Note de l'autrice :

Bonjour chères lectrices & lecteurs,

Ravie de vous retrouver pour ce nouveau chapitre, qui je le sais, était particulièrement attendu par certains. Et j'aime autant vous dire que ce chapitre-là est de loin un des chapitres qui m'a été le plus difficile à écrire, tant il m'a questionné et fait beaucoup concernant la suite de l'histoire, voilà je n'en dirai pas plus...pour l'instant. Comme toujours je remercie grandement les personnes qui prennent le temps d'écrire des reviews, notamment Olivia Z, Saya Sedai, Blond of the pea et Judas111. Vos retours me font toujours autant plaisir :)

Information: Ce chapitre contient des scènes qui peuvent heurter la sensibilité de certaines personnes, raison pour laquelle ce chapitre est classé «M».

Voilà, voilà, je vous laisse découvrir le chapitre IX. Je vous en souhaite une bonne lecture !

A très bientôt…

Maritsa21 ;)

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La Rose des Volturi – Chapitre IX:

Il y a des pièges où les proies aiment à se donner.

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Palais du Valentino - Turin: Soir du Bal de cour: Première partie.

Les bals donnés au château du Valentino de Turin avaient toujours contribué à l'exhibition du faste royal et de ses codes, car la cour représentait encore un modèle idéalisé à l'époque. L'idée qui en découlait était de créer une image de la royauté qui était diffusée dans le royaume et à l'étranger, une image pittoresque qui révélait un faste inaccessible à toute personne extérieure au cercle de la noblesse et de l'aristocratie et de la sublimer pour l'immortaliser. Le bal concentrait les attentions car il imposait ses modes et inspirait l'ensemble de la société, notamment la noblesse qui ne paraissait pas à la cour et la bourgeoisie qui érigeait les postures et le maintien exigés par la danse en pré.

Avec leurs somptueux décors de fête, leurs parures et leurs costumes et danses ainsi que les gestuelles, les bals faisaient parties des événements sociaux les plus importants de la vie de cour. Aux confins des disciplines artistiques telles que la chorégraphie, la scénographie et le théâtre, ils offraient toutes les possibilités d'une esthétisation. Les corps en mouvement se laissaient saisir le temps de ce spectacle social qui évoquait des mélanges plus ou moins incongrus ou homogènes d'âges, de sexes, et parfois de classes.

Les bals, ainsi que ces divertissements tenaient une place certaine dans l'éducation des jeunes gens et notamment celle des jeunes filles. Qui pouvaient au travers de ces manifestations être «présentées au monde» et être introduites dans la vie de cour. A chaque révolution des mœurs on pouvait observer des changements de forme des bals, qui accompagnaient les changements de société, renforçant l'idée que le bal offrait le reflet d'un temps.

Il existait différent type de bal, dont le préféré de la jeune princesse était le bal masqué comme il pouvait s'en dérouler vers le mois de février, car elle avait remarqué que le travestissement facilitait les relations : il dissimulait et permettait de prendre un rôle. Le masque avait la particularité de favoriser les relations entre les individus et entre les sexes, car le plaisir, le vrai plaisir du bal était la causerie. L'esprit du dix-huitième était à l'aise sous le masque : le masque lui donnait la verve, il émancipait ses malices, il faisait pétiller ses ironies. Cette vision du jeu vif et léger de l'amour et du badinage amoureux qui faisait triompher la conversation dans un épanouissement de la parole. Vision assez révélatrice du style français, et qui consistait donc en l'affirmation d'un esprit libre dans le cadre d'une société codifiée. Style qu'Angélica affectionnait, tant elle s'y reconnaissait.

Cependant, ce n'était pas ce type de bal qui avait été choisi pour cet événement d'envergure de ce début de mois de décembre 1710. Pour l'occasion c'était le bal dit «paré» qui fut retenu, lequel contrastait avec d'autres réunions plus ouvertes. Les bals parés étaient des manifestations très codifiées auxquelles les invités assistaient en toilette de bal pour exhiber leur parure et, à travers elle, leur rang, car on venait à la cour pour paraître. Ils faisaient partie intégrante du faste de la cour. Le fonctionnement des bals parés était cérémoniel et spectaculaire : ils mettaient en valeur les cours, centre d'attraction des royaumes dont la publicité reposait notamment sur les artistes qui lui étaient attachés. En s'entourant de peintres et de graveurs, les monarques entendaient jouir d'une représentation sublimée des événements ainsi que de leur règne.

Pour les reines ou encore les épouses de hauts personnages d'état, leur position vis-à-vis de ce genre d'événement n'était pas sans responsabilités. A titre d'exemple, la place occupée dans ces bals, par la Duchesse Anne-Marie d'Orléans l'épouse légitime du prince du Piémont, était complexe et relative au type de divertissement. La duchesse présidait et occupait sa fonction royale, mais ne dansait que très peu contrairement à la princesse Angélica qui elle y était une participante active. Cependant, elle dansait plus dans les bals costumés. Toutefois son intérêt pour le bal masqué, bien qu'il soit conforme à la mode de l'époque, était parfois considéré comme inconvenant pour une reine ou une princesse. Car ainsi elle pouvait se fondre plus aisément dans la société. Les travestissements d'Angélica lors de ce type de manifestation ainsi que son amusement qu'elle ne dissimulait pas toujours, pouvaient être jugés avec une étrange sévérité, car rien ne lui était pardonné. Cela entrait en contradiction avec la liberté que la jeune princesse souhaitait prendre et la rigueur de l'étiquette qu'elle méprisait et dont elle cherchait à s'affranchir. Et il n'était pas rare qu'Angélica, discrètement, recherche la fréquentation des personnes qui n'étaient pas de son monde, en promenade ou dans des bals moins contraints que ceux qu'elle connaissait à la cour. Ce qui était mal vu pour ceux qui en avait connaissance, comme la duchesse-douairière.

Le bal s'était ouvert en début de soirée peu après le souper, ce genre de dîner avait le don de durer une éternité. En tout cas c'était souvent l'impression qu'en avait Angélica et son frère, à qui soi-disant passant elle n'avait toujours pas adressé la parole depuis leur dernière dispute. L'un comme l'autre se sentait encore mal vis-à-vis de ce qu'il s'était passé entre eux. Pourtant cela n'avait pas empêché la jeune femme de repenser à tout ce dont Amedeo lui avait parlé. À vrai dire elle n'avait songé qu'à ça pendant les jours qui avaient précédé le bal. Ainsi que les interrogations de Silvio avaient fait leur chemin dans l'esprit du prince, il en allait maintenant de même pour sa jeune sœur. Bien sûr qu'il y avait des choses étranges qui entouraient le personnage si énigmatique du Duca di Toscana. Et la jeune femme se demandait si elle parviendrait un jour à voir le bout de toute cette histoire. Si ce qu'avait découvert Silvio était vrai, alors cela changeait beaucoup de choses, pensait-elle plus que contrariée par ces nouveaux éléments dont elle n'avait pas eu connaissance avant. Si elle l'avait su plutôt se serait-elle éprise de cet homme ? Cet Aro se serait-il vilement joué d'elle et ce depuis leur première rencontre ? Était-il réellement apparenté à la famille des ducs de Toscane ? Toutes ces interrogations qui lui tournaient dans l'esprit lui étaient insupportable. Et Angélica voulait savoir ce qu'il en était et pour cela elle savait qu'elle n'aurait d'autre choix que de confronter cet homme. Et cela elle l'appréhendait plus que tout autre chose.

Elle eut beau retourner le problème de toutes les manières que ce soit, Angélica ne savait pas comment aborder le sujet avec lui. Ce dernier se fâcherait-il de savoir que Silvio soit allé importuner Cosimo De Medici en le questionnant à son propos ? Bien sûr que cela ne lui ferait pas plaisir de le savoir, quand bien même Aro n'aurait rien à cacher. Et si le florentin s'était trompé, elle se sentirait bien sotte face à cet homme qui serait sans doute déçu qu'elle prête foi à ce qui pourrait n'être que des rumeurs où encore qu'elle mette en doute sa parole. Et cela elle ne se le pardonnerait pas. Mais le doute qu'avait insinué en elle son frère était une véritable torture. La jeune femme se retrouvait partagée entre ce que lui dictait la raison et les sentiments qu'elle éprouvait pour cet homme qui possiblement n'était pas celui qu'il prétendait être. Elle comprenait donc qu'il lui faudrait être fine dans son approche. Et surtout qu'elle ait le courage d'oser le confronter à ces éléments troublants.

Dernièrement elle n'avait pas reçu de lettre de sa part et cela lui avait paru un peu étrange d'ailleurs. D'ordinaire le duc ne tardait pas à lui répondre. Elle s'était alors interrogée sur le fait qu'il vienne ce soir, car pour l'instant il n'avait toujours pas fait son apparition dans la grande salle et ce moment, elle l'appréhendait aussi, très fortement. Angélica ne se sentait pas sereine de se retrouver en sa présence. Elle craignait qu'il ne remarque tout de suite son trouble, sachant qu'il était un fin observateur et qu'il avait un certain talent pourrait-on dire, pour lire en elle comme dans un livre ouvert. La jeune femme avait un drôle de pressentiment, comme le fait que leurs échanges futurs dépendraient sans doute de cette soirée, et de ce que cet homme pourrait être disposé à lui avouer.

Ce soir-là la grande salle de réception était inondée d'une foule de courtisans parés de leurs plus beaux atours qui dansaient des menuets et d'autres danses de l'époque, au son d'un grand orchestre qui jouait en continu les musiques les plus connu de ce début de siècle. Parmi cette ambiance festive, ce faste luxueux que prodiguait ce lieu d'exception et toute cette vaste foule d'invités, se trouvait un peu en retrait la jeune princesse en compagnie de son amie la comtesse Di Sommariva. Les deux femmes échangeaient tranquillement de leur côté alors qu'Amedeo, lui avait pris subitement congé du comte Aragon pour aller de ce pas saluer Adalina qui l'avait vu faire son entrée accompagnée de ses parents qui s'arrêtaient par moments parmi les convives pour saluer leurs connaissances et alors que la jeune femme marchait derrière eux le prince arriva discrètement à sa hauteur sans qu'elle ne le voie arriver et lui susurra doucement :

-Bonsoir charmant visage, je passais par hasard et n'espérais pas mieux que le plaisir de vous voir.

L'intéressé sursauta de surprise en entendant sa voix aux accents si charmants lui parler ainsi ce qui eut pour effet de la faire rougir instantanément. Adalina se retourna pour lui faire face, toutefois en baissant aussitôt les yeux non sans émettre un léger rire d'embarras.

-Permettez-moi de vous dire Mademoiselle que vous êtes ravissante. Osa ajouter l'ardent jeune homme, qui s'amusait gentiment de la réaction de gêne sur les joues de la jeune fille qui daigna enfin relever les yeux vers lui. La jeune demoiselle se sentait toujours un peu intimidée face à la prestance et l'assurance qui se dégageait du beau jeune homme, surtout ce soir où il était vêtu en circonstance d'un bel ensemble blanc brodé de fil d'or. En vérité elle se sentait flattée de l'intérêt que lui portait le prince. Mais elle ne le manifestait pas ouvertement par pudeur et bienséance.

-Bonsoir Amedeo. Souffla-t-elle d'une voix cependant ravie tout en lui adressant une respectueuse révérence n'oubliant pas à qui elle s'adressait, quand bien même elle se permettait de l'appeler par son prénom comme il l'avait auparavant et à plusieurs reprises, prié de le faire. -Je vous remercie de ses compliments que vous m'adressez. C'est fort aimable.

-Je vous en prie c'est sincère, sachez que j'ai plaisir à vous voir ce soir, chère Adalina. Je vois que vos parents sont avec vous. Dit-il en jetant un coup d'œil par-dessus son épaule ce qui lui permit de remarquer d'ailleurs que ces derniers n'avaient pas prêté la moindre attention au fait qu'il se soit permis d'adresser la parole à leur fille, avant même que ses parents ne soient venus le saluer lui dans un premier temps, comme c'était l'usage en présence d'un membre de la famille royale. -Je vais aller de ce pas les saluer... Reprit-il en la regardant de nouveau. -…mais avant cela j'aimerais qu'il me soit permis de vous demander, si vous auriez la bonté de m'accorder la prochaine danse mademoiselle Adalina.

Cette dernière lui accorda un sourire qu'elle ne put réprimer face à sa demande et sa réponse ne se fit pas attendre puisqu'elle dit avec un enthousiasme qu'elle ne parvient pas à lui cacher :

-Certainement votre altesse, j'en serai honorée.

-Voilà qui est parfait alors. Se réjouit le jeune homme. -Je viendrai à vous le moment venu. Maintenant je vous prie de m'excuser, mais je crois que votre mère a remarqué ma présence. Lui fit-il observer d'un bref signe de tête dans la direction où se trouvait sa mère qui les dévisageait avec un léger sourire entendu sur les lèvres, comme si elle ne tenait pas rigueur au jeune homme d'avoir pris cette petite liberté d'aborder sa fille de la sorte. Le prince ne voulant guère abuser de son indulgence se détourna alors de la jeune fille mais avant d'aller plus loin il se retourna vers elle et lui dit comme si de rien d'une voix un peu plus haute voyant que certains yeux commençaient à se poser sur eux : -Ma sœur dites-vous, vous la trouverez en compagnie de votre tante.

-Merci votre altesse, je m'en vais les trouver. Répondit la jeune fille qui entra spontanément dans son jeu.

Sur ce les deux jeunes gens se séparèrent et Adalina partie de ce pas à la recherche de sa grand-tante et de la princesse en tentant tant bien que mal de se frayer un passage à travers le monde qui se tenait hors de la vaste piste de danse au centre de la grande salle. Sans surprise elle finit par apercevoir dans un premier temps Angélica, il fallait bien admettre qu'elle ne passait pas inaperçue dans sa sublime robe satinée couleur lie de vin, sa couleur préférée si sa mémoire était bonne se rappela Adalina qui finit par les rejoindre dans un espace où avait été installé quelques sièges, la jeune fille vint d'abord saluer sa grand-tante assise sur un fauteuil afin de ne pas trop se fatiguer et fit ensuite sa révérence à la princesse qui la salua d'un signe de tête en lui adressant un doux sourire.

-Ma chère petite. Lui dit avec tendresse la comtesse. -Vous semblez rayonnante, la joie de participer à ces nobles réjouissances? Supposa-t-elle faussement avec un air entendu vers la jeune princesse à ses côtés.

-Ma foi votre tante dit vrai. Intervint à son tour Angélica en voyant la mine réjouie de la jeune fille qui arborait un sourire énamouré et elle soupçonnait déjà son frère de ne pas y être étranger.

-Oh, je suis comme à mon habitude. Objecta-t-elle sans vraiment que cela soit nécessaire. -Je suis simplement ravie d'être des vôtres ce soir.

