Ndla : Ça va être violent… Désolée.

LE POINT DE NON-RETOUR

Mise en garde : langage particulièrement vulgaire contenu dans ce chapitre et notions de mutilations post mortem


Terminal City, appartement de Max et Alec, vendredi 2 septembre 2022, 22h30


MAX

Max rentra tranquillement de sa soirée avec Logan et marcha d'un pas léger jusqu'à chez elle.

À la fin de sa journée de coursier, elle avait raccompagné Original Cindy à l'appartement du Secteur 5, dont l'immeuble avait été clandestinement vérifié et consolidé par les transgéniques, le temps que la demande officielle ne soit émise par les autorités de Seattle. L'eau y était acheminée, bien que non potable, et l'électricité était livrée, même plus efficacement qu'avant. Il ne me manquait plus que le téléphone. Mais ça, c'était pour tout le quartier et toutes les habitations plus au Sud. Si le réseau souterrain de téléphonie avait plutôt bien résisté à l'explosion d'Harbor Island, le commutateur général, dont dépendaient le quartier et la ligne de l'appartement, avait pris l'eau après une rupture de canalisation.

Puis, elle était allée rejoindre Logan, pour continuer à travailler sur les dossiers des personnes disparues. Ils étaient même allés interroger quelques indics du Veilleur pour ce faire. Lui, dans le rôle du bon flic, et elle, dans celui du mauvais. Se retrouver comme "au bon vieux temps" les avaient mis de bonne humeur et, en arrivant sur le parking devant l'appartement du cyberjournaliste, ils avaient même échangé un baiser.

Mais, ce baiser avait été une chose bizarre. Il n'avait pas eu sur elle le même effet que les baisers de Logan lui procuraient avant leur rupture. Par ailleurs, le journaliste n'embrassait pas suffisamment bien pour contrebalancer la technique d'Alec et faire perdre pied à la X5. À la base, la rupture de Max et Logan n'était qu'une pause. Enfin, c'était ce qu'elle avait voulu, puis ils s'étaient disputés violemment. Ensuite, ils avaient fait "la paix" sans pour autant retrouver leur complicité et être à l'aise en présence de l'autre. Ça ne faisait que quelques jours seulement qu'ils se parlaient comme avant. Elle en était heureuse. Une fois à l'intérieur, elle avait ressenti le besoin de dire à Logan qu'elle n'était pas prête pour continuer sur cette voie avec lui. Elle avait dit qu'elle ne pouvait pas repartir à zéro et faire comme si rien ne s'était passé. Il eut l'air déçu, mais avait accepté avec dignité. Malgré un malaise évident, ils avaient poursuivi leur travail. Ils avaient dîné ensemble en discutant uniquement de leurs prochaines actions pour le réseau.

Au final, Max s'était dit qu'elle n'était peut-être pas encore prête à renouer avec Logan côté-cœur. Il avait tout de même fait des choses difficiles à pardonner et leur pause était peut-être trop récente pour envisager un nouveau départ. En plus, elle avait du mal à le voir comme avant : l'homme parfait, doux, généreux et altruiste, qu'elle avait tant aimé. Elle reconnaissait ses qualités, mais elle avait du mal à accepter ses défauts. En particulier son côté manipulateur et son côté dissimulateur. Mais, il n'y avait rien d'urgent. Elle aurait tout le temps de voir comment leur nouvelle amitié allait se développer. Et, dans le fond, qui avait réellement besoin d'une affaire de cœur quand on avait de bonnes amitiés, dont une avec avantage.

Elle se demanda juste avec qui elle devait partager ses interrogations en premier parmi ses Boos. Original Cindy était celle qui lui avait un jour conseillé de séparer le corps et le cœur, le sexe et l'amour, mais il était tard et elle était probablement de sortie. Alec était tout proche, mais il s'était ouvertement montré critique sur le côté définitif de la séparation entre la jeune femme et le journaliste. Finalement, elle se dit qu'elle ferait selon ce qui viendra en premier dans une conversation.

o0o0oOo0o0o

Lorsque Max arriva chez elle, l'appartement était plongé dans le noir. Elle alluma depuis l'entrée et sursauta en apercevant Alec, assis dans le fauteuil, tourné face à la porte.

_ Ouah ! s'exclama-t-elle. Tu m'as peur. Qu'est-ce que tu fous dans le noir ?

_ Je réfléchissais, répondit-il calmement.

_ À quoi ?

_ Logan va bien ?

_ Oui, très bien, répondit-elle en retirant sa veste et ses chaussures.

_ Tu as passé toute la soirée avec lui ?

_ Oui. On a dîné après avoir travaillé pour le réseau Eyes Only. Je suis contente qu'on s'entende à nouveau.

_ Ouais, c'est sûr que vous aviez l'air de vous entendre…

_ Il y a un problème ? demanda-t-elle en se dirigeant pieds nus vers le coin cuisine, pour se servir un verre d'eau.

_ Tu sais, dit-il en se levant et en la suivant, je ne veux pas me comporter comme il l'avait fait avec toi et faire de conclusion hâtive sans te parler directement mais, je vous ai vu vous embrasser. Et pas juste un petit baiser comme ça, non. Je suis presque certain que sa langue est allée chatouiller tes amygdales.

_ Oui, et alors ? dit-elle, en remplissant son verre.

_ Quoi ? fit Alec, dans son dos.

_ On est libre de fréquenter qui on veut, dit-elle, avant de boire. Ce n'est pas comme si on était vraiment ensemble et qu'on avait une relation exclusive, ajouta-t-elle en se retournant.

Là, Max put lire le choc et la douleur sur le visage du X5.

_ Non, dit-elle… Tous les deux, on n'est pas… comme ça. Ce n'est pas sérieux, nous deux. Nous, on n'est pas un couple. Ce n'est que du sexe.

Le jeune homme commença à hyperventiler et à reculer. Max tendit la main vers lui, mais il se dégagea violemment. Son visage n'afficha plus que de la colère.

_ Et, à quel moment on a décidé ça ? demanda-t-il.

_ Quoi ?

_ À quel moment est-ce qu'on a décidé que NOTRE relation, ce n'était que du sexe ? À quel moment ON a discuté pour se dire, mutuellement, que nous deux, c'était sympa, mais qu'on n'avait pas envie, l'un comme l'autre, d'une relation sérieuse, mais que, puisque c'était sympa, on remettrait bien le couvert ? À quel moment, Max ? Je t'écoute. À quel putain de moment on a parlé de ça ? cria-t-il.

_ Je pensais…

_ Oh ! Tu pensais ? Vas-y, continues. J'ai hâte d'entendre la suite.

_ Je croyais que… qu'on restait cool tous les deux, sans pression.

_ Tu croyais ? Ce n'est pas à toi de décider, toute seule, dans ton coin, dans ta petite tête, ce qui nous définit. Ce sont des choses dont on discute à deux !

_ On est juste ami, tous les deux, dit la jeune femme.

_ Juste ami, répété Alec, avec dégoût.

_ Oui… On est très bien tous les deux. On n'a pas besoin que notre relation change.

_ Mais, elle a changé ! Tu n'as pas remarqué ça ?!

_ Tu es mon meilleur ami, dit-elle, en se cramponnant à son verre vide pour essayer d'y trouver un quelconque ancrage.

_ Ce n'est pas comme ça qu'on se comporte avec un ami, Max ! cria Alec.

_ Alec, je suis désolée.

_ Bordel !

Il se prit la tête entre les mains en commença à marcher devant elle.

_ Je n'ai pas couché avec Logan alors…

_ Alors ? demanda-t-il en se retournant vers elle. Je ne te parle pas de Logan là. Je te parle de notre couple.

_ Je… On ne peut pas être en couple tous les deux. Tu ne fais pas ça, toi.

_ Je te demande pardon ? s'offusqua-t-il.

_ Oui, tu… tu vois toujours un tas de femmes et tu as Misha. Alors, moi ou quelqu'un d'autre…

_ Toi ou… s'étrangla Alec. Premièrement, tu m'as fait je ne sais pas combien de crises de jalousie.

_ Ce n'était pas de la jalousie, contesta Max.

_ Ta gueule ! cria le jeune homme, en la faisant sursauter si fort qu'elle lâcha le verre, qui se brisa à ses pieds.

