Note de l'autrice :
Bonjour chères lectrices & lecteurs,
Je suis ravie de poster ce nouveau chapitre. Comme toujours je remercie Blond of the pea, Olivia Z et Saya Sedai, ainsi que Obsidian Dreamweaver et Frostbound Reverie pour leurs reviews. Je suis également contente de constater que cette fiction est aussi lue par des anglophones (d'ailleurs pour ceux que ça intéresse, si vous souhaitez que la fiction soit traduite en Anglais ou en Italien, je vous laisse m'en faire part).
Voilà, voilà, je vous laisse découvrir le chapitre VIII. Je vous en souhaite une bonne lecture !
A très bientôt…
Maritsa21 ;)
x.x.x
La Rose des Volturi – Chapitre VIII:
Tôt ou tard, nos masques se fissurent.
x.x.x
Château Di Sommariva - Le lendemain soir - 23 Novembre 1710:
La nuit dernière Angélica eut du mal à trouver le sommeil et quand elle y parvint enfin, son esprit ne trouva pas le repos dont il avait tant besoin, une suite de cauchemar l'en avait empêché. La jeune femme avait remarqué depuis quelques temps, que son sommeil n'était plus aussi paisible qu'il l'était d'ordinaire, maintenant il n'était pas rare qu'elle se réveille plusieurs fois en pleine nuit, sans pouvoir s'expliquer pourquoi, mais quand cela arrivait la jeune femme ressentait comme un sentiment d'anxiété, et plus étrange encore c'était qu'elle avait souvent l'impression de sentir comme une «présence» dans la pièce, bien qu'elle sache que cela soit impossible. Et pour peu qu'elle se laissât aller à rêver, bien malgré elle, ses songes qui autrefois l'emmenaient aussi loin que possible de cette réalité dans laquelle elle n'était pas heureuse, ses rêves avaient pris pour objet d'évasion un autre visage, aux beaux traits lisses, parfaits, doté d'yeux aussi flamboyants que des braises chaudes sur lesquelles on aurait soufflé et d'une voix aux accents aussi caressant qu'une plume. L'image de cet homme qu'elle désirait secrètement au fond de son cœur, sans encore se l'avouer, n'avait de cesse de la poursuivre jusque dans ses rêves.
Voilà quel songe «interdit» lui avait permis cette nuit-là de se rendormir pour la énième fois et d'oublier l'espace de quelques heures, cette étrange mésaventure dans le labyrinthe qui l'avait terrorisée. Tant et si bien qu'elle avait même évité d'y remettre les pieds ne serait-ce qu'en plein jour. Et elle ne parvenait toujours pas à s'expliquer ce qu'il s'était réellement passé, elle avait beau tenter d'y réfléchir, aucune réponse rationnelle ne lui venait à l'esprit. Avait-elle vu un fantôme? Qui la croirait, pourtant elle n'avait pas rêvé. Elle s'était bien retrouvée projeter à terre par une force invisible. Comment diable une telle chose était-elle possible. Ce qu'elle gardait surtout en mémoire de cette fameuse nuit, c'était la peur qu'elle avait ressentie. Finalement elle se réjouissait que Silvio eu été sur son chemin pour arrêter malgré lui sa course folle, cela lui aura permis de se ressaisir avant d'entrer telle une furie hagarde dans le salon de réception au milieu de tous les invités de la comtesse. Elle et le florentin n'avait pas reparlé de ce qu'il s'était passé, ils n'en avaient tout simplement pas eu le temps. En effet lui et son frère Amedeo étaient repartis aux aurores dès le lendemain matin pour aller au palais de Turin. La journée qui suivit s'était déroulée dans le plus grand calme. Seules Adalina et sa mère étaient restées au château jusqu'au souper. Leur présence bien qu'elle fût agréable et plaisante n'avait malheureusement pas permis à Angélica et à la comtesse d'aborder cette fameuse discussion qu'elles s'étaient promis d'avoir. Néanmoins cela a permis à Angélica d'offrir à Adalina d'être sa dame de compagnie à son retour à la cour de Turin. La jeune femme, s'était d'abord étonnée de cet honneur que lui faisait la princesse, car c'en était un. Elle avait aussitôt regardé sa mère cherchant dans son regard ce qu'il convenait de répondre et voyant cette dernière l'encourager d'un signe de tête affirmatif, accompagné d'un franc sourire. Sa fille, modestement mais profondément ravie accepta cette généreuse proposition. Il fallait savoir que le rôle d'une dame de compagnie ou demoiselle de compagnie était d'être plus exactement l'assistante personnelle d'une reine, d'une princesse ou d'une autre dame de la noblesse. Elle était souvent elle-même noble, mais d'un rang inférieur à celui de la personne qu'elle assiste. Cependant elle n'était pas considérée comme une domestique.
La mère d'Adalina avait mieux caché son étonnement que sa fille en entendant cette proposition formulée par la princesse Angélica, connaissant mieux que personne le caractère réservé, timide même de sa fille. Maria espérait que cette position enviable offerte par la princesse aiderait sa fille à gagner en assurance, mais pas seulement. Cela pouvait aussi permettre à sa fille d'accroître ses chances de trouver un bon parti parmi la noblesse turinoise et en ce sens un profil aussi intéressant qu'avantageux semblait déjà se présenter à l'horizon, mais il était encore trop tôt pour se prononcer plus avant sur le sujet. Quoi qu'il en soit il aurait été fou voire offensant de refuser cette chance. De son côté la proposition d'Angélica n'était pas totalement désintéressée, d'ordinaire Angélica ne souhaitait pas s'embarrasser de dames de compagnie, pour le peu qu'elle en avait eu étant plus jeune, étant donné qu'elles étaient bien souvent toutes à la solde de la duchesse douairière. Maintenant qu'elle était plus âgée et plus libre de ses choix en matière de personnel de maison, comme de dame d'honneur, Angélica ne comptait pas se laisser imposer par sa grand-mère, la compagnie de quelqu'un qu'elle ne désirait pas auprès d'elle et en qui elle ne pourrait pas avoir confiance. De plus elle soupçonnait, même était sûre qu'Adalina n'était pas insensible au charme de son frère Amedeo, ce simple état de fait lui assurait la loyauté de cette dernière et enfin Adalina était quelqu'un de bien et de vrai dans ses sentiments. Et c'étaient de belles qualités. Elle comprenait que son frère puisse éprouver quelques douceurs de cœur pour elle. Ce dessin qu'elle avait arrêté en proposant ça à la petite-nièce de la comtesse Di Sommariva, serait profitable autant à la jeune fille qu'à la princesse et son frère. Angélica savait saisir les opportunités et les tourner en sa faveur, qualité qu'elle avait hérité de ses parents. Elle avait toujours eu beaucoup d'esprit, et de la suite dans les idées, tout tourné à gouverner et à mener sa barque où elle l'entendait. Jusque dans sa manière de s'habiller elle conservait cette touche d'originalité qui la distinguait. Et sans qu'elle s'en rende vraiment compte elle ressemblait de plus en plus à s'y méprendre à sa mère. A quelques petites exceptions près pour ce qui était du caractère. Car bien s'entourer et s'imposer ainsi que de se faire respecter à la cour c'était plus qu'une nécessité, c'était une question de survie. Et comme sa mère avant elle, Angélica l'avait bien compris.
Le soir venu peu après le dîner Maria et sa fille étaient reparties chez elle. Angélica se retrouva alors la seule invitée résident au château pour les prochains jours. Honnêtement un peu de calme n'était pas de trop. La nuit était tombée et l'ambiance dans le château était calme, paisible. A cette heure Angélica se trouvait dans une grande salle de bain richement décorée, où trônait au fond de la pièce une large cheminée allumée. A quelques mètres de celle-ci se trouvait une baignoire dans laquelle Angélica tentait de se détendre, laissant sa tête posée sur le bord de la baignoire et ses bras reposer de chaque côté de celle-ci. La princesse avait tenu à rester seule pour prendre son bain, ne souhaitant pas qu'Elenora l'assiste dans sa toilette, comme c'était d'usage. D'une part parce qu'elle appréciait de garder un minimum d'intimité, ainsi que de faire cela elle-même. Mais ce n'étaient pas les seules raisons qui expliquaient son besoin de s'isoler, depuis la nuit dernière la jeune femme tentait de dissimuler quelque chose. Quelque chose d'encore visible sur sa peau d'ivoire. Fermant doucement les yeux, elle appréciait le contact de l'eau chaude qui lui arrivait au niveau de la poitrine. Quand elle finit par les rouvrir son regard se dirigea malgré elle sur son bras droit, ou plus précisément sur le haut de son coude. Là, on pouvait y distinguer une marque bleuâtre aux contours violacées qui c'était formée. La jeune femme approcha son bras droit devant elle pour mieux observer cette étrange marque apparue soudainement dans la nuit et qu'elle avait découvert au petit matin, et elle murmura doucement:
-Mon dieu… Fit-elle en se redressant vivement en position assise, en remarquant pour la première fois sur ce bleu, comme des empreintes de doigts, imprimées sur sa chair. Aussitôt elle eut comme une vision de cette fameuse nuit qui lui revint à l'esprit. Ce moment où elle s'était sentie jeter au sol par une force invisible, cette marque était la preuve qu'elle n'avait pas rêvée. Ce matin quand elle avait remarqué ce bleu en se levant, Angélica l'avait attribué comme les autres bleus qu'elle avait pu se faire, au moment de sa chute de la veille. C'était d'ailleurs comme ça qu'elle l'avait justifié auprès de sa femme de chambre qui n'avait pu que le remarquer, comme elle avait la charge d'aider la princesse à s'habiller. Sa maîtresse lui avait simplement dit qu'elle était tombée la nuit dernière sans en ajouter davantage. Mais ce bleu-là confirmait à lui seul qu'il y avait bien eu quelqu'un d'autre avec elle cette nuit dans le labyrinthe. Cette chose qui l'avait agressée et qu'elle n'avait pas pu voir, était bien réelle.
-Seigneur… soupira-t-elle avec effroi en examinant son bras. -Mais qu'est-ce que c'était que cette chose? S'interrogea-t-elle le regard terrifié en voyant ces marques de doigt, signe de l'empoignade dont elle avait été victime.
Soudain la jeune femme sursauta en entendant quelqu'un toquer à la porte de la salle de bain et par réflexe elle immergea son bras droit dans l'eau encore chaude, de sorte à dissimuler le bleu.
-Puis-je entrer?
Angélica qui reconnue la voix de la comtesse, s'écria: -Oui bien sûr.
La vieille femme entra alors dans la pièce tamisée par la lueur des bougies, d'un pas claudicant. S'aidant de sa canne pour s'approcher plus près de la baignoire, où on avait volontairement laissé une chaise à proximité. Car ce n'était pas la première fois que les deux femmes discutaient dans ce genre de contexte plutôt intimiste. C'était souvent même le moment idéal pour pouvoir parler seul à seul. Ni l'une ni l'autre en était gênée. D'ailleurs la jeune femme n'éprouvait aucune pudeur à être vue entièrement dévêtue devant son aînée. Et comme le disait souvent la comtesse «il n'y a aucune honte à avoir, nous sommes entre femmes».
-Eh bien ma petite quelle longue semaine nous avons passé. Cela fut éreintant, je constate non sans une certaine nostalgie que je n'ai plus la fougue de mes vingt ans. Déclara avec dérision la vieille comtesse en se mettant à son aise sur la chaise qui lui était destinée tout en réajustant les plis de sa jupe. -Comment vous portez-vous? Reprit-elle ses yeux vitreux rivés sur la jeune femme dont le visage était encadré par ses longs cheveux à moitié trempés qui lui retombait sur la poitrine. -Tout est-il à votre convenance? S'enquit la maîtresse de maison.
-Ma foi fort bien. Répondit simplement la jeune princesse avec un sourire qui se voulait rassurant. Et vous-même Madame?
-Ma chère enfant, je me porte aussi bien que mon âge me le permet. Lui assura la comtesse en esquissant un sourire bienveillant.
Malgré ce sourire qu'elle lui adressait franchement, Angélica n'était pas dupe, elle s'était aperçue depuis quelques temps que la noble dame se fatiguait plus vite, et paraissait de moins en moins à la cour de Turin. Tout comme elle voyait que son amie tentait de la rassurer notamment sur son état de santé. C'était également une des raisons qui expliquait le séjour prolongé d'Angélica chez la comtesse. La jeune femme ressentait que son ancienne tutrice essayait de la ménager pour ne point l'inquiéter. Mais c'était hélas tout le contraire qui se produisait car le silence de la comtesse à ce sujet ne la rassurait pas.