-Ça doit être ça. Dit Angélica qui devança la comtesse, sachant très bien que cette dernière s'apprêtait à taquiner sa petite-nièce concernant un certain jeune homme. Puis amenant le verre qu'elle tenait dans sa main gauche à ses lèvres, la jeune femme bu une gorgée de vin, quand son regard fut attiré malgré elle par la silhouette du jeune florentin parmi un groupe d'hommes qui conversaient entre eux à quelques mètres de leur position. Et Angélica remarqua que Silvio ne participait manifestement pas à cette conversation, et elle nota également que le jeune homme semblait hésiter à venir à leur rencontre. Honnêtement la jeune femme n'avait guère envie qu'il s'approche, surtout depuis que son frère lui avait confirmé ce qu'elle avait déjà pressenti auparavant lors de cette étrange soirée chez la comtesse. Angélica depuis des festivités avait soigneusement évité tout aparté avec le florentin, bien sûr ils s'étaient salués mais guère plus. Et elle ne pensait pas se tromper sur le fait qu'Amedeo ait rapporté à son ami une partie de leur conversation dont il avait été le sujet. Sans doute était-ce pour cela qu'il avait l'air indécis et gardait ses distances pour l'instant. Enfin les yeux d'Angélica le délaissèrent pour venir se poser sur un homme qu'elle venait de voir passer sur sa droite. -Si vous voulez bien m'excuser mesdames. Dit-elle alors à l'attention de la comtesse et d'Adalina. -J'aperçois Monsieur l'ambassadeur d'Espagne, avec qui il me faut avoir quelques mots d'entretien, je ne serais pas longue.

-Mais je vous en prie ma chère, faite. L'excusa volontiers son amie, qui lui ôta son verre de la main pour l'en délester.

Sans plus attendre, Angélica s'éloigna de ses compagnes pour venir à la rencontre du comte Aragon qui marchait devant elle en prenant appui sur sa canne. Sa démarche claudicante permis à la jeune princesse de le rejoindre en quelques enjambées à peine.

-Comte Aragon. L'appela-t-elle, cependant l'intéressé ne l'entendit pas. -Comte Aragon. Dit-elle à nouveau en venant cette fois poser une main sur l'avant-bras du comte qui se figea net à ce contact avant de se retourner de moitié vers son interlocutrice. Et quand il vit de qui il s'agissait son regard d'abord surprit se fit enchanter d'être apostrophé de la sorte par la jeune Angélica.

-Votre altesse. Dit-il en lui faisant face. -Veuillez me pardonner...S'empressa-t-il de dire de sa voix rauque à l'accent hispanique. -C'est que je ne vous ai point entendu. Les misères du grand âge. Ricana-t-il. -Permettez que je vous présente mes respectueux hommages princesse. Comme toujours je constate que votre beauté n'a d'égal que votre élégance. La complimenta-t-il.

-Je vous remercie monsieur le comte. Et n'ayez aucunes craintes, il n'y a point de mal. Répondit Angélica dans un espagnol parfait, ce qui dans le regard du comte comme dans son sourire, montrait qu'il appréciait cette attention. Cela lui permit de lui répondre dans sa langue maternelle.

-Je n'ai point encore eu le plaisir de vous voir danser une de nos Folies d'Espagne. C'est fort dommage.

-Malheureusement je ne crois pas que notre orchestre ait prévu de jouer une des mélodies caractéristiques de cette danse parmi toutes celles de la soirée. A voire votre air monsieur le comte, seriez-vous dont déçu ?

-Comment le serais-je, que ce soit dans cette danse ou une autre, vous êtes la grâce même.

La princesse sourit à son compliment, mais modeste elle lui répondit :

-Votre estime m'enchante monsieur. Mais vous savez en y regardant de plus près, mes talents en la matière sont en réalité très quelconque.

-Vos talents comme vous-même, êtes tout sauf quelconque princesse, et il m'apparait clairement que vous faite figure d'exception dans ce somptueux décor. Lui assura plus sérieusement le comte, comprenant que ce n'était pas de la fausse modestie de sa part.

-Croyez-vous dont qu'il suffit d'être de haute naissance pour être exceptionnel ? Se hasarda-t-elle à lui demander d'une voix douce, tandis que ses yeux sombres le fixaient attendant sa réponse.

-Certes non. En convient-il. -Savez-vous que depuis ce jour où j'ai eu le privilège de faire votre connaissance, j'ai eu à maintes reprises l'occasion d'observer votre âmeExpliqua-t-il. -Elle est sans artifice, authentique. C'est ma foi fort rare.

-Merci monsieur le comte. Le remercia-t-elle sincèrement de sa franchise, et marqua une brève pause avant de reprendre. -Voyez-vous, en vérité il y aurait une petite chose que je souhaitais vous demander.

-Demandez votre altesse, je vous l'accorderai avec plaisir si la chose m'est possible. Que puis-je pour vous, ma chère princesse ? S'enquit-il alors.

-Tout d'abord je souhaitais vous remercier, pour avoir suggéré le nom de mon frère au prince du Piémont pour la charge d'ambassadeur de notre pays à la cour d'Espagne. Ne le niez pas, je sais que vous n'y êtes pas étranger.

-Il est vrai. Reconnu-t-il de bonne grâce. -Votre frère est un jeune homme brillant, je sais qu'il saura en point se montrera digne de sa charge. Mais de grâce vous n'avez pas à me remercier pour cela.

-Pour en revenir au sujet qui m'occupe, c'est que voyez-vous, il me rassurait de savoir que dans un autre pays que le nôtre quelqu'un de confiance veille sur lui. Sans qu'il s'en doute bien sûr. Précisa-t-elle d'une voix obligeante.

-Je vois, cela est noble de votre part. Et vous me voyez honoré de la confiance que vous me témoignez. Bien entendu ma chère, je le ferai pour vous être agréable.

-Je vous en sais gré monsieur le comte.

-Je vous en prie, cela dit si j'osais vous demander à mon tour une faveur ?

-Bien entendu. Lui accorda volontiers la jeune femme. -Dites-moi ?!

-Voyez-vous il y a un sujet important dont il me faudrait m'entretenir avec son altesse votre père...

-Vous souhaitez que j'intercède en votre faveur pour qu'il vous reçoive rapidement dans le cadre du conflit qui s'annonce avec la France. Se permit-elle de l'interrompre comprenant tout de suite à quoi l'espagnol faisait allusion quand il parlait d'un sujet important à converser avec le souverain piémontais. Et bien entendu elle avait volontairement abaissé la voix en évoquant ce dernier point.

-Je vois que vous êtes toujours aussi bien informée. Constata le comte qui désormais ne s'étonnait plus que la jeune femme soit au courant de ces choses qui d'ordinaire n'étaient pas un sujet qu'on abordait auprès de la gente féminine et encore moins avec une jeune femme. -Vous auriez fait une excellente ambassadrice. Admit-il bien volontiers.

-Merci, mais vous savez, je me sens concernée par les intérêts de mon pays comme de son avenir... Expliqua Angélica qui vit au même moment, guère loin derrière le comte Aragon, Charles-Emmanuel les observer avec insistance, presque suspicieux, comme s'il s'interrogeait sur quel pourrait bien être le sujet de leur conversation. Agacée la jeune femme passa alors son bras autour de celui du comte pour l'enjoindre à la suivre comme si de rien était, de sorte à tourner le dos au prince indiscret. Le comte qui la laissa faire, attendit patiemment qu'elle poursuive ce qu'elle était manifestement sur le point de lui dire. -...Mais c'est entendu cher comte, échange de bons procédés, mon père vous recevra sous peu. Vous avez ma parole. Lui assura-t-elle.

-Vous êtes un ange, dont je suis l'humble obligé. La remercia-t-il de cette faveur qu'elle lui faisait en acceptant sa demande, car il était évident pour des yeux observateurs que la jeune princesse avait l'oreille de son père, mais que toutefois elle ne s'en servait pas pour n'importe qui. L'ambassadeur d'Espagne estimait grandement cette toute jeune femme, dont la maturité d'esprit n'avait jamais cessé de l'impressionner. Avoir un atout comme elle à la cour du Piémont, lui était précieux.

Plus tard dans la soirée, une fois que la nuit fût tombée sur la capitale du Piémont, il eut plusieurs annonces officielles, dont celle concernant la nouvelle charge accordée au prince Amedeo par le souverain Piémontais. Après cela les danses et les réjouissances s'enchainèrent de plus belle. Angélica quant à elle ne dansait pas aussi souvent qu'à son habitude tant qu'au même titre que son frère ils étaient sollicités, entrainés dans différentes conversations dont il n'était pas toujours aisé de sortir pour certaines. Pendant le temps d'une danse qu'elle se sentie un peu obligé d'accorder à Charles-Emmanuel, Angélica avait cherché son père du regard, mais ses yeux ne le trouvèrent point à l'endroit où il aurait dû se trouver, c'est-à-dire sur l'estrade de circonstance où trônait trois sièges destinés au prince ainsi qu'à son épouse et sa mère. Angélica avait remarqué que ces dernières occupaient leur siège respectif tout en recevant les hommages des personnes qui les approchaient successivement, quant au siège central, le plus grand, il demeurait vide. Où son père était-il dont parti? S'était-elle alors interrogée. Car elle était sûre de l'y avoir vu assit quelques minutes plus tôt.

«Il s'est peut-être retiré dans un cabinet de travail» Avait-elle songé, sachant que parfois ce genre de chose pouvait arriver. Toutefois Angélica trouvait curieux que son père le fasse ce soir-là en particulier. Ce bal avait tout de même pour objet (non officiel) de célébrer l'alliance du Piémont avec l'Espagne dans le conflit avec leur voisin français. Et plus indirectement de fêter la nomination d'Amedeo à la charge d'ambassadeur du Piémont. Ce fût également la raison pour laquelle il fallait qu'Angélica aille trouver son père pour lui parler de la demande d'audience du comte Aragon, car son départ ainsi que celui de son frère étaient imminents.

Une fois qu'elle eut fini de danser avec Charles-Emmanuel, la jeune femme parvint à s'éclipser discrètement de la salle de réception. Elle savait qu'il ne serait point difficile de savoir où s'était rendu son père, il suffisait de repérer où se trouvaient les gardes qui avaient la charge de sa protection. Ces derniers gardaient généralement la porte de la pièce dans laquelle le souverain se trouvait. Sa bonne connaissance du château aidant, Angélica, au détour d'un vaste couloir, ne tarda pas à les repérer, en effet, deux gardes postés devant une porte qui, elle le savait, donnait sur une antichambre qui permettait l'accès à un cabinet privé. Comme elle l'avait supposé son père n'était pas parti bien loin. Cependant la princesse nota également que les deux hommes barraient l'entrée de leur lance d'apparat. Cela était le signe évident que le prince avait ordonné de ne point être dérangé par qui que ce soit. Pourquoi cela? S'interrogea sa fille comprenant que les gardes refuseraient sans doute de la laisser passer. Qu'à cela ne tienne, Angélica savait qu'il existait un autre moyen d'entrée dans cette pièce, sans être aperçu d'eux. Et avec un sourire espiègle aux lèvres elle se rendit discrètement au passage dérobé qui la mènerait à son père à l'insu de tous.

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Une fois dans un étroit corridor plongé dans la pénombre Angélica s'était approchée le plus silencieusement possible (ce qui n'était guère évident avec le bruit que causait les frou-frous de ses beaux atours) de la petite porte dérobée qu'elle parvenait à distinguer grâce aux embrassures de celle-ci par lesquelles passait la lumière qui émanait du cabinet. Une fois arrivée devant cette porte Angélica ne l'ouvrit pas de suite, elle essaya dans un premier temps de demeurer silencieuse et d'écouter ce qu'il pouvait se passer de l'autre côté. Et la seule chose qui lui parvint aux oreilles était la voix de son père qui manifestement s'adressait à quelqu'un. Et il sembla à sa fille que ce dernier était seul avec son interlocuteur.

-…Non vraiment mon ami, cette situation n'a que trop duré. Déclara le souverain d'une voix irritée. -Nous avons répondu à la lettre de sa majesté Louis XIV en lui disant clairement que les menaces ne nous épouvantent point. Et que nous prendrons les mesures qui nous conviendront le mieux relativement à l'indigne procédé dont on a usé envers nos troupes. De plus nous n'avons que faire de mieux nous expliquer et pour l'heure ne voulons entendre aucune proposition…

Angélica comprit à ses paroles que son père parlait du conflit avec la France. Et elle se demanda alors à qui il pouvait bien converser de ce sujet si épineux? Et elle se faisait également la réflexion que pendant que le Piémont était au bord de la guerre, tous ces gens dans leurs élégantes toilettes étaient là à se réjouir et à faire la fête dans la grande salle de réception. Même si l'idée pouvait paraître absurde elle ne l'était point tant que cela, c'était une tactique politique et rien de plus. Son père lui avait enseigné que lorsque le pays va mal, il fallait toujours faire comme si tout allait bien.

Enfin n'aimant guère plus que ça écouter aux portes, Angélica se résolut à manifester sa présence. Elle toqua doucement à la porte avant de soulever le loquet pour l'ouvrir et entrer dans la pièce. Sans même attendre de réponse de la part de son père.

Une fois dans la pièce à l'éclairage tamisé, Angélica y aperçue son père assit dans un fauteuil proche de l'une des fenêtres du cabinet qui faisait face à un homme qui se trouvait également assit dans un siège de dos par rapport à elle. Toutefois Angélica dont le regard fut happé aussitôt par les yeux interrogateurs de son père sur elle, ne prêta guère attention à ce deuxième individu.

-Ma chère fille…Commença le prince qui ne sembla guère plus étonné que cela de la voir faire irruption de la sorte dans la pièce. De plus, Vittorio-Amedeo n'avait pas l'air fâché de voir sa fille s'inviter parmi eux. Ce qui dans un premier temps étonna un peu cette dernière, qui cependant laissa bien vite cette pensée de côté tant elle savait qu'elle ne l'interrompait pas sans raison. Et tout en s'approchant elle lui dit:

-Père je vous prie de bien vouloir m'excuser cette visite impromptue. Mais il faut absolument que je vous parle et…

Elle s'interrompit brusquement. Comme paralysée sur place quand elle vit l'homme avec qui conversait son père, se lever de son siège et se retourner lentement pour lui faire face. Et quand elle avait découvert son visage, elle s'était raidie instantanément. «C'est lui» pensa-t-elle alors après avoir senti son cœur rater un battement. Et tandis que la jeune femme le dévisageait en silence s'étonnant encore de ne pas l'avoir reconnu plus tôt, sans doute dû au fait que le dossier du fauteuil l'avait en partie dissimulé à sa vue. Le duc quant à lui la regardait le visage parfaitement neutre, cependant elle ne pouvait que constater qu'il tenait son regard flamboyant attachée sur elle ne se privant pas de l'observer de haut en bas avant de venir plonger ses yeux rouges inquiétants, dans ceux quelque peu perplexes de la jeune femme.

Comme à son habitude, Aro était d'une prestance et d'un maintien qui aurait fait pâlir de jalousie Louis XIV lui-même. L'homme était vêtu d'un ensemble avec une dominante de gris clair satiné avec des nuances de bleu orné de broderies argentées. Il était toujours impeccablement bien coiffé, ramenant une partie de ses cheveux naturels en arrière en demi-queue de cheval, cela avait pour effet de parfaitement dégager son visage aux traits si parfaits, qui l'homme le savait, ne laissaient pas indifférente la ravissante jeune femme qu'il avait sous les yeux et qui tentait tant bien que mal de fuir l'intensité de son regard.