Malgré toutes les disputes qu'ils avaient pu avoir, jamais Alec ne lui avait parlé ainsi. Il s'avança vers elle, le visage rougi par la colère et la pointa du doigt.

_ C'est toi qui m'as fait tout un cinéma parce que tu ne supportais pas Misha avec qui, accessoirement, je n'ai plus de relation depuis des années.

_ Je…

_ Ensuite, dis-moi à quel moment tu m'as vu fréquenter d'autres femmes que toi, Max ? Dis-moi !

_ Euh…

_ Je ne me suis consacré qu'à toi. Exclusivement à toi !

_ Je…

_ À quel moment je t'ai fait sentir que tu n'étais pas importante pour moi ? À quel moment je t'ai négligé ? Dis-moi, Max, parce que je suis perdu.

_ Je…

_ J'ai toujours cédé au moindre de tes caprices. J'ai toujours fait tout ce que tu voulais. J'ai fait ce que toi tu voulais, avant ce dont moi j'avais envie. J'ai toujours fait ça depuis qu'on se connaît. Je t'ai traité comme je n'ai jamais traité personne avant. Je t'ai tout donné.

_ Je sais…

_ Oh ? Alors, tu en es consciente, dit Alec, avec sarcasme. Alors, c'est quoi le problème avec toi ? s'exclama-t-il. Parle-moi, bordel. J'ai toujours été franc avec toi. Essaye de l'être avec moi !

_ Non, tu…

_ Non ? s'exclama-t-il. Ça veut dire quoi ?

_ Tu n'es pas…

_ Je ne suis pas quoi ?

_ Tu ne fais pas ça… balbutia-t-elle.

_ C'est comme ça que tu me vois ? Comme un gars qui n'est pas foutu d'être sérieux avec une femme ?

_ Non, je…

_ Tu me vois juste comme un gros connard irrespectueux qui traite les femmes comme des objets et qui les baise les unes après les autres ?

Max ouvrit la bouche sans savoir quoi répondre.

_ Je comprends mieux pourquoi tu voulais garder notre relation secrète, poursuivit Alec. Tu avais honte de moi. Honte que je te saute, en fait. C'est ça ?

_ Je…

Le problème était qu'Alec avait raison. Max avait voulu cacher sa relation avec lui pour que les gens n'apprennent pas qu'ils couchaient ensemble. C'était vraiment ce qu'elle avait ressenti… au début. Après, elle avait accepté. Elle voulut lui dire, mais le jeune homme recommença à parler.

_ Tu ne m'as jamais pris au sérieux. C'est toi qui n'as pas de respect, conclut Alec, dépité et abattu.

Max ne sut quoi dire. Elle qui n'avait jamais voulu blesser Alec… il était évident qu'elle lui avait fait énormément de mal. Elle avait été injuste et l'avait mal jugé. En de multiples occasions. Elle avait pourtant appris à quel point le jeune homme était quelqu'un de bien. À quel point c'était un homme fiable et aimant. Et, elle savait à quel point il était sensible et fragile. Pourtant, elle avait continué à considérer qu'il était celui qu'elle avait cru voir lorsqu'ils s'étaient connus. Parce qu'il était lui, elle n'avait jamais envisagé que leur histoire puisse être sérieuse alors qu'il avait été le plus dévoué des hommes. Elle avait honte.

_ J'ai besoin d'air, dit subitement Alec.

Il tourna les talons et se dirigea vers la sortie de l'appartement. La jeune femme voulut le suivre, mais marcha, dès le premier pas, dans le verre brisé avec un de ses pieds nus et se blessa. Elle l'appela, mais il quitta le logement sans lui accorder un regard.


Terminal City, appartement de Misha, vendredi 2 septembre 2022, 22h50


MISHA

Misha se tenait debout face à l'entrée de son appartement depuis plusieurs heures. Il attendait. Et il réfléchissait.

Une partie de lui, une grosse partie de lui, était prête à rejoindre Alec, où qu'il soit, bien qu'il y ait des chances pour qu'il soit à son propre appartement en train d'attendre la garce qui lui servait de petite-amie. En même temps, Alec avait rejeté Misha et, à son ton, il n'y avait pas de négociation possible. Donc, l'autre partie de Misha attendait sagement que son meilleur ami vienne le chercher, car il y avait aussi toutes les chances que le jeune homme revienne. Mais, la question était de savoir quand il allait venir. Si le X5 partait de chez lui, il était certain de manquer son meilleur ami et il ne pouvait pas se le permettre. Alors, il attendait.

L'une des réflexions de Misha l'avait mené à la conclusion qu'il était peut-être temps de dire à Alec ce qu'il était venu réellement faire à Terminal City. Alec pourrait avoir besoin de prendre le large et de se changer les idées avec un travail dans lequel il excellait. Même en travaillant pour Terminal City, le X5 appliquait une gestion militaire : il organisait ses troupes, établissait des procédures et des protocoles clairs, rédigeait des rapports, classait par catégorie et degré d'importance, déléguait au besoin, enseignait, contrôlait, désarmait les conflits internes… Le tout avec une rigueur absolue, mais une approche si humaine que les soldats, à ses ordres, n'avaient pas l'impression d'être soumis à une autorité. Son charisme et sa présence étaient tels qu'on l'écoutait et qu'on le suivait naturellement. Alec serait un formidable meneur au sein de l'armée. En plus, il aimait relever les défis et voyager. Le problème était qu'il était profondément épris de Max. Une rupture avec la jeune femme allait le blesser. Pour s'en remettre, il allait avoir besoin de temps et de distraction. Gérer des troupes, organiser la reconversion au sein de l'armée Américaine… cela serait un travail de titan et une distraction bienvenue pour le X5. Misha n'en doutait pas.

En plus, Misha était certain que Max ne suivrait jamais Alec sur cette voie. 452 avait clairement précisé au X5 du Pentagone qu'elle n'était pas un soldat. Elle se laissait souvent déborder par les événements et devait agir à la dernière minute. C'était bien en temps de crise, comme lors du siège de Terminal City. Misha lui reconnaissait ce talent. Mais, la routine était une chose à laquelle elle avait du mal à faire face. C'était pourquoi elle était voleuse. Elle l'avait dit elle-même. Et cela avait été confirmé lorsque Misha l'avait bien observé pendant qu'il l'avait accompagné pour un cambriolage. Elle aimait ce frisson, cette adrénaline que lui procurait un vol. Contourner la Loi, enfreindre les règles, se jouer des autorités, ne pas savoir à quoi s'attendre dans un lieu inconnu… Bien entendu, elle étudiait un peu avant de prendre une place d'assaut, mais c'était par instinct de conservation et de survie. Sans plus. Sa façon de "travailler", lors d'un cambriolage, qui était son domaine d'expertise, était soumise à son humeur et à son improvisation. Elle pouvait s'arrêter pour contempler un objet qui n'était pas sa cible, ou refaire sa coiffure devant un miroir antique, ou se mettre du baume à lèvre dans le reflet d'une pièce d'argenterie. Elle marchait avec décontraction et désinvolture, tout en mâchant du chewing-gum à la cerise, car elle était sûre d'elle. Elle était ouvertement réfractaire à l'autorité et se fiait bien plus à son intuition qu'à des consignes pré-établies, y compris les siennes. Aussi, et c'était tant mieux, elle ne voudrait jamais rejoindre les rangs de l'armée.

La majeure partie des transgéniques suivraient Alec. Les autres, ce dont Misha n'avait pas retenu les profils pour le recrutement, resteraient à Terminal City avec Max.