-Voyez-vous…Reprit cette dernière. -Je suis heureuse que nous puissions enfin converser toutes les deux. Avec tout ce beau monde dans mon salon midi et soir, nous n'avons guère pu avoir une minute à nous. Enfin laissons cela, et causons un peu vous et moi, vous avez quelques interrogations sur le cœur me semble-t-il?
Les deux femmes se dévisagèrent un instant silencieusement, attendant que l'une ou l'autre aborde le sujet qui les intéressait. Ce fut Angélica, bien que peu à son aise de discuter d'un tel sujet, qui rompit le silence en première, après une profonde inspiration elle entrouvrit les lèvres:
-Honnêtement Madame je ne sais par où commencer. Je suis si peu familière de ce genre de chose, comme vous l'imaginez… je crains de mal m'exprimer.
-Je comprends. Répondit la vieille dame avec empathie. -Il n'est jamais aisé de s'ouvrir à quelqu'un sur un sujet aussi subtil et délicat que celui des sentiments humains, en particulier pour une jeune personne. Moi-même à votre âge, et dieu sait que cette époque est désormais lointaine… on ne parlait pas de cela aux jeunes filles ailleurs que dans les livres de romances à la mode. Ça ne se faisait tout simplement pas. Et je n'ai malheureusement pas eu l'occasion dans mes jeunes années, de profiter des conseils de ma regrettée mère en la matière. Nous avons toujours eu beaucoup de mal à communiquer de ses choses elle et moi. Difficulté que je n'avais nullement avec mon amie, votre mère, madame la comtesse de Verrua, bien qu'elle eût été plus jeune que moi, elle était cependant plus avertie en la matière. Précisa la vieille dame l'air absent avant de revenir poser les yeux sur sa jeune interlocutrice qui l'écoutait avec attention, bien que la simple évocation du nom de sa génitrice lui déplaise. -Enfin, ma chère, ce que je veux vous dire c'est…ne craignez pas d'être franche et de vous confier à moi. Je suis indulgente.
-Je le sais, et vous savez que vous avez toute ma confiance. Lui assura la jeune princesse. -C'est pourquoi j'ose vous demander ces choses qui m'échappent. Voyez-vous madame, l'une des interrogations qui m'occupe l'esprit est…que je me rends compte que je peine à comprendre comment discerner les sentiments, qu'une personne peut éventuellement dissimuler derrière une conduite galante.
La vieille dame qui l'écoutait d'une oreille attentive, demeura silencieuse quelques instants, prenant le temps de réfléchir à sa réponse.
-Il est vrai que la chose n'est guère aisée, mais point impossible si l'on sait observer les signes que je vous ai indiqué dans ma réponse à votre lettre. Certaines personnes trahissent malgré-elles, l'intérêt ou les désirs qu'elles tentent de dissimuler aux autres. Expliqua la comtesse, tout en joignant les deux mains sur le pommeau de sa canne qu'elle laissait reposer sur sa jupe de velours marron. -Mais permettez que je m'interroge à mon tour. Reprit-elle avec sérieux. -De mémoire, jamais auparavant vous ne m'aviez entretenu de ce sujet, je me demande les raisons de cet intérêt soudain pour la question des sentiments ? Qu'est-ce qui a changé, vous me cachez quelque chose ? Dit-elle l'air faussement soupçonneuse.
Honnêtement ces derniers jours, Angélica avait appréhendé cet entretien avec la comtesse, non sans raison, car les questions que son amie lui posait en retour, étaient toujours aussi pertinentes que légitimes. Cette vieille dame avait l'œil aussi aiguisé qu'un faucon en chasse. Pour l'instant la maîtresse des lieux était peut-être passive, mais la jeune femme savait qu'un moment cette dernière chercherait à obtenir des réponses à ses propres questions, en lui formulant des demandes simples et directes de telle façon à amener Angélica à lui dire ce qu'elle voulait savoir. Fort heureusement, la jeune princesse connaissait ses méthodes à allier l'air de rien l'interrogatoire à la conversation et savait assez bien les anticiper. Car malgré leur amitié, il y avait certaines choses qu'Angélica souhaitait garder jalousement pour elle.
-Je m'intéresse, rien de plus. Répondit Angélica qui demeurait malgré sa confiance sur la réserve. Mais devant le regard que lui adressait au même moment la vieille comtesse, signe qu'elle n'était pas dupe devant pareil mensonge, elle se décida à reformuler différemment :
-Disons seulement que je m'aperçois du regard que certaines personnes posent sur moi depuis quelques temps et ce genre de regard me trouble, car je saisis mal ce qu'il veut dire.
-Je vois…Répondit son interlocutrice pensive. -C'est généralement ce qui arrive le jour où la jeune fille s'aperçoit qu'elle est devenue femme. Et il est naturel que le regard des autres et notamment celui de la gent masculine sur votre aimable personne change également. Mais est-ce là réellement la seule raison à vos interrogations? Vous ne me ferez point croire que belle comme vous êtes qu'aucun gentilhomme ne vous ait fait son plus élégant compliment en ce sens?
-Oh, point directement, mais on a pu me le laisser entendre. Lui avoua sans gêne la demoiselle, le regard quelque peu absent.
Soudain l'attention de la jeune femme revint vite à la réalité quand elle crut voir en réaction à ses paroles, une lueur vive passer dans les yeux bleu-gris de son aînée. Tel quelqu'un croyant avoir vu juste à propos d'une chose qui très franchement échappait encore à Angélica.
-Et l'un de ces soupirants ne vous déplaisez point? Se hasarda à supposer la vieille dame visiblement sûre de ce qu'elle avançait, puisqu'elle osa poursuivre son résonnement en lui demandant sans détour. -Vous seriez-vous éprise de lui?
-Certes non, madame. Répondit spontanément la jeune femme l'air légèrement sur la défensive devant cette supposition hâtive. Même si la vieille comtesse n'avait pas vraiment tort, Angélica se gardait bien de laisser entendre à son amie qu'elle avait raison dans ce qu'elle affirmait.
-Non, il n'est point question d'une passion secrète? S'étonna la noble dame prise au dépourvue par cette réponse. -Alors c'est que mes yeux m'ont joué un tour bien malicieux pour m'avoir laissé penser que ce jeune florentin, ami de votre frère, puisse être la raison qui vous a poussé à m'entretenir en privé de ce sujet délicat, si je puis dire.
-Le signore Frescobaldi ? S'exclama à son tour Angélica avec stupéfaction devant la déduction de la comtesse. -Certes non. Se défendit-elle aussitôt. -Il n'est point question de lui. Qu'est-ce qui vous a laissé penser cela? Enfin, je veux dire, jamais, à mes yeux il n'est que l'ami de mon cher frère et il ne m'est rien d'autre.
-Ah non? Me serais-je sans doute fourvoyée? Reprit la comtesse qui peinait encore à croire qu'elle ait pu se méprendre dans ces réflexions. -Cependant, oserais-je vous partager que je suis convaincue que ce jeune homme est épris de vous, cela se lit dans son regard, c'est aussi limpide que l'eau d'une source.
Angélica ne sut que répondre à cela, elle ne put que baisser les yeux, embarrassée, vers l'eau de son bain maintenant tiède. Voyant son mutisme apparent la comtesse qui ne souhaitait manifestement pas en rester là, se rendant parfaitement compte qu'elle venait d'entrevoir une brèche dans laquelle elle allait pouvoir s'engouffrer. N'hésitant pas elle reprit les yeux plissés comme quelqu'un cherchant à démêler le vrai du faux:
-Mais alors, si ce n'est de lui, de qui donc est-il question, si je puis me permettre?
Voilà la question tant redoutée par la jeune femme qui venait d'être posée. Se mordant intérieurement la lèvre inférieure, mal à l'aise. Angélica ne disait mot. Non elle ne pouvait pas avouer son secret, pas même à son amie de toujours. Alors elle choisit délibérément d'ignorer cette question puisqu'elle répondit sur un ton dénué d'émotion :
-J'ai froid madame.
-Oh nous pouvons aisément remédier à cela, ma chère enfant. Lui répondit cette dernière d'une voix bienveillante, même si elle comprenait que la jeune femme ne chercher qu'à esquiver sa question qui la déstabilisait. « Ah la jeunesse et ses premiers émois » Songea-t-elle avec une certaine tendresse, tout en s'appuyant sur sa canne pour s'aider à se relever de sa chaise pour aller tirer le cordon situé à l'entrée de la pièce afin de faire sonner la cloche pour appeler la femme de chambre de la princesse.
Peu de temps après Elenora entra en silence dans la pièce sachant par avance pourquoi elle avait été faite appeler. Elle alla aussitôt chercher la marmite d'eau chaude qui bouillait dans l'âtre de la cheminée de la salle de bain. Pendant qu'elle remplissait son office, la vieille comtesse, qui ne disait mot, en profita pour ordonner d'un signe de la main à la domestique de déplacer la chaise pour la placer de profil derrière la baignoire soit dans le dos de la jeune femme. Une fois qu'elle eut terminé Elenora s'en alla sans un bruit.
-Etes-vous satisfaite des services de votre femme de chambre? Demanda la vieille femme en venant se rasseoir sur sa chaise tout t'en se munissant d'un peigne posé sur une petite table à proximité.
-Tout à fait madame. Répondit Angélica qui se détendit peu à peu à cette question qui les éloignait du sujet principal de leur conversation. -Elenora, m'est d'une grande aide et son travail est irréprochable. Je vous remercie encore d'avoir consentie à ma demande de la faire entrer à mon service.
-Je vous en prie, ma chère enfant. Vous savez que je ne peux rien vous refuser. De plus je ne puis que constater avec ravissement que vous savez vous entourer des bonnes personnes pour ce qui est attrait au personnel de maison.
Angélica émit un petit rire en entendant cela avant de lui répondre:
-Je crains que madame la marquise de Saint-Germain, ne soit guère de votre avis mon amie.
-Rien d'étonnant, c'est une vieille chouette. Déclara sans détour la comtesse.
La princesse surprise de ce commentaire regarda par-dessus son épaule pour voir le visage de la vieille femme et devant la malice évidente qui brillait dans ses yeux, les deux complices éclatèrent simultanément de rire.
-Ha…Ha…cher Ange. Rit la comtesse, les traits de son visage attendris par le sourire de la jeune femme pour qui elle vouait une réelle affection que l'on pourrait qualifier de maternelle. Celle-ci posa sa main sur l'épaule droite d'Angélica et lui dit: -Ne vous inquiétez plus de ce que pense cette vieille harpie. Il y a une chose que je ne vous aie point dite encore. Cette nouvelle va vous plaire, du moins j'ose l'espérer. Voyez-vous, il se trouve que lors de ma dernière apparition au palais royal dans le but de demander que vous séjourniez quelques jours en ma demeure, j'en ai également profité dans le bon sens du terme, pour manœuvrer habilement auprès le son Altesse votre père pour obtenir de lui d'être votre nouvelle duègne dès votre retour à la cour de Turin.
-Vraiment?! Parvint seulement à dire Angélica stupéfaite et ravie d'une semblable nouvelle.
-Eh oui, il y a quelques années votre père m'a honoré de sa pleine confiance en me chargeant de votre éducation à la vie de cour. Il sait que chez moi votre honneur ne risque point de hasard. Il n'a point contesté la décision de madame la duchesse, sa mère, de nommer madame la marquise de Saint-Germain pour vous faire office de duègne au château de la Venaria à seul fin de ne point la contrarier et d'altérer leurs rapports déjà plus que délicats pourrait-on dire. En revanche pour ce qui concerne la cour de Turin son Altesse ne désire nulle autre que moi à vos côtés. Peut-être que votre père s'est-il aperçu qu'il n'y avait étrangement rien à redire vous concernant, lorsque vous vous trouvez sous ma bienveillance. Supposa assez justement la vieille femme.
-Madame ce que vous m'apprenez là, m'enchante. Et votre présence ainsi que celle de votre petite-nièce, je vous prie de me croire me sera d'un grand réconfort et m'évitera d'être la proie de l'ennui profond qui m'accable lorsque je me trouve dans cette cour austère qu'est celle de Turin. Je gage que je m'efforcerai à ne pas trop vous fatiguer, mais pour les cheveux blancs ça je crains qu'il ne soit trop tard pour pouvoir promettre quoi que ce soit. Ajouta-t-elle taquine.
