Le double lagopède a-t-il croqué nos héros ? La réponse tout de suite !

Eudore : Ce n'est peut-être pas pour lui-même qu'il avait peur... J'espère que celui-ci te plaira aussi !


Chapitre 20

Résurrections

« C'est à moi d'y aller !

– Non, c'est à moi ! »

John et Lari semblaient prêts à en venir aux mains, mais c'était absurde : Stoya et le Ministre n'étaient toujours pas ressortis de cette faille d'outre-monde et, même si Roman ne demandait qu'à leur porter secours, se lancer à l'aveuglette relevait du suicide. Il jeta un regard à la forme recroquevillée sur le sol de pierre, le visage noyé sous une masse grise de cheveux emmêlés : elle pouvait peut-être leur dire ce qui se passait là-bas…

« Je tiens quelque chose ! s'écria soudain la petite Crickey. C'est… c'est trop lourd… Crickey n'y a-arrive pas… », haleta-t-elle, ses deux mains plongées dans le trou pour tirer de toutes ses forces.

Lari et John interrompirent leur dispute pour braquer vers le plafond le même regard désespéré. Roman, lui, pointa sa baguette sur John.

« Levioso ! »

John fut aussitôt propulsé sous l'oculus bouché et se cogna la tête.

« Aïe ! »

Il s'aida de l'écharpe pour descendre au niveau de Crickey et plongea lui aussi ses deux mains dans le trou. De l'autre côté, les rugissements étaient plus effroyables que jamais.

Haletant et gémissant, John et Crickey halaient hors du trou une grande forme indistincte et dégoulinante qui répandit dans toute la chapelle une odeur pestilentielle. Lorsque la majeure partie en fut passée de leur côté, son poids la fit basculer dans le vide, John toujours accroché à elle, et ils s'écrasèrent au sol dans un concert de cris étouffés. Lari et Roman eurent à peine le temps de bondir de côté pour ne pas être écrasés eux aussi.

« Kingsley ! »

Lari plongea sur le sorcier inconscient tandis que John aidait une autre silhouette, couverte de la tête aux pieds d'une substance violette nauséabonde, à se redresser en position assise.

Une explosion se fit soudain entendre de l'autre côté du trou. Projetée vers le plafond comme une balançoire au bout de sa corde, Crickey couina de terreur. Une langue de feu jaillit de la faille spatio-temporelle, puis une haute silhouette franchit l'ouverture, portée par un nuage de flammes ; ses longs cheveux d'or blanc fouettaient l'air autour d'elle, ses yeux saphir irradiaient de lumière et des étincelles crépitaient autour de sa main droite ; de la gauche, elle tenait par le col un homme hirsute à la mine éberluée.

Les flammes déposèrent au sol Stoya et son chargement. Roman constata que le profil de la directrice était aussi aigu qu'un bec d'oiseau, comme toujours lorsqu'elle déployait la pleine puissance de sa magie vélane. Elle lâcha l'homme hirsute qui tituba un peu avant de tomber assis par terre, hébété. Stoya leva la tête.

« Ces stupides créatures sont occupées à courir après mes boules de feu. Elles ont grandi, mais leur distraction devrait vous laisser le temps de refermer le passage », dit-elle posément à Crickey.

L'elfe oscillait toujours comme un bouchon mais son balancement semblait l'indifférer : ses grands yeux rivés sur la silhouette violette dans les bras de John, elle affichait une expression d'intense soulagement.

Il lui fut facile de récupérer l'énergie enfermée dans la chapelle pour clore l'ouverture ; Roman songea que c'était même une bonne chose, car cela fit diminuer la pression magique dont vibrait encore la paroi circulaire. La fenêtre fut bientôt réduite à la taille d'un Souaffle, puis d'une pièce de monnaie, puis d'un point qui s'évapora dans l'atmosphère en réduisant les épouvantables barrissements d'outre-monde au silence.