Finalement, il avait revu à la baisse ses objectifs de mission et, surtout, le X5 du Pentagone avait revu le sort des unités non recrutables. Il misait sur un engagement volontaire ultérieure, telle que les mères et leur progéniture, une fois à maturité. Par ailleurs, en laissant des unités en réserve, cela permettait le développement et la formation de nouvelles recrues potentielles, les plus jeunes des X6 et les enfants, à moindre coût pour les États-Unis. Même s'il était conscient qu'il devrait convaincre ses supérieurs du bienfondé de ce fait. Malgré la présence du Béta à Terminal City, la gestion courante chaotique de 452 ferait que les transgéniques aptes, mais non recrutés à la première vague, du fait de leur "originalité", se lasseraient de leur femelle Alpha et demanderaient à rejoindre leur mâle Alpha. Ils se remettraient en question et réappliqueraient les standards et les conventions de Manticore pour rejoindre les rangs de l'armée et Alec. S'il était évident que le Béta, Dix, était irrémédiablement attaché à Terminal City, tout comme son conjoint et le tout premier des transgéniques, ainsi qu'un certain nombre d'unités mentalement instables dont la présence n'était pas requise par l'armée, Misha n'arrivait pas à savoir vers qui la loyauté du Gamma penchait le plus. Mole parlait beaucoup avec Alec et ils s'entendaient bien, pour un Alpha et un Gamma… Mais, il avait aussi cet attachement presque irrationnel pour Max, alors qu'ils échangeaient beaucoup moins. L'absence de Dix n'était pas un souci pour le nouveau groupe à venir car Misha était un Béta et il ne doutait pas d'être choisi pour seconder Alec, et encore moins de sa capacité à travailler avec lui. Sans Mole, Terminal City aurait une floppée de remplaçants, alors que le développement du groupe militarisé devrait prendre un temps pour s'organiser. Malgré son caractère, cela serait bien qu'Alec convainque l'homme-lézard de lui suivre, car Misha n'avait pas eu le temps de s'atteler à cette tâche.

Tout était prêt dans la tête de Misha. Il ne restait plus qu'à convaincre Alec. La rupture avec Max, bien qu'inévitable, arrivait un peu tôt pour sa logistique, mais c'était un détail, il ferait avec. À présent, tout dépendait de l'état dans lequel le jeune homme allait être. Même s'il avait une mission, le X5 du Pentagone pensait aussi, et surtout, au bien-être de l'amour de sa vie. Il n'avait que lui et il voulait le préserver.

o0o0oOo0o0o

Alec entra dans l'appartement de Misha, sans frapper, et claqua la porte derrière lui.

_ Elle s'est foutue de moi ! dit-il, en pointant la porte du doigt.

Il commença à faire les cents pas devant Misha, comme un lion en cage. Un lion particulièrement en colère.

_ Elle ne m'a jamais pris au sérieux ! continua-t-il.

Misha ne dit rien et resta là, à regarder son ami marcher furieusement dans son appartement.

_ Le pire, c'est que ce serait à cause de moi, tu vois ?

Comme c'était une question rhétorique, Misha ne répondit rien.

_ Parce que j'ai eu des aventures dans le passé, elle a considéré que j'étais incapable de faire autrement. Sachant qu'on n'a jamais parlé de ça.

Alec marque un temps d'arrêt avant de revenir devant Misha.

_ Sachant qu'on n'a jamais parlé, en fait. De rien. J'ai l'impression de ne pas la connaître. Ce n'est pas une impression d'ailleurs, réalisa-t-il. Je ne la connais pas. Je suis amoureux d'une putain d'inconnue !

Puis, il recommença à marcher.

_ Que du sexe ! s'exclama-t-il, avec mépris. Au début, peut-être, dit-il en pointant Misha du doigt. Quand on a commencé, on était tellement accro au sexe, qu'on baisait tout le temps. C'est vrai. On en oubliait même de manger. Elle me rendait complétement fou. C'était comme si je pouvais rattraper mon retard. Rattraper toutes ces semaines, tous ces mois de frustrations où je l'avais désirée, sans pouvoir ne serait-ce que lui effleurer la peau. Je lui faisais l'amour dès que j'en avais l'occasion. Presque de peur qu'elle ne change d'avis. Mais, je ne lui ai jamais rien imposé. Je ne l'ai jamais forcé. J'ai même mis le holà à plusieurs reprises en craignant d'être trop entreprenant. Mais, elle était aussi infernale que moi. J'ai cru qu'elle était en chaleur à plusieurs reprises tellement elle répondait à mes propres désirs, quand ce n'était pas elle qui venait me chercher et me solliciter. Jamais je n'avais connu une telle passion pour quelqu'un. Chaque fois semblait plus intense que la fois d'avant. C'était sans fin.

Misha se demandait s'il était possible qu'Alec creuse une tranchée dans son appartement à force de marcher devant lui.

_ Par la force des choses, il a fallu qu'on se calme, continua le jeune homme. Nos retrouvailles n'en ont été que plus grandioses. Je sais comment sont les femmes. J'en ai vu passer assez ma vie pour les connaître. Ce n'était pas du sexe avec Max. Elle me faisait l'amour. Sa façon de se donner à moi, de m'embrasser, de me caresser, ses soupirs, ses murmures, sa manière de prononcer mon nom, ses sourires les joues rougies par l'excitation et l'extase... Elle me faisait l'amour. Je sais qu'on faisait l'amour, dit Alec en commençant enfin à ralentir ses pas et ses paroles.

Le téléphone de Misha sonna et Alec dévisagea son ami. Misha se maudit d'avoir oublié d'éteindre ce fichu appareil. Il fallait bien avouer que la seule personne qui l'appelait était devant lui. Il sortit le portable de sa poche et regarda l'écran. Le numéro affiché était celui de l'appartement de Max et Alec. La jeune femme avait un bipeur pour recevoir des appels et des messages, mais devait utiliser un téléphone pour appeler. Alec vit les chiffres sur l'écran et son visage s'empourpra. Il prit l'appareil des mains de son ami et le lança violemment sur un mur. L'accalmie n'avait duré que quelques secondes.

_ Quand je repense à toutes ses crises de jalousies, à toutes ses exigences, à tous ses caprices, à tous ce qu'elle m'a imposé ! Et, elle ose parler de sexe ? s'exclama Alec. On n'impose rien à l'autre quand il s'agit de sexe ! Ça, ce qu'elle m'a fait, dit-il en pointant le plafond en diagonal, vers là où la jeune femme devait être, c'est le putain de comportement d'une nana possessive qui ne supporte pas que son mec fasse quoique ce soit sans son accord ! J'étais son mec, bordel ! On était en couple !

Alec continua à pester ainsi contre Max pendant plusieurs heures et Misha écouta, sans jamais rien dire. Son ami détailla absolument tout, même ce qu'il n'avait pas dit jusqu'alors. De leur rencontre, en passant par leur première collaboration pas franchement amicale, par les débuts d'une sympathie difficile, par une amitié conflictuelle mais loyale, par la confiance pleine de franchise sans filtre, par leur premier baiser et les premiers flirtes, par l'hésitation face au manque de certitudes de sentiments réciproques, par des baisers balbutiants, suivi d'un début épique, jusqu'à la discussion qu'ils venaient d'avoir, sans oublier toutes les prises de becs qui avaient jalonné ce parcours laborieux.

Misha était tout aussi furieux que son ami. Mais, il était également fâché contre lui de ne pas avoir agi plus tôt. Malgré son désamour pour Max, il avait essayé de croire au bonheur d'Alec et s'était laissé endormir par les convictions du X5. Il avait manqué de vigilance.

Quant à son présent silence, c'était parce qu'il savait ce qu'il se passerait lorsque la colère d'Alec se serait calmée. C'était à ce moment-là que Misha allait devoir être présent pour son ami. Il devait garder son énergie pour contenir sa propre colère lorsque celle d'Alec se serait épuisée et pour pouvoir apaiser Alec sans se laisser sombrer avec lui, tant il était fusionnel avec l'amour de sa vie.

Cela arriva après trois heures du matin.

o0o0oOo0o0o

Misha avait vu les signes apparaître les uns après les autres. Les pas étaient moins colériques, la voix baissait de volume, les phrases se faisaient plus courtes, les pauses plus fréquentes… Le regard furieux d'Alec commença à être celui d'un homme égaré et perdu. Son souffle devint saccadé. Puis, il s'arrêta net, au milieu de l'appartement et se tut.

Misha s'approcha lentement. Alec avait les larmes aux yeux.

_ Qu'est-ce qui m'a pris ? demanda ce dernier. Qu'est-ce que je m'étais imaginé ? J'ai eu l'audace de croire qu'elle pouvait m'aimer. Moi.