Tout à coup Angélica se sentie mal à l'aise en croyant déceler une once d'avidité dans les yeux écarlates d'Aro, d'autant plus que le sourire aussi bien appréciateur qu'énigmatique qu'il lui adressait en cet instant la fit frémir de la tête aux pieds. Et elle se disait que de mémoire jamais il ne l'avait regardé ainsi.

La jeune femme dont les yeux cherchaient à fuir le regard de cet homme qui la troublait, s'adressa aussitôt à son père, comme pour se sortir de cette situation qui l'embarrassait :

-Pardon de vous interrompre…

-Votre Altesse. Intervint le duc de sa voix caressante malgré son apparente neutralité. L'homme s'approcha d'elle avant d'ajouter: -Non vous, pardonnez-moi je manque à tous mes devoirs. Dit-il tout en lui adressant également sa révérence, puis se redressant il vint prendre délicatement sa main droite: -Permettez…demanda-t-il en la portant à ses lèvres glacées avant de dire: -Votre Altesse, je vous présente mes hommages, et si vous me permettez cette audace, c'est un charmant plaisir que de vous revoir, après ces derniers mois. Et je vous en prie il n'y a rien à pardonner, car je suis le seul fautif je le crains, tant il est vrai que j'ai tendance à monopoliser un peu trop sa majesté.

Ce dernier pour seule réponse ricana légèrement à sa remarque. Puis se levant de son fauteuil tout en leur tournant le dos pour aller s'assoir à son bureau Vittorio-Amedeo s'exclama:

-Il faut dire que vous venez si peu nous rendre visite mon cher. Sembla gentiment lui reprocher le prince. -…Cependant nous sommes fort aise de voir que vous avez pu vous libérer pour vous joindre à nous ce soir, cela nous ravis. N'est-ce pas ma chère enfant? Ajouta-t-il à l'intention de sa fille.

-En effet. Se sentit-elle obligé d'acquiescer. -Et je vous remercie Monsieur le Duc pour vos aimables paroles, et me joint à sa majesté pour vous souhaiter la bienvenue à Turin.

Son interlocuteur inclina à son tour la tête pour la remercier sans un mot, avant de reporter son attention sur la main de la jeune femme qu'il tenait toujours dans la sienne. Cela dit Angélica retira prestement sa main quand elle sentit les doigts pâles d'Aro prendre la liberté de la caresser avec une singulière tendresse. L'homme loin de s'en offusquer, comprenait que la seule raison pour laquelle la jeune femme s'était dérobée si promptement à sa caresse était la crainte que son père ne soupçonne quelque chose dans leur attitude à tous deux.

Ce fût à ce même moment que le souverain qui avait pris place à son bureau rompit le silence:

-Notre ami à raison ma chère enfant. Déclara-t-il très calmement. Et soyez sans crainte vous ne nous interrompez en aucune façon, nous en avions d'ailleurs fini. Mais vous souhaitiez nous entretenir d'un sujet qui ne peut attendre, ce me semble. Cela doit être d'importance. Nous vous en priions faites donc, comme vous le voyez nous avons quelques documents que nous devons signer sans plus attendre mais vous avez toute notre attention. Lui assura son père en reportant ses yeux sur un document, plume en main.

La jeune femme qui contemplait au même moment son père se sentait quelque peu sidérée de cet échange qui lui paraissait irréel, tant elle était peu habituée à ce genre d'attitude désinvolte venant de lui, car elle se rendait compte qu'à aucun moment il n'avait prié son «ami» de bien vouloir prendre congé et de les laisser seuls. Ce qu'elle trouva fort curieux et sur l'instant elle ne sut trop comment réagir.

Interpellé par son silence son père releva les yeux vers elle, et il sembla comprendre ce qui la laissait muette puisqu'il s'empressa de la rassurer.

-Vous pouvez parler sans crainte devant notre ami, ma fille. Nous vous écoutons de quoi s'agit-il?

N'hésitant plus, bien que la situation lui paraisse vraiment étrange, Angélica desserra les lèvres et entreprit de formuler la demande du comte Aragon, à son père. Celui-ci l'écouta avec un vif intérêt hochant la tête par moment pour lui signifier qu'elle avait son attention. Et le souverain n'eut pas à réfléchir bien longtemps avant d'accepter cette demande d'audience étant donné la nature du sujet de cet entretien. De plus c'était sa fille qui le lui demandait et il lui promit de recevoir l'ambassadeur espagnol dès le lendemain. Vittorio-Amedeo ne cachait rien à sa fille de la situation politique du Piémont, et notamment des tensions actuelles de plus en plus grandissantes avec la France. Le souverain avait d'ailleurs déjà sollicité son ressenti sur la question. C'était encore une grande marque de considération que témoignait le père envers sa fille.

-Très bien père! Intervint la jeune femme. -Maintenant si vous le voulez bien je vais aller de ce pas faire part de votre réponse à Monsieur l'ambassadeur d'Espagne. Puis elle tourna la tête en direction de celui que son père semblait considéré comme son ami et ajouta: -Monsieur le duc. Le salua-t-elle s'apprêtant manifestement à les laisser seuls.

-Ah oui certainement, lui répondit son père, puis tournant la tête vers le duc qui était demeuré parfaitement stoïque et silencieux tel une statue, il poursuivit: -Ah mon ami, laissez-nous vous dire une chose, nous vous souhaitons d'avoir un jour, une fille aussi talentueuse que la nôtre pour gérer vos relations diplomatiques, cela pourrait vous éviter de fâcheux incidents…comme cela a pu nous arriver i ans de cela ce me semble.

-Père…le pria gentiment Angélica sachant très bien à quoi il faisait allusion. -Ces histoires n'ont sans doute que peu d'intérêt pour monsieur le duc.

-Hum…notre fille est trop modeste et n'aime pas faire étalage de ses talents.

-Au contraire votre Altesse. Intervint le duc les yeux brillants de curiosité. -Je serai enchanté de m'entendre conter quelques-uns de vos exploits diplomatiques.

«Naturellement» pensa-t-elle alors, guère surprise qu'il s'y intéresse.

-Vous voyez ma chère enfant…et entre nous cette histoire mérite d'être raconté. Figurez-vous mon cher, que notre jeune princesse du haut de ses 15 printemps à l'époque a empêché un incident diplomatique de se dérouler entre le Piémont et l'Espagne. Les négociations c'étaient avérées très difficiles nous ne vous le cacherons pas. Et lors d'un bal comme celui-ci le comte d'Aragon ambassadeur du roi d'Espagne avez décidé après un énième désaccord de nous faire l'affront de tourner les talons et de partir de la cour ce même soir rendant les négociations initialement prévu le lendemain impossible. Fâcheuse situation nous direz-vous, et c'est là qu'est intervenu notre chère fille, elle a demandé qu'une sarabande espagnole, connue sous le nom de Folie d'Espagne soit jouée et s'est mise à danser…

-Tiens donc… laissa échapper le duc en plongeant son regard de braise dans les yeux de la jeune femme, qui se sentait quelque peu mal à l'aise d'être ainsi mise en avant par son père.

-… Il faut croire qu'entendre une de ces mélodies propres à son pays ont attiré l'attention du comte qui s'est arrêté pour admirer ce spectacle que notre fille n'a dédié qu'à lui. Après quoi elle fit quelque pas en sa compagnie, ils échangèrent quelques mots et le soir même un accord était conclu entre nos deux pays. Voilà pourquoi désormais nous laissons le soin à notre chère enfant de transmettre certains messages aux ambassadeurs en visite au Piémont et notamment à notre ambassadeur espagnol. Lequel est plutôt sensible à ses arguments. Voyez-vous mon ami il nous plaît souvent à dire que notre fille est le trait d'union qui fait le lien entre nous-même et le comte Aragon. Conclu le souverain.

-Certes et si vous me le permettez… Reprit Angélica quelque peu lasse de ces discours. -…le trait d'union va aller mettre un point final à ce nouvel accord trouvé entre vous ce soir. Monsieur le comte en sera ravi.

Son père ainsi que le duc rirent à sa remarque.

-Je vous en prie ma fille, faites donc. Mais il n'y a point d'empressement. Pour l'heure nous pensons qu'il est temps pour nous de retourner dans la grande salle. Ma chère enfant, nous vous priions de repartir comme vous êtes venue, quant à monsieur le duc et nous-même nous vous rejoindrons sous peu.

A ses paroles, sa fille acquiesça d'un signe de tête et sans un mot, sortie de la pièce. Les deux hommes désormais seuls, échangèrent encore quelques mots.

-Son altesse votre fille est une créature absolument charmante. Déclara le duc au prince d'une voix aux accents subjugués, avant d'ajouter: -C'est un précieux trésor. Vous devez en être très fier ?

-Certes mon ami. Nous le sommes. Lui répondit Vittorio-Amedeo qui s'était levé pour venir vers ce dernier. Et seriez-vous offusqué si nous vous avouons que de tous nos enfants, c'est elle qui a notre préférence. Bien que Dieu sache que nous les aimons tous, mais elle, vous pouvez nous croire, une fois qu'elle a su trouver le chemin de votre cœur nulle force sur terre ne saurait l'en déloger. Ce charme dont vous nous faites l'éloge, nous ne le connaissons que trop bien, notre fille l'a hérité de Jeanne, sombre présent que celui-ci. Précisa-t-il l'air soudain songeur avant de reprendre: -Et si vous n'y prenez pas garde mon cher, vous pourriez très bien devenir l'une de ses prochaines victimes.

Vittorio-Amedeo avait prononcé ses paroles d'une voix soudain très sérieuse, comme si toute la légèreté avec laquelle il avait conversé avec son «ami» depuis le début de leur entrevue s'était envolée. Rien que d'évoquer la ressemblance entre Angélica et la femme qu'était sa mère. Ce changement si soudain d'attitude bien qu'il étonnât quelque peu son interlocuteur, celui-ci n'en montra rien. Au contraire, un sourire naquit au coin de ses lèvres. Comme si l'homme doutait qu'une telle chose fut possible.

-Enfin mon cher, venez dont. L'enjoint le prince en se dirigeant vers la sortie de la pièce. -Les réjouissances de cette soirée ne sont point terminées. Et nos devoirs requièrent notre présence lors de telles festivités. Et il serait dommage que vous ne profitiez pas de cette nuit, mon cher.

-N'ayez crainte votre Majesté. Cette nuit ne fait que commencer. Répondit l'homme derrière lui d'une voix plus basse, alors que son regard d'ordinaire rougeâtre s'assombrit, signe manifeste que le monstre en lui était en train de s'éveiller à l'insu de ces mortels si divertissants. Et Aro était convaincu qu'il aurait cette nuit, ce qu'il était venu chercher.

X.X.X

Une fois sortie du cabinet de travail de son père, Angélica se sentait encore quelque peu troublée de la scène dont elle avait été témoin. Car c'était bien la première fois qu'elle voyait son père seul en compagnie de son «ami» et surtout le changement de comportement de son père ne lui avait jamais semblé aussi flagrant qu'à ce moment-là. Lui qui n'avait pas pour habitude tant de désinvolture et qui de plus n'accordait peu voire pas sa confiance à autrui, fort était de constater qu'il manifestait une confiance aveugle envers le duc, à tel point qu'Angélica se demandait si elle pourrait encore avoir une conversation privée avec son père. Car après tout de tels sujets de discussions ne concernaient en rien le duc. Et que dire de lui d'ailleurs, lui dont elle n'avait pas une seule seconde soupçonné la présence avant qu'il ne se retourne pour lui faire face, et à la vue de l'homme qu'elle désirait secrètement, elle avait senti son cœur s'emballer, cognant fort dans sa poitrine. «Mais quelle sotte !» Songea Angélica qui se trouvait un peu embarrassée d'une telle réaction de demoiselle énamourée, elle ne se trouvait pas plus différente d'Adalina en ce sens. Se fit-elle la réflexion tout en se dirigeant vers une porte qu'elle savait être dissimulée de l'autre côté par un grand rideau, lui permettant ainsi d'entrer discrètement dans la salle de bal. «Décidément si mon corps me trahi de la sorte à chaque fois que je suis en sa présence, comment pourrais-je le confronter et savoir s'il est vraiment celui qu'il prétend être» et que dire de l'étrange impression qu'il lui avait fait ainsi que de cette façon qu'il avait eu de la dévisager, ce qui l'avait mise mal à l'aise d'ailleurs. En réalité, Angélica ne savait plus quoi penser de tout ceci ni même ce qu'elle devait faire. Car au plus profond de son cœur, elle souhaitait ardemment que les soupçons de son frère comme de son acolyte à propos du duc, soient infondés.

Une fois de retour dans la salle de bal dans laquelle résonnait des airs de Menuet ainsi qu'un brouhaha incessant de conversations et de rires venant de la foule. Angélica s'en était allée sans plus attendre informer le comte Aragon de la réponse du prince du Piémont à sa demande d'audience. Par la suite elle s'en alla trouver la comtesse Di Sommariva, qu'elle vit à son étonnement en train de converser avec son père. La jeune femme se dirigea alors vers eux tout en prenant le temps d'observer la foule de courtisant, son regard cherchant une personne en particulier. Mais ses yeux trouvèrent d'abord la silhouette de son frère parmi les danseurs, et Angélica ne fut guère surprise de voir Adalina à son bras. Et il n'échappa pas à sa sœur qu'Amedeo avait l'air heureux. Ce qui en un sens lui faisait plaisir bien qu'une part d'elle lui en veuille encore pour ce qui s'était passé entre eux quelques jours auparavant. Bien sûr qu'Angélica savait qu'elle finirait par revenir à de meilleurs sentiments vis à vis de son frère, mais elle sentait qu'elle avait besoin d'un peu de temps pour cela. Enfin ses yeux délaissèrent le couple de danseur pour tenter de trouver où pouvait bien être celui qui occupait toutes ses pensées. En effet, Angélica se rendait tout de même compte depuis quelque temps que cet homme exerçait sur elle un charme certain qui l'attirait à lui. Elle ne pouvait résister à l'envie de savoir où il pouvait bien être. Car elle ne perdait pas de vue qu'elle devait impérativement avoir une conversation pour le moins délicate avec lui. Mais comment s'y prendre le plus subtilement possible, se demandait-elle et jusqu'ici elle n'était toujours pas parvenue à le trouver, pourtant quelqu'un comme lui ne passait pas inaperçu parmi la foule.

-Ah ma fille ! Lança son père en la voyant venir vers lui ce qui eut pour effet de sortir brusquement Angélica de ses pensées puisqu'elle reporta aussitôt son attention sur lui et la comtesse.

-Père, madame. Dit-elle en les saluant l'un après l'autre en arrivant à leur hauteur.

-Vous voilà mademoiselle. Parla en premier la comtesse qui semblait soulagée de la voir.

-A votre air vous semblez penser que j'avais disparue madame. Répondit sa jeune protégée avec une touche d'humour. -Il ne fallait point vous inquiéter. Tenta-t-elle de la rassurer.

-Voyez-vous mon enfant. Reprit son père. -C'est ce que nous étions en train d'expliquer à madame la comtesse. Que nous avons dû requérir votre assistance dans une affaire d'importance. Raison pour laquelle il vous a fallu vous absenter quelques instants.

En entendant cela Angélica lança un coup d'œil reconnaissant à son père pour cette version quelque peu différente de la réalité, au moins elle n'aurait pas à justifier la raison de son absence à sa duègne.

