Hello,
Nouveau chapitre. "God's Whisper" by Raury.
Janvier 2015. Allemagne
– "Donc là t'es en train de me dire que le gamin qui chantait "ABC" avec ses frères a quitté le groupe pour devenir une légende de renommée mondiale? Cria Tixie pour couvrir la voix de Michael Jackson qui hurlait "casse-toi !"à la radio.
- Ouais.
- Et il est devenu blanc ?
- Ouais.
- C'est dément!"
Elle croqua avec appétit dans son hamburger et un bout de cornichon couvertsde sauce sauta sur son siège, sous le regard désespéré de James.«Il ne sait même pas à qui est ce 4x4, alors pourquoi s'emmerder à êtresi pointilleux sur son entretien » pensa-t-elle. Par la fenêtre, le paysage défilait à toute allure tandis qu'ils roulaient vers Stuttgart. Ils avaient passé une semaine dans la périphérie d'Ulm et elle était ravie de changer de coin, la grisaille de fin d'hiver n'aidant pas à apprécier les sombres paysages industriels de la campagne allemande. Pour leur voyage, James avait préféré la voiture plutôt que la moto, leur permettant de voyager avec leurs affaires et d'avoir un toit pour la nuit s'ils se trouvaient contraints de dormir à la belle étoile – même si Tixie l'imaginait très bien capable de dormir nu au milieu d'une forêt, en plein mois de janvier -. Lui aussi avait été impatient de partir, car la cohabitation, après autant d'année de solitude, n'était pas une mince affaire. En réalité, le regard que sa compagne posait sur lui le ramenait trop souvent à l'autre. Il la revoyait, en flashback fragmenté, à travers ses souvenirs. Il se sentait parasité. Et, ça arrivait beaucoup trop fréquemment pour ne pas s'en inquiéter.
— "Okay, alors, reprenons, mastiqua-t-elle en sortant une carte routière de la boite à gants, incapable d'utiliser un GPS. Tu roules encore 6 km sur l'A8 avant de prendre la voie de droite pour suivre B27, en direction de Stuttgart-Möhringen."Elle leva un sourcil interrogateurvers lui."Comment tu sais que ta planque là-bas esttoujours viable?"
Il grogna. Tixie avait rarement quitté l'Autriche de son actif, et les peu de fois où ce fut le cas, elle collait aux basques de Dreschner comme une vulgaire crotte de chien accrochée à sa semelle. Ce n'était pas son cas à lui, elle le savait. Le Soldat de l'Hiver avait voyagé dans le monde entier lors de ses missions, et Dieu seul savait le nombre de planques et de contacts que James conservait de cette époque-là. Elle avait d'ailleurs peiné à accepter son changement. Il n'avait pas cessé d'être introverti et taciturne, certes, mais elle ne l'avait jamais connu aussi…diplomate. Pour être honnête, elle lui en voulait. On lui avait déjà volé sa vengeance sur Dreschner, et voilà qu'il lui volait aussi la sienne sur lui. Aujourd'hui, elle nageait dans un océan de colère, sans le moindre rivage à l'horizon. Pire encore, elle devait faire équipe avec celui qui l'avait mis dans cette situation. C'étaità peine si elle avait dû le vie était pleine d'ironie.
–"On fait profil-bas", ordonna-t-il alors que la berline pénétrait dans le centre-ville de Stuttgart.
Elle observait les façades illuminées d'encarts publicitaires– aux formes mouvantes – se succéder en finissant ses frites, quand le véhicules'engouffra dans l'entrée d'un parking souterrain. James vissa un peu plus profondément la casquette sur son crâne et Tixie s'enfonça dans son siège, lançant un coupœil discret à la caméra braquée sur la voiture. La barrière de sécurité s'ouvrit et le véhicule redémarra. Avant de fermer complètement sa fenêtre, James en profita pour jeter par-dessus bord une petite sphère métallique qui roula jusqu'à une grille d'évacuation. Un brouilleur d'onde. Il leur laisserait une dizaine de minutes pour s'exfiltrer du parking sans qu'aucune des caméras du site n'enregistre leur visage. Disparaître au 21ᵉ siècle était devenu un vrai casse-tê compagnon se gara au deuxième étage et ils quittèrent la voiture sans un mot. Ils furent rapidement dehors, et la légère brise du soir fouetta le visagede la jeune femme. James traversa la rue, Tixie sur les talons, et se dirigea vers le pâté d'immeuble voisin. Le quartier était calme et les quelques restaurants aux vitrines couvertes de néons laissaient échapper des odeurs de viande à la broche et de fritures. James tourna dans une impasse et s'enfonça dans la ruelle sinueuse.
