaut. C'est alors qu'elle fendit l'air aussi vite qu'à sa première tentative et en une fraction de seconde elle agrippa le bras droit de l'humaine en maitrisant toutefois sa force au passage pour ne pas risquer de lui arracher le bras, pour la faire tomber au sol. La mortelle cria de surprise en se retrouvant projetée par terre. Cette fois réellement terrorisée elle se releva rapidement, tous ses sens affolés elle prit enfin la fuite en rebroussant chemin à toutes jambes comme si le diable était après elle.

Aro se prit soudain à rire, en voyant la scène qui semblait follement le divertir. Son rire aiguë et atypique raisonna dans la pièce. Quand tout à coup sans crier gare le maître Volturi s'interrompit brusquement, ses traits se figèrent et ses pupilles se dilatèrent, rendant ses yeux laiteux aussi noirs qu'une nuit sans lune. Il lâcha la main de Charmion rompant ainsi tout contact avec son esprit. Cette dernière le laissa faire sans dire un mot, mais ne manqua rien de ce changement brutal sur le visage de son maître dont le regard venait de glisser sur la besace qu'elle portait sur elle. Aro avait maintenant cette expression fixe que chaque immortel savait reconnaitre en voyant ce genre de regard absent, il était évident que le maître avait soif. En effet Aro venait d'humer pour la première fois à travers l'esprit de la garde, l'alléchante et irrésistible senteur du sang d'Angélica. Le venin lui montait à la bouche, réaction proprement instinctive à la nature vampirique. Se ressaisissant, Aro finit par tendre la main vers Charmion pour qu'elle lui donne ce qu'elle avait à lui remettre. Celle-ci comprit l'ordre silencieux et s'empressa de lui donner la lettre, qu'elle accompagna d'un petit boîtier métallique.

-Ma chère, je suis très satisfait de ce que tu m'apprends. Déclara le maître en retrouvant un air courtois aussi bien sur son visage que dans sa voix puis plus sérieusement il lui dit: -Je te concède que je ne t'ai point attribué une mission des plus aisée. Mais vois-tu il n'y a guère immortelle plus amène que toi ici pour mener à bien cette tâche quand mes obligations me rappellent à Volterra. Expliqua-t-il à la garde comme pour lui signifier qu'elle lui rendait là un grand service. Bien qu'ils sussent tous deux que le maître n'avait guère laissé le choix à Charmion que d'obéir à ses ordres. -Toutefois…Reprit-il d'un ton plus adouci. -Je te saurais gré d'être plus prudente à l'avenir, et un peu plus…délicate. Appuya-t-il sur ce dernier mot en mesurant le terme «un peu» du pouce et de l'index, sans se défaire de son rictus amusé au coin de ses lèvres pâles. Enfin il ajouta d'une voix soudain plus ferme: -Ne me l'abime pas.

Charmion qui avait bien saisi l'avertissement à peine voilé derrière ces paroles, fit un signe affirmatif de la tête avant de répondre:

-Vos désirs sont des ordres maître, je vous promets que cela ne se reproduira point.

-Je n'en doute pas. Maintenant ma chère, tu peux disposer. Nous savons tous deux que quelqu'un a hâte de te retrouver. Dit-il avec un sourire entendu. -Tu repartiras à Turin dans les prochains jours. En attendant que je t'y rejoigne, les instructions restent les mêmes.

-Bien maître. Acquiesça la vampire avant de quitter la pièce pour aller de ce pas rejoindre son compagnon, laissant Aro seul avec ses pensées. Seuls les dieux pouvaient savoir quel dessein il avait en tête. Et Charmion se moquait bien de le savoir, elle se contentait d'obéir aux ordres sans poser de question. Pourtant des questions l'attitude d'Aro en soulevaient depuis ces derniers mois surtout auprès de Caïus qui était le seul à avoir osé demander à son frère la raison de ces absences répétées. Et ce dernier lui avait répondu qu'il était encore trop tôt pour lui expliquer ses raisons. Mais qu'il saurait tout en temps voulu. Et bien entendu cette réponse n'avait pas satisfait Caïus qui s'était vexé sur le moment, supposant que tout cela n'était rien d'autre qu'une nouvelle lubie de son frère. Et bien sûr il avait essayé de faire parler Démétri et Charmion qui semblaient être les seuls gardes à avoir été mis dans la confidence des projets d'Aro. Cela dit c'était majoritairement Charmion qui était la plus informée, car c'était elle qui s'absentait le plus, Démétri quant à lui n'était là que pour accompagner le maître lors de ces déplacements. Mais ces questionnements furent vains car naturellement Aro, s'était attendu à cette réaction de la part de Caïus et de ce fait avait explicitement ordonné le silence sur l'affaire aux deux gardes. Il était très rare qu'Aro se déplace en personne et surtout en effectif aussi réduit. Voilà pourquoi cette situation singulière piquait autant la curiosité de Caïus qui intérieurement se promettait d'avoir le fin mot de cette histoire très prochainement, car le plus belliqueux des maîtres Volturi n'appréciait pas qu'Aro lui dissimule des choses. Et pour ce qui était de Marcus, celui-ci ne se préoccupait guère des agissements de ses frères. Cependant, ce que ces deux acolytes ignoraient c'était qu'ils n'étaient pas les seuls, à taire volontairement certaines choses.