-Enfin sachez...Reprit celui-ci. -Que nous devons bien de la reconnaissance à madame la comtesse. Car elle seule sait vous entourer comme il convient de le faire. Tant il est vrai que nous n'avons jamais à déplorer quoi que ce soit quand nous vous savons sous sa gouverne.

-C'est trop d'honneur que vous me faîtes Sire. Le remercia sincèrement la vieille femme. -Et si vous me permettez de vous dire ma pensée, je vous dirais que son altesse votre fille est une jeune femme des plus aimable, vertueuse et qui m'est chère. Cette demoiselle…Indiqua-t-elle d'un signe du menton en direction de l'intéressée, qui elle se sentait déjà gênée par l'estime que lui témoignait son aînée, même si elle savait que cela avait aussi pour dessein de flatter l'égo du prince. Et la tactique paraissait fonctionner puisque celui-ci gratifia au même instant la vieille femme d'un sourire qui laissait transparaitre le malin plaisir qu'il ressentait quand quelqu'un lui vantait combien ses enfants, et dans ce cas sa fille, était en tout point parfaite. -Et j'ajouterai qu'elle sait faire fonctionner sa cervelle mille fois mieux que certaines autres nobles dames que je connais, comme de leur mari.

A ce dernier commentaire dit pourtant avec sérieux. Vittorio-Amedeo laissa échapper un léger rire. Plus qu'amusé par cette réflexion qu'il savait être tellement vraie.

-Ah madame, nous ne saurions vous donner tort. Dieu dans sa bonté nous a fait don d'une fille dotée de bien des grâces. Mais vous savez comme nous que notre Ange est trop modeste pour apprécier à leur juste valeur les compliments que vous avez la gentillesse de lui adresser. Voyez vous-même ses jolies joues s'empourprer. Fit observer son père à la comtesse en s'amusant clairement de la gêne visible sur le visage d'Angélica.

-Père, s'il vous plaît. Le pria sa fille d'un ton doux qui se voulait indulgeant.

-Ne vous méprenez pas ma fille, loin de nous l'idée de rire de vous. Mais être votre père nous confère certains privilèges. La taquina-t-il une dernière fois avant de lui dire: -Allez mademoiselle, laissez donc les affaires sérieuses de ce monde pour plus tard, allez dont vous divertir maintenant.

Angélica trop heureuse que cet aparté entre son père et la comtesse, dont elle avait été bien malgré elle, la spectatrice, touche à sa fin, s'approcha de celui-ci, un beau sourire aux lèvres avant de lui demander:

-Père, je crois ne point vous avoir encore vu danser ce soir. Pourquoi donc serions-nous les seuls à nous divertir ? Accepteriez-vous de me faire l'honneur d'être à votre bras pour la prochaine danse ?

A sa demande le souverain parut surpris avant qu'un franc sourire ne se dessine sur ses lèvres quand il lui répondit :

-Votre aimable invitation nous fait grand plaisir ma fille. Toutefois nous craignons de devoir laisser ce privilège d'être votre cavalier à un prétendant qui, nous en sommes sûr, saurait autant douée que vous-même dans cet art noble qu'est la danse. Déclina-t-il poliment tout en regardant par-dessus l'épaule d'Angélica.

Fronçant légèrement les sourcils, intriguée par l'attitude de son père qui semblait manifestement fixer quelque chose, De plus, elle remarqua de suite que les traits de son amie la comtesse s'étaient tout à coup figés dès le moment où elle avait semble-t-il regardé dans la même direction que le souverain, Alors Angélica se résolut à se retourner lentement pour s'apercevoir qu'Aro se tenait derrière elle. Et rien que de le voir ainsi au milieu de ce somptueux décors, force était de constater qu'il y était particulièrement à son aise. Il émanait de lui une telle intensité charismatique qu'on aurait cru voir en lui le seigneur de ces lieux. «Je comprends mieux». Pensa alors la jeune femme en songeant à la mine de la comtesse. Etrangement tous semblaient réagir avec la même subjugation ou surprise sur le visage, quand ils voyaient le duc pour la première fois.

-Votre altesse. S'exclama le duc qui visiblement n'avait d'yeux que pour elle, tant il semblait ne pas faire grand cas des réactions de stupeur que suscitait sa présence chez les personnes qui se trouvaient à proximité. Elle le vit incliner respectueusement la tête et quand il la regarda de nouveau dans les yeux. Angélica sentit malgré elle son cœur rater un battement, et un second quand elle le vit avec élégance tendre une main vers elle en signe d'invitation. -M'accorderiez-vous l'honneur de cette danse?

L'intéressée bien que flattée (sans qu'elle ne le montre ouvertement), se sentait prise au dépourvue par sa demande et de ce fait ne sut que lui répondre. D'autant plus qu'elle commençait à s'apercevoir que certaines personnes les observaient, visiblement elles aussi attirées par l'aura magnétique de cet étranger pour qui il était de notoriété publique que le souverain Piémontais s'était pris d'amitié, et maintenant voilà que pour une première danse il invitait la princesse Angélica à être sa cavalière. Tous ces éléments réunis suffirent à susciter les premiers commérages de courtisans autour d'eux. Et cela n'échappa guère à Angélica qui chercha alors le regard de son père attendant d'y trouver son approbation ce que ce dernier lui accorda volontiers puisqu'il l'enjoint d'un signe de la main à accepter l'invitation du duc. Forte de cette permission silencieuse, Angélica estimait qu'elle était libre d'accepter sans que quelqu'un y trouve à redire.

-J'en serais ravie, monsieur le duc. Répondit-elle d'une voix aimable en venant gracieusement poser sa main dans la sienne, que l'homme enserra aussitôt entre ses doigts glacés, tout en esquissant un sourire ravi sur ses lèvres pâles. Et aussitôt le duc entraina galamment la jeune femme sur la piste de danse où se mettaient déjà en place d'autres couples de danseurs.

Prenant place tous en ligne, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre faisant face à leur cavalier respectif. Ce fût à ce moment-là qu'Angélica, en bout de file, remarqua que son frère Amedeo avait également prit place parmi les danseurs, seuls trois cavaliers le séparait d'Aro. Et sa sœur remarqua sans aucune surprise le regard désapprobateur qu'il lui lançait. Angélica choisit de l'ignorer, mais intérieurement elle s'amusait de le contrarier. Et puis après tout ne lui avait-elle point dit qu'elle chercherait des informations par elle-même. Puisqu'il s'était permis de faire la même chose dans son dos. Et enfin, elle pouvait entendre qu'Amedeo n'avait d'autre objectif que de la protéger, mais il fallait qu'il comprenne qu'il n'avait pas à décider en son nom de ce qui était bon pour elle.

Dès l'instant où Angélica délaissa le regard de son frère pour celui de son cavalier qui lui faisait face, elle se dit que c'était-là la première fois qu'ils danseraient ensemble et quand la musique se fit entendre, Angélica l'a reconnue tout de suite comme un menuet, une danse traditionnelle et une forme musicale de la musique baroque, à trois temps, à mouvement modéré, gracieuse et noble par excellence. Mais ce menuet-là, c'était le I-II de la Water music du compositeur Haendel, une de ses mélodies préférées.

En tant que premier couple de danseurs de la file, Angélica et le duc esquissèrent les premiers pas du menuet, imités ainsi de suite par les couples suivants. Angélica et son partenaire se rapprochèrent l'un de l'autre sans se quitter un instant du regard enchaînant une suite de pas et de mouvement d'une telle grâce que tout naturellement la princesse et son cavalier focalisaient tous les regards. Ils attiraient malgré eux l'attention au milieu de ce décor foisonnant. Marchant par moment côte à côte avant de se détourner l'un de l'autre, gardant le rythme de plus en plus sautillant et entrainant. Parfois slalomant entre les autres danseurs pour enfin venir se retrouver. La main de nouveau dans celle d'Aro, la jeune femme se laissait guider avec confiance. Admirant la perfection dans chaque mouvement exécuté par son cavalier, Angélica se disait qu'elle n'avait jamais vu un homme danser avec tant d'élégance et de maitrise, cela paraissait si naturel chez lui, de se mouvoir avec tant de prestance. Puis se faisant face, les deux danseurs mains levées devant eux, presque paume contre paume tournèrent sur eux-mêmes, toujours en accord avec la musique que la jeune femme ne semblait d'ailleurs presque plus entendre tant elle se sentait captivée pour ne pas dire subjuguée par le regard magnétique qu'Aro tenait sans cesse attaché sur elle. Et profitant de cette proximité presque intime entre eux, il s'adressa enfin à sa cavalière.

-Ma chère Angélica…Vous êtes aussi ravissante que l'aube naissante. Murmura-t-il presque d'un ton caressant.

A son compliment sa cavalière sentie ses joues s'empourprer, toutefois elle se refusa à détourner ses yeux des siens dont elle remarqua d'ailleurs qu'ils avaient étrangement une teinte plus sombre que d'habitude. Mettant cela sur le compte de la lumière émanant des nombreux chandeliers de la salle. La jeune femme n'y prêta pas plus d'attention.

-Voilà longtemps que je désirais avoir le privilège de danser avec vous. Rien d'autre n'aurait su me ravir davantage. Vous êtes une exquise danseuse, même si ce talent-là vous me l'avez déjà laissé entrevoir…Dit-il soudain l'air songeur sans pour autant perdre le rythme au moment où ils enchainèrent un pas visant à faire en sorte qu'ils tournent l'un autour de l'autre sans se perdre du regard. C'est ainsi que toujours aussi proche de sa partenaire n'oubliant pas de marquer le temps d'un claquement de mains, il poursuivit: -Ah que ne donnerais-je pour avoir le plaisir de revivre cet instant hors du temps où vous êtes apparu de nulle part sur cette place. Et avez envoûté tous ceux qui ont eu le malheur de vous admirer.

-Allons, vous me prêtez des pouvoirs que je n'ai pas monsieur. Répondit Angélica tout autant flattée qu'embarrassée par ce à quoi il faisait allusion. -Et je crois que pour ce qui concerne mes talents de danseuse. Vous n'avez rien à m'envier ce me semble. Vous dansez vous-même à la perfection. Et vous ne m'en aviez rien dit. Lui dit-elle sur un ton de faux reproche.

-Vous me flattez ma chère. Répondit son cavalier qui au même moment vint se placer à sa droite tout en laissant sa main gauche dans le dos de la jeune femme pour la guider en ligne tandis que sa main libre vint saisir la main droite de sa partenaire. Avançant côte à côte elle l'entendit lui murmurer à l'oreille, pour qu'elle seule puisse entendre : -Hum qu'est-ce que cela?

Angélica qui au même instant sentait qu'Aro lui pressait légèrement la main droite, comprit qu'il avait remarqué et ce malgré le gant en dentelle noir qu'elle portait, les petites cicatrices encore visibles dues aux épines de la rose, qui lui avaient meurtries la paume.

-Ce n'est rien. Des petites égratignures. Simple maladresse de ma part.

-Hum…Les plus belles roses dissimulent bien souvent de cruelles épines, n'est-ce pas?!

Soudain prise au dépourvue par sa remarque, Angélica ne sut si c'était une simple réflexion ou s'il était au courant de cet événement dans les jardins de la comtesse. «Impossible» lui dicta aussitôt son bon sens. Comment pourrait-il savoir cela? Mais la jeune femme n'eut guère le temps de lui demander ce qu'il sous-entendait par-là, car les pas de cette partie de la danse vinrent les pousser à rompre leur étreinte pour partir chacun de leur côté pour slalomer une nouvelle fois entre les autres danseurs.

Au même instant autour de la piste de danse, une foule de courtisans profitaient pleinement des festivités. Cependant parmi cette foule en joie, certains ne semblaient point avoir le cœur aux réjouissances. Et c'était le cas d'un certain jeune noble, qui depuis le début de cette danse n'avait guère détaché ses yeux verts si expressifs d'un couple en particulier. L'apparente neutralité de ses traits se laissait trahir par son regard en proie aux tumultes d'un sentiment qui lui était fort déplaisant à admettre.

-Eh bien dîtes-moi jeune homme, je vous ai connue de plus charmante humeur. L'interpella une voix à ses côtés.

-Madame. La salua le jeune homme en se résignant enfin à délaisser du regard la piste de bal, pour venir poser ses yeux verts sur une vieille dame qu'il reconnut tout de suite.

-Signore Frescobaldi. Vous êtes bien distrait à ce que je vois. Mais soyez sans crainte j'ai de quoi vous occuper. Donnez-moi donc votre bras jeune homme et faisons quelques pas ensemble, vous aurez ainsi la délicate attention d'aider la vieille dame que je suis à rejoindre sa famille parmi cette joyeuse foule des faux-semblants. J'ai aperçu ma chère nièce de ce côté-ci. Indiqua-t-elle d'un signe du menton une direction opposée à la piste danse.

-Certainement madame. Accepta poliment Silvio en gentilhomme bien élevé. Et lui offrant aussitôt son bras, le florentin et la comtesse Di Sommariva commencèrent à faire quelques pas.

-Mon cher, vous êtes un bon ami de son altesse le prince Amedeo ce me semble.

-Il me plaît de le croire madame. Répondit humblement le jeune homme avec un sourire sincère.

-C'est une bonne chose. Répondit la comtesse avec sa bienveillance naturelle. -Il est important de savoir bien s'entourer, surtout dans ce milieu-ci.

-Vous avez sans doute raison. Acquiesça Silvio qui jetait malgré lui des coups d'œil furtifs en direction de la piste de bal, ce qui n'échappa pas à l'œil aiguisé de la comtesse qui regardant à son tour dans la même direction que le jeune homme, finit par lui dire sur un ton d'ironie:

-Décidément je m'aperçois que de tout côté il m'est donné de voir des malheureux qui la caresse des yeux, en soupirant comme des âmes en peines.

-Plaît-il? Réagit Silvio un peu interloqué par sa remarque.

-Si vous me permettez jeune homme, certaines ambitions peuvent s'avérer parfois hors d'atteintes. Se permit de lui faire observer la comtesse avec un air entendu.

-J'avoue ne pas vous suivre.

-Allons vous me comprenez fort bien. Lui rétorqua aussitôt la noble dame loin d'être dupe des œillades criantes de vérité du florentin vers sa protégée. -Vos sentiments envers son altesse la princesse Angélica sont trop éclatants. Et c'est en toute sympathie que j'ose vous dire qu'il serait sage de n'en laisser rien paraitre en pareille assemblée. Lui recommanda-t-elle judicieusement.

-Je vous entends madame, et c'est là un conseil que je reçois. Concéda Silvio, sachant pertinemment qu'il était vain de nier l'évidence devant la trop perspicace comtesse. -On ne puit rien vous cacher.

-Disons jeune homme, que mes yeux savent voir beaucoup de choses qui échappent aux autres.

-Vous êtes une dame avisée, c'est une des raisons pour lesquelles son Altesse, vous veut beaucoup de bien. En tout cas elle me l'a laissé entendre plus d'une fois. Expliqua Silvio avec chaleur en la guidant parmi la foule.