–"Ça schlingue"se plaignit-elle en louchant surles énormes poubelles sur roulette, débordant de détritus.
James ne releva pas et lui fourra ses sacs dans les bras avant de déplacer un des conteneurs de deux mètres sur la droite. Il grimpa souplement dessus et, sans aucune difficulté, s'accrocha à la corniche de l'immeuble, séparant le premier étage du rez-de-chaussée. Il glissa jusqu'à l'unedes rares fenêtres découpées dans la façadeet, son coude en métal calé sur le rebord, souleva laglissière qui ne résista pas longtemps à sa poigne, cédant dans un grincement sinistre, puisdisparut à l'intérieur et son visage –fermé comme à l'accoutumée – réapparut au bout de quelques secondes.
– "Jette-moi les sacs."
– "Oui chef", marmonna-t-elle en s'exécutant.
Elle grimpa à son tour sur la poubelle et sans élan, sauta jusqu'à la main tendue de James, qu'elle saisit sans difficulté. Il la tira à l'intérieure de la bâtisse où elle découvrit un appartement mal entretenu, équipé du strict minimum.
–"Voilà un doux nid d'amour, ironisa-t-elle en faisant le tour du propriétaire. J'espère que tu n'as pas eu l'audace d'emmener d'autres filles ici." Elle rit. "Au moins maintenant, je comprends mieux pourquoi tu es resté célibataire ces deux derniers siècles."
James allait lui répondre, mais il se ravisa. Il était las de lui ressasser en permanence qu'il n'était plus l'autre. Il entreprit de vider ses sacs, ignorant superbement sa compagne. Il avait mal à la tête. L'endroit était trop chargé en souvenirs et la tension extrême qui ne l'avait pas lâché depuis le soir où il s'était infiltré dans la base d'Hydra n'arrangeait rien. Il ferma les yeux. Babe Ruth. Chicago. 1933. Le Home-run le plus légendaire de l'All-Star Game. Un souvenir à lui. La radio qui grésille. Le présentateur qui hurle. Steve qui saute de son siège.
–"Ce sourire coquin sur tes lèvres semble dire le contraire" reprit Tixie en s'approchant "tu n'as aucune morale, James."
–"Lâche-moi, tu veux?"dit-il en plantant un regard fatigué dans ses yeux rieurs. "Tu viens de te taper trente ans de sieste, tu n'as rien de mieux à faire?"
Elle jeta un coup d'œilcirculaire sur la pièce.
–"Non."
Il soupira. Elle adorait le mettre en boite. Il pouvait bien lui accorder ça, après l'avoir forcé à revenir à la réalité. Elle finit par capituler et passa dans la pièce adjacente avec son sac de voyage. Le lendemain de leur arrivée à Ulm, James avait acheté quelques vêtements pour elle, pas toujours saillants, mais ça n'avait pas la moindre importance. Elle déplia son sac de couchage qu'elle jeta sur le lit simple et se vautra dessus dans un concert de ressorts rouillés. James ne verrait pas d'inconvénient à dormir sur le canapé. Elle resta ainsi de longues minutes, fixant la fissure la plus importante du plafond recouvert de tâches d'humidité. Dans sa tête défilaient des milliers de souvenirs morcelés auxquels elle n'arrivait pas à s' son compagnon s'appuya au chambranle de la porte, à l'entrée de la pièce, elle caressait distraitement la fine cicatrice sous son t-shirt.
–"On peut faire un point?"
Elle acquiesça et le suivit jusqu'au salon. Au-dessus du canapé au cuir élimé, il avait punaisé des dizaines de photos, notes et documents. Sur un cliché un peu flou, le visage fin d'un homme aux yeux noisette, d'une trentaine d'années à peine, la fixait.
–"J't'écoute"lança-t-elle en s'asseyant sur l'accoudoir d'un fauteuil avec désinvolture.
–"Lui"répondit James en désignant la photo du bout du doigt "c'est Lars Weiss, le frère présumé de notre suspect:Konrad Weiss."
– " C'est qui ça, déjà?"
La paupière gauche du soldat tressauta légèrement, signe qu'il contenait son agacement. Tixie s'excusa d'un sourire à peine honnête. Elle détestait les compte-rendus à rallonge et James s'avérait être un expert en la matière.