Quoi qu'il en soit, une fois que Charmion fut sortie de la pièce. Aro qui avait encore entre ses mains la lettre et le boitier que lui avait remis la petite vampire, se décida à ouvrir la boîte métallique en premier, bloquant d'abord sa respiration il en sorti un mouchoir tâché de sang séché. Ce sang qui l'obsédait tant depuis plusieurs mois, c'était le sien, à elle. Cessant alors de se retenir de respirer, il approcha sa main tenant le mouchoir à son visage et se laissa aller à humer cette odeur envoutante. Et là…ce qu'il ressenti, il n'avait pas de mot pour le décrire. L'odeur de ce sang qui l'appelait constamment agissait en vrai tyran sur ses sens vampiriques. Cette fragrance dépassait de loin toutes les autres qui avaient pu l'attirer dans sa très longue existence, c'était l'accord parfait qui réunissait tout ce qui l'attirait dans un sang humain. Le vampire se prit à fermer les yeux savourant chaque sensation, que cette odeur unique faisait naître en lui. Le venin lui avait envahi la bouche, et le vampire se délectait à l'avance de ce que cela pourrait être que de goûter à la chair de cette ensorcelante créature. S'il avait pu convoiter son sang, cette fois il le désirait ardemment. Et il était terriblement frustrant de ne pouvoir que le humer sans pouvoir le savourer pleinement. Toutefois cet avant-goût le satisfaisait, pour l'instant seulement.

-Fascinant…Susurra-t-il entre ses lèvres, encore dans un état second. Malgré l'étrange pouvoir que cette senteur avait sur ses sens, Aro ne pouvait que se réjouir de n'avoir point été présent ce soir-là, car seuls les dieux savaient ce qu'il aurait été capable de faire. Sans doute, et ce malgré toute sa maitrise acquise au fil de son existence, le monstre en lui se serait jeté sur l'humaine et l'aurait en un instant vidée de son sang. Cela aurait plus été une déception qu'autre chose pour lui, que de céder si rapidement à ses instincts les plus primaires, tel un jeune vampire encore insatiable. Car lorsque vous trouvez un nectar aussi unique, le bon sens voudrait que l'on prenne le temps de le savourer à sa juste valeur. C'était là une pensée répandue chez le commun des vampires concernant les « chanteurs».

Combien de temps le vampire était-il resté là à humer ce parfum exquis, sans se lasser une seule seconde de le respirer à pleins poumons, se disant en même temps que cette frustration était un mal nécessaire pour qu'il tente de se maîtriser voire s'habituer à cet arôme envoûtant pour la prochaine fois où il la rencontrerait. Et des rencontres, le maître Volturi savait qu'ils y en auraient d'autres, bien que cela n'eut pas fait partie de son plan initial. Sa jeune proie lui avait survécu plus longtemps qu'il ne l'avait escompté. Ce simple fait aurait pu le contrarier mais il n'en était rien. Secrètement Aro se félicitait de ne pas avoir suivi son idée originelle, qui était de tuer la jeune femme en s'abreuvant de son sang et ce dès la seconde où il se serait retrouvé seul avec elle. Et il s'expliquait ce revirement par le fait que cette humaine avait le don d'attiser sa curiosité, elle était surprenante, inhabituelle. Dès leur première rencontre il avait trouvé l'attitude de défiance de la jeune femme à son égard, divertissante et il se souvint qu'elle ne l'avait pas regardé la mine béate d'admiration comme le faisait d'ordinaire certains humains en sa présence. Elle l'intriguait, et plus encore, elle n'avait jamais cherché à lui plaire. Et à chacune de leurs rencontres elle s'était dévoilée davantage à lui, si bien que la méfiance qu'elle avait naturellement affichée envers lui au début, avait maintenant laissé place à un sentiment de confiance fragile. C'était tout cet ensemble qui la caractérisait qui avait obligé le prédateur qu'il était, à remettre à plus tard son funeste dessein.