_ Ce n'est pas toi le problème ici, dit doucement Misha, en posant une main sur l'épaule de son ami.

_ Non, fit Alec, en se dégageant.

_ D'accord, dit simplement Misha. Assieds-toi.

Alec obéit.

_ Tu veux boire quelque chose ? demanda Misha.

_ Non, répondit Alec, les yeux dans le vague.

_ Tu voudrais quelque chose d'autre ?

Alec eut un rire nerveux.

_ Je la voudrais elle.

Misha s'assit face à Alec.

_ C'est ça le pire, continua le jeune homme. Je voudrais qu'elle soit là et je voudrais pouvoir lui pardonner. Mais, je ne peux plus. Pas après ce qu'elle a fait. Pas après ce qu'elle a dit. Je l'aime et pourtant je la déteste.

Alec était dans un tel état traumatique, qu'il eut besoin de plusieurs respirations avant de poursuivre.

_ Même si elle me disait qu'elle m'aimait là, tout de suite, je serai incapable de la croire. Je voudrais tout oublier. Je voudrais l'oublier elle.

_ Je sais, dit Misha, en posant une main sur le genou d'Alec.

_ Misha, j'ai dit non.

_ Je… commença Misha, en retirant sa main. Je n'ai pas fait ça pour ça. Tu as le droit de te laisser aller. Ici, tu peux. Tu sais que je ne te jugerai pas. Certaines choses doivent sortir. Fais tomber tes défenses. Je suis là pour faire barrage et pour te protéger.

_ C'est la première fois qu'une personne vivante me fait autant de mal. Je croyais qu'il n'y avait que les morts, ceux qui nous laissent, qui nous faisaient souffrir comme ça. Comment peut-elle me faire autant de mal ? demanda Alec avant de fondre en larmes, en se prenant la tête dans les mains.

Misha se rapprocha et enlaça les épaules de son ami, secoué de sanglots.


Terminal City, appartement de Max et Alec, samedi 3 septembre 2022, 6h35


MAX

Max avait attendu toute la nuit le retour d'Alec. Elle avait elle-même soigné sa coupure au pied avec les moyens du bord, de peur de manquer la venue du X5 à l'appartement si elle se rendait à l'infirmerie pour aller chercher du vrai matériel médical. Ce n'était pas très beau, mais ça avait été efficace.

La jeune femme avait repassé mentalement les quelques minutes de la dernière discussion avec Alec et en avait été malade, une première fois. Elle s'était débarbouillée et elle était restée à attendre le X5, plantée au milieu de l'appartement, l'appelant, en sachant pertinemment qu'il ne pouvait pas l'entendre. Elle avait pleuré et elle l'avait supplié de revenir. Comme il avait oublié son téléphone, elle ne pouvait pas le joindre directement. Elle avait bien essayé d'appeler Misha, mais l'appel avait été coupé sans même qu'il n'ait décroché, ce qui n'était pas réellement étonnant. Alors, elle avait pleuré de nouveau et avait été malade une seconde fois, même si son estomac ne contenait plus rien.

Elle avait eu tout faux. Elle était hantée par l'expression de choc et de douleur sur le visage d'Alec lorsqu'elle s'était retournée vers lui. "Ce n'est pas comme si on était vraiment ensemble". Elle s'entendait encore dire ces mots avec assurance et elle avait honte d'elle. Si au moins, elle s'était arrêtée. Mais non, elle avait continué : "on n'est pas comme ça, ce n'est pas sérieux, on n'est pas un couple, ce n'est que du sexe". Pire, elle avait presque accusé Alec. Mais, ce qui était le plus horrible, c'était que ces choses, elle les avait réellement pensées, même si elles n'étaient pas tout à fait en accord avec son ressenti. Elle les avait vraiment pensées.

Et Alec. L'ami parfait, sauf qu'il n'avait jamais été rien qu'un ami. Il avait toujours été un peu plus, sans qu'elle n'arrive à mettre le doigt dessus. Il avait toujours eu ce petit quelque chose de différent, un quelque chose auquel elle n'avait jamais prêté attention, mais qui avait fait qu'elle avait eu foi en lui, qu'elle l'avait pardonné et qu'elle l'avait protégé. Pendant longtemps, elle avait pensé que c'était à cause de Ben. Mais, en y réfléchissant réellement, la mémoire de Ben n'avait eu que peu d'influence sur sa relation avec Alec. Et, si influence il y avait eu, cela avait toujours été au détriment Alec, jamais à son avantage.

Alec… Elle avait été méprisante et insultante envers lui. Elle avait piétiné tout ce qu'il lui avait offert. En un mot, son cœur. Simplement parce qu'elle n'avait pas pensé qu'il pouvait le lui offrir, alors qu'elle avait eu toutes les preuves du monde sous les yeux. Les faits et ses actes parlaient d'eux-mêmes. Peut-être même que cela avait commencé avant qu'ils ne sortent ensemble, car il avait toujours été prévenant envers elle. Mais ça, elle ne pouvait même pas le lui demander. Alors, elle continua de pleurer.

o0o0oOo0o0o

Dans la nuit, malgré ses nausées, elle voulut manger pour stabiliser son estomac, sans pour autant avoir réellement faim. Elle ne voulait pas d'un vrai repas, trop copieux. Elle alla directement se servir dans le placard "bonne humeur" de la cuisine, là où Alec rangeait les aliments comestibles à la composition douteuse et très probablement chimique. Elle n'eut pas envie de sucrerie ou de chocolat. Elle prit sans hésiter le paquet de chips de maïs soufflé au goût de fromage, dont elle avait pourtant horreur habituellement : ça sentait fort, ça mettait des miettes partout et ça avait tendance à colorer le bout des doigts en orange à la longue. Alors qu'elle mangeait, elle imagina Alec râler parce qu'elle lui volait son "alimentation à la valeur nutritionnelle contestable". S'il avait été là et s'il avait réellement dit ces mots, elle aurait ri. Mais Alec n'était pas là, alors elle explosa en sanglot. Cela ne l'empêcha pas de terminer le paquet, qui fut étonnamment bien toléré par son estomac émotif.

o0o0oOo0o0o

Ce ne fut que quelques minutes après le lever de soleil que la porte de l'appartement s'ouvrit. Max se précipita malgré la douleur à son pied. Cependant, ce ne fut pas Alec qui la franchit, ce fut Misha.

Le X5 entra, sans lui adresser la parole. Il regarda autour de lui et trouva ce qu'il était venu chercher : le téléphone d'Alec. Avant de repartir, il s'adressa à la jeune femme.

_ Alec veut que tu quittes son appartement.

_ Mais…

_ Comme il est galant, et malgré mes recommandations, il te laisse 48 heures pour prendre tes affaires et libérer les lieux. À toi de t'organiser.

_ Il m'a toujours dit que cet endroit serait ma maison si je le voulais et je le veux toujours.

_ Il a changé d'avis, dit froidement Misha. Quarante-huit heures, répéta-t-il avant de partir.

Une fois le X5 sorti, sans prendre le temps de se changer, Max enfila ses chaussures, non sans douleur, et son blouson, puis elle partit en direction de l'appartement du Secteur 5, dans lequel elle espérait trouver Original Cindy.


Seattle, Secteur 5, appartement d'Original Cindy, samedi 3 septembre 2022, 9h00


ORIGINAL CINDY

Original Cindy se réveilla naturellement. Sa soirée n'avait pas été très fructueuse. Les étudiantes, qu'elle affectionnait tant, n'étaient pas très présentes au centre-ville de Seattle et restaient cantonnées au Nord de la ville. Sans moyen de transport rapide et fiable, et sans garde du corps, c'était risqué pour une femme seule, même avec une bonne dose de masculinité en elle, de se balader la nuit avec l'insécurité ambiante. Seattle allait de mieux en mieux. Avec un peu de chance, bientôt, les rues seraient plus sûres. D'ici un mois, les étudiantes, surtout les nouvelles venues, seraient bien installées, auraient commencé leurs cours et auraient suffisamment trouvé leur routine d'étude pour sortir le soir. Mais, un mois, c'était long. Et, Original Cindy s'était un peu lassée de ses conquêtes habituelles.