-Oh ça je le sais. Je lui veux tout autant de bien. Lui assura la comtesse en laissant transparaître dans sa voix une affection sincère envers la princesse. -Sans offenser ma nièce je dirai que cette petite est comme une deuxième fille, pour moi à qui dieu n'a donné que des fils. Durant toutes ces années, Angélica a été en un certain sens la plus proche de moi, plus que quiconque. Son altesse est une aimable demoiselle qui met chère et je ne voudrais point qu'il lui arrive quelques mauvaises choses. Expliqua la comtesse marchant toujours aux côtés du jeune florentin s'aidant de son bras d'une main et de sa canne de l'autre. Puis sans un mot de plus, elle osa regarder un bref instant sa protégée danser et la vieille femme la vit sourire comme elle ne l'avait jamais vu faire auparavant et quel sourire…Celui qui en laisse entendre bien plus qu'il ne devrait. «Alors voilà l'homme qui a su conquérir votre cœur, ma chère enfant» Comprit-elle silencieusement l'air soudain anxieuse. Peut-être, serait-il judicieux de s'entretenir à ce sujet avec elle dans les prochains jours. Songea la comtesse. Mais pour l'heure, elle ne voulait pas voir s'évanouir ce si beau sourire qui illuminait tout le visage d'Angélica. «Il sera temps de résonner plus tard» Pensa-t-elle, en s'éloignant du bord de la piste de bal au bras du jeune Frescobaldi qui lui, bouillonnait intérieurement devant pareille vision, de la femme qu'il aimait, heureuse entre les bras de cet homme, qui il le savait se trouvait être un imposteur. Et il se sentait bien impuissant à pouvoir la protéger de cet individu. Et c'était précisément cela qui le rendait fou d'une rage qu'il s'efforçait de contenir en dépit de tout.

Pendant ce temps, loin de se douter d'être un sujet de préoccupation pour certains, Angélica continuait de danser au bras de son talentueux cavalier tout en conversant discrètement avec lui. C'était un des avantages qu'occasionnait une telle proximité. Et ça le duc l'avait bien compris, puisqu'il semblait se livrer plus aisément à elle dans ce genre de circonstance.

-Entre chacune de vos lettres le temps m'a semblé de plus en plus long. Lui avoua-t-il sans détour. -Vos lettres sont mordantes et raffinées et en tout point elles vous ressemblent.

Profitant que les pas de danse du menuet les enjoignent à se faire de nouveau face pour venir tourner l'un autour de l'autre, Angélica lui répondit :

-Je sais pouvoir y être moi-même. C'est que voyez-vous, avec vous je puis l'être. Et c'est ce que j'apprécie dans nos échanges. Osa-t-elle lui confier.

-Cela m'enchante de vous savoir suffisamment en confiance à mon égard pour vous laisser aller à l'être. Seulement j'ose espérer qu'il y a bien d'autres choses que cela, qui savent toucher votre cœur ? Dit-il l'air de rien sans pour autant se défaire de son charmant sourire, qui ne laissait guère indifférente la jeune femme.

Surprise de cette question qui n'en était pas vraiment une, Angélica ne répondit rien. Refusant de lui avouer ouvertement qu'il y avait bien d'autres chose en effet, qui touchaient son cœur le concernant. Car c'était bien cela qu'Aro sous-entendait. Mais elle ne souhaitait point y donner de réponse. Au lieu de ça elle se contentait de lui rendre son regard, un léger sourire aux lèvres. Durant un moment qu'elle aurait cru suspendu dans le temps, comme si plus rien autour d'eux n'existait. Il n'y avait plus que lui et elle dans cet instant hors du temps. Les yeux de couleur braise de cet homme si étrange s'étaient plongés dans les siens, semblant y chercher quelque chose qui échappa sur le moment à Angélica, puis voyant son sourire s'élargir, elle se rendit compte que son silence comme son regard avaient l'air d'avoir parlé pour elle, troublée d'être semblait-il si lisible aux yeux si déroutant du duc, Angélica se sentie soudain mal à l'aise. Puis entendant la musique diminuer d'intensité signe que la danse touchait à sa fin. La réalité se rappelant soudain à elle, Angélica reprit constance dans un dernier mouvement pour venir prendre à la dernière pose de cette danse qui consistait à faire face à son ou sa partenaire pour une ultime révérence avant la fin de la musique.

Une fois la danse terminée et un applaudissement général des couples de danseurs comme de l'assemblée passé, le duc dont les traits étaient de nouveau impassibles s'approcha de la jeune femme et lui offrit sa main, qu'elle accepta poliment, pour se laisser galamment guider hors de la piste de danse. Puis lui faisant face, il lui dit:

-Votre altesse, ce fut un charmant plaisir que d'être votre cavalier pour cette danse.

-Le plaisir fut partagé, monsieur le duc. Répondit-elle d'une voix sincère.

-Certes… Dit-il en avançant un peu plus près de sorte qu'elle seule entende: -Et je serais honoré d'avoir le privilège de m'en voir accorder une autre de votre part. Mais je crois devoir à regret céder la place. Car quand bien même je désirerai vous garder pour moi seul, hélas je ne puis. Voyez comme vos admirateurs sont jaloux. Expliqua-t-il en jetant un bref coup d'œil autour d'eux, imité par la jeune femme. Manifestement ils étaient observés par quelques indiscrets. Puis reportant son regard brûlant sur elle, Aro ajouta: -La jalousie peut être destructrice. Très destructrice… Précisa-t-il d'une voix étrangement sérieuse avant de faire un pas en arrière pour lui adresser une respectueuse révérence pour prendre congé. -Votre altesse, je vous souhaite une agréable soirée. La salua-t-il poliment avant de s'en aller.

Curieusement ces derniers mots intriguèrent Angélica qui ne saisissait pas très bien, ce qu'il avait voulu lui laisser entendre. Elle le regarda s'éloigner, la mine perplexe, comme dans un état second. Cependant elle en sortie brusquement quand elle vit quelqu'un se poster subitement devant elle.

-Angélica, pourrais-tu me dire ce que tu n'as pas compris quand je t'ai prié de ne pas t'approcher de cet homme ? Demanda Amedeo d'une voix qui trahissait plus une inquiétude qu'un reproche. Puis entrainant discrètement sa sœur par le bras comme pour vouloir mettre le plus de distance entre eux et le duc, il ajouta tout bas : -Je comprends que tu sois encore en colère après moi, mais de grâce ne me le fait point payer de cette façon. De grâce ne t'entête pas dans cette voie et écoute-moi, je te le redemande, évite-le!

-Tu te méprends mon frère, j'ai très bien compris ce que tu m'as dit. Et pour ta gouverne je ne me suis point approché de lui, c'est lui qui est venu à moi. Lui rétorqua sa sœur d'un ton clairement sur la défensive tout en dégageant son bras de sa main. -Qu'aurait-il fallu que je fasse selon toi? Que je décline son invitation devant tous, au risque d'embarrasser notre père devant son «ami» et la cour toute entière ?

A ses mots son frère reconnaissait tout de même qu'elle n'avait pas tort. Mais pour avoir dansé à proximité d'eux plus tôt, il avait bien vu la manière dont Angélica avait regardé cet homme et comment ce dernier avait cette fâcheuse manie de lui tourner autour. Tel un faucon en chasse guettant le moment opportun pour fondre sur sa proie. Maintenant cela lui apparaissait très clairement aux yeux. Et force était de constater que Silvio n'avait rien imaginé concernant l'intérêt de cet homme pour sa sœur. Il fallait qu'il lui fasse entendre raison.

-Angélica s'il te plaît. Insista Amedeo d'une voix qui se voulait patiente. -Ne va pas croire que j'ai dans l'idée d'épier tes faits et gestes…

-Non ce n'est pas du tout l'impression que cela donne. L'interrompit-elle d'un ton sarcastique.

-Mon seul souci est de te protéger ma sœur. Même si tu ne veux pas l'entendre. Je vais bientôt quitter la cour de Turin et le frère que je suis s'inquiète de ce qu'il adviendra...

-Mon frère. L'interrompit une nouvelle fois Angélica en lui faisant face. -Ne te préoccupe pas de moi, car ainsi que tu me l'as dit, je ne serai pas seule ici. Laisse donc le soin de veiller sur moi à madame la comtesse, comme à notre père.

-Certes mais...Tenta encore Amedeo.

-Sache que je ne suis pas une petite chose fragile, Amedeo. Je te demande de me faire confiance, est-ce si difficile ? Quoi que tu en penses, tu ne m'empêcheras point d'agir à mon idée.

-Hum...C'est bien ce qui me fait peur…cet entêtement. Avoua-t-il la mine préoccupée. -Mais ne te méprend pas non plus, je te fais confiance. Lui assura son frère. -Comprend seulement que je ne veux pas que tu te mettes en danger inutilement.

Un bref silence s'installa entre eux avant qu'Angélica lui dise :

-Nous sommes-nous tout dit, Amedeo ? Puis voyant qu'il ne répondait rien, même si elle crut voir ce qu'elle interprétait comme du regret passer dans le regard de ce dernier, elle reprit : -En ce cas, je te laisse. Dit-elle simplement en se détournant de lui.

-Ma sœur...Appela Amedeo, elle se retourna de moitié, quand il se rapprocha d'elle pour lui confier à voix basse. -Sache que je suis désolé, je me rends compte qu'en voulant trop faire, c'est toi que j'ai le plus blessé.

-Je sais Amedeo. Lui répondit Angélica qui sembla s'adoucir quelque peu en l'entendant enfin s'excuser de son comportement vis à vis d'elle. -Je sais que ce n'était pas ce que tu voulais. Merci de me le dire. Lui dit-elle reconnaissante, en lui adressant un sourire pour la première fois depuis leur dispute. Mais ce sourire s'effaça vite de son visage et un air un peu préoccupé passa furtivement sur les traits d'Angélica.

-Ma sœur. L'interpela Amedeo en lui caressant affectueusement l'avant-bras, car naturellement il avait remarqué ce changement sur son visage. -Est-ce que tu vas bien ? Demanda-t-il en s'intéressant sérieusement à ce qu'elle pourrait répondre et non par courtoisie.

Cette dernière parue s'étonner de sa question, puisqu'elle lui répondit :

-Alors ça, cela fait un certain temps que personne ne me l'a demandé. Dit-elle en laissant échapper un soupir. -Disons que la vie de cour n'est pas faite pour moi. C'est assez en dire...Mais je crains que ce ne soit ni l'heure ni même l'endroit pour en parler.

-Certes...Mais nous en parlerons. Lui assura-t-il.

Angélica ne répondit rien à cela, sincèrement elle ne croyait pas qu'en parler puisse changer quoi que ce soit à ce mal-être profond qui grandissait en elle au fil du temps. Elle n'était pas heureuse dans cette vie de cour qu'on lui imposait, et le simple fait de penser que c'était-là la vie qu'on lui destinait, la déprimait. Qu'avait-il d'autre à en dire ? Rien. Songea-t-elle tendit qu'elle marchait parmi la foule accompagnée par son frère.

Environ une heure plus tard dans la soirée, le frère et la sœur avaient pris place au sein d'un groupe qu'avait formé la famille de la comtesse Di Sommariva, auquel s'étaient ajoutés quelques amis. Tous discutaient entre eux de tout et de rien, par moment certains s'absentaient le temps d'une danse et revenaient ensuite s'intégrer de nouveau au groupe. Tous ici savaient que la comtesse avait un grand cercle de relation qu'elle avait solidement forgé avec le temps, notamment dû aux nombreuses après-midis et soirées où elle recevait et tenait des salons littéraires en sa demeure. De plus sa proximité avec jadis la comtesse de Verrua plus par la suite avec les enfants de celle-ci et du prince du Piémont, il fallait bien le reconnaitre aussi que cela n'avait fait qu'accroitre la notoriété de la vieille comtesse. Et dans une soirée comme celle-ci il était naturel de voir des cercles de conversation se former. Et parmi cette foule de belles perruques et de nobles atours, Angélica qui écoutait plus qu'elle ne participait à la conversation à laquelle prenait part plusieurs personnes dont son frère et Silvio ainsi que le père d'Adalina, au sujet des sciences et des inventions nouvelles qui semblait particulièrement les passionner. Et Angélica nota que ce dernier avait l'air particulièrement intéressé et quelque peu admiratif des travaux du prince en la matière. Car Amedeo adorait parler de ce qui le passionnait et cela se ressentait auprès de son auditoire qui lui prêtait une oreille attentive. Ce qui était amusant du point de vue de sa sœur qui savait que son frère n'était pas homme à se mettre en avant dans une conversation. De son côté, Angélica parlait peu mais elle observait beaucoup, que ce soient les gens qui composaient leur cercle ou bien ce qui se passait autour d'eux. Et une chose en particulier de l'autre côté de la piste de danse avait fini par attirer son attention.

En effet, elle avait observé du coin de l'œil un attroupement de personne se former autour d'un homme qu'elle avait immédiatement reconnu, tant il était difficile qu'il passe inaperçu. Jetant par moment quelques œillades dans une direction opposée à la leur, la jeune femme s'amusait quelque peu de voir Aro, car évidemment il s'agissait de lui, ainsi assailli de curieux, comme s'il les attirait à lui tels des papillons vers la flamme. Cependant elle trouvait un peu étrange qu'un homme aussi discret et parlant peu de lui paraisse autant à l'aise d'être clairement le centre de l'attention de ces courtisans. Il se tenait avec un port de tête élégant, sans arrogance. Les bras croisés dans le dos. Parfaitement détendu. Comme s'il y était habitué en quelque sorte, comme elle et son frère Amedeo pourraient l'être. A la seule différence qu'Aro semblait se divertir de la curiosité qu'il suscitait chez son «public». Il affichait en cet instant une mine affable, qui n'avait pas l'air de laisser insensible les dames, qui papillonnaient autour de lui, pour certaines accompagnées de leur fille. Et Angélica, savait bien ce que ce genre d'attitude signifiait. Et cela l'agaça plus qu'elle ne l'aurait voulu, et réalisant ça elle devait bien s'admettre que cette vision de l'homme pour qui elle avait de plus en plus de mal à dissimuler ses sentiments, en train d'être l'objet de convoitise de ces dames lui faisait pour la première fois ressentir une pointe de jalousie. Et elle chercha tant bien que mal à faire taire ce sentiment, se disant que tout cela ne rimait à rien, et puis qu'aurait-elle à craindre? Et pourquoi serait-ce seulement les dames que l'on courtise? Songea-t-elle, sans perdre de vue que le duc était de ce que l'on commérait à la cour, point marié. De ce fait il était normal de voir des femmes en mal de beaux-partis pour leur fille ou pour elle-même tourner autour d'un homme aussi bien fait de sa personne que le duc, de plus ses plaisantes manières ne faisaient qu'ajouter à son charme. Et ça Angélica était bien placée pour le savoir.

Bien qu'elle s'efforçât de rester discrète, ce qu'elle avait plutôt bien réussi à faire jusque-là, elle ne sut réprimer un dernier coup d'œil vers Aro et tout à coup elle se sentie tressaillir en le voyant au même moment tourner légèrement la tête dans sa direction, mais pas comme s'il cherchait à balayer la foule du regard, non, puisqu'il avait aussitôt plongé ses yeux dans les siens. Ce qui signifiait qu'il savait déjà qu'elle l'observait de loin. La jeune femme bien qu'embarrassée d'avoir été si aisément trahit par ses œillades indiscrètes se refusa cependant à détourner ses yeux de lui et soutint son regard. Ce que ce dernier sembla apprécier puisqu'elle vit ses lèvres s'étirer en un beau sourire, qui Angélica le savait, n'était dédié qu'à elle. Comme s'il était flatté de l'intérêt qu'elle lui portait. Et en toute franchise la jeune femme en était ravie. Ravie de comprendre qu'elle n'avait nulle crainte de souffrir une quelconque rivalité féminine. Car avec ce simple sourire et tout en ne se privant pas de la dévorer maintenant des yeux Aro le lui avait fait comprendre. Il n'y avait qu'elle à qui il vouait un réel intérêt parmi cette foule.