Crickey rouvrit l'oculus d'un claquement de doigts puis entreprit prudemment de se détacher du plafond. Roman leva les yeux vers le jour gris dont la lumière baignait à présent l'estrade. Il sentait l'énergie magique filer à travers l'ouverture, dissipant les dernières irisations sur la paroi de pierre de la chapelle. Un courant d'air frais agita ses cheveux et fit danser la flamme des chandelles flottantes et des dernières boules de feu lancées par Stoya pour renforcer l'éclairage. Lari était penchée sur le Ministre toujours inconscient. La femme aux cheveux gris, en revanche, était revenue à elle et s'appuyait sur l'homme hirsute qui lui parlait à voix basse, d'un ton que Roman perçut comme rassurant. Et John serrait Alifair contre lui si farouchement qu'il semblait décidé à ne jamais la lâcher.

« Mission accomplie », murmura doucement Roman.

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« Les mœurs des elfes de ce pays sont si étranges, si… archaïques, comprenez-vous, mon garçon ? » pontifiait F. F. Osborne.

Pip hocha docilement la tête en continuant à rassembler les ouvrages éparpillés dans le petit salon douillet du cottage avant de les ranger selon un ordre rigoureux dans la bibliothèque qui tapissait le mur du fond. Il comprenait parfaitement que faire sa cour fût difficile dans un pays où seule la volonté des maîtres présidait aux éphémères unions elfiques – chose qu'il avait apprise en même temps que le professeur, faute de s'être jamais intéressé au sujet jusque-là. Ce qu'en revanche il ne comprenait pas du tout, c'était quelle mouche avait piqué Osborne pour qu'il se risque à conter fleurette à la domestique de Pandora Nott ! Chez une elfe de cette famille, ses attentions ne pouvaient qu'être mal reçues. En outre, le professeur était un elfe d'âge mûr, tandis que cette Twinny passait pour une jeunette parmi les siens. Le bon docteur présentait donc le même travers que certains humains mâles ayant dépassé le stade de la première fraîcheur… Comme il ne voulait pas désobliger son employeur, Pip garda naturellement ses réflexions pour lui.

« De nos jours, il peut être difficile pour un gentleman de savoir comment s'y prendre, commenta-t-il d'une voix douce, planté devant les rayonnages, les bras chargés de lourds volumes. Croyez-moi, ce n'est pas le propre des elfes… Tenez, j'ai connu un Moldu, un garçon très beau doté d'une situation plus qu'enviable : vous n'imaginez pas les soucis que lui donnait l'élue de son cœur ! Il a eu beau faire, impossible de lui faire partager ses sentiments… Tout cela s'est très mal terminé, comme on pouvait s'y attendre. Mais aussi, quelle idée de courtiser une femme mariée !

– Faites attention à bien classer la série des Mendoza en Magie noire et non en Histoire de la magie, recommanda Osborne qui suivait Pip à petits pas en tirant de la bibliothèque d'autres ouvrages qu'il laissait traîner derrière lui dans l'objectif de les relire un jour ou l'autre. Et veuillez déplacer l'essai de Dolly West vers la section Charlatanisme, il ne mérite pas autre chose… Vous dites que votre ami courtisait une femme mariée ? Voilà qui était en effet malavisé… Fort heureusement, Twinny est libre de tout engagement de ce genre.

– Mais Pandora Nott pourrait ne pas apprécier de vous voir tourner autour de sa servante, avertit Pip, dressé sur la pointe des pieds pour atteindre les étagères les plus hautes. Je ne voudrais pas que vous finissiez à l'hôpital comme ce pauvre Nate…

– Allons donc ! Cette femme n'est pas aussi rétrograde qu'elle en l'air ! balaya Osborne avec assurance. Regardez sa fondation d'aide à l'emploi qui s'occupe même des Cracmols ! Et souvenez-vous de cette interview croisée avec Miss Blake et la députée Crickey ! Non, je suis certain qu'elle a bien d'autres Fléreurs à fouetter que de surveiller les fréquentations de son elfe, en laquelle elle a d'ailleurs toute confiance.

– Si vous le dites, docteur… »

Pip avait appris à s'accommoder des lubies du professeur. Osborne possédait un esprit brillant, mais il était parfois la proie d'obsessions venues d'on ne savait où, qu'il baptisait « intuitions » et auxquelles il se fiait presque sans réserve. Son engouement pour Twinny en était une, comme, dans un tout autre registre, sa théorie de la magie noire comme source de l'esclavage des elfes.