En voulant se lever, elle manqua de marcher sur Max, endormie au pied de son lit, recroquevillée sur elle-même, comme un chaton abandonné. Il était évident qu'elle avait pleuré.

Elle réveilla doucement son amie, qui était dans un état lamentable. Lorsqu'elle la questionna, la jeune femme fondit en larmes et marmonna à propos d'Alec et du fait qu'elle avait été horrible. Elle l'envoya prendre une douche pour se remettre d'aplomb et le temps qu'elle prépare le petit-déjeuner. Malgré une douche, la jeune transgénique était ravagée. Elle ne voulut pas de café, alors que la fatigue s'affichait littéralement sur son visage par l'intermédiaire de cernes et de poches sous les yeux. Elle dit ne pas avoir faim, mais mangea une bonne quantité de flocons d'avoine avec du lait.

La X5 raconta sa soirée à sa meilleure amie.

_ Et, tu n'as pas couché avec Logan ?

_ Non, répondit Max. On s'est embrassé, mais ce n'était pas… bien. Je ne savais pas qu'Alec m'avait vu.

_ Mais, qu'est-ce qui t'a pris, à la base ?

_ Je croyais que… Je croyais qu'il fallait que je renoue avec Logan pour oublier Alec.

_ Pour quoi faire ?

_ J'ai paniqué.

_ Original Cindy n'arrive pas à te suivre là.

_ Il y a quelques temps j'ai commencé, enfin je crois, à ressentir des trucs bizarres pour Alec. Sauf qu'on n'est pas comme ça. Alors, j'ai repensé à la fois où tu m'avais dit de me gratter et de garder Logan pour le reste. Alors, je suis allée voir Logan.

Original Cindy adorait Max. C'était sa meilleure amie. Mais là, elle lui aurait bien envoyé une gifle en pleine figure pour la secouer.

_ Boo, commença-t-elle. Ce que je t'ai dit, c'était il y a des mois. La situation a changé depuis. Tu as changé. Logan et Alec ont changé.

_ Je sais.

_ Et… Pourquoi tu ne m'as pas parlé de tes sentiments bizarres pour Alec ? J'aurais pu t'aider.

_ Je n'avais pas le droit de ressentir ça, se défendit Max.

_ Pourquoi ?

_ Je ne sais pas. Je croyais… J'étais vraiment persuadé qu'il ne voulait pas d'une relation sérieuse, alors j'ai tout fait pour le garder à distance.

_ Max, ce type est fou de toi.

_ Je sais, dit-elle en pleurant.

_ Depuis des mois !

_ Si tu l'avais vu. Je n'ai jamais voulu lui faire de mal. J'ai été si horrible.

Max pleura durant de longues minutes et Original Cindy dut attendre qu'elle reprenne son calme.

_ Max, dit-elle en lui écartant plusieurs mèches de cheveux de son visage. Dis-moi, qu'est-ce que tu ressens pour Alec ?

_ Je ne sais pas.

_ Je crois que c'est faux. Prends le temps de formuler les choses dans ta tête et dis-le à voix haute.

La X5 resta silencieuse un bon moment et reprit.

_ Je crois que je l'aime.

_ Tu crois ?

_ Non. Je l'aime.

_ Ce n'est pas à Original Cindy que tu dois dire ça.

_ Je ne sais pas.

_ Ça va s'arranger. Il te pardonnera, comme à chaque fois.

_ Je ne crois pas. J'ai abusé de son pardon, et de lui. Cette fois… Je ne sais vraiment pas.

_ Commence par lui dire la vérité. Dis-lui que tu l'aimes, mais que tu as eu peur de tes sentiments, que tu reconnais que tu as été horrible avec lui et que tu t'excuses.

_ Il ne veut pas me voir. Il veut même que je quitte l'appartement.

_ Chou, on est samedi matin, dit Original Cindy en regardant sa montre. Je pense que tu sais exactement où et quand l'intercepter à partir de maintenant.

_ Tu crois ?

_ Va voir ton homme.


Terminal City, immeuble principal, samedi 3 septembre 2022, 11h00


MAX

Lorsque Max arriva à proximité de la salle de réunion du Comité de Direction, elle aperçut Misha qui patrouillait devant la porte. Il était évident à sa démarche et à son attitude qu'il montait la garde. C'était la preuve qu'Alec était bien là, et c'était aussi la preuve que le X5 ne voulait pas se trouver face à elle.

Se débarrasser de Misha ne serait pas simple. Une diversion basique serait inefficace et elle ne pouvait pas espérer de lui qu'il s'intéresse à une sollicitation venant d'un transgénique lambda. Elle devait l'attirer par elle-même, puis le prendre de vitesse pour le contourner et entrer dans la salle. Le problème était qu'elle était épuisée, qu'elle avait eu une plaie récente au pied qui, bien qu'en partie cicatrisée lui faisait encore mal, et qu'elle ignorait tout des facultés de son adversaire, si ce n'était qu'il était assez doué pour seconder Alec sur des missions périlleuses… donc, qu'il était doué.

Elle choisit de miser sur la ruse, l'agilité et la vitesse. Elle avait l'avantage du terrain et connaissait chaque centimètre carré du bâtiment. Elle se présenta à Misha, sans agressivité, et l'appela pour "discuter", et surtout pour l'éloigner de son poste de garde. Elle fit celle qui voulait comprendre et s'excuser, en passant par lui. Bien entendu, Misha fut contre et se montra grossier. Elle fit mine de partir en sachant que le X5 ne la quittait pas des yeux. Puis, elle se faufila dans le bâtiment par une porte dérobée et courut. Le temps que Misha ne comprenne qu'il avait été dupé et qu'il revienne à son poste, elle franchissait la porte de la salle de réunion, sous son regard furibond.

Tous les transgéniques stoppèrent leurs discussions en la voyant ainsi entrer. Elle s'excusa pour son retard. Dix lui indiqua qu'ils avaient presque fini. Elle précisa qu'elle travaillerait après et alla s'asseoir à sa place, à la droite d'Alec. Le jeune homme écarta volontairement sa chaise, non sans un soupir d'agacement et reporta son attention sur Dix. Elle se pencha sur la feuille de notes d'Alec, pour voir s'il y avait eu un sujet important. Il serra le poing de contrariété et décala son bras pour la laisser lire.

Lorsque la réunion se termina quelques minutes plus tard. Elle posa la main gauche sur le bras d'Alec pour le retenir. Il se crispa et ne bougea plus. Alors que chacun quittait la salle en laissant les deux dirigeants, Max vit furtivement que Misha attendait toujours dans le couloir.

Lorsqu'ils furent seuls, la jeune femme lâcha le bras du X5 qui se dégagea comme si ce contact l'avait brûlé.

_ Est-ce qu'on peut parler ? demanda Max.

_ Puisque nous avons des cordes vocales ? Oui. Parler tous les deux ? Non, dit sèchement Alec.

_ Je voudrais…

_ Tant qu'à faire, je ne veux plus te voir non plus, coupa-t-il.

_ Je suis venue m'excuser.

_ Tu t'es déplacée pour rien.

_ Tu pourrais juste m'écouter ? Sans parler.

Alec se leva et commença à rassembler ses affaires.

_ J'ai réussi à faire le point sur mes sentiments et à voir les choses de ton point de vue. J'ai conscience que j'ai été horrible.

_ C'est drôle… Tu continues à parler comme si ce que tu disais m'intéressait.

_ Laisse-moi au moins t'expliquer, dit-elle, en posant la main sur son bras.

Il se défit de ce toucher avec vigueur.

_ Max, tu t'es foutue de moi !

_ Je sais, dit-elle à voix basse.

_ Alors, que j'avais confiance en toi et que je t'ai tout donné, y compris moi-même !

_ Je sais que je n'ai pas été à la hauteur en tant qu'amie…

_ Encore ta putain d'amitié à la con, cracha Alec.

_ Et, j'ai été minable comme petite-amie, ajouta rapidement Max. Mais, nous deux, c'était bien. Même, grandiose.

_ Ça n'avait rien d'exceptionnel ce qu'il y avait entre nous, dit-il sèchement. Ça s'appelait juste Manticore.

