Faire de la limonade
Napoléon Solo, Illya Kuryakin et d'autres agents de l'U.N.C.L.E (Des agents très spéciaux)
« C'est devenu une compagnie de boys-scout, cette organisation ? Je savais que M. Waverly était un radin, mais pas qu'il oserait employer des moyens aussi dégradants pour augmenter ses soldes avant le bilan comptable du trimestre. »
Napoléon avait lui-même l'air aussi heureux que lesdits scouts américains, auxquels il avait d'ailleurs appartenu, en écoutant les récriminations d'Illya. Son sourire chaleureux, quasi enfantin, illuminait le trottoir presque autant que le liquide jaune citron étincelant dans leurs mixeurs. Il était ravi de faire de la limonade, ravi d'apporter un peu de joie aux vieilles personnes et aux enfants qui passaient, ravi de croiser le regards de belles femmes. Ravi de prendre le soleil de mars en compagnie de ses collègues et amis. Lui, il ne se laissait jamais prendre au dépourvu par les idées parfois loufoques de leur chef; en tout cas, quand elles étaient inoffensives et n'impliquaient pas de le ridiculiser devant de magnifiques inconnues.
Parfois, Illya enviait sa candeur et sa joie facile. En fait, c'était une des choses qu'il appréciait le plus chez son étonnant ami: Solo était tellement réconfortant, il pouvait toujours éclairer son humeur, même quand ça n'allait pas. Dans ces moments-là, il s'en voulait presque de ne pas être plus expansif !
« Ne fais pas la tête, Illya, intervint Don Sayres qui, à côté de lui, sortait d'un étui ses lunettes de soleil. Non, merci, ajouta-t-il quand Stewart Fromes lui proposa une cigarette. »
Le redoutable chimiste était assis derrière une table pliante, environné d'une cargaison de caisses de citrons, un roman policier à la main. Il mélangeait les ingrédients sans les regarder – un litre et demi d'eau gazeuse bien fraîche, deux cents grammes de sucre, cinquante centilitres de jus de citron –, étant l'un des plus brillants scientifiques de son siècle, il n'avait aucunement besoin qu'on lui explique comment préparer la limonade la plus savoureuse! Don la versait dans des verres de différentes tailles et Napoléon et April – et supposément Illya – les proposaient aux promeneurs. Mark Slate tenait la caisse des dons.
Tout semblait aller très bien dans le meilleur des mondes, mais l'agent russe ne comprenait toujours pas pourquoi ils faisaient ça.
« Je ne ferais pas la tête, répondit-il à Don, si nous avions au moins une occupation utile pour l'organisation ! Mais fabriquer de la limonade, franchement ?!
-Dit celui qui ne pense qu'à manger, intervint Napoléon en se détournant brièvement d'une jeune et jolie mère célibataire, qui semblait hésiter entre lui sourire, à lui, ou bien à Mark.
-Je pourrais te retourner le compliment, rétorqua Illya en fronçant les sourcils. Il ne s'agit pas d'alimentation d'ailleurs mais de boissons. Un verre de limonade, ça ne nourrit pas son homme !
-C'était donc ça ! Notre ami se sentirait bien plus impliqué s'il s'agissait d'un stand style kermesse de jardin d'enfants, acquiesça Don en hochant solennellement la tête.
-Eh bien nous vendrons des chocolats de Pâques la prochaine fois, conclut Stewart sans lever les yeux. Je vous laisserai soumettre l'idée à M. Waverly, Kuryakin.
-Je crois surtout que je vais rejoindre l'équipe qui se trouve devant le bâtiment de l'ONU, si vous continuez. »
En fait, Kuryakin se plaignait mais il commençait à se sentir curieusement heureux. Napoléon, Don, Mark, April et Stewart mettaient une bonne foi si évidente à cette activité burlesque, ils avaient formé une cohésion si forte sans un groupe qui ne se mélangeait d'habitude jamais, mais dont chaque membre était uni par les mêmes valeurs de don de soi et de détermination. Ça donnait du baume au cœur, assurément. Les commissures des lèvres d'Illya tressaillirent et il se retint pour ne pas sourire.
Les taquineries recommencèrent.
« L'équipe devant le bâtiment de l'ONU, Illya ? le relança Mark. Vous avez envie de parler karaté avec Mlle Sumuzuki ?
-Évidemment que non, Mark, il est beaucoup plus sérieux que toi, rétorqua April en se détournant un instant de sa mission. Je crois même que nous en aurions bientôt fini avec cette vente de charité, si tout le monde dans ce groupe était un peu plus sérieux !
-C'est le seul à ne pas travailler, pourtant! se défendit Napoléon. Vous ne pouvez pas l'ériger en exemple, April. Pose donc ce livre, Stewart ! Tu ne rencontres pas assez de mystères dans ta vie, que tu aies besoin des élucubrations fantaisistes de personnes qui n'ont jamais assisté à aucun ?
-Plutôt ironique, de la part de quelqu'un qui regarde les films de James Bond, dans l'optique de contempler les filles en maillot de bain, fit valoir Kuryakin, s'attirant aussitôt un regard trahi.
-Illya, ce n'est pas très gentil de dénoncer son meilleur ami sur des choses aussi personnelles, intervint Don.
-Don, ne le défends pas, tu vois bien qu'il a l'impression d'être trop bien pour cette tâche depuis le début ! plaisanta Mark, en manquant mal récupérer la monnaie de leur dernière offrande de limonade.
-Personne n'a vraiment l'intention de reprendre son travail dans la sérénité, n'est-ce pas ? soupira April, vaincue. »
Et de fait, les cinq agents de l'U.N.C.L.E avaient fait fuir tous leurs clients potentiels. Quand Illya disait qu'ils n'étaient pas faits pour ce genre de métier !