« Dites-moi, professeur, reprit le sorcier, libéré de son fardeau livresque, en étirant ses muscles endoloris par l'exercice. Vous ne m'avez pas encore raconté comment s'est passée votre visite au Département des accidents et catastrophes magiques ? »

Voilà qui l'intéressait bien plus que les déboires sentimentaux de son employeur. Par chance, celui-ci embraya aussitôt sur sa deuxième marotte.

« Ces Oubliators sont des spécialistes de l'enfumage ! pesta Osborne. Ils ont éludé toutes mes questions relatives aux manipulations mémorielles et mentales, mais je suis convaincu que c'est un sortilège de ce genre qui a frappé l'espèce des elfes en des temps très anciens.

– Sans le concours de spécialistes, il ne sera pas aisé de le prouver, observa Pip.

– Et pourtant, si j'y parvenais…, rêva tout haut le professeur. L'asservissement délibéré d'une espèce entière et de tous ses descendants, assorti d'une oblitération collective de tout souvenir d'une liberté antérieure : si ça, ce n'est pas de la magie noire !

– Si je peux me permettre un conseil, docteur : gardez-vous de mentionner cette hypothèse devant Twinny ou Miss Nott, recommanda le sorcier aux longues jambes. Ce ne serait pas la meilleure manière de les amadouer… »

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Elle sentait affreusement mauvais : un remugle de sueur rance, de crasse, de sang et de pourriture douceâtre comme il n'en avait jamais senti. Elle semblait incapable de tenir assise sans aide mais elle le repoussa faiblement, très faiblement, pour le dévisager. Sous la masse immonde de cheveux emmêlés et la substance violet sale qui la recouvrait, ses traits paraissaient creusés, ses membres plus fins que dans son souvenir sous la couche de hardes encroûtées. Ses yeux hagards, trop grands dans son visage maigre, s'agrandirent encore quand elle le reconnut. Un souffle rauque s'échappa d'entre ses lèvres pendant qu'elle s'appuyait contre lui, comme vidée de toute force. Sa respiration se fit hachée, irrégulière : elle pleurait, à petits sanglots fragiles. Cela effraya Rogue plus encore que sa faiblesse : jamais il ne l'avait vue se laisser aller ainsi. Il serra ses bras plus fort autour d'elle et posa sa joue contre sa tête répugnante. Elle avait besoin de soins, il le savait, d'être examinée, lavée, nourrie, mais il ne voulait pas la lâcher ; il voulait la réchauffer, la réconforter, la serrer si fort que plus rien ni personne, jamais, ne lui ferait de mal…

« Serrez pas comme ça ! Vous voulez m'achever, ou quoi ? »

La voix de la Moldue n'était qu'un croassement sourd digne d'un Corbac enrhumé. Comme elle essayait de se redresser, Rogue desserra un peu son étreinte, embarrassé : lui aussi s'était laissé aller. Elle ne s'écarta pas complètement cependant et lui adressa un faible sourire en essuyant ses larmes d'une main distraite.

« On vous a déjà dit que vous étiez drôlement confortable, comme mec ? »

Alifair vit Rogue froncer les sourcils, se demandant sans doute s'il s'agissait d'une plaisanterie ou d'un symptôme d'aliénation mentale. Elle inspira profondément et relâcha lentement son souffle pour reprendre ses esprits.

« Faites pas attention. Y a tellement d'oxygène ici que ça me monte à la tête, je crois, expliqua-t-elle en se retenant à grand-peine d'éclater de rire tant elle se sentait heureuse de le voir, et soulagée d'être sortie de cet enfer.

– Miss Alifair est blessée ! » s'écria alors une petite voix aiguë, et le cœur de la Moldue bondit dans sa poitrine.

Crickey venait d'apparaître à ses côtés. Alifair était très tentée d'imiter Rogue et de serrer l'elfe contre elle, mais celle-ci regardait avec effarement la main gauche de sa maîtresse. Rogue y jeta à son tour un rapide coup d'œil et émit un claquement de langue désapprobateur.

« Dans quel état vous êtes-vous encore mise ? la gronda-t-il. Il va falloir désinfecter ça avant de refermer.