Dans un premier temps, approcher cette humaine n'avait pas été aussi facile qu'on aurait pu le penser et le roi Volturi dès le début de sa traque, n'avait pas choisi Charmion au hasard pour lui permettre de parvenir à ses fins. En effet le pouvoir de cette dernière était d'une importance capitale dans l'élaboration de son plan. Le don de la vampire faisait d'elle l'un des plus puissants membres de la garde des Volturi. Charmion était en mesure d'influencer les liens émotionnels qu'entretenaient les gens, humains ou vampires confondus, en les renforçant soit en les rompant. Et c'était en ça que son rôle dans cette affaire était primordial, son maître lui avait confié pour mission première d'influencer l'esprit du Prince Vittorio-Amedeo II à son avantage de sorte à ce qu'il lui soit lié d'un attachement aussi solide et profond que pouvait l'être celui qui unissait deux frères, c'était par ce subterfuge qu'Aro avait pu se frayer une place de choix auprès du souverain piémontais, lui tenant lieu d'ami et confident discret à des fins d'approcher plus aisément sa fille, en usant de son influence sur son père. Et bien qu'il fût évident qu'Aro était assez talentueux pour charmer n'importe qui de ses belles paroles ainsi que de sa personne, cela aurait demandé plus de temps, et contrairement à ce qu'on aurait pu croire, il n'en disposait pas autant qu'il l'aurait voulu. Les obligations liées à son titre de roi non officiel des vampires, exigeaient de lui qu'il ne s'éloigne guère longtemps de Volterra. Ainsi Charmion, lui permettait de faire avancer ses projets à distance, ayant à son avantage que le don de cette dernière s'exerce longtemps et ne s'estompe pas sitôt qu'elle s'en va, même s'il finit néanmoins par s'effacer avec le temps, après des décennies ou après des siècles selon la durée d'exposition de la cible. C'était la principale raison de ses allers-retours successifs à Turin, elle se devait de maintenir le lien invisible qui enchaînait l'esprit du prince du Piémont à son maître. Toutefois il était le seul humain sur lequel Aro lui avait ordonné d'exercer son influence. Il ne lui avait pas demandé de le faire sur sa jeune proie, la voulait authentique, pour son amusement et de sorte qu'il puisse savourer une chasse bien plus excitante. Et puis influencer l'esprit d'autres êtres humains aurait monopolisé trop d'attention de Charmion et de plus cela aurait pu soulever des questions déstabilisantes parmi les humains. Déjà qu'un vampire par sa simple présence ne passait pas inaperçu au milieu des mortels. Et des questions l'humaine avait déjà commencé à lui en poser. Elle était intelligente, perspicace, et c'était loin d'être désagréable. Songeait Aro, un sourire étrange aux lèvres.

Au bout d'un moment Aro reprit le contrôle sur ses sens et fini non sans regret, par se résigner à ranger le mouchoir taché de sang dans la petite boîte métallique, avant d'aller en quelques enjambées dans son cabinet de travail situé dans la pièce adjacente, afin de la dissimuler dans un de ses tiroirs avant de s'asseoir pour enfin ouvrir la lettre que lui avait adressé l'humaine. Et il n'avait pas échappé à l'œil attentif du maître, que cette jeune demoiselle avait un style d'écriture plaisant à lire, la forme des lettres tracées à la plume était élégante et ces mots dénués de la moindre faute d'orthographe. Une chose sur laquelle Aro, était très attaché. La princesse maitrisait parfaitement le français, langue dans laquelle s'était établie leur correspondance clandestine, d'une part pour plus de sureté au cas où une des lettres venait à être ouverte par la mauvaise personne, et d'autre part le vampire trouvait que cela apportait quelque chose de plus intime à leurs échanges.