_ Non, tu…

_ Tu n'as jamais couché avec un autre X5, non ? C'est toujours comme ça entre nous, expliqua Alec. On a le même fonctionnement. La même force, la même endurance, la même agilité, la même chimie, les mêmes hormones… Puisqu'il n'y a que le sexe qui t'intéresse et que tu veux juste un plan cul satisfaisant, trouve-toi un autre X5. Il y en a plein ici.

Alors que la jeune femme allait répliquer, Alec reprit.

_ Quoi que, non. Ne viens pas foutre le bordel à Terminal City. Ne t'approche pas des miens. Puisque tu aimes tant ta petite famille, va donc retrouver un de tes frères. Pourquoi pas Zack ? Il est déjà accro, le pauvre type. Laisse-le te sauter. Il sera content et, visiblement, tu n'es bonne qu'à ça.

Max gifla le X5 de toutes ses forces. Il lui lança un regard furieux et se dirigea vers la porte. La jeune femme eut besoin de quelques secondes pour reprendre ses esprits. Elle se déplaça rapidement et lui bloqua la sortie au dernier moment.

_ T'en as pas marre ? demanda Alec.

_ Tu as le droit d'être fâché, dit-elle, en sentant les larmes qui commençaient à lui monter aux yeux. J'accepterai tes représailles et tes remarques aussi méchantes et blessantes soient telles. Je le mérite. Tout ça, c'est uniquement de ma faute. On était bien et j'ai… J'ai eu peur, Alec. Peur de l'effet que tu me faisais. Peur de ce que je ressentais. Je perdais pied avec toi. J'oubliais tout avec toi. Plus rien ne comptait quand j'étais avec toi. C'était mon refuge, mon havre de paix.

_ Donc, tu te servais de moi uniquement dans ton intérêt personnel, conclut le X5.

_ Non ! Ce n'est pas ce que je suis en train de te dire.

_ Trouves-toi une autre marionnette.

_ Alec… Tu n'imagines pas à quel point c'est difficile pour moi.

_ Tu vas me faire chialer, dit-il avec sarcasme. Tu sais pourquoi je n'ai pas l'intention de faire un seul effort de plus et pourquoi je ne vais plus me battre pour nous ? Enfin, ce que je croyais être "nous". C'est que j'en ai marre, Max. Ça a toujours été à moi de faire des efforts. Toi, tu as juste exigé. Si c'est pour être traité comme de la merde, encore et encore, je préfère que tu sortes de ma vie pour toujours !

_ Je ne peux pas imaginer ce que tu ressens, dit la jeune femme. Mais…

_ On est d'accord sur ce point. Te regarder me dégoûte.

Il l'écarta de son chemin sans ménagement et quitta la salle de réunion.


Seattle, Secteur 5, appartement d'Original Cindy, samedi 3 septembre 2022, 12h00


ORIGINAL CINDY

Original Cindy avait mis encore plus de temps à comprendre le contenu de la seconde discussion entre Max et Alec, tellement sa meilleure amie avait pleuré.

La X5 avait réussi à s'enfuir de Terminal City en faisant bonne figure, mais elle s'était effondrée de chagrin en arrivant dans l'appartement du Secteur 5. Littéralement. Elle avait franchi la porte et était tombée à genoux avant de pleurer de façon quasi-hystérique. La jeune femme transgénique avait été dans un tel état que son amie avait cru que la X5 avait été blessée. Max n'en était pas à sa première rupture depuis que les deux jeunes femmes se connaissaient, mais c'était la première fois qu'une séparation la mettait dans cet état. D'ordinaire, elle prenait les choses avec stoïcisme et résilience. Il était vrai qu'Alec avait eu des mots très durs, mais quand-même c'était perturbant de voir Max ainsi.

Elle débarbouilla le visage de Max et parvint à la mettre au lit, avec la bouillote dont elle se servait parfois pour soulager ses menstruations, alors que la température extérieure était toujours estivale, en dépassant les 30° Celsius. D'épuisement et d'émotion, la X5 s'endormit.

Original Cindy se sentit dépassée pour la première fois avec Max. Même le fait d'avoir découvert qu'elle n'était pas tout à fait humaine n'avait pas été aussi choquant que le fait de la voir être anéantie par amour. La jeune femme se demanda si elle ne devait pas essayer de parler directement à Alec, mais elle écarta très rapidement cette idée de son esprit : dans le fond, le jeune homme et elle n'étaient pas très proches et elle craignait de faire plus de dégâts. Elle avait toujours considéré être de bons conseils, suffisamment à l'écoute et attentive pour être empathique, et avoir assez de recul en toutes choses grâce au fait d'être Original et de voir le monde de façon différente. Mais, elle avait l'impression d'avoir brisé deux des personnes qu'elle aimait le plus au monde, juste par orgueil. Parce qu'elle avait donné des conseils. Parce qu'elle était soi-disant "Original Cindy". Elle envisagea même d'appeler Kendra à son secours pour gérer l'état émotionnel de leur amie. La jeune femme blonde était moins complexe et plus naturelle qu'elle lorsqu'elle conseillait les gens. Elle se laissait guider par des idées légères et saugrenues, lorsqu'elles n'étaient pas totalement farfelues. Mais, c'était peut-être cela dont Max avait besoin.

À l'origine, Original Cindy avait prévu de profiter du week-end prolongé d'un jour férié pour sortir. Mais avec la présence de Max, surtout dans un état aussi critique, elle voulut annuler ses plans. La X5 s'y opposa. Elle ne voulut pas se joindre à sa Boo pour se changer les idées, mais elle avait dit vouloir du divertissement par procuration. Original Cindy fut chargée par Max d'aller faire le plus de choses possibles et de tout lui raconter en rentrant. Elle priorisa donc les événements proches de l'appartement, comme une exposition au Frye Art Museum dans le Secteur 5, et elle dut exclure un concert reggae rock hors de la ville, pour lequel elle avait prévu de camper avec plusieurs "amies". Mais elle profita quand-même des nombreuses manifestations gratuites, autour du Labor Day, qui avaient lieu en ville.

Elle revint plusieurs fois à l'appartement pour vérifier comment se sentait Max, sous couvert de lui raconter ses pérégrinations. La jeune femme était bel et bien atteinte du syndrome de la rupture caractérisée par un laisser-aller vestimentaire, capillaire et alimentaire, cumulé au fait d'être soit vautrée dans son lit ou d'être vautrée sur le canapé.


Seattle, Terminal City, mardi 6 septembre 2022, début de soirée


MAX

Max n'avait pas accompagné Original Cindy lors de ses sorties du weekend prolongé de la fête du travail*. Elle n'avait pas mis le nez dehors une seule fois alors que le temps avait été radieux et la température agréable. Kendra était passée pour leur rendre visite. Avec son ouïe de transgénique, Max savait qu'Original Cindy avait expliqué sa situation sentimentale à Kendra. La jeune femme blonde s'était plainte et s'était même montré un peu dure avec la Boo de Max : "je t'avais dit que tu n'aurais pas dû lui parler de relation purement sexuelle". Mais Max n'en voulait pas à Cindy pour ça. Si sa meilleure amie ne l'avait pas poussé à sortir avec Alec, elle n'aurait jamais connu le bonheur d'être avec lui. Elle n'en voulait qu'à elle-même pour ce qu'elle avait fait à Alec et, à présent, pour la tension qu'elle avait déclenchée entre Kendra et Cindy. Kendra s'était montrée douce et compatissante à son égard. Même si Max pensait ne pas mériter cette attention, la nature enjouée de Kendra la soulagea un peu, mais seulement le temps de sa présence.

o0o0oOo0o0o

Le mardi, Max et Original Cindy allèrent travailler, comme à l'ordinaire. La jeune femme transgénique n'étant pas plus ponctuelle qu'avant, elles arrivèrent très en retard et croisèrent peu de coursiers. Normal ne rouspéta pas et s'étonna même de voir Max.

_ Tu es là ? dit Normal.

_ Euh oui, répondit-elle.

_ On te cherche partout à Terminal City, dit-il.

_ Ah… J'ai oublié mon bipeur et j'ai passé le week-end avec Cindy. Le téléphone n'est pas encore rétabli à l'appartement. J'irai ce soir, dit-elle en essayant d'avoir l'air détachée.