– Avez-vous d'autres blessures, Miss ? demanda Crickey avec une sollicitude empressée.

– Rien que quelques plaies et bosses, répondit Alifair, puis elle se rappela qui l'époustouflante directrice vélane du TNT venait d'arracher aux griffes des lagopèdes, et sa joie se teinta d'inquiétude. Vous savez, Johnny…

– Il revient à lui ! » l'interrompit la Vélane agenouillée près du Ministre.

Le teint grisâtre, Kingsley se redressa en position assise, soutenu par Roman Farkas et une petite sorcière blonde qui paraissait toute menue à côté d'eux. Alifair la dévisagea : cette allure de poupée et ces prunelles couleur miel lui disaient vaguement quelque chose…

« Il a besoin de solution de Force, déplora la petite sorcière avec un délicieux accent slave. Mais nous n'en avons presque plus !

– Donne-lui ce qui reste, ce sera déjà ça, dit Roman.

– Ça va aller, Larissa, assura Kingsley d'une voix faible.

– Larissa… Larissa Viesnaya ? murmura Alifair avec stupeur.

– Ce n'est pas une de ces saletés de monstres qui aura sa peau ! proclama tout à coup une voix rauque et sonore comme un aboiement. Pas vrai, King ? »

Alifair sentit une décharge électrique parcourir le corps de Rogue. Avant même que le nom associé à ce timbre si particulier soit remonté à la surface de sa conscience, les yeux du sorcier s'étaient braqués sur l'homme hirsute, fouillant sous la barbe broussailleuse, les cheveux en bataille et les éclaboussures violettes…

« Toi, siffla-t-il entre ses dents, l'incrédulité le disputant à l'horreur sur son visage. Toi !

– Johnny, restez calme, s'il vous plaît…, dit Alifair en posant une main sur sa poitrine, très consciente qu'elle n'aurait pas la force de le retenir s'il décidait d'en venir aux mains.

– Par le sang de Méduse, marmonna Sirius de sa voix rauque où perçait le dégoût. Qu'est-ce que tu fiches là, Servilus ? »

Rapide comme l'éclair, Rogue tira sa baguette mais Alifair lui saisit le poignet. Elle vit nettement qu'il se retenait de la repousser : pour que même lui fasse preuve d'égards, elle devait vraiment avoir l'air pitoyable.

« Du calme, intima-t-elle au sorcier blême de fureur. Vous aussi, du calme, ajouta-t-elle en se tournant vers Sirius qui brandissait également sa baguette. C'est pas le moment d'en rajouter !

– John, qu'est-ce qui se passe ? demanda la directrice du TNT pendant que Viesnaya tirait Kingsley en arrière pour l'éloigner de la zone de tir. Qui est cet homme ?

– John ? répéta Sirius. Depuis quand tu t'appelles John, Servilus ? »

Avec un beuglement, Rogue dégagea son poignet mais Crickey prit aussitôt le relai de sa maîtresse.

« Ar-arrêtez, Monsieur ! » balbutia l'elfe en s'efforçant de retenir le sorcier qui se débattait.

Alifair ne l'avait jamais vu dans un tel état : grimaçant, livide, des plaques rouges barrant son front et ses joues, il braquait sur Sirius un regard de pure haine. S'il l'avait dans sa ligne de mire, il l'abattrait sans sourciller, elle en était sûre.

« Johnny, l'appela-t-elle en essayant de capter son regard. Johnny, du calme…

– C'est le chant, se lamenta Roman, éberlué par la réaction de son équipier. Ça lui est encore monté à la tête !

– Calme-toi, John, renchérit fermement la directrice vélane. Et vous, posez cette baguette, ordonna-t-elle à Sirius.

– Je la poserai quand il posera la sienne ! répliqua ce dernier. Vous n'avez aucune idée de ce dont ce type est capable !

– Sirius, intervint Kingsley de sa voix atone. Baisse ta baguette, s'il te plaît.

– Baissez votre baguette, John ! » répéta Alifair.