-Oh petite effrontée. La réprimanda faussement la comtesse en lui assénant une tape sur l'épaule avec un sourire amusé. -Attendez un peu d'avoir mon âge. Vous vous en amuserez moins. Enfin…se radoucie-t-elle. -Je vous pardonne de bon cœur pour l'amusement que cette taquinerie me cause. Et pour le plaisir que vous me faite de vous voir heureuse à l'idée de me savoir à vos côtés dans cette cour de Turin qui est d'une telle étroitesse d'esprit, ça je vous l'accorde bien volontiers.
Tout en disant cela la vieille dame attrapa quelques mèches humides des cheveux de la jeune femme, qu'elle tira doucement en arrière pour commencer à les peigner, avant de reprendre:
-Pour en revenir au sujet qui nous intéressait plus tôt. Je ne vous demanderai plus de me dire qui est cet heureux homme qui a su toucher votre cœur, je sais maintenant que vous ne me le dirai pas.
La jeune femme qui demeurait volontairement muette aux paroles de son aînée, savait que son silence sonnait comme un aveu à ses oreilles. Bien sûr que la comtesse avait compris que la raison de ses récentes interrogations sur les émotions et sentiments humains, dissimulait la présence d'un homme. Certes cette dernière c'était méprise quant à l'identité de l'homme en question, mais pour le reste, elle avait vu juste. Et voyant que la jeune femme qui lui tournait le dos, ne niait nullement ses dires, la noble dame reprit d'une voix soudainement très sérieuse :
-Sachez que l'on n'a point le loisir de choisir qui a le pouvoir de troubler notre cœur, nos sens si aisément peuvent être charmés. Mais nous pouvons apprendre à contrôler nos émotions, afin qu'elles ne nous trahissent pas malgré nous. Car sachez ceci cher Ange, la séduction suprême n'est pas d'exprimer ses sentiments, c'est de les faire soupçonner.
-Madame…Murmura Angélica qui se décida enfin à entrouvrir les lèvres. -Je saisis mal vos dernières paroles. Avoua-t-elle perplexe.
La comtesse cessa alors de peigner les longs cheveux de sa protégée, et posa sa main droite sur l'épaule de celle-ci, qui pivota aussitôt sa tête, accompagnée d'un mouvement de buste qui lui permis d'aller chercher le regard de la vieille femme.
-Si vous le vouliez je vous serais plus clair…lui susurra la comtesse ses yeux brillants d'une lueur qu'Angélica ne lui avait jamais vu, ce qui l'intrigua fortement. Alors elle se résolu à l'enjoindre à poursuivre.
-Je vous en prie madame, faites dont. Vous êtes bien la seule dame de mon entourage qui ose me parler franchement de ses choses-là.
Cette dernière lui adressa un léger sourire en voyant la mine captivée de sa jeune disciple. Evidemment que cette toute jeune femme voulait en savoir davantage. N'était-elle pas après tout la digne fille de sa mère? Tout en elle n'était que grâce, vivacité d'esprit et d'une sensualité dont elle semblait à peine être consciente. La comtesse Di Sommariva estimait qu'une femme se devait d'être instruite de tout ce qui était attrait au langage des sens. Non point par vice, comme pourraient dire certaines grenouilles de bénitiers à la moralité bien-pensante. Mais bien afin de pouvoir se méfier de soi-même et surtout se prémunir des intentions trompeuses et peu honorables, dont certaines espèces d'homme usent si souvent auprès des jeunes filles peu averties.
-Ma chère, comme je vous l'ai déjà enseigné, les femmes aussi portent en elles des désirs. Qu'on a la sottise de nous apprendre à refouler dès le plus jeune âge. J'ai été de ces jeunes oies blanches quand j'avais votre âge. Je n'ai appris à écouter mes désirs que fort tard. Les conseils de votre mère y sont pour beaucoup. Cette splendide rose avait ça en elle. L'art des sens, la compréhension de ce jeu subtil qu'est la séduction, elle avait une espèce de charme fascinant qui ne laissait indifférent que peu de gens. Et ses talents en la matière ont été sa meilleure arme à la cour.
Soudain, remarquant que les traits de la jeune femme s'étaient fermés une nouvelle fois à l'évocation de sa génitrice, la comtesse tenta tant bien que mal de lui faire entendre que comprendre la vie et la femme qu'avait été l'excentrique comtesse de Verrua durant ses années à Turin était primordial pour que la jeune Angélica cesse de refouler cette partie d'elle qui lui venait de sa mère : -Je sais bien que vous n'appréciez guère que l'on vous parle d'elle. Son simple souvenir vous est encore douloureux, mais nous devons l'évoquer. Afin que vous compreniez l'héritage qu'elle vous a légué. Cet héritage est une arme et un outil.
-C'est-à-dire? Interrogea la jeune femme d'une voix dénuée d'émotion.
-Votre féminité. Vous êtes comme cette chère Jeanne, fougueuse et fière. Et comme bien d'autres femmes avant vous, vous avez compris très tôt que nous n'avons pas notre juste place en ce monde. Ce sont les hommes qui y règnent en maîtres. Mais sachez que même le roi le plus sage peu perdre la raison devant un si beau visage. Ajouta la vieille dame en venant caresser de l'index le bel ovale du visage de la jeune princesse. -Il suffit d'avoir été témoin de la passion de votre père pour une femme comme elle, pour en avoir la preuve. Conclu-t-elle.
-Je ne sais si le fait de ressembler autant à ma mère est une bonne chose. Je n'envie pas son destin et il me déplait d'être confondue avec elle dans les yeux de certains. Je ne suis pas cette femme. Décréta Angélica en ressentant le besoin de noter cette nuance.
-Certes non. Vous vous ressemblez physiquement c'est un fait, mais il est évident pour qui vous connait que vous êtes très différentes. Je sais moi-même, qui vous connais intimement toutes les deux, que l'esprit et la raison, plus que le cœur ou les sentiments, dictaient à votre mère ses affections. Et vous Angélica, c'est tout le contraire. C'est en cela que vous êtes totalement dissemblables. De plus, ne vous préoccupez pas d'un revers du destin, par votre naissance vous n'êtes pas vouée au même avenir. Son altesse votre père, vous trouvera un royal parti le moment venu. Et tout ce que je vous souhaite c'est que cette personne qu'il vous aura choisi soit quelqu'un qui vous aura mérité. Mais vous savez l'amour que vous porte votre père, il aura j'en suis sûre cet égard.
-Si j'avais le choix madame, je ne me marierais pas. Déclara Angélica sans réserve en soutenant le regard de la comtesse, celle-ci lui adressa un sourire bienveillant, tout en replaçant une mèche de cheveux de la jeune femme derrière son oreille.
-Je sais votre position sur le sujet, vous aviez déjà ce discours il y a deux ans en arrière. Cette discussion que nous avons là, nous aurions dû l'avoir bien plus tôt, mais comme nous le savons les circonstances du moment en avaient décidés autrement. Mais laissez-moi vous faire connaître mes idées…J'ai toujours trouvé fort regrettable que le mariage soit accessible à des âmes que l'on prépare si peu. Comme on nous enseigne le maintien, il faudrait enseigner aux jeunes gens les bases de la vie conjugale, avant le mariage. Car oui mon enfant, un jour prochain ne vous en déplaise, vous serez mariée. Nous savons que vous n'avez pas la naïveté de croire qu'il en ira autrement. Votre famille, votre père ne le tolérerait pas que vous demeuriez sans mari. Le mariage d'un des membres de la famille royale du Piémont est avant tout affaire d'état et d'enjeux politique, mais je ne vous apprends rien en vous disant cela.
-Certes, je ne le sais que trop bien. Mais soyez sûre que je refuserais absolument qu'on me marie de force à un homme pour qui je n'aurais aucun goût. Un être dont j'ignorerai le fond du caractère, car c'est pourtant de celui-ci qu'il me faudra souffrir la compagnie jusqu'au restant de mes jours.
-Vous avez l'âme rêveuse ma chère enfant. Répondit la comtesse qui comprenait aisément son point de vue. -C'est une bonne chose, du moment que votre esprit lui, ne se complaise pas dans des songes hors d'atteintes pour une femme de votre condition. Vous voulez votre liberté. Mais la liberté coûte très chère. Prenez garde. L'avertie la vieille femme. -Nous vivons dans un monde sans pitié ! Surtout pour les femmes. Apprenez à dominer, à occulter vos émotions face à certaines personnes, mais aussi, si vous voulez empêcher à la fois la loi des hommes et l'amour de vous anéantir. Je sais que vous aspirerez à aimer et être aimé ce qui est simplement humain, et il est naturel de désirer cela, il n'y a aucun mal dans tout ça, mais de grâce n'oubliez jamais que rêver d'être comblée par l'amour cher Ange, cette dangereuse illusion n'apporte que souffrance et cruelle déception.
Angélica demeura silencieuse, réfléchissant aux sages paroles de son amie. De son côté la comtesse qui constatait que ces mots faisaient manifestement leur chemin dans l'esprit de la jeune femme, jugea que cette leçon était amplement suffisante pour ce soir. Puisqu'elle vint déposer en un geste maternel un baiser sur la tête de la jeune femme avant de déclarer:
-Nous reparlerons de tout cela, je vous le promets. La vieille femme que je suis à encore quelques leçons dont elle se doit de vous instruire. Maintenant que vous voilà arrivée à l'âge des tendres sentiments. Si vous suivez mes conseils, vous saurez très vite j'en suis sûre, déceler la sincérité d'une âme, en particulier celle de l'homme qui a su susciter votre intérêt. Car c'est bien cela que vous souhaitez réellement savoir, n'est-ce pas. Dit-elle avec un sourire entendu.
X.X.X
Palais Royal de Turin: 25 Novembre 1710:
Durant les deux jours qui suivirent cette discussion des plus instructive, Angélica eu le temps de réfléchir aux paroles de son amie. Et la jeune femme s'était étonnée du fait que la vieille dame, qui avait cerné ses réelles motivations derrière ses interrogations, n'avait point tenté de la dissuader de s'ouvrir à ces émotions nouvelles, au contraire elle l'encourageait à se laisser aller à ses sentiments naissants pour un homme que sa duègne ne connaissait même pas. Pour quelle raison? «Parce qu'elle me fait confiance» Avait songé Angélica «Elle sait que je connais les limites, je pense qu'elle souhaite simplement que je découvre ces émotions par moi-même en toute conscience. De toute façon cela n'engage à rien» Avait-elle alors continuer dans sa réflexion. «Mais devrais-je pour autant me laisser aller à ce que je ressens pour lui, au risque d'en souffrir» Telles étaient les nouvelles réflexions qui occupaient l'esprit de la jeune femme, qui essayait tant bien que mal de mettre des mots sur ce que lui inspirait cet homme si énigmatique. Ces sentiments qu'il lui inspirait tout autant qui la troublaient, et dont Angélica commençait à s'avouer l'existence, étaient avant tout une irrésistible attirance entremêlée d'admiration, son savoir, son élégance inégalable, sa voix aux accents suaves ainsi que son sourire affable quand il s'adressait à elle…ne laissait désormais plus son jeune cœur indifférant. Et elle se surprenait même, à se languir de sa prochaine lettre qu'elle attendait encore avec une vive impatience, mais surtout de leur prochaine rencontre, qu'elle appréhendait cependant, maintenant qu'elle réalisait un peu plus chaque jour, s'être éprise de cet homme dont elle ignorait encore tellement. Angélica en avait parfaitement conscience, mais que pouvait-elle y faire? Son cœur semblait avoir ses raisons, lesquelles étaient indépendantes de sa volonté.
Pour l'heure, elle était de retour au palais royal, après son court séjour chez la comtesse Di Sommariva. Laquelle l'avait d'ailleurs accompagné pour son retour à la cour. Son arrivée s'était faite plutôt discrètement, ce qui n'était pas plus mal, pensait Angélica qui avait déjà retrouvé la monotonie de son quotidien au palais, rien n'avait véritablement changé, toujours des courtisans dans les couloirs qui lui présentaient leurs hommages sur son passage, des ambassadeurs qui venaient la visiter, dont l'ambassadeur d'Espagne qui lui manifestait une réelle considération. Pour le reste elle remplissait son rôle de représentation de la famille royale.