–"Il y a trois mois, à Varsovie, j'ai eu un petit accrochage avec un ancien agent qui cherchait à vendre des informations pour disparaître"expliqua-t-il.
Tixie pouffa. Elle connaissait sa réputation. Ce qu'il appelait un "petit accrochage" s'était probablement soldé par un bain de sang intégral et deux/trois explosions de bâtiments. James choisit cependant d'ignorer son air narquois et poursuivit:
–"Il avait en sa possession une liste cryptée de noms associés aux opérations d'Hydra, effectuées sur les cinq dernières années."
–"Dont celui de Konrad Weiss" s'illumina Tixie.
–"Bingo" répondit-il d'une voix peu enjouée "mais Konrad Weiss estdécédéil y'a trois ans."
–"Aïe."
L'air faussement concerné qu'elle avait pris à l'annonce de sa mort ne le fit pas rire, et elle leva les yeux au ciel. Qu'est-ce qu'il pouvait se montrer barbant. Elle se redressa et s'approcha du mur servant de tableau d'enquête.
–"J'imagine que c'est là que Néo rentre en scène?"Elle avait pointé du doigt une feuille A4 contenant un compte rendu de transactions financières.
–"Comment tu peux savoir qui…"
–"Je n'arrivais pas à dormir l'autre soir" le coupa-t-elle "et ils passaient Matrix à la télé. Tu l'as déjà vu?"
–"Bien-sûr que je les ai vu" s'offusqua James.
Ils se regardèrent en chien de faïence quelques instants.
– "Bref" reprit-il ense détournant "j'ai transmis toutes les données à un contact. Il a fini par découvrir qu'une personne portant le même nom de famille, Lars Weiss,a été impliqué récemment dans des transactions suspectes à Stuttgart. Cerise sur le gâteau, les mouvements correspondent parfaitement au modus operandiqu'Hydra utilisait pour dissimuler ses réseaux."
Tixie inclina la tête, impressionnée.
–"Mais j'ai encore mieux" dit-il "Lars Weiss avait bien un grand frère, répondant au nom de Konrad."
- "C'est excitant!"
James avait vite calmé ses ardeurs. Il n'y avait rien d'excitant dans une filature. C'était long et rébarbatif – il en avait effectué assez pour le savoir –et les maigres informations qu'il avait trouvées sur le net à propos de Lars Weiss n'avaient rien de réjouissant. Il était l'unique fils, suite à la mort de son frère ainé, de l'un des politiciens les plus influents du pays. Il était lui-même un homme d'affaires puissant, possédant une firme d'import/export au chiffre d'affairesannuel mirobolant. Il n'allait pas être facile à approcher et ça ne plaisait absolument pas à James. Il souhaitait quitter Stuttgart au plus vite pour se remettre en chasse. Lars était uniquement la partie visible de l'iceberg, le petit rien du tout qui cachait le morceau le plus intéressant. Comme une base, qu'il espérait en activité.
Du sofa dans lequel il s'était allongé après avoir congédié Tixie, il observait dans la pénombre les documents épinglés aux murs. Elle s'était de nouveau moquée de lui en rejoignant sa chambre, se targuant de "ne l'avoir jamais entendue parler autant, en quinze ans, que lors des quinze dernières minutes". Elle n'avait pas tort, il n'était pas du genre prolixe. Mais elle exagérait. Ils n'avaient passé que quelques jours ensemble, sur une décennie entière. C'était ce dont il se rappelait, en tout cas. Plongé dans l'obscurité, l'autre le démangeait plus présent que jamais. Il détestait la nuit, elle laissait la place à beaucoup trop d'ombre. Dans l'autre pièce, dont la porte communicante était restée ouverte, il entendait les ressorts couiner sous le poids de la jeune femme, signe qu'elle était plongée dans un sommeil agité. Derrière son masque de désinvolture, elle aussi cachait un lourd passé. C'était sa faute. James se tourna. Son regard s'assombrit un peu plus quand il l'entendit gémir alors qu'elle se débattait avec ses cauchemars.
Août 1973. Quatre jours après l'attaque.
La lumière artificielle des néons du bloc opératoire projetait un halo froid sur la pièce, éclairant la table d'opération où Elisabeth était allongée, inconsciente. Des électrodes placées sur sa peau étaient reliées à des machines qui surveillaient ses constantes vitales, bipant à un rythme régulier. Dans ce décor militaire et aseptisé, le corps nu et couvert de bleus ressemblait plus à un objet de science qu'à un être humain.
