Hola!

J'espère que vous allez bien en cette fin d'été ! Apres une petite pause, on se retrouve pour un chapitre qui, j'espère, vous plaira ! Surtout à tous ceux à qui les interactions entre Peter et Tony ont manqué ;)

Bonne lecture !


Natasha devait avoir passé le mot aux autres Avengers car le lendemain matin, lorsqu'il pénétra dans la cuisine, Peter eut la surprise de trouver le Dr Strange en train de s'activer derrière les fourneaux.

Le sorcier agitait les mains au-dessus des casseroles et des ustensiles ; ceux-ci lui obéissaient au doigt et à l'oeil, préparant quelque chose qui ressemblait à de l'omette parfumée aux herbes. Assis près de lui, Tony l'observait d'un air dubitatif, les doigts crispés autour d'une tasse de café aussi noir que ses pupilles dont le diamètre évoquait celui d'une tête d'épingle.

Peter se racla la gorge pour signifier sa présence, un peu gêné.

— Oh, te voilà, Peter Stark ! C'est un plaisir de te retrouver, lança cordialement Dr Strange en lui accordant un bref regard par-dessus son épaule.

— Moi aussi, Mr Strange, bafouilla Peter. Mais, euh, qu'est-ce que vous faîtes là ? Je croyais que vous surveilliez votre sanctuaire super secret avec Wanda !

— Je sais que cela peut paraître incroyable, mais le Saint des Saints peut survivre une journée sans moi. Et j'ai une confiance aveugle en mon apprentie pour prendre soin des affaires courantes.

— Dr Bizarre ici présent voulait nous faire un coucou, ajouta Tony. Je suppose qu'on lui a manqué.

Votre fils m'a manqué, corrigea Dr Strange. Je garde un excellent souvenir de ma collaboration avec Spider-Man, aussi imprévue qu'elle ait été. Ce fut un moment rafraîchissant, et non dépourvu d'intérêt.

Il acheva la cuisson de son omelette, invoqua plusieurs assiettes et, après avoir réparti la nourriture en parts relativement égales, releva les yeux vers l'adolescent. Malgré la clarté de ses prunelles semblables à deux morceaux de glace, une certaine douceur se lisait au fond de son regard.

— D'ailleurs, tu peux m'appeler Stephen.

— D-D'accord, euh, Stephen, répondit Peter. Et euh… m-merci. Pour les compliments. Et pour le petit-déjeuner. Je, euh, je ne savais pas que vous cuisiniez…

— Tu es encore jeune mais un jour, tu découvriras qu'on peut obtenir davantage avec un bon déjeuner qu'avec tous les super-pouvoirs du monde. Savais-tu que le chemin du coeur passe par le ventre ?

— Aide-moi à mettre la table, avant que Merlin l'Enchanteur ne se mette en tête de nous faire un discours sur les vertus insoupçonnées des tartes aux pommes, coupa Tony en lui fourrant une assiette dans les mains. Non pas que ce ne soit pas un sujet fascinant, mais j'aimerais goûter ces oeufs avant qu'ils ne se transforment en glaçons.

Sans plus de cérémonie, il prit son fils par le bras et l'entraîna hors de la cuisine.

— C'est Natasha qui lui a demandé de venir ? demanda Peter lorsqu'ils furent seuls dans la salle à manger, avant de froncer les sourcils : D'ailleurs, où est-ce qu'elle est ?

— Elle ne pouvait pas rester, une certaine Helena — ou Séléna ? — avait besoin d'elle. Et Strange te l'a dit : il est là pour toi. Il avait envie d'avoir un peu de tes nouvelles et, même si l'envie de le renvoyer dans son sanctuaire était très tentante — je ne garde pas un très bon souvenir de nos derniers échanges —, je ne pouvais pas l'empêcher de te voir.

— Mais… pourquoi ? insista Peter, déboussolé. Pourquoi est-ce qu'il voulait me voir ? On ne se connait presque pas !

Tony parut troublé par cette question.

— Parce que… eh bien, parce qu'il t'apprécie. Comme toutes les personnes qui rencontrent ton chemin.