En temps normal, elle la lui aurait sans peine arrachée des mains ; vu son état de faiblesse, elle ne pouvait que le foudroyer du regard. À son grand étonnement, cela marcha : la partie rationnelle du cerveau de Rogue devait avoir pris les commandes. Inspirant profondément pour contenir sa rage, il abaissa lentement le bras qui tenait l'instrument, la mâchoire si crispée qu'on l'entendait grincer des dents. À l'autre bout de l'estrade, Sirius l'imita sans le quitter des yeux, hostile.

« Tu étais censé être mort, siffla Rogue entre ses dents.

– Je te retourne le compliment, gronda Sirius.

– John ! John ! fit soudain Roman d'un ton pressant.

Quoi ? » s'exclama Rogue avec impatience.

Sans répondre, le traqueur désigna Eurydice, assise tout près de Sirius, qui avait suivi l'échange avec de grands yeux affolés. Alifair vit Rogue blêmir à nouveau ; puis il la tira brusquement en arrière, s'interposant entre elle et la jeune femme aux cheveux gris sur laquelle il pointait à présent sa baguette.

« Hé, qu'est-ce qui se passe ? » s'écria Sirius en se jetant quant à lui devant Eurydice pour la protéger.

Roman et la directrice avaient eux aussi tiré leur baguette et en visaient la jeune femme terrorisée. Alifair tenta de se dégager pour venir à son secours.

« Mais qu'est-ce qui vous prend ? Vous êtes malades ! s'indigna-t-elle. Roman ?

– Ne t'approche pas d'elle, Alifair, dit d'une voix tremblante le chasseur qui dévisageait Eurydice comme s'il n'en croyait pas ses yeux. Reste à distance !

– C'est impossible, souffla la directrice, abasourdie.

– C'est elle, grinça Rogue avec horreur, la main crispée sur sa baguette. C'est elle !

– Qui ça, elle ? s'impatienta Alifair.

– C'est la Vélane grise », répondit Roman.

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« Un complot ourdi par Weal Enys, vraiment ? »

La moue de Brett Brodigan était parlante : il trouvait ça un peu gros. Or, si même le rédacteur-en-chef de Sentinelle avait des doutes, l'idée risquait fort d'être difficile à vendre.

« On rajoutera du conditionnel, balaya Rita Skeeter avec un geste de sa main aux ongles longs vernis d'un rose criard. Le principal, c'est que le public se pose des questions. Les lecteurs adorent imaginer les vilains petits secrets des gens de pouvoir. C'est presque aussi jouissif que de les voir étalés au grand jour ! »

Peu convaincu, Brodigan se rencogna dans son fauteuil inconfortable et grimaça quand un ressort lui entra dans le dos : avec toutes les indemnités à verser aux victimes de ses diffamations, Sentinelle n'avait hélas pas de budget à consacrer à l'achat de matériel ergonomique. De l'autre côté de la vieille table éraflée sur laquelle il avait posé le brouillon d'article qu'elle était venue lui soumettre, Rita semblait, elle, parfaitement à son aise ; mais Rita Skeeter s'était-elle déjà sentie mal à l'aise où que ce soit ?

« Tout le monde sait très bien que c'est Enys qui a fait perdre à notre Moldue préférée le marché de Sainte-Mangouste. J'ai deux témoins qui l'affirment sans ambiguïté, souligna-t-elle en tapotant de son doigt acéré le paragraphe où figuraient lesdites citations.

– Deux témoins anonymes, releva Brodigan.

– L'anonymat des sources n'a jamais posé problème, riposta Rita. D'où vient cette frilosité soudaine, Brett ? La peur d'un nouveau procès ? Si nous mettons tout ça au conditionnel, Enys n'aura aucun angle d'attaque pour justifier une plainte.

– Ce n'est pas ça, soupira Brodigan. Ressortir cette vieille histoire pour démontrer l'hypocrisie du soi-disant secrétaire d'État à l'égalité, c'est une chose. Mais s'en servir comme argument pour suggérer que c'est lui qui a commandité l'attentat… »

Il hésita à poursuivre, conscient que la langue vipérine de sa consœur pouvait fort bien le prendre lui-même pour cible. Ce qui, même sans témoin, n'était pas une expérience agréable.

« Eh bien ? l'encouragea Rita.