A son arrivée sa famille (mais surtout sa grand-mère) lui avait réservé un accueil des plus formel sans rien ajouter d'autre, du moins pour le moment, mais Angélica savait part son frère que la duchesse douairière comptait bien avoir un entretien avec elle dans les prochains jours, elle n'y échapperait manifestement pas, qu'à cela ne tienne s'était dit la jeune femme qui était tout aussi résolu à faire entendre son point de vue lors de leur entretien qui s'annonçait imminant. Pour ce qui était de son père (qui soi-disant passant, n'avait pas l'air au courant du dessein de madame Royale vis-à-vis de sa fille) celui-ci l'avait accueilli avec chaleur, et bien qu'il ne puisse lui consacrer du temps, il était heureux de l'avoir de nouveau auprès de lui. Quant à son frère Amedeo, en réalité elle ne le voyait plus aussi souvent que d'habitude, lui comme leur père étaient très pris par leurs occupations. Cependant depuis son retour Angélica avait le sentiment que son grand frère semblait préoccupé, elle le connaissait trop bien pour être dupe de ses réactions faciales. L'attitude d'Amedeo avait commencé à lui poser question quand elle s'était aperçu des œillades étranges qu'il lui adressait, il avait l'air de vouloir lui parler de quelque chose qui le tracassait, mais il se ravisait au dernier moment, comme si quelque chose le faisait hésiter. Et Angélica soupçonnait que cela pouvait avoir un lien avec la présence prolongée de Silvio. Car elle se souvenait que le Florentin avait fait mention des projets dont il ne pouvait pas encore lui faire part, projets dans lesquels le soutenait apparemment son frère. Peut-être s'agissait-il de cela? tentait de s'expliquer Angélica. Mais elle ne chercha pas plus loin pensant qu'il serait mal venu de sa part de reprocher à son frère de lui faire des cachotteries ou d'avoir quelques secrets pour elle quand on savait ce qu'elle-même lui dissimulait si habilement depuis plusieurs mois. Elle préférait se dire qu'il serait plus sage d'attendre patiemment que son grand frère se sente disposé à lui dévoiler ses pensées. Et son instinct lui faisait ressentir qu'il le ferait prochainement.
C'était un mois de novembre particulièrement pluvieux cette année-là, le froid était arrivé très rapidement et le temps se dégrada davantage dans les jours qui suivirent. En dehors des jours de fête, tous les autres se ressemblaient pour Angélica. Dans ses rares instants de libre elle étudiait, affinait ses connaissances, en dehors de cela, elle ne trouvait en ces lieux que l'exactitude et la régularité des jours. Sa seule consolation était de savoir que son amie la comtesse et sa petite-nièce Adalina étaient auprès d'elle, la présence et la conversation de ces dernières l'aidaient quelques fois à tromper son ennui qui l'accablait. Devant les autres elle essayait de ne rien laisser paraître de son mal-être et surtout de sa profonde solitude et ce malgré tous ces gens qui allaient et venaient autour d'elle. Angélica ne s'était jamais sentie à sa place dans ce monde très codifié, de privilèges et de faux-semblants. Pour une personnalité aussi passionnée et franche que la sienne il n'était pas toujours simple de faire taire sa vraie nature. Angélica s'était rendu compte que sa seule source d'évasion à son quotidien terne, était cette correspondance secrète qu'elle entretenait avec celui qui occupait si souvent ses pensées. Sans doute était-ce pour cela qu'elle s'était fortement résolu à n'en toucher mot à personne de crainte que l'on exige d'elle de cesser cette correspondance qu'on aurait pu juger scandaleuse. Mais la jeune princesse n'en avait que faire, elle était bien décidée à poursuivre ses échanges clandestins avec le duc qui était le seul être en dehors de son frère à la voir telle qu'elle était vraiment et, elle le pensait, à la comprendre sincèrement. Et elle se demandait souvent si cet homme pouvait partager ses sentiments. Mais Angélica chassait aussitôt ce genre de pensée de son esprit. Car cela lui faisait mal d'y songer. Préférant se dire que ce n'était qu'un fantasme, que jamais il n'y aurait autre chose entre eux que ce semblant d'amitié. C'était d'ailleurs la seule chose qu'il avait osé lui demander, de plus Angélica n'avait rien d'autre à lui offrir que cela. S'en satisferait-il ? Elle s'était bien entendue demandée à plusieurs reprises quel intérêt pourrait avoir cet homme à correspondre de la sorte avec elle sans rien attendre en retour. Ses manières affables et son mépris des convenances, plaisait à la jeune femme, Aro n'avait pas son pareil. Et elle sentait au fond d'elle qu'il lui faudrait une raison valable, indiscutable qui puisse justifier qu'elle renonce d'elle-même à poursuivre cette correspondance ainsi qu'à tout contact avec cet homme. Mais pour l'heure elle ne s'en sentait ni la force, ni l'envie. L'emprise qu'Aro commençait à exercer sur son esprit empêchait Angélica de se rendre compte que sa volonté et son désir la poussait dangereusement dans les bras d'un adversaire redoutable prêt à tout pour obtenir ce qu'il convoitait.
X.X.X
Palais royal de Turin - 30 Novembre 1710 :
Ce matin-là la pluie battait contre les vitres des appartements d'Angélica qui donnaient du côté des jardins, lesquels se trouvaient d'ailleurs désertés par les courtisans qui d'ordinaires y déambulaient en masse tout au long de la journée. Par ce jour de mauvais temps les seules âmes que l'on y voyait passer à la hâte étaient celles de membres du personnel du palais qui allaient et venaient.
Le début de cette journée ne fit pas exception aux autres. Et en milieu de matinée Angélica était parvenue à s'éclipser discrètement du petit salon de la reine, dans lequel cette dernière avait pour habitude de recevoir les différentes personnalités de la noblesse Turinoise ou bien des ambassadeurs des grandes cours d'Europe. D'ordinaire Angélica appréciait pouvoir échanger en diverses langues étrangères avec certains de ces visiteurs. Mais elle savait également que les ambassadeurs au-delà de leur rôle diplomatique, étaient plus officieusement là pour jauger les gens et notamment les membres de la famille royale afin d'en faire part à leur souverain respectif. Angélica était en âge de se marier, raison pour laquelle elle ne souhaitait pas se mettre en avant, préférant ne point être trop remarqué par ces nobles messieurs. Et honnêtement le salon de la reine n'était pas le lieu le plus propice à la discrétion la concernant. Angélica avait donc profité que l'attention de sa duègne ainsi que celle de la reine soit distraite pour fuir cette pièce étouffante. Une fois dans le couloir la jeune femme songea brièvement à un endroit où elle pourrait s'isoler loin de tout ce brouhaha incessant, bien sûr elle avait pensé rejoindre ses appartements, mais Angélica se doutait que c'était le premier endroit où on penserait aller la chercher. Le seul autre endroit où elle pourrait éventuellement trouver un peu de tranquillité sans que personne n'y trouve rien à redire, c'était la chapelle du palais. A cette réflexion, Angélica n'hésita pas et emprunta aussitôt d'un pas hâtif l'escalier sur sa droite pour partir en direction de la chapelle sans se rendre compte que quelqu'un avait remarqué et suivi de son regard perçant sa fuite inopinée du salon de la reine.
Une fois arrivée devant la porte de la chapelle adjacente au palais, Angélica l'ouvrit doucement, ne souhaitant guère signaler sa présence trop rapidement, ne sachant pas qui elle pourrait trouver à l'intérieur. Cependant, en entrant elle ne vit point âme qui vive. Les bancs de la chapelle étaient vides et un silence de plomb régnait en ce lieu saint. La jeune femme s'avança alors dans l'allée principale pour venir prendre place sur l'un des bancs de la première rangée en face de l'autel. Angélica demeura silencieuse, presque méditative en contemplant ce somptueux mais néanmoins glacial décor qui l'entourait, puis ses yeux vinrent se poser sur l'imposante croix du christ qui trônait derrière l'autel. Quand soudain son esprit rappela à sa mémoire une froide matinée de septembre où le duca di Toscana lui avait demandé "Croyez-vous en Dieu ?" juste avant de l'enjoindre à prendre pour cible de tir la croix en pierre des ruines. Ce genre de réponse avait le mérite d'être claire. Non Angélica ne croyait pas en Dieu, en tout cas point dans le sens où tout le monde autour d'elle l'entendait. Pour elle Dieu était une invention de l'esprit humain, rien de tout cela ne lui paraissait crédible. Les livres d'histoires qu'elle avait pu étudier lui avaient appris que la religion ainsi que l'interprétation de textes soi-disant sacrés avaient fait plus de mal que de bien au genre humain. Mais elle savait qu'il valait mieux qu'elle garde pour elle ses pensées blasphématoires. Le seul être à qui elle s'en était ouverte, c'était cet homme si singulier, Aro. Rien qu'à l'évocation de ce nom dans son esprit, Angélica sentie son cœur s'emplir d'une douce chaleur. Qu'elle ne cherchait plus à ignorer désormais. Ce secret inavouable qu'elle taisait obstinément depuis plusieurs semaines maintenant, était un délicieux tourment. Cependant, elle ne pensait pas que cet homme puisse éprouver la même chose en sa présence. Et ce secret, Angélica savait qu'elle n'oserait pas lui en toucher le moindre mot. Jamais.
-...Mademoiselle Angélica. Appela une voix sur sa droite.
Aussitôt la jeune femme ouvrit les yeux en reconnaissant la voix de sa grand-mère, qu'elle vit seule, sans dames de cour à ses côtés, la vieille dame se tenait debout, droite, aussi rigide qu'une statue de marbre dans sa robe sombre. La fixant de ses yeux vitreux, mais toujours aussi perçants. La duchesse-douairière qui contempla un moment sans un mot sa fougueuse petite-fille, fit un pas vers elle en s'aidant de sa canne.
-Vous venez prier ? Supposa-t-elle. -Vous me voyez navrée d'interrompre votre recueillement mon enfant...Non restez assise. Ordonna aussitôt la vieille dame en voyant Angélica tenter de se relever, sans doute pour lui adresser sa révérence en signe de respect. Cette dernière obéie, tout en regardant la duchesse venir prendre place à ses côtés.
-Ce n'est rien madame. Finit par répondre sa petite-fille.
-Voyez-vous mon enfant, cette chapelle est un lieu que j'apprécie particulièrement, l'atmosphère y est reposante et empreinte de sérénité. Lui confessa la duchesse d'une voix posée.
-Vous avez sans doute raison. Lui concéda Angélica d'une voix douce qui contrastait avec les traits de son visage maintenant fermés.
-...Comment vous portez-vous depuis votre retour à la cour ? Reprit la vieille dame qui scrutait silencieusement chacune de ses réactions faciales. -Il est vrai que nous n'avons guère eu de temps à nous accorder vous et moi. Lui fit-elle remarquer.
-Je me porte bien, je vous remercie. -Mais j'imagine madame, que ce n'est point tant pour vous enquérir de ma santé qui me vaut cette entrevue n'est-ce pas ? De ce que j'ai ouïe dire vous vouliez me parler ? Se décida à dire très calmement Angélica visiblement peu disposée à tourner autour du pot plus longtemps.
Sa grand-mère ricana quelque peu, face à son attitude farouche. A vrai dire elle s'y était attendue.
-En effet, c'est chose vrai. Mais cela ne vaut point dire que je ne me soucie guère de vous Angélica. Au contraire, voyez-vous certaines choses me préoccupent...
-Qu'est-ce donc qui vous préoccupe ? Demanda alors sa petite-fille d'une voix ingénue qu'elle savait feindre parfaitement, tout en daignant enfin regarder son aînée.
-La première de mes préoccupations vous concernant est de savoir ce qu'il adviendra de vous…Lâcha la duchesse-douairière en laissant volontairement un silence avant de reprendre. -Dites-moi, d'après-vous quelle est la première qualité qu'une princesse doit posséder ? L'interrogea-t-elle d'une voix, soudain plus sérieuse.
Angélica prit le temps de réfléchir à sa question avant de lui répondre.
-La compassion. Mais je sais qu'en cela nos avis divergent.
A cette réponse un rictus désabusé se dessina sur les lèvres de la duchesse-douairière qui laissa échapper un soupir entre ses lèvres fines.
-Pensez ainsi ma chère et vous apprendrez à vos dépends je le crains, qu'il n'est pas bon de tendre la main à certaine personne, en vous laissant guider vos actions par cette qualité. Parfois les meilleures décisions qui sont prises dans l'intérêt de l'état sont celles qui nous sont le plus difficile à notre conscience. La clémence, l'indulgence, la pitié ne sont pas ce qui fait perdurer une lignée ou un royaume. Me comprenez-vous ? Dit-elle plus grave. -Même encore aujourd'hui, à l'âge qui est le mien, je me dois de tout mettre en œuvre pour que notre famille garde sa souveraineté sur le Piémont. Et cela passe avant les intérêts personnels de ses membres.
Angélica resta silencieuse, songeant à ce que sa grand-mère venait de lui dire. Ces paroles n'étaient point dénuées de sens, cependant, la jeune femme se sentait en désaccord avec ses mots. Car elle ne comptait nullement sacrifier sa vie pour les intérêts de quiconque.