— Pas toutes les personnes, corrigea Peter, l'image de Morgan s'imposant à son esprit. Il y en a sûrement qui auraient préféré que je ne revienne pas…

— Qu'est-ce que tu racontes ? l'interrompit sèchement Tony, et Peter rougit en constatant que les traits de son père s'étaient crispés de colère. Bien sûr que non. Personne n'aurait préféré que tu ne reviennes pas.

Peter aurait voulu avoir le courage de le détromper, mais l'indignation qui incendiait les yeux de Tony brûla toute tentative de protestation dans sa gorge.

Il détourna les yeux et préféra aligner les fourchettes sur la table. La chair lisse de ses avant-bras le démangeait, mais il aurait été imprudent de céder à la tentation de les zébrer de nouvelles estafilades, aussi éphémères qu'elles puissent être. Il se concentra plutôt sur le moment présent — l'odeur alléchante de l'omelette et du pain grillé, les fredonnements de Stephen Strange, la morsure du soleil qui se faufilait par les baies vitrées, la respiration familière de son père —, essayant de se rappeler que tous ces éléments étaient censés contribuer à son bonheur.

Il s'avéra que la présence de Stephen Strange parvint à alléger le poids qui pesait sur les épaules de Peter. Le sorcier avait des dizaines d'histoires à raconter et, malgré les multiples interruptions de Tony, il partagea chacune d'entre elles avec Peter, lui permettant d'oublier, l'espace d'une journée, ses propres soucis.

Le moment préféré de Peter fut celui où Dr Strange le laissa promener les doigts sur la cape écarlate qui flottait à côté de lui. Il eut l'impression de caresser un gros chat capricieux, à la différence que ce félin-là était satiné, vaporeux et animé d'une magie aussi mystérieuse qu'envoûtante.

— Si seulement j'avais la même chose pour mon costume…, souffla-t-il, émerveillé. Je n'aurais plus jamais peur de rien !

— Tu n'en as pas besoin, observa gentiment Stephen Strange. Tu as déjà l'âme d'un super-héros, et c'est là ton plus grand trésor.

— Ça fait tellement longtemps que je ne suis plus un super-héros, Mr Strange…

— Détrompe-toi. Ce n'est pas une histoire de nom, de costume, de réputation, mais d'esprit. Tu seras seras toujours un super-héros, du moins ici.

Le sorcier plaqua la paume de sa main droite contre le coeur de l'adolescent. L'espace d'un battement de cils, celui-ci eut la sensation de se dédoubler — il y avait un Peter à New-York et un autre dans une réalité parallèle, où la loi de la gravité n'était qu'un mythe et où ses dons étaient illimités, lui permettant de distordre les sentiments négatifs qui empoisonnaient son atmosphère.

Cela ne dura pas, toutefois. Le Dr Strange rompit rapidement le contact, un sourire triste aux lèvres.

— Nous nous reverrons, Peter Stark, dit-il finalement. Ou devrais-je dire Spider-Man… ou Peter Parker ? Tant de noms, pour une seule âme…

— Le nom ne veut pas toujours dire grand-chose, murmura Peter.

Stephen Strange acquiesça.

L'apaisement que lui apportèrent les présences successives de Natasha et Stephen ne dura malheureusement pas.

Après le départ du sorcier, pourtant, Peter eut l'impression que l'atmosphère de l'appartement était devenue plus légère — en témoignaient les sifflotements de Tony, qui lui proposa de jouer à une version minimaliste du football qu'il avait déjà apprise à une alien quelques années plus tôt, lors d'un voyage spatial sur lequel il préféra ne pas s'appesantir.

Il ne s'était visiblement pas attendu à ce que Peter envoie la balle miniature à laquelle il avait administré une pichenette par la fenêtre. Trois fois de suite.

— Essaie d'y aller moins fort, petit. Ton objectif, c'est simplement de faire passer le ballon par-dessus mes doigts. Pas d'assommer le voisin, même si je comprends que cela puisse être très tentant, surtout lorsqu'il commence à faire des vocalises sous sa douche.

— Ça avait l'air plus facile sur les vidéos qu'en vrai, admit Peter.