_ Ça avait l'air important, commenta-t-il. Ils ont appelé pour dire qu'Alec était malade. Gem ne m'a donné aucun détail.

_ Vous avez déjà votre boulot pour stresser, Normal, dit Original Cindy. Ne vous prenez pas la tête avec autre chose.

Les deux jeunes femmes allèrent vers les casiers, pendant que leur patron marmonnait dans leurs dos.

_ Est-ce que tu veux que je t'accompagne ce soir ? demanda Cindy.

_ Je ne sais pas ce que ça changera…

_ Ça changera que ta Boo sera là pour te soutenir. Tu crois que tu-sais-qui va bien ?

La meilleure amie de Max voulait la ménager en ne prononçant pas le nom d'Alec, mais cela ne servait à rien. Son estomac s'était noué dès que Normal avait parlé de lui.

_ Oui. Il… Il fait ça quand il a besoin d'être tranquille, répondit-elle, en songeant que le jeune homme s'était fait aussi porter pâle lorsqu'il avait eu des problèmes de cœur liés à Rachel Berrisford. Ce n'est pas surprenant.

_ Si tu le dis.

_ Au moins, je ne risque pas de le croiser pendant quelques heures au travail. Ça me donne un peu de répit. Je ne sais pas comment je ferai si je le vois ce soir.

_ Tu vas y arriver.

_ Rien que d'y penser, j'ai envie de vomir… Mais, j'ai un petit creux aussi.

_ D'accord, on arrête tout. Boo, je sais que c'est ta première vraie rupture qui fait mal et tout, et tout, mais ça, c'est le truc dans lequel il ne faut pas tomber.

_ Ça ?

_ La bouffe compulsive post-rupture.

_ Ce n'est pas compulsif, se défendit Max.

_ Chou… Je t'ai vu mangé n'importe quoi depuis que tu es revenue à l'appartement.

_ Tu exagères.

_ Tu veux qu'on parle du bocal de cornichons que tu t'es enfilée, comme si c'était du pop-corn, en lisant un de mes magazines ?

_ J'avais faim et, quand j'ai ouvert le placard, c'était juste devant mes yeux, expliqua Max.

_ Tu aurais pu manger n'importe quoi d'autre ou te faire à manger pour de vrai.

_ Je n'avais pas envie de cuisiner et ça, c'était tout prêt.

_ Sauf que ce n'était pas des petits biscuits, c'était des cornichons. Des cornichons !

_ Alec fait ça parfois… murmura Max. Il aime bien prendre les cornichons de mes burgers.

_ Faut arrêter ça tout de suite, Boo. Des envies de bouffe délirantes qui miment le comportement de ton mec après une rupture ? Tu es en train de faire une dépression. À ce rythme, tu auras pris 10 kilos d'ici la fin du mois. À partir de maintenant, Original Cindy choisit la nourriture pour nous deux et c'est la politique du "placard vide" à la maison : s'il n'y a rien dans les placards, tu ne mangeras rien même en fouillant.

Ça tombait mal. Max avait justement une furieuse envie de cornichons à cet instant. À la fois acidulés et croquants… Elle les aurait aussi bien trempés dans du lait tiède pour leur donner un petit goût en plus. Mais sa meilleure amie devait avoir raison. Alors, elle se contenta de hocher la tête.

o0o0oOo0o0o

À la pause déjeuner, commune à tous les coursiers, Max eut la surprise de recevoir la visite de Willow et Holly, le couple de X5 coursiers et ses anciens gardes du corps pendant la crise d'Harbor Island. De façon très solennelle, ils lui demandèrent de se présenter à Terminal City dès que possible. Elle accepta, en sachant qu'elle n'irait qu'après sa journée de travail. Elle savait que ce n'était pas Alec qui voulait la voir, car il aurait fait autrement. Une convocation si officielle ne suggérait que des ennuis pour elle.

Le couple s'éloigna un peu, mais resta aux aguets. Ils semblaient assez nerveux. Les autres X5 de Jam Pony, bien qu'ils ne vinrent pas lui adresser la parole car, en général, c'était à Alec qu'ils discutaient, semblaient parler dans son dos. Cela la mit très mal à l'aise. Elle se souvenait encore de la sensation désagréable d'être le sujet des conversations d'autrui, comme lorsqu'Alec et elle avaient commencé à se fréquenter discrètement et que les transgéniques "sentaient" leur relation. Elle espéra que sa rupture et, surtout, la raison de sa rupture ne s'étaient pas ébruitées.

Gênée, elle avait fait traîner sa venue à Terminal City au maximum. Elle avait refusé la présence d'Original Cindy à ses côtés. Ainsi, elle serait obligée de se montrer digne pour sauver les apparences. Elle pourrait ensuite se précipiter au Secteur 5 pour laisser exploser sa peine, sans les regards d'un peuple qui avait besoin de la croire forte.

o0o0oOo0o0o

Avec son vélo, elle se présenta au portail principal de Terminal City alors que la soirée était bien entamée. Elle salua les gardes, qui ne lui répondirent pas avec des mots. Dans la cour, en allant vers le centre de commande, elle nota qu'elle était dévisagée. Lorsqu'elle arriva dans le grand espace, tout le monde se tut et elle se sentit épiée.

_ Au travail, bande de fainéants ! Hurla Mole. Toi ! Dit-il en pointant son fusil sur elle, amène-toi.

Max le suivit en silence. Son cigare était allumé. Il avait les nerfs en pelote. L'homme-lézard indiqua aller chez Joshua et demanda la présence de Dix et de Luke, à des transgéniques qu'ils croisèrent. La jeune femme et lui furent rapidement rejoints par les deux autres et ils prirent tous les quatre l'ascenseur jusqu'au dernier étage, vers l'atelier de peinture, dans un silence pesant.

Dans l'atelier de peinture, C.J. et Joshua étaient assis par terre, en train de discuter à voix basses, en câlinant leurs animaux respectifs.

_ Dehors ! Beugla Mole.

C.J. se leva rapidement, en emportant son serpent, et disparut. Joshua resta assis au sol et recommença à caresser Billie, sans un mot.

_ Il n'y a que nous ? demanda Mole à Joshua, d'un ton bourru.

L'homme-chien hocha la tête, tout en continuant à caresser sa chienne.

_ Où étais-tu ? Demanda brusquement Mole à Max.

_ Calmes-toi, Mole, fit Luke.

_ C'est la pagaille, je te signale.

_ Elle était juste… occupée, sans doute, dit doucement Luke.

_ Son côté fuyard de 2009 me tape sur le système. On a pris des risques en patrouillant à sa recherche, au milieu de la foule et des cortèges de célébration !

_ J'étais avec Original Cindy tout le week-end.

_ Non, tu n'étais pas avec elle. On l'a vu plein de fois dans Seattle et tu n'étais jamais avec elle. Alors, arrête de nous balader, pesta Mole.

_ De toute façon, coupa Dix, ça ne sert à rien d'épiloguer sur ce qui s'est passé. Il faut se concentrer sur maintenant et sur demain.

_ Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Demanda Max.

Elle se demandait aussi pourquoi les transgéniques l'avaient ainsi cherchée, pourquoi Mole était dans cet état de fureur, pourquoi une réunion improvisée d'une partie du comité de direction de Terminal City avait lieu dans l'atelier d'art, en présence de Joshua.

_ Alec a mis Misha à la porte, dit simplement Dix, voyant que Mole ne reprenait pas la parole.

C'était bien la dernière chose à laquelle elle s'attendait. Et, c'était une bonne nouvelle. Pour elle. Mais, de toute évidence, il s'était passé autre chose car l'atmosphère était tendue.

_ Je peux avoir des détails ? demanda-t-elle.

_ Si t'avais été là, t'aurais pas besoin de demander ! grogna Mole.

_ Mole… fit Dix.

_ C'était un foutu espion ! Voilà, ce qu'il s'est passé ! Cria Mole, en donnant un violent coup de pied dans une caisse en bois qui se brisa sous le choc.

_ Il était à la solde du gouvernement, expliqua Luke.

_ Quoi ? s'exclama Max.

_ Il avait pour mission de s'infiltrer ici, de saboter notre organisation et de faire revenir le maximum de transgénique sous la coupe de l'armée américaine, poursuivit la créature à la tête de rat-taupe.