-Pour quelle raison me parlez-vous ainsi madame? Répondit toujours aussi calmement Angélica, ce qui contrastait avec la lueur de défi qui brillait dans ces yeux sombres. -Me dites-vous cela comme une mise en garde ? Qu'attendez-vous de plus de moi, que je ne fasse déjà dans l'intérêt de notre famille ?
La duchesse-douairière qui n'avait pas manqué de remarquer le feu qui scintillait dans le regard de sa petite-fille, prit son attitude comme une provocation de plus. Raison pour laquelle elle lui rétorqua d'une voix qui se voulait plus ferme.
-J'entends que vous souteniez votre famille, en faisant votre devoir qui sied à une princesse du Piémont. Le problème jeune fille, n'est pas de savoir tenir votre rang en public, ça vous vous en acquittez fort bien. En revanche, tenir votre rang en privée s'avère être une tâche plus ardue pour vous. Aux dires de Madame de Saint-Germain, et aux vues des récents événements, vous n'avez aucune notion de ce qui est convenable.
A l'entente de ce nom, les traits délicats d'Angélica ne purent s'empêcher de laisser transparaître son mépris pour cette femme odieuse qu'était cette Madame de Saint-Germain. Aux yeux de la princesse la marquise était d'un autre âge, aux idées dépassées, pour elle qui était jeune et qui souhaitait vivre avec son temps. Et sa grand-mère elle-même n'échappait pas à cette impression qu'Angélica avait des femmes de sa génération. Quand bien même il puisse exister des exceptions, la comtesse Di Sommariva en était d'ailleurs un parfait exemple. C'était l'éternel conflit entre les esprits conservateurs et les libres penseurs épris d'idées nouvelles. Malheureusement la jeune femme se disait que certaines personnes n'entendraient jamais que les temps changent et que rien n'est voué à rester figé pour l'éternité.
-Avec tout le respect que je vous dois, si je puis me permettre, je doute que Madame de Saint-Germain soit la personne la plus objective pour en juger. Et pour être totalement franche avec vous madame, elle est la seule personne m'ayant côtoyé de près qui se permet de vous dépeindre une telle vision de moi. Si seulement vous acceptiez de prêter oreille à d'autres discours que le sien. Tenta de se défendre Angélica face à l'avis manifestement déjà arrêter de la duchesse-douairière sur sa personne.
-Comme celui de Madame la comtesse Di Sommariva, j'imagine ? Rétorqua sa grand-mère qui à son tour ne cacha pas son mépris pour cette dernière. J'ai toujours dit à mon fils, votre père, que cette femme n'était pas un exemple à suivre, et qu'il fut mal avisé de lui confier votre éducation, elle exerce une mauvaise influence sur vous. Déclara la duchesse-douairière visiblement convaincue de ce qu'elle affirmait. -Et maintenant que vos caprices sont terminés... Reprit-elle comme s'il n'y avait plus à discuter. -Vous demeurerez ici et vous vous conformerez à suivre l'étiquète et les règles strictes de vie de cour. Plus d'escapade secrète à cheval, plus de rébellion ou encore de pari insensé.
Angélica qui sentie son sang ne faire qu'un tour en entendant ces mots, décida qu'il était temps de montrer à sa grand-mère quel genre de femme elle avait en face d'elle. Car en effet, elle ne supportait tout simplement pas qu'on puisse parler en mal de son amie, sa mère de cœur comme elle se plaisait à la nommer secrètement. Voilà pourquoi elle se résolu à tomber le masque, pour laisser sa vraie personnalité s'exprimer librement et sans détour avec sa grand-mère.
-Cette femme qui n'est pas un exemple comme vous dîtes, m'a forgé l'esprit afin que je puisse m'en servir par moi-même. Est-ce cela qui vous préoccupe tant et qui vous fait si peur? Répliqua Angélica d'une voix implacable qui surprit malgré-elle son aînée, qui demeura interdite quelques secondes, permettant ainsi à sa petite-fille de laisser libre cours à sa témérité: - Souhaitez-vous réellement connaître ma pensée? Vous et moi pouvons tout nous dire ici. Dieu, dit-elle en désignant d'une main la croix du Christ qui trônait derrière l'autel, peut tout entendre. Sachez que je n'ai rien contre vous et combien je voudrais ne serait-ce qu'un peu, être apprécié de vous. Mais vous entendez tout contrôler en faisant de moi un pion sur votre échiquier. Je n'en suis pas un. Vouloir contrôler les autres est à mon sens voué à l'échec. Conclu la jeune femme en scrutant avec attention la réaction de sa grand-mère. Après la surprise manifeste sur ses traits fanés par le temps, une mine indignée avait pris place sur son visage en entendant les paroles de la jeune femme.
-Impertinente, comment osez-vous? Répondit enfin la vieille femme d'une voix tremblante d'une colère contenue. Si vous n'étiez ma petite fille je vous aurais fait battre pour votre insolence…
-Pourquoi dont Madame. Lui lança Angélica nullement impressionnée par ses dires qui n'étaient que le résultat de l'égo offensé de sa grand-mère qui se trouvait désarmée par la franchise de sa petite fille à son égard. -…pour vous avoir parlé à cœur ouvert, en toute honnêteté. J'ai ouïe dire que vous-même dans vos jeunes années et jusqu'à ce jour, aviez la réputation d'avoir un caractère affirmé et ambitieux et point malléable. Et il me semble que le vrai nœud du problème qui nous oppose est que mon caractère est autant affirmé que le vôtre. Mais pourquoi cela signifierait-il que nous soyons en désaccord? Et pour en revenir à Madame la comtesse Di Sommariva que vous dépréciez, je la tiens en haute estime, car c'est elle qui m'a élevé…
-Oh je vous en prie… l'interrompit la duchesse-douairière comme si l'idée lui paraissait absurde. -Vous avez toujours eu trop d'admiration pour elle.
-Eh bien oui, il se trouve que mon jeune esprit avait besoin d'admirer quelqu'un de caractère. Répliqua avec répartie la jeune femme, dont les traits se faisaient maintenant de marbre.
Les deux femmes se dévisagèrent pendant un long et pesant silence. Angélica se bornait à rendre le regard que sa grand-mère lui adressait. C'était un regard grave, lourd de conséquence, la vieille femme semblait en cet instant, voir sa petite-fille pour la première fois, sans doute révisait-elle son jugement. Et intérieurement elle admettait bien volontiers que les paroles de cette toute jeune femme n'étaient point dénuées de vérité. Elle lui reconnaissait aussi un certain courage de lui avoir parlé ainsi. Égale à égale, sans doute était-ce pour cela que la vieille femme choisie de faire taire sa colère. Car elle savait désormais que durcir le ton avec cette enfant ne mènerait nulle part sauf à la discorde.
-Et bien…Finit-elle par rompre le silence. -On peut dire que je vous ai sous-estimé jeune fille. Je me rends compte que c'est sans doute la première fois que nous parlons vraiment vous et moi. Mais cela ne change rien au fait que j'attends de vous que vous soyez une princesse qui embrasse pleinement le rôle qui lui incombe. Qui privilégie le bien-être de notre noble famille par-dessus toute autre chose. Et j'ajouterai que même en privé vous vous devez de tenir votre rang.
-Je n'ai point le désir de jouer un rôle même en privé… résista une nouvelle fois la jeune femme face aux injonctions de sa grand-mère. -N'est-ce pas là le seul moment où nous pouvons être nous-mêmes?
-Le désir? N'est-ce donc que cela qui vous anime? Rétorqua la vieille femme qui semblait soudain lasse de ces simagrées. -Si vous saviez jeune impertinente que vous êtes, à quelle point la nature est perfide en ce qui concerne le désir. Nous ne devons pas la laisser nous dominer. Entendez-moi bien Angélica, je serai disposée à consentir à desserrer la bride, si je puis dire. À condition d'obtenir de vous une attitude irréprochable. Je vous sais intelligente, vous comprendrez qu'il n'est pas dans votre intérêt d'aller à l'encontre des ambitions de votre famille.
-Je tiendrai mon rôle Madame. Lui assura la jeune femme. -Mais je vous l'ai dit, je ne suis pas un pion sur votre échiquier.
-Ma chère, apprenez que le monde entier est dans les échecs, chacun de nous a son rôle à jouer. Et comme chacun d'entre nous vous avancerez sur la case que l'on vous aura désignée. Ai-je besoin de vous rappeler que vous vous devez à votre famille et à la raison d'état.
-Et quel rôle prévoyez-vous que je joue pour vos intérêts ?
-De ce que j'ai vu, vous me semblez toute disposée à incarner celui du fou, tant vos récents agissements n'ont pas de sens. Mais nous savons toutes les deux, que vous êtes en réalité un cavalier, qui guette la première ouverture, et Dieu seul sait ce qu'il fera si elle se présentait à lui. Songez que lorsque quelqu'un fait ce qu'il veut, il fait rarement ce qu'il devrait.
La duchesse-douairière se tut quelques instants, avant de reprendre non sans quitter sa petite-fille de ses yeux perçants: -Depuis toujours je ressens quelque chose de profond et de dangereux en vous Angélica. Cela vous vient de votre mère à n'en point douter. Comme elle, vos yeux sont à eux seuls capables de s'emparer d'une âme. Un don inquiétant oserai-je penser.
Sur ces derniers mots la duchesse-douairière délaissa du regard la jeune femme qui demeura désormais silencieuse et se releva à l'aide de sa canne.
-Il me faut vous laisser à présent. Malgré les apparences je suis forte aise que nous ayons eu cette conversation. Maintenant que les choses sont dites, je vous saurai gré de demeurer ici encore quelques instants, cet endroit est propice à la réflexion et il ne me semble pas déraisonnable de penser que quelques minutes de méditation supplémentaires vous aideront à y voir plus clair, ma chère enfant. Je vous verrai au dîner ce soir et bien entendu tout cela restera entre nous. Termina sa grand-mère avant de tourner les talons et quitter la chapelle de son pas claudiquant, abandonnant Angélica à la solitude des lieux.
X.X.X
Sortant de la chapelle à grande enjambée, les poings résolument serrés, Angélica fort contrariée de cette échange mouvementé avec la duchesse douairière, souhaitait mettre le plus de distance possible entre elle et ce jeune femme ressentait une violente émotion s'emparer d'elle, c'était comme si tout son être avait envie de hurler. Elle qui était venue en ces lieux pour tenter d'y trouver un semblant de paix intérieure, fort était de constater que c'était peine perdue, puisque la seule chose qu'elle y trouva ce fût la colère et la discorde. Quand Angélica l'esprit toujours aussi agité, passa enfin la grande porte qui menait à un corridor en apparence désert, elle referma la porte derrière elle avant de faire volte-face, quand soudain Angélica étouffa un cri de surprise en sentant tout son corps tressaillir au moment où son regard rencontra deux yeux bleus glacés qui la dévisageaient sans jeune femme qui par reflexe avait eu un mouvement de recul en constatant qu'elle venait de tomber pratiquement nez à nez avec Charles-Emmanuel, demeura quelque seconde silencieuse, pour se remettre de sa stupeur, quand elle vit son demi-frère desserrer ses lèvres fines et lui dire d'une voix calme :
-…Angélica, je vois que je vous ai effrayé semble-t-il. Excusez-m'en.
-Ce n'est rien. Lui répondit simplement cette dernière qui pour l'heure n'avait qu'une envie, partir d'ici. Raison pour laquelle elle reprit : -Si vous cherchez madame notre grand-mère, elle ne se trouve plus dans la chapelle. Excusez-moi. Dit-elle d'un air aimable pour prendre congé, avant de vouloir se détourner de lui.
-Oui je sais cela. Répondit le prince en se mouvement de telle sorte à lui barrer le chemin, geste qu'Angélica ne sembla guère apprécier puisque ses sourcils se froncèrent légèrement, signe qu'elle ne saisissait pas très bien ce que Charles-Emmanuel semblait lui vouloir pour qu'il tente de la retenir. -C'est ce qui m'amène à croire qu'elle est la raison de cette contrariété visible sur vos jolis -il comme si de rien était.
-Et quand bien même cela serait le cas, qu'est-ce que cela vous fait ? Lui rétorqua Angélica, que son indiscrétion agaça quelque peu, raison pour laquelle elle ne prit pas la peine d'y mettre les formes, comme elle le faisait d'ordinaire avec lui. -Vous m'avez suivi. Reprit-t-elle d'un ton qui ressemblait plus à une affirmation qu'une question.
Charles-Emmanuel la dévisagea étrangement un instant sans rien dire, puis ignorant sa remarque il reprit :
-Je serai vous je ne me contrarierai pas tant pour si peu, madame notre grand-mère sous ses airs austères, n'a d'autres soucis que les intérêts...