— On peut faire autre chose, si tu préfères…

— Non, je veux réussir ! dit-il farouchement.

Il calcula mentalement le chemin que devait emprunter la petite balle pour parvenir à traverser la barrière symbolisée par les mains de son père, collant presque son nez à la table pour avoir un meilleur aperçu de sa trajectoire. Lorsqu'il releva les yeux, il fut surpris par le sourire qui adoucissait les traits de Tony.

— Quoi ? s'étonna-t-il.

— Rien, répondit Tony, son sourire s'effaçant légèrement. C'est simplement que tu avais l'air tellement… ahem…

Mais Peter ne sut jamais de quoi il avait eu l'air : la mélodie de la clef qui fourrageait dans la serrure d'entrée les interrompit et, bientôt, Pepper et Morgan firent leur apparition, les joues encore rosies par le froid qui régnait au-delà des murs de l'appartement.

— Bonjour, mes amours ! claironna Tony, un sourire illuminant son visage.

— Papa ! répondit aussitôt Morgan, tendant les bras pour se pendre à son cou, comme à son habitude.

Peter aurait dû avoir l'habitude d'être ignoré par la petite fille. Pourtant, le coup au coeur que lui asséna son indifférence fut aussi violent que les fois précédentes — voire davantage, comme si chaque nouvelle blessure rouvrait la précédente.

— Hey, Tony. Coucou, Peter, dit gentiment Pepper, venant glisser sa silhouette entre son époux et son beau-fils.

Elle déposa un baiser sur son front, l'étreignant d'un parfum réconfortant d'iris et de violettes.

— Salut, Pepper, murmura Peter, luttant contre l'envie de se réfugier dans ses bras chauds et rassurants de mère afin de ne plus voir le tableau qu'offraient Tony et Morgan. Content de te revoir.

— Moi aussi, trésor.

Elle lui caressa le front, puis contempla avec amusement la table du salon.

— Oh, Tony t'a montré sa propre version du foot ? Est-ce qu'il t'a aussi appris à tricher, comme il le faisait avec Rhodey ?

— Pour qui me prends-tu, Pep ? Nous avons joué dans les règles de l'art, notre adolescent préféré peut te le confirmer, rétorqua Tony, tandis que Morgan pouffait de rire dans ses bras et demandait, de cette voix enfantine qu'elle adoptait lorsqu'elle voulait absolument quelque chose :

— Moi aussi je veux jouer, moi aussi !

— Bien sûr. Pete, tu lui montres comment on fait ?

— Ok, répondit Peter en récupérant la petite balle en caoutchouc. Regarde, Mo…

Il rapprocha ses mains, prêt à expliquer à la fillette les règles du jeu, mais Morgan secoua vivement la tête.

— Nooon, je veux jouer avec toi, papa !

— Laisse au moins ton frère te faire une démonstration. (Tony gratifia son fils d'un clin d'oeil.) N'oublie pas, bambino, c'est les buts qu'il faut viser, pas la tête de Pepper.

— T'en fais pas, je crois que j'ai compris le truc !

— NON !

La petite main de Morgan fusa et fit tomber la balle. Le temps se figea, Peter eut la sensation que le salon venait d'être aspiré par un entonnoir géant, réduisant la famille Stark à l'état de grains de sable prisonniers d'un sablier sans fin.

Bing ! Bing !

La balle finit sa course sous le buffet dans lequel Tony et Pepper rangeaient la vaisselle des grandes occasions, héritée des parents de Tony (la plupart des assiettes étaient devenues d'excellents accessoires de frisbee, bien que Tony ne fût pas au courant de l'usage qu'en faisaient Steve et James Barnes avec Peter lorsqu'il avait le dos tourné).

Pepper fut la première à réagir.

— Morgan ! Qu'est-ce qu'il te prend ? Excuse-toi tout de suite !

— Non ! Je veux jouer avec papa ! Pete est resté avec lui tout le temps, c'est à mon tour maintenant !

— C'est vrai que Peter et moi sommes restés ensemble toute la journée, mais toi, tu étais avec maman, objecta Tony. Chacun partage son temps avec vous, et c'est normal. Tout à l'heure, je jouerai avec toi et Peter discutera avec maman.