Il était étonnant de voir comment un regard à lui seul avait le pouvoir d'exprimer silencieusement ce que les mots ne sauraient dire. Et l'égo de la jeune femme s'en trouvait enorgueillit devant ce geste de considération de la part de cet homme qui occupait toutes ses pensées. Et Angélica, se sentant envoutée par l'intensité de son regard sur elle, ne put que lui sourire en retour, cela dit d'une manière plus discrète.

Tout à coup la jeune femme fut contrainte de détourner à regret ses yeux de lui, quand elle sentie la main de la comtesse se refermer doucement sur son poignet, brisant ainsi l'envoutement auquel Angélica s'était laissée prendre sans méfiance. En effet la vieille dame, qui demeurait assise sur sa chaise à côté d'elle, tant ses jambes semblaient peiner à la maintenir debout à cette heure avancée de la soirée. «Les misères du grand âge» ainsi qu'elle avait pour habitude de dire, cette dernière avait remarqué que sa jeune protégée paraissait plus distraite, voilà pourquoi elle avait pris l'initiative de saisir le délicat poignet d'Angélica pour l'inciter à la regarder et se pencher un peu à sa hauteur pour qu'elle seule puisse entendre cette messe basse:

-Faites attention ma chère, vous jouez-là ce me semble à un jeu dangereux et pour un œil particulièrement observateur cela…commence à se voir.

-Je vous demande pardon?! Dit alors Angélica sans comprendre en fronçant légèrement les sourcils. -Puis-je savoir à quoi vous faites allusion?

A ses mots l'expression qu'affichait son aînée lui laissa clairement entendre qu'elle n'était pas aveugle du petit jeu de regard entre elle et cet homme si singulier.

-Angélica…Je ne suis peut-être qu'une vieille dame sur laquelle le temps à fait son œuvre, mais ne croyez pas que cela alterne en quoi que ce soit ma vision, pensez-vous que j'ignore ce qui peut être en train de se passer en ce moment même dans le cœur d'une jolie jeune femme?

Angélica ne répondit rien à cela. Que pourrait-elle bien répondre d'ailleurs. En tout cas elle comprenait qu'il n'avait pas fallu longtemps à son amie pour démasquer l'homme dont elle s'était entichée. «Dieu sait que bien souvent je maudis sa perspicacité» Pensa alors la jeune femme.

-Faites attention à vous ma petite. Tout masque de belle apparence se fissure un jour ou l'autre. Lui rappela-t-elle avant de laissait échapper un soupir qui trahissait son état de fatigue. Et vue l'heure tardive ce n'était guère surprenant, la comtesse Di Sommariva n'avait plus 20 ans après tout. Et il n'y avait point de mal à le reconnaître. Et se rendant compte de ça Angélica lui demanda:

-Excusez-moi madame. Mais vous sentez-vous bien?

La vieille femme lui adressa un bref sourire, touché de constater que la jeune princesse se souciait de son état. D'ailleurs elle seule semblait avoir remarqué son état de fatigue avancé.

-Je suis seulement lasse de ces grandes réceptions, qui je dois bien l'admettre ne sont plus de mon âge.

-Si vous souhaitez vous retirer cela s'entendra. Vous savez que sa majesté vous a fait allouer des appartements proches des miens pour ce soir.

-Et je l'en sais gré de cette délicate attention envers une vieille dame. Mais je crois que vous avez raison ma petite. Il est temps que je me retire.

-Permettez que je vous accompagne à vos appartements madame. Lui proposa la jeune femme quelque peu soucieuse de la voir ainsi admettre qu'elle avait du mal à supporter la longueur de ces événements royaux.

-Non de grâce laissez, amusez-vous donc c'est de votre âge, je puis très bien faire appeler…Déclina gentiment la comtesse avant qu'Angélica ne l'interrompe.

-Certainement pas, je puis tout à fait, faire cela pour vous.

Sa vieille amie ricana quelque peu avant de lui dire:

-Vous êtes bien obstinez jeune fille.

-Du moins autant que vous. Lui rétorqua cette dernière avec un sourire amusé. – Allons…Prenez mon bras, je vous accompagne.

-Vous êtes bien bonne ma chère enfant. Lui souffla la comtesse reconnaissante de son empathie à son égard. Et une fois que la vieille dame se soit relevée et eut pris le bras d'Angélica. Elle salua ses amis avant de prendre congé.

-Je vais accompagner madame la comtesse à ses appartements. Prit le temps d'expliquer Angélica à son frère. -Je vous rejoins tout de suite après.

-Certainement. Acquiesça ce dernier en lui adressant un sourire. -Mais je t'en prie il n'y a point de hâte. Prenez tout votre temps. Lui assura-t-il totalement en confiance de les savoir toutes les deux.

X.X.X

Marchant d'un pas lent dans le couloir du premier étage d'où on pouvait voir par des arcades donnant sur la salle de bal sur le côté droit. Angélica qui supportait toujours de son bras la comtesse qui quant à elle s'aidait également de sa canne pour se mouvoir, profita de l'ouverture qu'offrait la configuration des lieux pour jeter un coup d'œil en contre-bas, là où raisonnait encore les sons des instruments de l'orchestre ainsi que le brouhaha incessant de la foule de courtisans qui profitait allégrement des festivités, dans toute cette foule la jeune femme ne cherchait qu'un visage. Et à son grand étonnement Angélica ne parvint pas à trouver Aro du regard et pourtant un homme comme lui se remarque aisément parmi la foule même de cette hauteur. Bien que désappointée, elle refusa cependant, de croire qu'il aurait pu prendre congé sans venir la saluer. Car jusqu'ici il n'était jamais parti sans lui dire au revoir. Alors s'il ne s'en était pas allé ou donc avait-il disparut? Se demanda-t-elle en détournant finalement ses yeux de la grande salle.

Les deux femmes firent encore quelques pas quand Angélica aperçue au bout de ce couloir, Elenora accompagné d'une de ses amies travaillant au service de la comtesse, descendre par le grand escalier de marbre qui menait au deuxième étage, là où se trouvaient les chambres réservées à certains invités. En voyant les deux nobles dames arriver dans leur direction, les domestiques vinrent aussitôt à leur rencontre.

-Votre altesse. Permettez-nous de vous prêter assistance. Demanda Elenora tout temps venant se poster à côté de la comtesse Di Sommariva.

L'intéressée n'eut guère le temps de répondre à sa femme de chambre, qu'elle fut devancée par la comtesse.

-Ah mes filles, vous tombez à point nommé. Amenez-moi donc à mes appartements. Ces festivités ne sont plus de mon âge, je le crains. Ricana la vieille dame.

-Prenez-vous vous aussi congé votre altesse? Interrogea Elenora afin de savoir si elle devait par la suite rejoindre les appartements de sa maîtresse pour l'aider à se défaire de ses beaux atours.

-Point encore. Répondit posément celle-ci en cédant sa place à l'autre domestique. Mais cela ne saurait tarder…d'ici une heure ou deux je pense.

-Fort bien, je me tiendrais prête dans ce cas.

-Oui ma chère enfant. Intervint la comtesse en s'arrêtant pour se retourner vers Angélica restée en arrière. -Retourner vous amuser, et danser surtout. Et songez à ce que je vous ai dit plus tôt…Lui rappela-t-elle en levant à doigt devant elle à la manière d'une préceptrice donnant sa leçon à sa jeune élève.

Pour seule réponse Angélica hocha la tête comme pour lui signifier qu'elle avait bien saisit le message que son aînée lui adressait dans ses dernières paroles. Puis la comtesse lui adressa un tendre sourire avant de se détourner pour reprendre la marche d'un pas claudiquant.

-Alors madame, la soirée vous a-t-elle divertie? Demanda Elenora à son ancienne maîtresse envers laquelle elle était toujours aussi dévouée.

-Oui ma petite, je vous remercie. Elle fut…très instructive. Répondit vaguement la comtesse.

Angélica ne put retenir un rictus amusé à sa remarque. «Eh oui, naturellement qu'elle avait compris en la voyant danser avec Aro» Se dit silencieusement la jeune femme. Toutefois son amie ne savait qu'une partie de la vérité, la comtesse ne se doutait pas un seul instant qu'une correspondance s'était établit depuis quelques mois entre elle et Aro. Et d'ailleurs quand elle y pensait, elle ne pouvait s'empêcher de se demander pourquoi il semblait tenir à leurs échanges. Qu'est-ce que cela pouvait bien lui apporter de converser avec elle de cette manière ? Et plus d'une fois la raison de la jeune femme lui avait commandé de cesser ce jeu dangereux, surtout depuis qu'elle avait pris conscience de ces sentiments troublant à l'égard de cet homme, cependant son cœur ne semblait pas parvenir à s'y résoudre. Hélas fort était de constater que l'interdit qu'il représentait ne faisait qu'attiser la flamme de son désir.

-Je n'ai rien à attendre de lui. Se murmura-t-elle à elle-même en laissant échapper un soupir de dépit tout en s'approchant de la rambarde en pierre pour venir y poser les mains. Regardant pensivement ce qui se passait en contre-bas, sans trop se pencher cependant. Angélica restait volontairement en retrait souhaitant avoir pour elle quelques minutes de solitude pour réfléchir à tout ça. Et tandis que ses yeux balayèrent l'ensemble de la salle. Elle sentit soudain comme un courant d'air passer derrière elle, soulevant ses cheveux au passage ce qui la fit instantanément se retourner dans un sursaut tant cette sensation lui rappela tout de suite une nuit dans la pénombre d'un labyrinthe. Et rien que cette pensée la fit frémir. Surtout quand elle jeta un coup d'œil de chaque côté du couloir et ne vit point âme qui vive autre que la sienne.

-Ciel…ça ne va point recommencer. Murmura-t-elle à voix basse tout à coup anxieuse. -Je ferai mieux de retourner auprès d'Amedeo, c'est plus sûr.

Angélica peu rassurée tant la configuration des lieux lui donnait une étrange impression de déjà-vu ce couloir faisait aisément songer aux allées du labyrinthe qu'elle n'avait absolument pas oublié. Elle marcha cependant d'un pas tranquille en partant sur sa gauche jetant par moment un coup d'œil derrière elle comme pour s'assurer de ne pas être suivi. Et tandis qu'elle commençait à rebrousser chemin, du coin de l'œil un mouvement sembla attirer son attention mais cela ne venait pas de la salle de bal. Intriguée et désormais alerte du moindre mouvement suspect elle s'interrompît tout en tournant de moitié la tête sur sa gauche où on pouvait apercevoir le couloir d'en face lui aussi ouvert par des arcades et juste au-dessus, au 2e étage on pouvait y voir, non pas des arcades mais plutôt des fenêtres intérieures qui donnaient sur l'ensemble de la salle de réception. Et en y regardant de plus près, Angélica comprit que ce qui avait attiré son attention, était un détail qui en apparence pouvait sembler anodin, c'était que toutes les fenêtres étaient fermées, les rideaux tirés, à l'exception d'une vers le centre qu'elle venait de voir s'ouvrir de moitié.

«Voilà qui est étrange, cette partie-là du château est censée être inoccupée ce soir» Songea aussitôt la jeune femme en fronçant les sourcils, en s'approchant d'une des colonnes en pierre qui soutenaient les arcades, se dissimulant en parti derrière pour tenter d'apercevoir quelque chose et cela ne se fit pas attendre puisqu'elle aperçut une silhouette apparaître à la fenêtre qu'elle venait à l'instant de voir s'entrouvrir. Et cette silhouette elle savait qu'elle pourrait désormais la reconnaître entre mille. « Mais que fait-il là?» S'étonna la jeune femme en reconnaissant le visage d'Aro.

Angélica ne pouvait maintenant plus se retenir de le dévisager sans retenue, cherchant à comprendre pour quelle obscure raison il s'en était allé dans cette partie du château qui d'ailleurs n'était pas censée être accessible aux invités. Et tandis qu'elle l'observait, lui qui ne semblait pas l'avoir remarqué (en apparence du moins), quelque chose parue étrange aux yeux d'Angélica, car de là où elle était, elle pouvait plus ou moins bien le voir et elle remarqua que les traits de son visage n'étaient pas ceux auxquels elle était habituée. Aro semblait pensif, il regardait fixement la foule en contre-bas la mine dépourvue de toute expression. A le voir ainsi, on aurait dit une statue qui contemplait d'un port de tête altier, une scène qui se déroulait sous ses yeux. A cet instant Angélica eu le sentiment qu'il émanait de lui quelque chose qui se voulait inaccessible.

Une vive curiosité s'empara alors de la jeune femme lorsqu'une voix intérieure lui commanda de le rejoindre sans plus attendre. Et à cette pensée ses jambes se mirent machinalement en marche comme répondant à un besoin impérieux de venir à lui, tel un papillon vers la flamme. Elle marcha alors dans la direction par laquelle elle était arrivée plus tôt avec la comtesse, qui menait à un escalier permettant soit de descendre au niveau inférieur ou bien de monter au deuxième étage. Quand tout à coup dans un sursaut de conscience Angélica s'interrompit brusquement. «Mais que suis-je en train de faire?» songea elle en s'étonnant de sa témérité. «Si quelqu'un me voyait seule avec lui» Raisonna-t-elle tout en pensant au scandale qu'une telle situation pourrait engendrer. Puis venant poser une main contre son ventre qu'elle sentait au même instant se nouer d'une appréhension qui ne fit que renforcer son anxiété. «Mais il faut que je sache, je ne crois pas qu'une telle occasion de lui parler en tête à tête se reproduisent de sitôt» se persuada-t-elle la mine troublée. En proie au tumulte de ses sentiments contradictoires, Angélica se sentait tiraillée entre ce que lui commandait sa raison et ce que lui dictait de faire son cœur. « Que dois-je faire?» songea-t-elle alors on se retournant de moitié pour regarder à nouveau vers la fenêtre et soudain elle tressaillit en sentant son cœur raté un battement en constatant qu'Aro était en train de la fixer avec insistance, il tenait ses yeux si perturbant attachés sur elle, et ce regard qu'il lui lançait était nettement différent de tous ceux qu'elle avait pu connaître, l'expression si pénétrante de son regard lui parut si…sombre. «Pourquoi me regarde-t-il si étrangement?» S'interrogea-t-elle intriguée par cette façon qu'il avait de la dévisager.

Alors que d'autres auraient pu s'effrayer d'un pareil regard cela ne découragea pas la jeune femme qui lui rendait son regard quand soudain elle le vit lentement se reculer comme pour vouloir se dissimuler à sa vue. «C'est là l'occasion que tu attendais Angélica, allons courage vas-y!» Lui ordonna aussitôt cette même voix intérieure. Et cette fois n'y réfléchissant pas, elle se mouva avec la ferme intention de rejoindre Aro. Sans se douter un seul instant que c'était là précisément ce qu'il voulait qu'elle fasse, qu'elle vienne d'elle-même à lui.