Le Dr. Heinrich Volker, scientifique en chef du programme d'amélioration génétique,feuilletait nerveusement un dossier, les mains tremblantes. Son assistante, Schmidt, qui préparait la salle, coincée dans sa blouse impeccable, s'approcha de lui avec un carnet. Elle était jeune, mais ses yeux éteints derrière ses lunettes à grosse monture reflétaient les années de conditionnement au service d'Hydra. Lui, il ne leur avait jamais donné son âme, même après dix ans de travail sous la contrainte, il n'avait rien cédé. A l'intérieur, il était le même. Il voulait rester le même.
–"Dr. Volker, avant d'aller plus loin…J'ai besoin des informations du sujet pour le registre. Nom, âge, origine."
Volker releva la tête brusquement, ses yeux scrutant Elisabeth comme s'il la voyait pour la première fois. Un frisson lui traversa l'échine: il ne savait rien d'elle. Rien, sauf que Dreschner, sur un coup de tête, allait tenter une folie.
–"Son nom…"murmura-t-il en regardant autour de lui, cherchant un moyen d'esquiver la question.
Le Dr. Schmidt haussa un sourcil, attendant une réponse. Volker jeta un coup d'œilnerveux à Dreschner, qui observait la scène de la salle de contrôle. C'était la dixième fois qu'ils se retrouvaient dans cette situation, et les neuf fois précédentes, il avait bien cru être le prochain sur la liste des échecs. "Je ne connais pas son nom, notez…Sujet de test 10" il prit une grande inspiration et tourna la tête"Veuillez m'excuser Dr. Schmidt, je dois parler au colonel."
Schmidt, sans poser davantage de question, nota sur son carnet "Test X"et regarda son supérieur s'éloigner d'un pas pressé. Quand il ouvrit la porte de la salle de contrôle, un étage plus haut, Dreschner scrutait le corps nu avec une intensité glacial.
–"Colonel, je dois insister…Le sérum n'a jamais été testé sur un sujet féminin. Les données que nous avonsmontrent une fixation majoritaire sur les gènes masculins. C'est très risqué. Si nous procédons, il y a une forte probabilité pour que son corps rejette les modifications. Ça pourrait entrainer des instabilités, voire la mort du sujet."
–"Et si elle meurt?Alors elle meurt. Mais nous aurons appris quelque chose."Il se pencha, soufflant son haleine brulante du mélange de cigares et de café au visagedu scientifique.
– "Vous oubliez qui est au commandement ici, Volker. Je vous paie pour obéir. Pas pour douter. Injectez-lui ce putain de sérum, maintenant."
Vaincu, il attrapa le regard du Dr. Schmidt à travers la vitre et lui fit signe de lancer l'opération. Quand il réapparut dans le bloc, la seringue s'introduisait dans la perfusion, déversant dans son corps le sérum qui s'écoulait lentement, d'un vert iridescent. Pendant quelques secondes, tout resta calme. Puis son corps commença à trembler violemment, comme pris dans une tempête intérieure. Ses yeux s'ouvrirent, injectés de sang, et les moniteurs clignotaient et saturaient, ses constantes vitales explosant dans des plages hors norme.
Elisabeth, toujours alitée, poussa un cri viscéral, son corps se courbant sous la douleur. Les spasmes étaient si violents que le lit métallique tremblait. Dreschner, lui, se délectait de la situation. À chaque nouvel essai, le spectacle le fascinait un peu plus. Quand les tremblements cessèrent, un silence pesant envahit la salle. Sanglé à la table, le sujet avait ouvert les yeux, cherchant à reprendre pied dans la réalité: son corps avait intégré le sérum.
Volker, encore sous le choc, vérifia les derniers résultats du moniteur, n'en croyant pas ses yeux. Il avait réussi, il avait créé le premier super soldat féminin. Lentement, il se dirigea vers l'interphone, ajusta le microphone, et appuya sur le bouton."
–"Transformation réussie. Sujet T.X stabilisé"résonna sa voix dans les hauts parleurs. "Nous passons à la seconde étape."
Depuis la salle vitrée, Dreschner hocha la tête, satisfait. "Tix..."murmura-t-il, presque avec délectation.
Cette nouvelle révolutionnaire allait lui ouvrir toutes les portes, faisant de lui un des hommes les plus puissants au monde.