-...de notre famille et de l'état. Oui je sais cela. L'interrompit-elle sachant pertinemment ce qu'il allait dire. -Je vous remercie pour ce conseil, maintenant si vous voulez bien m'excuser je dois aller trouver mon frère. Dit-elle en tentant une nouvelle fois de passer, ce que le prince la laissa faire puisqu'il s'écarta de moitié avant de lui répondre :
-Je crains que ce cher Amedeo ne soit point encore rentré au palais. Comme vous le savez sans doute il est en visite à l'hôtel particulier de monsieur l'ambassadeur d'Espagne.
Angélica fut quelque peu agacée de cette information, elle qui voulait aller de ce pas trouver son frère pour lui raconter son entretien avec celle que la cour appelait madame royale. Bien sûr qu'elle savait pour cette visite officielle chez le comte Aragon, Amedeo lui en avait touché mot la veille, cela dit elle s'étonnait intérieurement qu'à cette heure avancée de la journée son frère ne soit toujours point de retour.
-...Il doit être fort occupé vous savez, la mission qui lui a été confié requière un minimum de préparation. Avait repris le prince qui la suivait de près derrière elle. Tout à coup Angélica interrompit sa marche et fit volte-face pour demander au jeune homme à quoi il faisait allusion, mais ce dernier la devança.
-A voir, votre air vous sembliez ignorer ce détail. Supposa-t-il avec une légère suffisance dans la voix, tout en affichant un sourire satisfait de l'effet que produisait manifestement cette information chez sa demi-sœur. -Je m'étonne qu'Amedeo ne vous en ai rien dit, en même temps sont-ce là des sujets qui concerne les dames. Ajouta-t-il sur le même ton.
La jeune femme agacée par cette dernière réflexion du prince lui lança sans détour :
-De grâce cessez. L'enjoint-elle prestement. -Et dîtes-moi plutôt ce que j'ignore, car c'est bien ce que vous comptez faire, ou je me trompe peut-être ?
-Non point ! Répondit le prince la mine clairement amusée de la réaction de la jeune femme qui fronçait les sourcils d'agacement.
-Je vous écoute Charles-Emmanuel. Le pressa-t-elle. -De quelle mission s'agit-il exactement ?
-Vous voilà bien impatiente...ricana celui-ci qui fit un pas de plus vers elle de sorte qu'il y ait moins d'un mètre entre eux. -Mais loin de moi l'idée de vous mettre au supplice par mon silence, puisse que visiblement vous tenez tant à le savoir et bien sa majesté notre père à prit la décision il y a quelques semaines de nommer en toute discrétion pour le moment, ce cher Amedeo au titre d'ambassadeur du Piémont à la cour d'Espagne. Voilà pourquoi il passe tant de temps en compagnie de monsieur le comte d'Aragon. Car son départ pour l'Espagne est imminent ce me semble.
Angélica demeura un instant, muette à l'entente de ces mots détournant ses yeux de son interlocuteur, son esprit se posait désormais beaucoup de question, la première comment ce faisait-il qu'Amedeo ne lui ait encore rien dit à ce sujet ? Pourtant ces dernières semaines ils s'étaient vus et parlés, même encore hier soir, alors pour quelle raison n'a-t-il rien dit de cette nouvelle charge accordée par leur père ?
Soudain la jeune femme sortie subitement de ses pensées quand elle senti Charles-Emmanuel lui caresser la joue du revers de la par ce contact inattendu auquel elle n'avait point l'habitude venant de lui, elle s'en dégagea aussitôt, avant que son regard ne soit happé par celui du prince, qui pendant un bref instant eu l'air aussi surprit qu'elle par son geste. Toutefois il se ressaisit vite.
-Cette nouvelle semble vous bouleverser. Constata-t-il en la fixant avec insistance de ses yeux bleus glacés.
-Ce n'est rien...Finit par dire Angélica la mine encore troublée par le geste de son demi-frère. Car d'ordinaire seul Amedeo avait ce genre de geste affectueux à son égard. -Merci de m'en avoir fait part. Dit-elle avec sincérité.
Tous deux se dévisagèrent quelques secondes dans un silence presque religieux quand le prince le rompit en premier.
-Je crois qu'il est temps que je vous raccompagne au salon de madame la duchesse. Déclara-t-il tout en lui offrant son bras pour l'enjoindre à le suivre. De son côté Angélica n'en avait nullement l'envie, mais pour l'heure avait-elle d'autre choix. C'est pourquoi elle se résolu à prendre son bras. Et aussitôt Charles-Emmanuel vint poser son autre main libre sur la sienne qui s'agrippait à son bras. A ce geste, Angélica eu la désagréable impression qu'on venait de lui passer les fers pour l'empêcher de fuir. -Rassurez-vous. Reprit le prince avec une soudaine légèreté dans la voix. -Je pense être le seul à vous avoir vu vous en échapper. Ricana-t-il pour lui-même. -A mon bras, personne ne posera de question, comptez sur moi pour vous tenir compagnie une fois que nous y serons.
Ainsi il l'avait bien suivi. Comprit Angélica à ses paroles. Fort de cette constatation, elle se promit d'être plus vigilante quand Charles-Emmanuel se trouverai dans les parages. Pourquoi l'avait-il suivi d'ailleurs ?N'avait-il rien de mieux à faire ? Pestait-elle intérieurement. Enfin, elle avait désormais plus important que ça à penser, elle ne comprenait pas qu'Amedeo ne lui ait rien dit de son futur départ, et cela l'attristait plus qu'elle ne l'aurait imaginé, elle se sentait même en colère que son frère dont elle était si proche lui ait caché ça. Et Angélica se jura d'avoir le fin mot de cette histoire dès l'instant où elle pourrait se retrouver seul à seul avec lui.
X.X.X
Quelques jours plus tard:
Le jour du futur bal de cour était proche. Et les préparations des festivités au château du Valentino allaient bon train. Les bals de cours étaient toujours de grands événements qu'il fallait préparer avec soin. C'est pour cette raison qu'Angélica était moins sollicitée ces derniers jours. Et cette après-midi là elle pouvait demeurer tranquillement dans ses appartements. La duchesse douairière ainsi que sa bru étant trop occupées à organiser l'événement, n'avaient point le temps de recevoir dans leur salon, où naturellement on aurait exigé sa présence. Ce qui laissa à Angélica quelques moment de liberté. Confortablement assise à un rebord de fenêtre depuis près d'une heure Angélica les genoux relevés sur lesquels reposait un grand carnet, continuait de dessiner une série de portrait qu'elle avait commencé depuis un certain temps. Mais ce nouveau sujet sur lequel elle travaillait depuis plusieurs jours lui demandait plus de travail et de précision que ceux qui lui avaient précédé. Elle l'avait d'ailleurs recommencé plus d'une fois. Car dans chacun de ses portraits réalisés Angélica cherchait toujours à capter l'essence de la personne, dans le regard, dans l'expression des traits du visage. Mais le portrait de l'homme qu'elle dessinait lui donnait bien plus de mal qu'elle ne l'aurait escompté. Très concentrée dans son ouvrage Angélica n'entendit pas les pas d'Elenora qui se rapprochaient de sa chambre ce qui la fit sursauter quand elle entendit sa domestique toquer à sa porte. Aussitôt la jeune femme referma machinalement mais vivement le carnet, comme quelqu'un qui aurait quelque chose à cacher à la vue d'œil trop indiscret.
-Votre altesse, puis-je entrer? Demanda la domestique derrière la porte.
-Oui entre. Lui répondit sa maîtresse sans pour autant se lever.
Elenora poussa alors la porte, mais quand son regard balaya la pièce elle ne vit pas la princesse. Fronçant d'abord les sourcils avec perplexité, son esprit lui rappela par la suite où Angélica avait pour habitude de se dissimuler si on pouvait le dire ainsi. Elle se dirigea alors d'un pas sûr vers l'une des fenêtres ou les rideaux étaient tirés et en ouvrit un qui laissa apparaître la jeune femme assis sur le rebord.
-Qui y a-t-il? Demanda Angélica l'air visiblement amusé en voyant le petit sourire victorieux que sa domestique arborait visiblement fière de l'avoir trouvé si vite.
-Votre frère Amedeo, mademoiselle, il est ici et demande à vous voir. Expliqua Elenora.
-Ah. Emit seulement Angélica quelque peu surprise que son frère daigne enfin venir la voir. -Très bien qu'il entre.
Sa domestique, bien qu'elle s'étonnât du ton disons distant qu'avait employé sa jeune maîtresse, elle d'ordinaire si chaleureuse dès qu'il s'agissait de son frère, ne se permit aucune remarque et s'inclina avant d'aller de ce pas chercher le prince qui patientait dans la pièce adjacente. Pendant ce temps Angélica se leva et alla à son secrétaire pour ranger dans le tiroir principal où se trouvait un double fond qu'elle ouvrit, afin d'y cacher son carnet à dessin, puis elle le referma aussitôt.
-Bonjour Ange. La salua son frère en entrant dans la pièce au même moment.
-Bonjour mon frère. Lui répondit sa sœur en le laissant venir à elle pour venir prendre ses mains dans les siennes et déposer un baiser sur ses deux joues. Le jeune homme avait l'air de fort bonne humeur. En tout cas c'était ce que laissait paraitre ces jolis traits de visage.
-Je suis heureux de te voir. Déclara celui-ci en lui adressant un sourire ravi. -Comment vas-tu? S'enquit-il alors.
-Ma foi je me porte aussi bien que possible et toi ?
-Tout va pour le mieux. Répondit-il toujours d'aussi plaisante humeur.
-Cela ne m'étonne guère. Dit alors sa sœur d'une voix énigmatique tout en lâchant ses mains pour aller s'asseoir dans l'un des fauteuils, proche de la fenêtre.
Amedeo fronça quelque peu les sourcils en entendant le ton emprunté de sa sœur. Mais avant qu'il n'émette la moindre question Angélica reprit la parole.
-Tu venais seulement me souhaiter le bonjour ou tu souhaitais peut-être me parler de quelque chose? Se hasarda-t-elle a demandé affichant une mine qui se voulait sereine.
Son frère fit quelques pas dans sa direction tout en lui disant:
-Un peu des deux. Admit-il. -Je n'ai pas été très présent ces dernières semaines et j'en suis navré et je voudrais pouvoir passer plus de temps en ta compagnie saches-le. Mais c'est que j'ai été fort occupé. Se justifia-t-il comme s'il en ressentait le besoin devant sa sœur.
-C'est ce que j'ai cru comprendre mais rassure-toi je ne t'en tiens pas rigueur. Il est vrai que préparer un départ pour l'Espagne en tant qu'ambassadeur demande de la préparation. Répondit-elle d'une voix parfaitement posée, comme si de rien n'était.
Amedeo surprit qu'elle soit au courant, paru soudain mal à l'aise. Il reconnaissait bien là sa sœur. Elle ne tournait pas autour du pot quand quelque chose lui déplaisait, et ne prenait pas non plus la peine de ménager son interlocuteur. Elle amenait directement les sujets qui fâchent sur la table.
-Tu savais? Furent les seuls mots qui sortirent de la bouche du prince.
-Cela a l'air de t'étonner. Répliqua sa sœur d'une voix moins enjouée. -Si tu veux savoir ce qui moi m'a étonné, c'est d'être visiblement la dernière au courant. De ce que j'ai compris c'est un projet qui se met en place depuis plusieurs semaines. Alors je t'en prie, explique-moi pourquoi j'ai dû apprendre cette nouvelle il y a quelques jours, de la bouche de Charles-Emmanuel et non de la tienne? Il n'y avait pas de colère dans la voix d'Angélica, seulement de l'amertume.
En apprenant ça Amedeo fulminait intérieurement, mais de quoi se mêlait-il celui-là. Enfin il reconnaissait que c'était de sa faute, s'il n'avait pas autant tardé à l'annoncer à sa sœur, leur demi-frère n'aurait point eu à le faire. Car connaissant Charles-Emmanuel, Amedeo comprenait qu'il n'avait fait cela que pour semer le trouble entre lui et Angélica. Il ne voyait pas d'autre explication. Et le jeune homme comprenait que sa sœur puisse se sentir vexée.