Il semblait lutter pour conserver un ton calme, mais Peter vit l'anxiété grandir dans son regard.

— Nooon ! Je veux pas qu'il soit avec ma maman ! C'est la mienne, pas la sienne ! Pourquoi il est jamais avec sa maman à lui, au lieu d'être tout le temps avec nous ?

L'atmosphère, déjà pesante, devint plus lourde que jamais. La main de Tony vint se poser sur le bras de Peter, d'un geste tendre et protecteur qui n'échappa ni à l'adolescent, ni à la petite fille.

— On t'en a parlé, Morgan, dit-il avec une lenteur calculée. La maman de Peter est partie depuis très, très longtemps, et tu ne dois en parler que s'il t'y autorise.

— Si maman n'est pas sa maman, alors pourquoi est-ce qu'il vit avec nous ?

— Parce que c'est ton frère, répondit Tony d'un ton sans appel.

Le visage de Morgan se gonfla de frustration et d'incompréhension.

— Va dans ta chambre, ordonna Pepper. Tu as eu beaucoup d'émotions, ces derniers jours, et tu as besoin de te calmer un peu.

Elle s'agenouilla pour récupérer sa fille, mais l'enfant était prise de l'une de ces crises irrationnelles qui jalonnaient le quotidien des enfants de six ans et dont l'origine importait peu : les sentiments dévastaient toute logique, dévalant ses joues sous la forme d'intarissables larmes.

— C'est pas juste, c'est pas juste, c'est pas juste ! Je veux jouer avec papa !

— Dans ta chambre, Morgan, dit Tony plus fermement. Je jouerai avec toi lorsque tu te seras calmée et que tu auras présenté tes excuses à Peter.

Pepper l'arracha difficilement des bras de son père. La petite fille se débattit, le visage rouge et mouillé de larmes. Peter croisa brièvement son regard. Celui-ci brillait d'une colère qui lui fit l'effet d'une gifle.

Ses cris et ses pleurs résonnèrent encore plusieurs minutes après que Pepper et elle aient quitté la pièce. Peter avala difficilement sa salive, puis s'efforça de dire, d'un ton qu'il voulut désinvolte :

— Woaw, je… je ne savais pas que les enfants pouvaient crier si fort. On devrait proposer des enregistrements de Morgan aux ORL pour déboucher les tympans de leurs patients.

Voyant que son père demeurait pâle et tendu, il ajouta, plus sérieusement :

— C'est pas grave, tu sais. Elle n'a pas encore conscience de tout ce qu'elle dit, elle est encore très petite.

— Ça n'excuse pas tout. Je ne savais pas que… je croyais qu'elle avait compris… je suis désolé, Peter.

— Désolé de quoi ? s'étonna l'adolescent.

Tony leva sur lui un regard dont la tristesse le troubla.

— Elle n'aurait pas dû parler de Mary.

A ces mots, Peter eut l'impression que son coeur avait fait un bond hors de sa poitrine — avant d'y être aussitôt rapatrié avec une certaine brutalité, comme attrapé au lasso.

C'était la première fois que Tony prononçait le prénom de sa mère.

Comme si quelqu'un d'autre avait pris possession de ses cordes vocales, Peter dit alors, avec une légèreté qui l'impressionna lui-même :

— C'est rien du tout. Vraiment, t'inquiète pas, tout est okay entre Morgan et moi. Je sais que c'est difficile pour elle, et je ne lui en veux pas du tout d'avoir dit tout ça.

— C'est gentil, Pete, mais Pepper et moi devrons quand même lui parler, soupira Tony.

Il passa la main sur son front, comme s'il cherchait à effacer les nouvelles rides qui sillonnaient ses traits, puis reposa les yeux sur son fils. Il le contempla un long moment, avant de s'enquérir, avec cette douceur qui avait été tant absente de leurs rapports, ces derniers temps :

— Tu es sûr que tu vas bien ?

— Nickel, dit Peter. C'est déjà oublié, promis.