– Eh bien, ça me semble excessif, lâcha-t-il en se jetant à l'eau. Surtout sans aucun autre élément à charge. Et puis, c'était l'elfe qui était visée, et non Alifair Blake. Pour quelle raison Enys s'en serait-il pris à sa collègue émancipatrice ? Non, Rita, cette théorie ne tient pas debout, je suis désolé d'avoir à le dire.

– Oui, bon, convint-elle d'un air boudeur, je me suis peut-être laissée emporter…

– Ça peut nous arriver à tous, reconnut Brodigan, soulagé qu'elle le prenne aussi bien. Mais nous sommes des journalistes : nous ne pouvons pas écrire n'importe quoi. »

Leurs regards se rencontrèrent et ils échangèrent un sourire complice par-dessus le bureau abîmé. Chacun savait ce que l'autre pensait : nous ne pouvons pas écrire ouvertement n'importe quoi. Brodigan fit glisser l'article en direction de Rita.

« Si tu veux bien revoir certaines tournures pour les rendre plus hypothétiques et retirer la partie sur le complot, il paraîtra en bonne place dans l'édition de demain matin. De quoi gâcher le week-end de notre bien-aimé secrétaire d'État », ricana-t-il.

Les lèvres pincées, Rita relut rapidement sa propre prose.

« Mmh, fit-elle, songeuse, ça m'embête de supprimer complètement cette idée de complot, elle pourrait faire son chemin dans les esprits… »

Elle claqua soudain des doigts, les yeux brillants derrière ses lunettes incrustées de fausses pierres précieuses.

« Et si je la transformais en citation, elle aussi ? Pourquoi pas celle d'un lecteur anonyme qui nous aurait écrit pour nous faire part d'un sentiment personnel ? J'y ajouterai tes objections, ce qui sera l'occasion de montrer que Sentinelle est un média sérieux qui ne relaie pas inconsidérément toutes les théories fumeuses qui passent par la tête des gens… »

Brodigan la dévisagea d'un air béat, la bouche grande ouverte.

« Excellent ! applaudit-il, enthousiasmé. Rita, tu es sans conteste la plus brillante journaliste que je connaisse ! C'est la Gazette qu'on devrait traîner en justice pour t'avoir renvoyée !

– Je les aurais assignés pour licenciement abusif si j'avais eu la moindre chance, mais que veux-tu ? Contre un torchon à la solde du pouvoir, c'était perdu d'avance, soupira Rita avec une mine tragique. Mais ça me convient très bien : j'aime la liberté de ton que m'accorde Sentinelle.

– Et le temps dont tu disposes pour tes projets personnels, rappela Brodigan. À propos, et cette biographie, ça avance ?

– Merveilleusement ! J'ai eu un premier rendez-vous avec Eileen ce matin-même. Une femme assez insipide, je dois dire, dont la conversation se résume surtout à des "peut-être" entrecoupés de longs silences…

– De quoi laisser de la place à l'imagination créatrice de l'auteur ? suggéra Brodigan, malicieux.

– Tu as tout compris ! le félicita Rita dans un large sourire. Elle m'a tout de même raconté deux ou trois choses intéressantes sur la jeunesse de notre héros, et ce n'est qu'un début. Je compte bien lui extorquer tout ce qu'elle sait, et plus encore. Je suis plutôt douée pour tirer les vers du nez, se rengorgea-t-elle.

– N'hésite pas à proposer quelques brèves pour aiguiser l'appétit du public avant la parution, l'incita Brodigan. Tu sais qu'il y aura toujours de la place pour toi dans nos colonnes.

– C'est prévu, mon cher, c'est prévu… J'en ai déjà une en cours de rédaction pour annoncer le titre : Severus Rogue : scélérat ou saint ?

– Très accrocheur, approuva Brodigan.

– N'est-ce pas ? s'épanouit Rita. Il ne reste plus qu'à trouver le contenu qui va avec…»

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« C'est absurde ! Eurydice ne ferait pas de mal à une mouche ! »

Rogue s'était montré très discret sur l'attaque mentale que lui avait fait subir la Vélane grise du lac Prespa, celle qui avait hébergé Greyback dans son antre avant de le séquestrer. Roman, en revanche, avait raconté en détail à Alifair le duel dont il avait été témoin sur l'îlot puis le peu qu'il savait de l'hospitalisation de son équipier à la suite de sa confrontation avec ce témoin-clé de leur enquête. Eurydice, la Vélane grise ? Impossible !