La jeune femme qui marchait cette fois d'un pas plus pressé vers l'escalier, ne s'était pas rendu compte qu'au même moment quelqu'un depuis la salle de bal l'avait aperçu sous les arcades du premier étage. Et il n'échappa guère à cette personne que la princesse semblait avoir l'esprit occupé par autre chose que les festivités en cours. Et quand elle la vit disparaitre de son champ de vision, l'indiscrète dame fut soudain soupçonneuse de l'attitude de la jeune demoiselle avec qui elle avait eu récemment maille à partir. Et ne la voyant pas réapparaitre dans la grande salle, ce qui en théorie aurait dû être le cas puisqu'elle l'avait vu prendre la direction de l'escalier. La femme qui sous les ordres de la duchesse-douairière surveillait étroitement la jeune princesse depuis le début de la soirée, sans un mot entreprit de la suivre à bonne distance pour tenter de découvrir où cette petite impertinente pour qui elle vouait une rancœur tenace, pouvait bien se rendre ainsi seule sans chaperon dans les couloirs du château à cette heure avancée de la nuit.

X.X.X

Au même moment, Angélica montait les marches de l'escalier tout en sentant son estomac se nouer de plus en plus à chaque pas, son cœur battant la chamade dans sa poitrine à mesure qu'elle avançait vers le sommet de l'escalier. Et après une succession de couloirs désertés de tout personnel, elle arriva enfin devant la porte qui elle le savait donnait dans un salon suffisamment grand pour avoir d'un côté une vue sur les jardins et de l'autre une fenêtre intérieure qui donnait sur la salle de bal, fenêtre de laquelle elle avait aperçue Aro plus tôt, mais s'y trouvait-il encore.

Angélica demeura quelque minute immobile devant cette porte, fixant la poignée d'un œil anxieux tout en tendant une main hésitante vers celle-ci. «Tu peux encore faire marche arrière» Lui souffla une voix intérieure, comme pour tenter une dernière fois de lui faire entendre raison. «Non, je dois le faire…je veux que cet homme me dise la vérité» Pensa-t-elle déterminée à savoir mais aussi à l'idée de transgresser un interdit que la morale de l'époque réprouvait, puis la jeune femme jeta un bref coup d'œil de droite à gauche et voyant que la voie était libre elle prit une profonde inspiration avant de se résoudre à tourner la poignée et entrer dans la pièce en prenant soin de refermer la porte derrière elle.

Une fois dans la pièce faiblement éclairée d'un côté par la lumière glaciale de la lune qui passait au travers des vitres et de l'autre par la fenêtre intérieure toujours entrouverte par laquelle on percevait les chaleureuses lumières qui émanaient des lustres de la salle de bal. Le regard d'Angélica balayait l'intégralité de la pièce y cherchant Aro. Mais elle ne le vit point, comme s'il s'était entre temps volatilisé. Faisant alors quelques pas en avant, contournant certains fauteuils, Angélica ne percevait que la musique qui venait de la salle de réception ainsi que le bruit de ses talons claquants sur le parquet grinçant légèrement sous ses pas. Mais elle ne pouvait que constater qu'elle semblait être la seule personne présente dans le salon où tout demeurait calme et immobile. Et à vrai dire cette étrange ambiance ne la rassurait pas vraiment. «Mais qu'est-ce que je fais ici?» Se demanda-t-elle soudain hagarde, en sentant toutefois son appréhension diminuée du fait de se savoir seule dans la pièce. La jeune femme se mouva alors vers la fenêtre d'où elle avait vu le duc et sans trop s'approcher, puis prenant appui sur les rebords de la fenêtre elle regarda la foule en contrebas. Mais rien, toutefois son esprit se fit songeur quand elle prit quelques minutes pour observer cette horde de courtisans et parmi elle, plusieurs personnes qui faisait partie de son entourage comme son frère Amedeo, qui soi-disant passant se trouvait exactement au même endroit où elle l'avait quitté, comme quoi il avait l'esprit ailleurs, vaguant à d'autres sujets sans doute plus intéressants que de se soucier de ses allers et venues, pour une fois. Songea Angélica qui finalement trouva en ce salon désert un vrai moment de paix, où enfin ce n'était plus elle qu'on scrutait insidieusement. Mais elle, qui observait ces gens et qui scrutait chacun d'entre eux. «Ce monde n'est décidément point le mien» Se fit-elle la réflexion en dévisageant les membres de la famille royale. «Je ne leur ressemble en rien, et plutôt mourir que de devenir comme eux» Poursuivit-elle perdue dans ses pensées.

Tout à coup Angélica se raidit instinctivement en sentant un courant d'air passé derrière elle, tant et si bien qu'elle se trouva incapable de se mouvoir. Cette déplaisante sensation lui laissa percevoir qu'elle n'était pas seule dans la pièce, et son intuition se confirma lorsqu'elle se sentie violemment tressaillir quand son ouïe perçue une profonde inspiration. Comme si quelque chose ou plutôt quelqu'un se tenait juste derrière elle et venait à l'instant de lui humer les cheveux. Et cela elle le comprit aisément, car la jeune femme sentait également qu'une main s'égarait dans sa chevelure la caressant du bout des doigts en un geste empreint d'une sensualité qui troubla sans mal Angélica, qui se trouvait maintenant incapable de prononcer le moindre mot. Mais naturellement elle savait déjà l'identité de cette personne qui osait se permettre un tel geste avec elle.

-Quel divertissant tableau que celui-ci, n'est-ce pas? Murmura à son oreille une voix qu'elle ne connaissait que trop bien. -Regardez-les donc ma chère, tous ces gens inconstants, faux, arrivistes qui peuplent cette cour austère…Ils sont là à festoyer et se divertir, alors que la guerre est aux portes de votre pays. Mais vous…Susurra-t-il après un court silence. -Nous savons tous deux que vous ne leur êtes en rien semblable.

Soudain Angélica le senti venir poser délicatement ses mains sur sa taille, exactement comme il l'avait fait lors de ce jour de chasse à courre et à ce toucher presque intime son cœur s'emballa vivement cognant fort dans sa poitrine. Ignorant son trouble Aro poursuivit: -Ce monde comme ces mortels ne vous méritent pas…Ne souhaitez-vous guère plus que la vie que l'on vous destine?

-Pourquoi cela vous intéresse ? Parla enfin Angélica qui peinait à comprendre où il voulait en venir, sans pour autant chercher à se défaire de ses mains qui lui enserraient toujours la taille. -Qu'est-ce que cela vous fait? L'interrogea-t-elle curieuse de ce qu'il pourrait lui répondre, ce qu'Aro fit après un court silence.

-Vous m'avez laissé entrevoir qui vous êtes réellement, Angélica. Expliqua-t-il d'un ton grave en prononçant sciemment son prénom, sans aucune autre formalité. -Et il me déplait de voir qu'en ces lieux, vous perdez chaque jour un peu plus de votre âme qu'on opprime.

-Vous vous intéressez aussi à mon âme? Demanda-t-elle faussement sur un ton quelque peu sarcastique. Ce qui eut pour effet de faire rire l'homme, mais ce ricanement lui parut étrange, comme démesuré. Et quand Aro ôta sa main gauche de sa taille pour venir ramener une mèche de ses cheveux en arrière pour laisser apparaître la sublime ligne de son cou qu'il prit la liberté de lentement caresser jusqu'à la courbe dénudée de son épaule elle tressaillie. Stupéfaite de cette caresse inattendue, Angélica s'effaroucha d'une telle audace de sa part. Si bien que son corps se mouva instinctivement cette fois pour se défaire calmement de son étreinte, dont elle n'oserait jamais avouer en avoir apprécié l'exquise sensualité, pour lui faire face en remettant entre eux une distance respectable. Regrettant tout de suite de lui avoir permis de la toucher ainsi sans l'arrêter avant. Cependant elle fut soulagée qu'Aro n'eut point cherché à la retenir. Maintenant qu'ils se faisaient face, il l'observait en silence d'un œil curieux, un léger rictus au coin des lèvres, comme s'il s'amusait de sa réaction instinctive. Telle une jeune proie face à un prédateur averti.

-Ce que je vous dis vous amuse? Demanda sérieusement la jeune femme d'une voix qui trahissait un certain agacement devant l'air qu'affichait le duc.

-Non point. Répondit-il simplement, la fixant de ses yeux rougeoyants dont l'intensité se trouvait renforcée par la lumière des lustres de la grande salle qui passaient à travers la fenêtre, l'éclairant partiellement. Ce qui commençait à lui donner un air plutôt inquiétant aux yeux de la jeune femme.

-C'est étrange…Laissa échapper cette dernière.

-Quoi dont je vous prie. Répliqua calmement le duc.

-Je croyais que vous aimiez la foule, et pourtant ce soir vous semblez vouloir vous y soustraire. Lui fit-elle observer.

-Il est vrai…Mais c'est que je n'ai guère d'intrigue à y mener. Et je dois vous avouer que depuis un certain temps, je goûte davantage le plaisir de nos échanges...clandestins. Expliqua-t-il sans réserve, puis devant le silence de la jeune femme il reprit: -Cela dit permettez que je m'interroge à mon tour… Demanda-t-il posément en laissant volontairement un silence avant de poursuivre: -Pourquoi êtes-vous venue à moi, délicieuse Angélica ?

La jeune femme prise au dépourvue par sa question et n'étant pas certaine d'aimer le terme «délicieuse» prononcé de façon si proche de son prénom dans la même phrase, ne sut quoi lui répondre. Tant elle ne s'était point attendue à la tournure que prenait leur entrevue secrète.

-Sincèrement je ne sais…Répondit-elle d'abord se sentant totalement désarmée par l'intensité de son regard sur elle. Et Aro dont le rictus s'élargit, la dévorait maintenant des yeux tout en émettant un «hum» appréciateur. Manifestement sa franchise désarmante lui plaisait. -Où disons seulement…Reprit-elle en tentant de surmonter le malaise naissant qu'il lui inspirait en cet instant, tout autant que la fascination qu'il exerçait sur elle. -…Qu'il est d'autres choses que vous m'aviez promis de m'instruire. Lui rappela-t-elle, ne perdant pas de vue qu'elle en savait toujours si peu de lui. Et que les interrogations qu'elle nourrissait le concernant ne faisaient que la tourmenter davantage.

-Hum…émit d'abord l'homme avant de faire un pas en avant raccourcissant ainsi la distance qu'elle avait voulu établir entre eux. -Voyez-vous ma chère, je puis déjà vous dire que certaines personnes semblent me craindre instinctivement et ce où que j'aille, mais vous curieusement non…Pour quelles raisons ne vous défiez-vous pas de moi? Demanda-t-il en se penchant légèrement vers elle, attendant sa réponse, ses yeux rougeoyants trahissant son impatience.

Ce simple geste qui aurait pu en intimité plus d'un, mais pas Angélica qui lui répondit d'une voix presque candide: -Aurais-je des raisons de vous craindre Aro?

A ses mots un étrange rictus se dessina sur les lèvres d'Aro, avant qu'il ne s'étire en un sourire carnassier dévoilant toute ses dents, tandis que ses yeux scintillaient d'une lueur presque sinistre. Le simple fait qu'il s'amuse de cela, comme de voir ce sourire sur ses lèvres, glaça le sang de la jeune femme. Qui elle ne riait absolument pas, et elle sursauta légèrement quand l'homme porta une main à son visage pour lui caresser la joue du revers de la main.

-Bien sûr que non, charmante Angélica. S'empressa-t-il de dire l'air affable ainsi que d'une voix qui se voulait rassurante, voyant qu'il l'effrayait bien qu'elle essayait courageusement de ne pas le montrer. Puis sans un mot de plus il s'éloigna d'elle pour revenir dans la lumière des lustres de la salle de bal de laquelle on pouvait distinguer qu'une nouvelle musique venait d'être initiée par l'orchestre. Angélica quant à elle était demeurée immobile. Mais elle sentait bien que leur conversation venait de prendre un autre tournant. Toutes les questions, qu'elle aurait tant voulue lui poser semblaient ne pas vouloir sortir de sa bouche, comme si une force inexplicable l'en empêchait.

-Hélas ma chère, la nuit avance si vite en votre charmante compagnie et vous me voyez au regret de vous apprendre que je vais bientôt devoir quitter ces lieux. Déclara soudain Aro, qui jeta en même temps une œillade sur la foule en contrebas, arquant un sourcil quelque peu dédaigneux qui semblât démontrer le peu d'intérêt qu'il éprouvait envers les créatures qu'il observait.

-Mais avant cela oserai-je vous demander une faveur? Interrogea-t-il en reportant ses yeux qui paraissaient maintenant plus sombres, sur la jeune femme qui se tenait toujours en retrait.

-Dîtes. Répondit simplement Angélica à la fois intriguée et appréhendant ce qu'il pourrait lui demander.

-M'accorderiez-vous une dernière danse, ma chère Angélica? La pria-t-il l'air avenant.

A sa demande, la jeune femme jeta un bref coup d'œil autour d'elle avant de dire:

-Ici?! S'étonna-t-elle la mine ne dissimulant guère sa surprise à cette demande inattendue.

-Oui, ici. Confirma Aro un charmant sourire aux lèvres. -Rien que vous et moi. Précisa-t-il en tendant sa main paume ouverte devant lui. -De grâce accordez-moi le plaisir, l'espace d'un dernier instant, que votre beauté ne soit soumise à aucun autre regard que le mien.

Angélica le dévisagea en silence, subjuguée malgré-elle par ses paroles. Et elle eut le sentiment que toutes les raisons qui l'avaient conduites ici n'avaient plus aucune importance. Alors instinctivement elle tendit à son tour une main tout en se mouvant lentement vers lui pour briser la distance qui les séparait pour venir poser sa main dans la sienne, acceptant silencieusement son invitation. Poussant un soupir ravi, les doigts glacés d'Aro se refermèrent sur la main chaude d'Angélica qui frissonna sans le vouloir à ce contact. Puis l'attirant davantage à lui en tirant délicatement sur sa main sur laquelle il vint ensuite poser sa main libre en lui adressant un beau sourire, ses yeux rougeâtres la couvant d'une expression de pure fascination.

«Dieu qu'en un trouble étrange il me jette l'esprit» Songea au même moment Angélica sentant toute sa résistance sur le point de l'abandonner, à mesure qu'elle soutenait le regard de ce si troublant et charismatique personnage. Pourtant sa raison savait qu'elle ne devait pas rester une minute de plus ici seule avec lui. Des gens allaient forcément finir par remarquer son absence. Mais c'était plus fort qu'elle, ses jambes refusaient obstinément de se détourner de cet homme qu'elle désirait secrètement.

-N'est-il point exaltant de sentir comment tous nos sens en silence abandonnent leurs défenses. Murmura presque Aro, comme s'il avait dieu seul sait comment, perçu ses pensées.

-Comment est-ce que vous…commença Angélica sans comprendre, mais le son de sa voix mourut lorsque qu'Aro vint libérer sa main pour venir se mettre en position de cavalier, passant sa main droite dans son dos pour la rapprocher de lui et de l'autre saisissant la main de la jeune femme.