-Avant tout ma sœur sache que je comptais réellement te l'annoncer moi-même. J'ai certes tardé car il n'y avait encore rien d'officiel. Il était prévu que cela soit annoncé publiquement par notre père le soir du bal et crois moi j'ai voulu te le dire à plusieurs reprises mais j'avoue que j'appréhendais quelque peu ta réaction. Je craignais que tu m'en veuilles de partir pour sans doute plusieurs mois…
-Plusieurs mois…Répéta sa sœur l'air maintenant dépitée. -Tu n'avais pas à redouter de m'en parler, je suis ta sœur. Et bien entendu que même si cela me fait peine que tu ne m'aies rien dit plus tôt et que tu t'en ailles aussi longtemps. Je suis heureuse pour toi.
En voyant la mine qu'elle affichait, Amedeo se rapprocha davantage d'elle pour venir poser un genou à terre et prendre sa main dans la sienne.
-Allons pourquoi cette mine affligée? Je ne pars pas pour toujours. Tenta-t-il de la rassurer. Et puis, je t'écrirai souvent. Promit-il. Crois-moi mon intention n'a jamais été de te blesser en tardant à t'avouer cette charge dont notre père m'a fait l'honneur et j'ai à cœur de lui prouver qu'il a eu raison de me faire confiance pour me confier cette tâche diplomatique. Même si, je l'avoue te laisser ici m'est très difficile. Car je me préoccupe de toi et je me rassure en me disant que tu es bien entourée, par Madame la comtesse Di Sommariva, Elenora et bien sûr par notre père.
-Tu en as de la chance. Murmura Angélica l'air soudain absente, comme si elle n'avait rien entendu de ce qu'il venait de lui dire. -Si Dieu m'avait faite homme… laissa-t-elle échapper dans un soupir. -Mais il a préféré me faire femme. À croire qu'il devait m'en vouloir pour quelques fautes passées dans une autre vie pour me punir de la sorte. Je voudrais si souvent que les femmes puissent vivre une vie aventureuse au même titre que les hommes. Cela semble n'être qu'une chimère que d'oser le penser, mais je trouve douloureux de me dire que l'horizon sous mes yeux sera toujours ma limite. Je rêve souvent d'avoir assez de courage pour le dépasser. Lui confia-t-elle.
-Ange…L'appela son frère que ses paroles touchaient. Ce dernier se trouvait malheureusement démuni face à la mélancolie de plus en plus visible de sa jeune sœur. Il savait qu'elle n'était pas heureuse ici et il se sentait bien impuissant.
-Je m'ennuie Amedeo, terriblement. Avoua-t-elle enfin. Notre maison me manque. Plus j'y songe et plus je comprends que ma vie n'est pas ici.
-Je le sais Ange et crois-moi je voudrais tant pouvoir y faire quelque chose…
-Si tu pouvais tu l'aurais déjà fait. L'interrompit Angélica les yeux fixés sur sa main que son frère tenait et caressait du bout de ses doigts, comme s'il espérerait ainsi la réconforter. -Enfin parlons d'autre chose et dit-moi plutôt comment comptes-tu me faire parvenir tes lettres, tu sais déjà qu'ici on a l'indiscrétion de les lire avant qu'elles ne me soient remises si toutefois on me les remet. Ironisa-t-elle sans joie.
-Ne t'inquiète pas de cela j'y ai pensé tu t'en doutes. J'ai pour idée de demander à nouveau l'aide de la comtesse Di Sommariva pour faire suivre nos échanges. Et pour plus de sécurité j'ai requis l'assistance de Silvio. Lui ou un de ses serviteurs de confiance, transmettra à la comtesse mes lettres pour qu'elle te les remette. Cela ralentira certainement le délai pour qu'elles te parviennent mais au moins il est sûr qu'elles ne tomberont pas entre de mauvaises mains.
-Silvio? S'étonna Angélica qui cette fois regarda son frère dans les yeux. Il ne t'accompagne pas? J'aurais cru pourtant.
-Non point. Il est prévu qu'il rentre chez lui à Florence après le bal. Explique alors Amedeo surprit qu'elle ait pu penser cela, puisqu'il lui demanda: -Qu'est-ce qui t'a laissé penser cela?
-Disons que chez madame la comtesse, il m'a parlé d'un certain projet…Commença Angélica sans s'apercevoir que son frère venait tout à coup de se raidir en l'entendant évoquer cela. -…projet dans lequel tu lui prêtais assistance, il n'a pas voulu m'en dire davantage. Poursuivit-elle. -Et quand j'ai su pour ton départ prochain pour l'Espagne, j'ai songé que c'était de cela qu'il s'agissait. Me serais-je fourvoyée? Saurais-tu quelque chose que j'ignore? L'interrogea-t-elle.
Une légère grimace se dessina sur les lèvres du prince visiblement de nouveau mal à l'aise, comme s'il ne voulait pas en dire plus sur la question.
-Eh bien?! L'encouragea sa sœur qui s'aperçut de cette réaction de gêne et qui avait vite compris qu'Amedeo tentait de lui dissimuler quelque chose. Avec les autres, Amedeo savait parfaitement dissimuler ces réactions ou ce qu'il pensait. Mais avec sa jeune sœur il en était tout simplement incapable. Elle était trop maline et perspicace et surtout elle le connaissait mieux que personne. Et en cet instant il se sentait pris au piège et il savait qu'Angélica ne lâcherai pas l'affaire.
-Eh bien voilà pour le projet dont il est question. Commença le prince en choisissant ces mots. -Je ne devrais pas être celui qui t'en parle, mais comme je sens que je n'ai guère d'autre choix…Voilà Silvio, m'a fait part il y a quelque temps de certaines choses qui lui tenaient à cœur. Il m'a avoué éprouver une inclination pour toi. À vrai dire ce n'était pas tellement une surprise pour moi, je m'en doutais déjà. Et il a pour intention de se déclarer auprès de toi et…
A ses mots Angélica retira simultanément sa main de celle de son frère comme si elle s'y était brûlée, avant de s'exclamer:
-De grâce, n'en dit pas plus.
Puis elle se leva pour marcher en direction de la fenêtre qu'elle entrouvrit légèrement comme si elle avait soudain besoin d'air, avant de dévisager son frère qui entre temps c'était relevé la fixant à son tour non sans une certaine appréhension de ce qui allait suivre.
-C'était dont ça ces allers-retours entre la Toscane et le Piémont. Comprit-elle.
-Ange ce n'est pas ce que tu crois…Tenta de lui dire son frère.
-Oh…mais je ne crois rien, je constate que dans les paroles de Silvio se cachaient tes conseils avisés. Car si Silvio souhaite se déclarer comme tu dis…c'est qu'il a l'intention de me faire sa cour et pour cela il lui faut l'autorisation du Prince du Piémont et quel homme fait sa cour à une femme, surtout de ma position, s'il n'a pas dans l'idée de demander sa main à son père? En déduit naturellement Angélica bien trop perspicace avant d'ajouté sur un léger ton de reproche: -Et toi? N'as-tu pas tenté de l'en dissuader? Rassure-moi mon frère, tu ne lui as tout de même pas laissé entendre qu'il pouvait espérer?
Amedeo qui s'était douté que sa sœur puisse réagir de cette manière constatait non sans regret, qu'il ne s'était manifestement pas trompé.
-J'ai essayé de l'en décourager. Finit-il par dire.
-Eh bien il faut croire que tu n'auras point été convainquant. Lui lança sarcastiquement sa sœur.
-Je t'en prie ma sœur ne te fâche pas. Laisse-moi t'expliquer. Tenta une nouvelle fois Amedeo qui se sentait arriver sur un terrain des plus glissant.
-Mais fait donc! S'emporta légèrement cette dernière. -Je croyais avoir été clair je ne souhaite point entendre parler de soupirants, ou de mariage maintenant. J'ai obtenu un sursis de 2 ans de notre père sur la question et je compte bien en profiter autant qu'il me sera possible.
-Oui bien sûr j'entends cela, mais je t'en prie considère une potentielle demande de Silvio comme elle le mérite. Il désire avant toute chose pouvoir gagner ta considération, voire ton affection. Et puis, on ne se marie pas avec la solitude. Songes-y si d'aventure tu devenais son épouse tu pourrais vivre en Toscane. Cela ne vaut-il pas mieux que de se retrouver uni à un inconnu pour qui tu n'aurais aucun goût ? Quel homme plus dévoué que Silvio mériterais de te rendre heureuse?
-Je n'ai aucun goût pour lui. Déclara Angélica d'un ton empli de froideur, et dont visiblement l'argumentation de son frère laissait de marbre.
-Qui parle d'amour, une douce amitié est parfois le gage des mariages les plus heureux.
-Oh par pitié Amedeo…on croirait entendre Madame notre grand-mère. Répliqua sa sœur avec sarcasme. -Et en ce qui concerne Silvio nous savons tous les deux que tu prends son parti car il est ton ami.
-Oui peut-être. Admit celui-ci. -Mais je sais que Silvio est un homme honorable, quelqu'un de bien. Mais enfin ma sœur, je ne comprends pas. Poursuivit Amedeo en faisant un pas vers elle. -Serait-ce si mal à tes yeux que quelqu'un puisse nourrir une affection ainsi que des intentions honorables te concernant? Pourquoi donc rejeter les personnes qui te portent un réel intérêt?
-Je ne rejette personne Amedeo. S'en défendit sa sœur, manifestement agacée de ces discours. -Je ne suis simplement pas prête. Est-ce si difficile à entendre?
-Non certes que non. Répliqua alors son frère d'une voix plus modérée. -Seulement il m'est arrivé de penser que si tu repoussais si promptement quiconque pouvait te porter un sérieux intérêt c'est que peut-être tu avais… Il ne finit pas sa phrase.
-Quoi donc, je t'en prie dis-moi tout ce que tu as à me dire? L'encouragea-t-elle. -Que j'avais quoi?
-Que tu avais sans doute quelque inclination pour quelqu'un d'autre. Fini par avouer Amedeo bien que peu à son aise de voir leur conversation prendre ce tournant vers un sujet qu'il savait délicat. Puis voulant se montrer rassurant il dit d'un ton empreint de bienveillance fraternelle: -Toi aussi tu peux tout me dire, je suis ton frère après tout.
Angélica dévisagea son frère un instant, les traits parfaitement neutres avant de lui demander:
-Quand tu dis quelqu'un d'autre tu songes déjà à une personne en particulier, je me trompe?
Le prince inclina légèrement la tête sur le côté l'air de dire que c'était en effet le cas.
-Sur ce point ce n'est point moi qui y aie pensé, mais Silvio a suggéré que…
Il se stoppa net dans son début d'explication quand il vit sa sœur lever la main devant elle, comme pour l'inciter à se taire.
-Pardonne-moi de t'interrompre, mais penses-tu sincèrement que Silvio soit la personne la plus objective pour prétendre savoir vers qui va mon inclination comme tu dis?
-Non en effet, je te l'accorde. Mais je t'en prie laisse-moi m'expliquer. Voilà ça fait un moment que je souhaitais te parler de quelque chose…mais je ne savais trop comment l'aborder avec toi, cependant je me dois de le faire car la date du prochain bal approche. Et une chose me préoccupe c'est pourquoi il me faut te demander, et là Angélica je te demande de me répondre franchement.
-Dis-moi. L'enjoint sa sœur se doutant où il voulait en venir avec ce début d'explication quelque peu maladroite.
-Est-ce que tu as été en contact d'une quelconque manière que ce soit, avec cet étranger, le duca di Toscana ces deux derniers mois? Posa-t-il enfin la question qui lui brûlait les lèvres.
Cette fois Angélica ne cacha pas sa stupéfaction en entendant cela. Et elle ne saisissait pas très bien d'où pouvait bien lui venir cette interrogation si directe.
-Plaît-il? Répliqua-t-elle simplement. -Mais qu'est-ce dont que cette question? Qu'est-ce qui te laisse penser que j'aurais pu être en contact avec cet homme?
-C'est important Ange, j'ai besoin de savoir s'il y a quelque chose que tu ne me dis pas. Lui répondit son frère devant sa réponse rhétorique. -Non pas que je veuille me montrer intrusif, mais de ce que j'ai ouïe dire cet homme sera présent au bal.
-Et alors ? Fit sa sœur, comme si cela n'avait aucune importance. Bien qu'en réalité elle ne souhaitait tout simplement pas lui dévoiler le secret de ses rencontres avec le Duca Di Toscana. Comme si cette vérité qu'il lui demandait était incapable de sortir de sa bouche.
-Alors je te demande de ne pas t'approcher de lui! Déclara Amedeo d'une voix étrangement ferme.
-Je te demande pardon?! S'offusqua Angélica devant son ton intransigeant. -Attend une minute s'il te plaît. Dit-elle en levant les mains devant elle comme pour tempérer les paroles de son frère. -Mais de quoi dont es-tu en train de me parler? Que vient faire cet homme dans cette conversation? Et depuis quand manifestes-tu autant de suspicion vis-à-vis de lui? Laisse-moi deviner c'est Silvio, en rival jaloux qui t'a mis cette idée en tête?