_ Si on a bien suivi, Alec et toi, c'est fini, commença Dix.

_ Comment vous…

_ Même s'ils n'ont pas compris les mots, vos voisins ont entendu le ton de votre engueulade dans la nuit de vendredi à samedi, dit doucement Luke. Après, Alec est allé vider son sac chez Misha. Vos voisins vous entendent parfois avec Alec, mais ils vous entendent faire des "câlins", alors ça ne les dérange pas, parce que ça leur va que vous soyez bien ensemble.

_ Ils nous entendent ? demanda Max, horrifiée.

_ Alec aussi a eu cette réaction, dit Dix. Disons plutôt qu'ils savent reconnaître les sons étouffés d'un couple très amoureux. Je crois même que ça les rassure.

_ Mais, les cris d'une dispute, reprit Luke, c'est différent. Quant aux voisins de Misha… Eux, ils ont l'habitude du calme et du silence. Du coup, on a eu quelques plaintes de sommeil perturbé et des inquiétudes sur l'état affectif de notre couple dirigeant pour commencer la réunion de samedi matin.

_ En plus, tu étais absente quand on a commencé, au lieu d'être aux côtés d'Alec, commenta Dix.

_ Alec a géré les plaintes mais, les inquiétudes… on voyait bien qu'il était secoué et il n'a convaincu personne. Puis, tu es arrivée et vous êtes restés dans la salle de réunion. L'acoustique est suffisante pour des échanges standards, pas pour un volume sonore important. Cette fois, quelques mots ont été captés à l'extérieur de la pièce. Donc…

La jeune femme était épouvantée.

_ T'aurais dû commencer par lui dire que les sentinelles l'ont vu vendredi soir avec Logan et que sa petite infidélité a eu le temps de faire trois fois le tour de Terminal City avant même qu'elle ne rentre chez elle, grommela Mole.

_ On a tous notre opinion sur le sujet mais, ce n'est pas le moment d'en débattre et ça ne nous regarde probablement pas, dit Dix pour couper court à ce sujet de conversation. Toi partie, continua-t-il en se tournant vers la jeune femme, Misha a dû croire qu'il pourrait amener Alec à le suivre avec nous autres, car ils étaient très proches. Mais, Alec n'est plus le même qu'à Manticore. Il a refusé et a chassé Misha.

_ On est en train de changer tous les protocoles de sécurité et de débriefer tout le monde pour savoir qui il a essayé d'endoctriner, dit Luke.

_ Fallait qu'on tombe sur le Roi Fourbe, marmonna Mole.

_ Le Roi Fourbe ? répéta Max.

_ C'était l'un de ses surnoms à Manticore. Parce qu'il est capable de te faire agir contre tes intérêts en feignant d'avoir toujours été là pour défendre tes intérêts justement, expliqua Dix. C'était son "art".

Voyant que Max ne comprenait pas, il poursuivit.

_ Tout comme Alec, il est l'un des plus gradé. Et, il est le meilleur dans son domaine.

_ Son domaine ?

_ Infiltration, espionnage, sabotage politique, manipulation et torture psychologique… pour ne citer que ça, cracha Mole.

_ Les agents secrets psy sont les seuls à être plus doués que lui grâce à leur capacité. Mais aucun n'est aussi gradé, dit Dix.

_ Et aucune n'a d'expérience de terrain comme lui, ajouta Luke.

_ Pourquoi n'étais-je pas au courant ? demanda Max.

_ On ne s'en est pas méfié, dit Luke. Il a fait partie de l'unité d'Alec, il était son second et Alec avait toute confiance en lui. Personne n'a imaginé qu'il pouvait aller contre les intentions d'Alec.

_ On n'a évité la catastrophe que parce qu'Alec était là pour faire tampon. Misha a dû faire preuve de retenue et de discrétion parce qu'il n'était pas certain de la réaction d'Alec, dit Dix. Il avait besoin d'Alec pour que son opération réussisse.

_ Il a quand-même réussi à embrouiller plusieurs esprits, dit Mole.

_ Il commence toujours par s'attaquer au plus faible. Distillant le doute dans l'esprit de sa proie, expliqua Dix.

_ Encore une fois, la réaction d'Alec a fait que personne ne l'a suivi. Les gens ont confiance en Alec. Même si Misha a interpellé tout le monde ou presque, il n'y en a qu'une petite dizaine de transgéniques qui est prête à faire défection et à la seule condition d'être guidée par Alec, dit Mole.

_ Ce dernier point, on le suppose, dit Dix.

_ C'est ce qu'on vérifie en ce moment, ajouta Luke.

_ Faudra peut-être les remettre sur le droit chemin, compléta Mole.

_ D'accord, je vais leur parler, dit Max.

_ Non, répliqua sèchement Mole. Pas toi.

_ Max, dit doucement Luke, tu n'es pas… capable de…

_ Max, tu es une évadée de 2009. Au commencement, plusieurs transgéniques ont eu des doutes sur tes motivations, dit Dix. Et Misha déteste les 2009. Il est raisonnable de penser qu'il a soufflé sur ces braises. Et, il ne t'aime pas toi. Si tu y vas, malgré toute ta bonne volonté, tu risques d'aggraver les choses. On sonde chacun, et on voit les remontées qu'on a. Après…

_ Ce serait mieux qu'Alec s'en occupe, dit Luke.

_ Très bien, dit Max.

Un lourd silence s'abattit entre eux. Dix et Luke se rapprochèrent de Joshua pour caresser Billie. Mole alluma un deuxième cigare et commença à marcher au milieu des peintures.

_ Même pour nous autres transhumains, dit Mole, on avait entendu parler de 527… Ils faisaient partie d'un groupe d'élite, La Main de Dieu, ou juste La Main, qui faisait la fierté des chefs : de tueurs froids, méthodiques et implacables, exécutant leurs missions à la perfection.

_ Toujours au nombre de cinq. Pour les cinq doigts de la main, ajouta Dix.

_ Une fois, j'ai été dans un escadron d'escorte pour l'une d'entre eux, 362, surnommée l'Empoisonneuse, dit Mole. Je te laisse deviner son mode de mise à mort favori. On devait démanteler un camp d'entraînement terroriste dans le désert. On a fait nos repérages et on a monté le bivouac pour la nuit. Elle s'est mêlée à nous autres transhumains alors que, à l'époque, les séries X nous dénigraient. Elle s'est intéressée à chacun de nous et nous a raconté des histoires et décrit des lieux qu'elle avait visité lors de missions précédentes. L'une des soirées de travail les plus chouettes de ma vie. Au matin, sans qu'on s'en aperçoive, les personnes du camp adverse étaient toutes mortes. 47 terroristes les yeux révulsés avec de l'écume aux lèvres, 137 civils dans le même état, femmes et enfants compris, et une source d'eau potable polluée pour des décennies… Elle, on l'a trouvé en train de prendre son petit-déjeuner aux milieux des cadavres comme si c'était normal. Les corps empestaient. Plusieurs unités ont dû retourner au camp pour éviter de faire un malaise tellement l'odeur était forte. On ne sait pas avec quoi elle a fait ça. Elle se baladait avec des poisons de son invention. Non seulement elle avait tué tout le monde, mais son poison accélérait la décomposition des corps de l'intérieur. D'où l'odeur. Après, elle nous a ordonné de bouger les victimes et de faire une mise en scène macabre avec elle. Elle voulait que, si des locaux venaient par-là, ils pensent à un châtiment divin ou à une malédiction. Elle nous a obligé à l'aider à briser des os, tordre des articulations et même à démembrer certaines victimes pour son "œuvre". Elle nous a félicité avec un grand sourire et a applaudit à la fin. Elle a pris du plaisir à faire tout ça.

_ Pourquoi tu me racontes cette histoire ? demanda-t-elle.

_ Pour que tu saches de quel bois sont faits les membres de La Main, répondit Mole. Ils ont l'air normaux et sympas, mais ce sont des psychopathes. Et, si tu es leur adversaire…

_ Où est Alec ? demanda Max, soudainement inquiète.

_ Alec est à l'infirmerie, dit Luke.


à suivre


*Aux États-Unis, la fête du travail a lieu le premier lundi de septembre