-Ah, quel délicieux esprit que le vôtre ma chère petite humaine. S'extasiait-il avec ravissement en lisant sa lettre encore imprégnée de son alléchant parfum. Et il nota sans peine que le ton qu'elle y employait cette fois était clairement différent de leurs échanges précédents. La jeune femme s'était adoucie, et ses mots étaient empreints d'une chaleur à laquelle il n'avait pas été habitué jusqu'ici. Et tout en lisant entre ces lignes si soigneusement écrites, Aro sut, non sans s'en délecté par avance, qu'une partie de l'âme de cette humaine lui appartenait déjà. Il avait vécu trop longtemps pour être dupe des sentiments naissants de la jeune femme à travers ces mots. Des sentiments qu'elle devait à peine soupçonner ou s'avouer à elle-même. Le vampire jubilait intérieurement se disant que cette information qu'il avait su déceler dans cette lettre, rendait les choses encore plus intéressantes, que pourrait-il en faire? Les possibilités étaient infinies. Maintenant que l'humaine baissait sa garde, le vampire qui la pourchassait savait qu'il pourrait se servir de ses doux sentiments à son avantage, car naturellement Aro n'éprouvait aucun scrupule à user de ses noires qualités pour obtenir ce qu'il voulait d'elle. Manipuler le cœur inexpérimenté d'une jeune femme n'était guère difficile pour quelqu'un d'aussi charismatique que lui, mais il reconnaissait que cette humaine ne s'était pas laisser séduire facilement, au contraire sa reddition silencieuse était très récente et remontait à leur dernière entrevue dans les bois de La Venaria. Ses yeux parfois fuyants, la douceur de son regard ainsi que le rouge qui lui avait empourpré les joues de façon exquise, l'avaient trahi. Et le maître Volturi en avait apprécié chaque instant, jusqu'à chaque pulsation de son cœur qui battait la chamade dans sa poitrine lorsqu'il la dévisageait avec insistance, en plongeant son regard dans le sien si expressifs. Et bien qu'Aro n'eût pas été dans une démarche de séduction vis-à-vis d'elle lors de leurs rencontres successives, l'idée de pousser plus avant l'expérience et de la courtiser ouvertement ne lui déplaisait pas. Ce jeu l'amusait follement, et il était curieux de voir où tout cela pourrait les mener. Pourrait-il amener cette Angélica à s'offrir à lui? L'enjoindre à le laisser boire son sang dans le plus total abandon de soi? Rien que d'y songer, le vampire sentait le monstre en lui approuver très fortement ce fantasme, qui aux vues de ces nouvelles circonstances pourrait bien s'avérer devenir réalité.

Car depuis le début Aro n'avait jamais rien ignoré de l'irrésistible attirance qu'il exerçait sur le jeune esprit de cette humaine si appétissante. Cependant, il ne souhaitait pas être trop hâtif, une erreur malheureuse à ce stade de son plan sordide pourrait compromettre l'idée qu'il venait d'arrêter dans son esprit autant calculateur que psychotique. Il avait bien conscience qu'il n'avait pas encore eu accès à toutes ses pensées qui avaient pu traverser son esprit vif au cours de ses quelques 19 années d'existence. Un chiffre bien dérisoire qui n'aurait pas su souffrir la comparaison à côté des millénaires qu'avait déjà vécu le vampire. Et bien qu'il ait pu à plusieurs reprises lui effleurer la main, il n'avait pas pu tout voir d'elle dans un simple contact physique qui n'avait duré la plupart du temps qu'une fraction de seconde. Et cela même si sa maîtrise de son don était parfaite. Il fallait toutefois qu'il se concentre pour voir dans l'esprit d'autrui. Et cette toute jeune femme avait cette fâcheuse tendance à le troubler, même s'il n'en montrait rien devant elle, et qu'il n'osait certainement pas se l'avouer à lui-même. Pourtant c'était le cas. Et on pouvait alors affirmer sans crainte de se tromper que c'était çà qui avait jusqu'ici sauvé cette malheureuse mortelle de la soif sanguinaire d'Aro.

Le roi des vampires se réjouissait que son plan ait jusqu'ici si bien fonctionné. Quand bien même, il avait dû l'adapter en fonction des nouvelles circonstances qui s'étaient présentées à lui. Ce qui ne le dérangeait nullement, au contraire puisque cela faisait longtemps qu'il ne s'était pas autant diverti parmi les humains, lesquels pouvaient parfois s'avérer fort utile pour tromper l'ennui, le pire ennemi des immortels. Et la cour de Turin s'était avéré être un formidable terrain de jeu pour lui, parce qu'il aimait plus que tout jouer avec les êtres, les manipuler, et cette petite humaine ne faisait pas exception puisqu'elle était devenue en peu de temps sa nouvelle obsession. Même si le maître Volturi était conscient que tôt ou tard ce jeu si divertissant soit-il, devrait prendre fin. Et il songea alors que le bal qui se tiendrait début décembre au Palais du Valentino pourrait très bien être le magnifique théâtre de cet acte final. Poursuivit-il dans ses réflexions tout en commençant à rédiger sa réponse à la lettre de la princesse. Car après tout, cette humaine ne méritait-elle pas une chasse digne de la proie exceptionnelle qu'elle était à ses yeux?

A Suivre…