-Ne t'approche pas de lui, Angélica. Répéta son frère manifestement guère disposé à répondre à ses questions. -C'est tout ce que je te demande.
-Tu ne souhaites pas me répondre? Tu me demandes d'éviter un homme qui s'est toujours montré courtois avec moi, il me semble légitime de savoir pourquoi. Amedeo, il y a quelque chose que tu ne me dis pas, je le vois bien. Alors dis-moi, pourquoi un tel revirement?
-Mes excuses ma sœur, mais dans ton intérêt je préfère te tenir à l'écart de tout ça…
-Amedeo! S'écria cette dernière cédant visiblement à une colère intérieure qui grondait depuis qu'ils avaient commencé à aborder le sujet du duc. -Que ce soit clair tu n'as pas à penser à ma place!
-Je t'en prie Ange calme-toi. Tenta de la tempérer son frère peu habitué à la voir s'échauffer ainsi contre lui.
-Si je me mets en colère, la faute est tienne! Renchérit la jeune femme qui ne supportait tout simplement pas l'attitude paternaliste voire infantilisante de son frère vis-à-vis d'elle. A croire qu'elle n'était qu'une petite fille qui n'entendait rien aux discours des grandes personnes autour d'elle. -Maintenant je te somme de m'expliquer les raisons pour lesquelles toi et Silvio avez l'air de vous sentir menacés par la présence de cet homme.
-Ange…de grâce calme-toi. Tenta de l'apaiser le jeune homme qui toutefois commençait à comprendre que cela était peine perdue s'il s'obstinait à taire ce qu'il savait.
-Je ne me calmerai que lorsque mes questions auront trouvé leurs réponses. Connaissant vos caractères respectifs ainsi que votre tendance à aller au bout des choses qui vous intriguent, je ne saurais pas surprise que vous ayez mener votre petite enquête de votre côté. D'ailleurs en parlant de ça, je croyais que tout ce qui était attrait à cet homme devait rester entre nous? Pourquoi y avoir mêlé Silvio ?
Amedeo pour seule réponse poussa un long soupir de résignation tout en passant une main sur sa barbe parfaitement taillée, il n'avait pas imaginé que leur conversation prendrait un tel tournant. La réaction de sa sœur lui posait toutefois question, car jamais par le passé elle ne s'était emportée de la sorte vis-à-vis de lui. Et cette fois il pouvait constater sans peine que Silvio avait sans doute raison, Angélica n'était peut-être pas insensible au charme étrange de ce soi-disant duc. Cela expliquerait pourquoi elle semblait le défendre et aussi pourquoi elle réagissait si vivement. Et si c'était bien le cas, Amedeo pensait qu'il fallait sans plus attendre se résoudre à tout lui avouer de ce que lui et son comparse avaient découvert, pour lui ouvrir les yeux.
-Très bien. Concéda-t-il. -Je vois que je vais devoir tout te dire pour te faire entendre raison sur la nécessité de demeurer le plus loin possible de cet homme. Je vais tout te dire, mais après ça tu vas me jurer de te tenir à distance de lui si d'aventure il tente de t'approcher.
Angélica ne répondit rien, mais son frère voyait qu'elle avait l'air de se détendre quelque peu.
-Voilà, il y a deux mois de cela Silvio m'a fait part de certaines interrogations qu'il nourrissait à propos de cet homme, et ses arguments je dois le reconnaitre, ont attisé ma curiosité. Nous avons donc convenu que Silvio se renseigne à Florence à son sujet. Et les informations qu'il ramena avec lui me laissèrent encore plus d'interrogations que d'explications sur les origines de cet homme. Silvio a même rendu visite au Grand-Duc de Toscane Cosimo III de Medici, lequel semblait d'ailleurs connaître cet homme qui utilise son titre de Duc de Toscane avec son accord manifeste. Cosimo aurait présenté cet individu comme un lointain cousin. Honnêtement ni Silvio et moi-même n'y croyons. De plus Silvio n'a trouvé aucun document dans les registres des familles nobles de Florence mentionnant l'existence de ce «parent éloigné». Ce que je crois désormais c'est que Cosimo de Medici est son débiteur. Ce qui de ce point de vue-là nous assure une chose, c'est que cet homme que notre père estime tant n'est pas celui qu'il prétend être depuis le début. Cependant, j'ignore encore sa véritable identité ni même ce qu'il est venu faire exactement à la cour de Turin. Et tant que je n'aurais pas les éléments de réponse à ses questions, je refuse de le voir s'approcher de toi. Car quelqu'un qui dissimule ainsi sa véritable identité ne présage rien de bon.
Angélica demeura un instant silencieuse, comme si elle mesurait chacune des paroles de son frère. C'était donc ça la raison pour laquelle Amedeo se faisait si distant ces derniers temps. Comme quoi elle ne s'était pas trompée quand elle avait eu l'impression qu'il tentait de lui dire quelque chose mais qu'il se ravisait à chaque fois.
-Je vois que même cela tu auras sciemment omis de m'en parler. Et tu me demande à moi d'être sincère avec toi ?! S'indigna presque Angélica.
-Ma sœur, ne te méprends pas sur mes intentions. Mon seul souci est de te préserver des intentions, peut-être malhonnêtes de cet individu.
-Mais qu'est-ce qui te fait dire qu'il a des intentions me concernant, c'est absurde. Et quand bien même tout ce que tu me dis là serait vrai. Avez-vous Silvio et toi ne serait-ce que la moindre preuve de ce que vous avancez?
-Non il est vrai que nous n'en avons pas. Reconnu Amedeo. -Nous n'avons que des suppositions, mais qui toutefois portent à la réflexion. Et tant que je n'aurais pas le fin mot de cette histoire, je ne veux plus que tu te retrouves seule avec lui comme ça a pu arriver en septembre dernier. Et pour en revenir à ce qui me fait dire qu'il a peut-être des intentions te concernant, c'est le fait que lorsqu'il est présent c'est souvent à toi qu'il s'adresse. Lors de cette chasse à courre, je n'y avais pas prêté plus d'importance que cela mais…je me rappelle que vous aviez échangé quelques mots et quand tu es parti au grand galop, cet homme t'a suivi alors qu'il aurait très bien pu rester en arrière auprès de la suite de notre père. Aujourd'hui il m'apparaît évident que son but était de se retrouver seul à seul avec toi. Je n'ai jamais osé te poser cette question, car je croyais que s'il y avait quoi que ce soit à me dire tu l'aurais fait. Mais maintenant aux vues de ces nouvelles circonstances, il est nécessaire que je sache, que s'est-il passé avant que je vous rejoigne? T'a-t-il dit quoi que ce soit qui puisse laisser entendre que…
-Non Amedeo! Le coupa sa sœur plus qu'agacée par ses paroles. -Je ne t'ai rien dit car il n'y avait tout simplement rien à dire. Lui et moi avons seulement parlé de tout et de rien. Son attitude à mon égard a toujours été exemplaire. Mais visiblement je ne puis avoir une discussion avec quelqu'un d'autre qu'une personne de mon entourage proche sans que tout le monde veuille tout savoir sur ce qu'il s'est dit. Et je pourrais même te répondre que ce dont nous avons parlé ne te regarde pas. Mais comme je n'ai rien à te cacher…menti-t-elle admirablement bien: -…je vais te dire ceci, oui j'apprécie la considération que cet homme me témoigne, certes je te l'accorde il est peut-être un peu original en son genre, mais lui contrairement à Trevi pour ne citer que lui, ne m'a jamais manqué de respect.
-Il trouve donc grâce à tes yeux. Murmura presque Amedeo, réalisant que Silvio avait raison. Angélica n'avait pas l'air insensible au charme singulier de cet étranger. À voir la façon dont elle le défendait, ça lui paraissait maintenant évident. Sa petite sœur se serait-elle laissée séduire par les paroles de cet homme? Le prince avait la désagréable impression que pour la première fois sa jeune sœur semblait lui cacher certaines choses mais jusqu'à quel point? Et il admettait au fond de lui, craindre un peu la réponse à cette interrogation.
-Je l'apprécie oui, c'est vrai. Admit seulement Angélica. -Toutefois, j'entends tes interrogations le concernant, et j'admets qu'elles ne sont peut-être pas totalement infondées. Cela dit puisque toi et ton acolyte vous vous êtes donné le droit d'enquêter discrètement sur lui, tu ne m'en voudras pas de faire la même chose mais de mon côté et à ma manière. Puisque tu l'as dit toi-même, c'est à moi qu'il s'adresse le plus souvent.
-Ah ça non il n'en est pas question. Réagit vivement Amedeo à cette idée qu'il jugeait complètement folle.
-Ah bon voyez-vous ça, tu n'as rien à m'interdire. Lui rétorqua sa sœur la voix tremblante de colère. -Je ne suis plus une petite fille mon frère tu as un peu tendance à l'oublier.
-Angélica ouvre les yeux, cet homme ment sur son identité c'est évident! Et c'est assez en dire sur la dangerosité du personnage. Essaya de lui faire entendre son frère dont les traits ne cachèrent pas son inquiétude. -Et ce que j'aimerais bien savoir c'est pour quelle raison tu sembles le défendre? De grâce, ne me dis pas que tu es tombé sous son charme au même titre que notre père. Ne me dit pas que tu nourris une quelconque inclination à son égard et que c'est pour cela que tu rejettes l'idée que Silvio…
-Il suffit! J'en ai assez entendu. Se braqua aussitôt la jeune femme. -Dehors! Dit-elle sans ménagement en indiquant du doigt la sortie à son frère.
-Ange s'il te plaît… répondit ce dernier interloqué d'une telle réaction de sa part.
-J'ai dit dehors! Répéta Angélica maintenant furieuse. -Tu sembles me reprocher de ne pas tout te dire mais tu m'excuseras tu fais exactement la même chose. De plus tu manœuvres avec ton ami dans mon dos et toi comme lui avez la prétention d'oser penser savoir mieux que moi ce que je ressens et envers qui. Que ce soit clair je suis prête à réfléchir à tout ce que tu viens de me dire, quand ma colère me sera passée mais pour l'heure je ne suis plus disposée à t'écouter. Va-t'en laisse-moi seule.
Le jeune homme voyant que toute autre tentative serait vaine se résolu à lui obéir. Il tourna donc les talons, affichant une mine impuissante. Il connaissait assez bien sa sœur pour savoir que lorsqu'elle était contrariée on ne pouvait plus rien lui dire avant qu'elle ne se soit calmée. Cependant avant de sortir il lui dit:
-J'ai raison alors…Lui lança-t-il d'une voix affligée. -On dirait que seul cet homme a su franchir cette barrière que tu mets entre toi et les autres. Ma sœur, il n'est pas digne de ta confiance et par-dessus tout il ne te mérite pas, je sais que tu le comprendras, en temps voulu.
Quand il fut parti Angélica se sentie tout à coup chancelante, accusant le coup elle alla s'asseoir sur le fauteuil le plus proche en proie à une vive émotion. Elle sentait des larmes perler sur ses joues. C'était la première fois qu'elle et son frère se disputait de la sorte, cela n'était jamais arrivé auparavant. Ce qu'Amedeo lui eût avoué, elle n'osait y croire. Son esprit se trouvait maintenant dans une telle torpeur qu'elle se trouvait incapable de réfléchir sereinement. Certes elle avait menti à son frère, mais cela n'avait pas empêché ce dernier de comprendre une partie de la vérité. Et bien sûr elle savait qu'il ne dévoilerait jamais son secret, mais maintenant il savait qu'elle n'était pas indifférente à l'intérêt que cet homme si mystérieux lui manifestait. Elle aurait pu se sentir soulagée qu'Amedeo sache une partie de son secret qui lui était d'ailleurs lourd à porter tant elle ne pouvait en parler à personne. Mais non, au contraire elle se sentait plus seule que jamais. Angélica ignorait encore au même titre que son frère, que c'était-là précisément l'œuvre d'Aro. Isoler sa proie, de sorte qu'elle vienne à lui, le croyant son seul refuge. La malheureuse mortelle n'aurait jamais pu se douter un seul instant du funeste destin qui l'attendait, entre les bras de son ténébreux admirateur.
A Suivre…
X.X.X
Note de l'autrice :
Et voilà pour ce nouveau chapitre, j'espère qu'il vous aura plu. En tout cas sachez que j'ai déjà hâte de vous faire découvrir le suivant le mois prochain. A très bientôt !
Maritsa21 ;)