-Ah ma chère Angélica, sachez que je puis aisément lire en vous. Lui dit Aro d'un ton mystérieux. -Mais laissons là ces discours. Dit-il en esquissant au son de la mélodie qui montait jusqu'à eux depuis la salle de bal, des premiers pas de danse en tenant un cadre parfait. -Là…Poursuivit-il d'une voix aux accents suaves. -…entre mes bras, vous pouvez sans crainte vous laissez aller à être pleinement qui vous êtes. Il n'y a plus que vous et moi…Expliqua-t-il en la faisant tourner sur elle-même pour ensuite la ramener à lui. -Fermez les yeux…

L'écoutant la jeune femme s'exécuta et les yeux clos, se laissa guider par son cavalier qui décrivait des cercles en rythme avec une musique qui se faisait de plus en plus grave et intense. Et l'espace d'un instant Angélica oublia tout le reste, s'abandonnant entre les bras de cet homme qui lui faisait faire des choses qu'elle n'aurait jamais eu l'occasion de faire avant qu'il n'entre dans sa vie et bouscule tout son univers. Il la faisait danser d'une façon si fluide et si empreinte de sensualité qu'elle le laissa la guider avec plaisir, sans opposer la moindre résistance. Puis Aro se mouva de sorte à se placer derrière elle et lui susurra à l'oreille: -Laissez-vous allez…

Angélica totalement envoutée par cette proximité qui s'était établie si aisément entre eux, ne se rendait pas compte qu'elle était en train de perdre pied avec la réalité et comment sans plus aucune retenue, elle se mettait volontairement à sa merci. La singulière douceur de sa voix, son odeur enivrante ainsi que ses galantes manières étaient un subtil mélange terriblement grisant pour la jeune femme si peu habituée à être courtisée de cette façon, car elle n'était point une ingénue naïve, bien sûr qu'elle comprenait qu'Aro était en train de la séduire, de l'enchanter par ses paroles. Et cela même si ne s'était jamais déclaré ouvertement auprès d'elle, et ce qui l'effrayait le plus dans tout ça, c'était qu'elle ne désirait en aucun cas qu'il s'arrête. Soudain elle se sentit soulever par les bras ardents de son cavalier, dont un bras passa sous ses genoux et l'autre dans son dos, et qui la fit gracieusement tournoyer dans les airs pendant quelques secondes avant de la reposer délicatement à terre. Puis faisant un tour sur elle-même dans une lenteur délibérée pour s'éloigner de lui sans pour autant lâcher la main de l'entreprenant duc, Angélica légèrement haletante avait rouvert les yeux et lui faisant face elle plongea son regard dans celui d'Aro. Elle le dévisageait les yeux brulants d'un désir si longtemps réprimé, et cela n'échappa pas à l'œil si observateur d'Aro qui intérieurement se délectait déjà de voir les dernières défenses de cette humaine se briser sous ses yeux. Il sut dès lors qu'il était sur le point d'obtenir ce qu'il convoitait. Alors Aro s'avança avec une grâce presque féline vers elle, sa main libre venant prendre la place de l'autre qui tenait encore la main d'Angélica, pour qu'il puisse langoureusement la faire glisser le long de l'avant-bras dénudé de la jeune femme de sorte à remonter vers son épaule, et se faisant tandis que l'homme se plaçait au même moment derrière elle se qui la fit se retrouver dos à lui, son jeune corps contre le sien, de cette même main il dégagea ses longs cheveux bouclés de sa nuque pour ensuite la faire redescendre vers la fine taille de la jeune femme qu'il enserra aussitôt de son bras droit. Tandis que son autre main vint empoigner doucement le bras gauche d'Angélica.

Désormais prisonnière entre ses bras, la jeune femme qui encore totalement sous l'emprise du charme magnétique qu'Aro exerçait sur elle, n'avait point souhaité résister à son étreinte puisqu'elle avait posé ses mains sur le bras par lequel l'homme la maintenait fermement contre lui. Et elle sentie les battements de son cœur redoubler d'intensité quand elle perçu qu'Aro venait d'incliner la tête de façon à enfouir son beau visage dans sa chevelure qu'il huma une nouvelle fois, poussant un soupir appréciateur avant de lui susurrer tout bas:

-Votre odeur est absolument exquise…Et comment sur mes sens, elle exerce un furieux empire.

-Aro…que faites-vous dont? Parvint à articuler Angélica qui sentait au même instant la main gauche de celui-ci délaisser son bras pour venir caresser la chair de son épaule jusqu'au haut de sa poitrine qui se soulevait à un rythme plus rapide sous cette sensuelle caresse, quand sa main vint effleurer le bas de sa joue.

-Aro…de grâce cessez cela. Lâchez-moi je vous prie. Lui demanda-t-elle d'une voix troublée, ne comprenant pas ce qu'il faisait, tant ce changement soudain d'attitude ne ressemblait guère au duc qu'elle connaissait. Dans cette position elle ne pouvait pas voir avec quelle expression affamée Aro lorgnait sa jugulaire palpitante de vie. Nul doute qu'elle se serait épouvantée d'un pareil regard. Car en cet instant elle croyait encore avoir à faire à un homme trop ardent, dont il fallait qu'elle repousse impérativement les avances, avant que les choses n'aillent trop loin. Mais ce qu'elle ignorait c'était qu'il était déjà vain d'espérer lui résister.

Et sans crier gare, l'instinct de survie de la jeune femme s'éveilla quand la main d'Aro glissa le long de sa joue avant de venir de ses doigts glacés enserrer sa mâchoire. Sa caresse se muant en prise de possession. Angélica le comprit immédiatement et ce geste eut pour effet de briser instantanément l'envoûtement de cet homme sur elle. Et elle perçut alors le danger qui la menaçait. Elle s'effraya en réalisant qu'elle se trouvait, à sa merci. Comme si son instinct qu'elle avait délibérément ignoré jusqu'ici, s'était mis à lui hurler soudainement de prendre garde aux gestes d'Aro sur son corps, que quelque chose n'était pas normal dans ses agissements. Dans un sursaut désespéré elle tenta de se libérer de son emprise quand elle le sentie lécher du bout de la langue la courbe de son cou. Mais hélas elle n'y parvint pas, il était bien plus fort. Et la voyant vainement essayer de lui résister Aro resserra sa prise, faisant par la même occasion suffoquer la jeune femme entre ses bras.

-Non! Arrêtez, lâchez-moi…Cria-t-elle en proie à un vif sentiment de peur mêlé d'angoisse de se voir ainsi prisonnière, incapable de lui échapper, comme si elle se retrouvait piégée entre les anneaux mortels d'un serpent. Elle voulut appeler à l'aide, mais comme si l'homme l'avait pressenti il remonta sa main qui emprisonnait sa mâchoire, sur ses lèvres. Lui ôtant ainsi toute possibilité d'être entendu. Sentant alors tout son corps se tendre, suite au stress intense qu'elle ressentait, Angélica sembla entendre ses propres battements de cœur résonner dans sa tête à une vitesse folle. Elle voulait cependant lui résister, mais comment lui échapper? Songea-t-elle tout en tentant de se débattre avant de se sentir prise de panique quand elle perçut sur la chair du bas de son cou, l'effleurement des dents de l'homme qui la retenait prisonnière. Son souffle glacial la faisant frémir de tout son être dans une tension insoutenable.

«Mais que fait-il? Qu'est-ce donc que ce jeu sordide dans lequel il m'entraine ?» Songea la pauvre jeune femme entre ses bras peinant encore à réaliser qu'Aro puisse réellement lui vouloir du mal. «Au secours!» Hurla alors son esprit en même temps qu'elle poussait un cri aussitôt étouffé par la main d'Aro sur sa bouche. Quand soudain une porte s'ouvrit vivement sur la droite. Ce qui fit sursauter Angélica autant que cela sembla déstabiliser le duc puisqu'elle le sentie relever la tête en direction de la porte en question en desserrant quelque peu sa prise sur elle, manifestement quelqu'un d'autre venait de faire irruption dans la pièce et quand du coin de l'œil Angélica vit de qui il s'agissait, elle tressaillit violemment en reconnaissant la marquise de Saint-Germain. Cette dernière s'avança d'un pas l'air incrédule.

-Que signifie ceci? Parvint seulement à articuler la vieille femme devant cette scène incompréhensible qu'elle avait sous les yeux.

Angélica entendit alors un grondement sourd s'élever de la gorge d'Aro, comme si la présence impromptue de la marquise l'irritait grandement sans pour autant l'inquiéter. Mais tout à coup Angélica le sentie une nouvelle fois desserrer son emprise autour de son corps, et d'instinct elle comprit que c'était maintenant ou jamais qu'elle tente de se libérer de lui. Sans réfléchir et profitant que l'attention d'Aro soit distraite par la marquise, Angélica se débâtie si vivement qu'elle parvint le temps d'une fraction de seconde à s'extirper des bras de cet homme qui au même moment reporta son regard glaçant sur elle pour ensuite tenter de se saisir d'elle pour l'empêcher de fuir. Toutefois il ne parvint qu'à lui attraper le collier qu'elle portait, mais la chaîne se rompit sous la tension avec laquelle la jeune femme apeurée tira dessus pour se libérer et se faisant, le souffle court, l'esprit agité au possible tant son instinct lui ordonnait de fuir pour sa propre vie. Son instinct primal agissant pour elle, Angélica, telle une proie fuyant un prédateur sur le point de s'emparer d'elle, prit ses jambes à son cou et s'enfuit aussitôt par la porte opposée sans un seul regard pour la marquise ou pour cet homme qui lui faisait maintenant si peur. Quand soudain il lui sembla au même moment entendre l'écho d'un cri strident parvenir jusqu'à ses oreilles avant qu'il ne soit étouffé subitement, ce qui eut pour effet immédiat de redoubler l'angoisse de la jeune femme dont l'intensité était déjà très forte. Elle courait comme une désespérée à travers les corridors déserts, avec pour seul bruit autour d'elle que le raisonnement de ses talons claquants sur le sol. La jeune femme terrifiée de ce qu'elle venait de vivre, sans même être en mesure de comprendre pleinement ce qu'il venait de se jouer entre eux, n'osait même pas se retourner de crainte de voir le visage d'Aro par-dessus son épaule. Une voix intérieure semblait lui commander avec force de courir jusqu'à ses appartements qui n'étaient plus très loin. Ses poumons en feu elle dévala à toute vitesse un escalier vers l'étage inférieur, où elle n'aperçue personne, nul garde à proximité, détail dont la jeune femme se serait étonnée en temps normal. Toutefois la situation dans laquelle elle se trouvait présentement n'avait absolument rien de normale. Mais son esprit était bien trop agité et préoccupé par sa survie, qu'Angélica ne prêta même pas attention à tout cela. Pour l'heure elle ne pensait qu'à une chose se mettre hors de portée des griffes d'Aro.

Quand elle passa enfin la porte de ses appartements, la jeune femme hors d'haleine toujours aussi effrayée, ferma immédiatement la porte à clé derrière elle avant de se retourner, en respirant péniblement, en venant s'appuyer le dos contre la porte. Elle ne parvenait pas à reprendre son souffle tant il était saccadé. Le fil de ses pensées était incohérent, tout sembla se bousculer à une vitesse folle dans son esprit. Et en réponse à cette confusion intérieure si violente, tout le corps de la jeune femme se mit à trembler comme si elle avait subitement très froid. Son corps frissonna si intensément qu'Angélica sentie ses jambes vaciller dangereusement, se laissant glisser le long de la porte. Maintenant assise, toujours en proie à ce violent cauchemar dont elle espérait ardemment se réveiller, elle suffoquait à cause de son corsage qui enserrait son buste ce qui l'empêchait de respirer correctement. Son cœur cognait si fort dans sa poitrine qu'elle cru qu'il allait en sortir, elle parvenait à entendre chaque pulsation de son rythme cardiaque effréné, résonner dans sa tête. Angélica avait peur, terriblement peur. Et force était de constater que cette peur venait de se transformer en crise de panique. Angélica, la respiration toujours aussi pénible et haletante, perçue l'espace d'un instant que sa vue commençait à se troubler. Et un bruit sourd et continu résonna dans son esprit, si bien qu'elle entendit à peine une voix emplie d'une profonde inquiétude s'adresser à elle.

-Par tous les saints…Votre altesse qu'avez-vous…m'entendez-vous? S'enquit une voix féminine qu'elle ne reconnu même pas. La seule chose que ressentait Angélica, malgré son esprit hagard, c'était qu'on lui tenait la main, main que la jeune princesse serra instinctivement de toutes ses dernières forces, n'entendant déjà plus les suppliques de cette personne qui insistait, angoissée par son état et ne sachant manifestement que faire pour l'aider.

-De grâce altesse, répondez-moi…essayez de vous calmer…Tenta-elle une nouvelle fois.

Mais hélas, ce fut peine perdue. Car Angélica, victime du tumulte si violent de ses réactions aussi bien psychologiques que physiques résultant de l'état de choc dans lequel elle se trouvait, sentie à peine ses sens l'abandonner au moment où son esprit lâcha prise avant qu'elle sombre dans l'inconscience.

A Suivre…

X.X.X

Note de l'autrice :

Et voilà pour ce nouveau chapitre qui est également un de mes préférés et que j'appelle avec une triste ironie le "point de non-retour", j'espère qu'il vous aura plu. Sinon que vous dire mise à part que nous venons d'entrer dans une autre dimension...Nous sommes loin d'une histoire romantique pas vrai ? Même si par moment nous en avons eu l'illusion. Mais dans le cas d'Angélica & Aro nous n'avons jamais été dans de la romance mais bien dans un rapport de la prédation et de l'emprise psychologique. Et oui...chères lectrices/chers lecteurs, vous seriez-vous aussi laissé abuser par cette cruelle illusion ? Par la manipulation dangereusement subtile d'Aro ?

Je vous avoue que moi aussi je me serai laissée tenter à y croire. Et c'est ce qui me permet de vous partager une réflexion personnelle, écrire cette histoire m'a questionné à bien des égards sur ma propre perception des relations humaines et dans ce cas les relations humain/vampire. C'est pourquoi je souhaite dissiper toute ambiguïté sur un point par rapport à cette dernière scène entre Angélica & Aro. Sachez que mon désir en écrivant cette scène n'était en aucun cas "d'érotiser la violence" car oui cette scène est violente, aussi bien physiquement que psychologiquement. Et sans partir dans une analyse détaillée de ce passage, je vous dirai qu'il est bien évident que je ne cautionne en rien ces comportements de prédation et de manipulation, tels que vous pouvez et pourrez être amenés à les voir dans cette histoire. Sérieusement, imaginez-vous un instant vous faire traquer par quelqu'un aussi charismatique soit-il, et qui de plus se trouve être un vampire millénaire, et osez me dire que vous trouveriez cela romantique ou séduisant. C'est tout simplement terrifiant ! Croyez-moi vous n'auriez absolument pas envie d'être à la place d'Angélica et de faire face au sourire subtilement dangereux d'Aro...

Voilà vous savez ce que j'en pense, je vous laisse vous faire votre propre avis, que vous pouvez me partager si vous le souhaitez...Mais juste une question, vous qui lisez cette histoire, que croyez-vous qu'il va se passer maintenant que les masques se fissurent ?