« C'est bien elle, tu peux me croire, s'entêtait pourtant Roman.

– Je vous le confirme », abonda la directrice.

Alifair secouait la tête. Eurydice était la douceur incarnée ! Blottie derrière l'épaule de Sirius, elle se contentait de dévisager tour à tour les chasseurs qui la menaçaient de leur baguette, ses grands yeux épouvantés balayant leurs visages sans s'arrêter sur aucun : c'était bien la preuve qu'elle ne les reconnaissait pas.

« Vous aussi, vous devriez être morte », souffla Rogue, toutes ses barrières mentales relevées en prévision d'une attaque.

La Vélane grise tressaillit, ses yeux se posèrent sur lui, mais ses traits délicats n'exprimaient qu'une totale incompréhension.

« Fais attention à toi, gronda Black. Faites tous attention. Si l'un d'entre vous touche à un seul de ses cheveux… »

Rogue l'ignora : cet imbécile malencontreusement revenu d'entre les morts n'avait pas la moindre idée des ravages qu'avaient causées les mains gracieuses posées sur ses épaules.

« J'ignore ce que vous reprochez à cette jeune femme, mais il semble évident qu'elle ne nuira à personne dans l'immédiat, articula Shacklebolt, toujours appuyé contre Viesnaya. Regardez, elle aussi est blessée. »

Le sang coulait en effet sur l'une des jambes de la Vélane. Du coin de l'œil, Rogue surprit le mouvement de Roman qui baissait sa baguette, pris de pitié sans doute. Lamentable !

« Elle a été entièrement consumée par son propre feu, murmura Stoya d'un ton rêveur. D'après le directeur de la prison, elle n'a même pas laissé de cendres derrière elle…

– Je ne sais pas de qui vous parlez, mais vous faites erreur sur la personne », affirma aigrement Black.

Stoya tenait toujours sa congénère en joue mais sa main tremblait légèrement. Rogue n'en revenait pas : voilà qu'elle commençait à douter, elle aussi ! Viesnaya émit soudain un hoquet de stupeur.

« Elle ne s'est pas consumée, dit-elle de l'air de qui vient d'avoir une révélation. Elle a consumé sa magie ! Cela a dû créer un vide dans le tissu de l'espace-temps, comme lorsque la pompe a aspiré la magie autour de Miss Blake, et elle s'est retrouvée propulsée dans l'autre monde ! »

Viesnaya quêta du regard l'approbation de Rogue, le seul capable de comprendre ce qu'elle voulait dire.

« Une créature magique qui consume sa propre magie, résuma-t-il d'un ton sec. Absurde.

– Trouvez une meilleure explication, dans ce cas, rétorqua Viesnaya, un peu vexée.

– Peu importe le pourquoi du comment, croassa une voix éraillée à l'oreille de Rogue. Regardez dans sa tête, vous verrez bien qu'elle est inoffensive. »

Le sorcier se crispa : se rendait-elle compte de ce qu'elle lui demandait ? Lui, plonger volontairement dans l'esprit qui avait mis le sien en pièces ? Jamais de la vie !

« Miss Alifair ne vous le proposerait pas si elle n'était pas parfaitement certaine que c'est sans danger, Monsieur », remarqua Crickey avec douceur.

Et l'elfe était si parfaitement certaine du bon sens de sa précieuse maîtresse ! Rogue s'apprêtait à répliquer vertement quand une main sale, meurtrie, aux ongles ébréchés, se posa sur son bras, légère comme un oiseau et plus tremblante que celle de Stoya.

« Rien ne t'y oblige, John, déclara la directrice. Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons pas nous tenir en joue toute la journée : nos rescapés ont urgemment besoin de soins, y compris monsieur le Ministre. Rappelons-nous qu'il a un agenda à honorer. »


Bon, cette fois ça y est, la question du sauvetage est réglée ! On va peut-être enfin pouvoir passer à la suite...