Il aurait été incapable de dire pourquoi il mentait ainsi. Peut-être était-ce car il avait l'impression de retrouver le Tony d'antan, et qu'il était encore trop tôt pour s'engager sur le terrain glissant que représentait Morgan — et puis elle restait malgré tout sa fille. Elle était la raison pour laquelle il s'était relevé après l'Eclipse, en dépit de la perte de la moitié du monde. Morgan représentait tout pour lui : son soleil, son univers. La matérialisation d'un avenir que Pepper et lui avaient bâti en son absence…

Alors Peter se força à sourire, malgré la sensation qu'une main d'acier cherchait à l'étrangler. Son père esquissa à son tour un sourire et tapota son épaule, d'un geste qui exprimait à la fois sa tendresse et sa reconnaissance.

— Merci. Tu es un frère exceptionnel, tu sais ?

Peter hocha la tête. Les larmes n'étaient pas loin, formant une boule qui remontait lentement le long de sa gorge ; il savait que s'il ouvrait la bouche, elles risquaient de s'échapper et de trahir ses véritables émotions.

Le dîner se déroula dans une ambiance mi-morose, mi-gênante. Tony et Pepper maintenaient l'illusion d'une conversation cordiale, mais les regards qu'ils échangeaient au-dessus de leurs fourchettes révélaient leur désarroi. Morgan s'était murée dans un mutisme obstiné, jouant avec sa fourchette et levant de temps à autre un visage hostile vers Peter, la bouche formant un pli rehaussé d'une touche de sauce tomate. L'adolescent s'efforçait de l'ignorer.

Las de la comédie à laquelle ils s'astreignaient, Tony et Pepper finirent par se taire, laissant à la télévision le soin de combler le silence. Peter n'y prêta pas attention, jusqu'à ce qu'une voix familière lui fasse brusquement relâcher ses couverts.

Le visage de Norman Osborn remplissait l'écran. Il semblait plus redoutable à la télévision qu'en vrai, probablement à cause du maquillage, ou grâce à celui-ci. Il parlait d'un air passionné, si semblable à celui de Harry que Peter en conçut une irrésistible fascination.

« Ce qu'il s'est passé hier dans les rues de New-York n'est pas un sujet à prendre la légère. Des femmes, des enfants ont été blessés par ces manifestants qui se proclament en faveur de la justice, une justice à laquelle ils estiment échapper en raison de la pureté de leurs sentiments. Mais je vous le dis : peu importent les sentiments, lorsqu'ils conduisent à des actes aussi abominables. Vous estimez que je ne suis pas l'homme qu'il vous faut ? Que rien ne vaut ces super-héros qui se cachent derrière leurs costumes et attendent toujours que la situation dégénère avant d'intervenir ? »

Il reprit son souffle. Peter buvait ses paroles, incapable de détacher son regard de ses yeux bleus, à la fois familiers et insaisissables. Harry avait-il conscience de leur troublante ressemblance avec les siens ?

« Où étaient ces héros, lorsque ces terroristes ont jeté leurs bombes hallucinogènes sur la foule ? Où était Spider-Man, l'homme que mes opposants appellent de tous leurs voeux à prendre position contre moi dans cette campagne ? Oh, bien sûr, quelques-uns de ses amis sont intervenus, mais cela n'a fait que mettre en lumière l'absence de celui qui prétendait naguère être le héros de New-York. »

— Je n'ai jamais prétendu ça, murmura Peter pour lui-même.

« Ce n'est pas d'un super-héros anonyme et à mi-temps dont New-York a besoin. C'est de… »

— Ça suffit. Friday, s'il plaît, éteins-moi ça.

L'écran redevint noir. Peter se tourna aussitôt vers Tony, frustré.

— J'écoutais !

— Je sais, répondit simplement son père. Est-ce que tu veux encore des spaghettis ?

— Non, je veux que tu remettes la télé !

— On a pas le droit de regarder la télé à table, dit Morgan d'un ton qui, semblait-il, le narguait.

Peter avait la certitude que son sang avait commencé à bouillir dans ses veines. Il pouvait presque sentir celles-ci palpiter, à l'instar de la veine qui bleuissait le front de Tony lorsqu'il était en colère.

— J'ai le droit de me tenir au courant des actualités !

— Ne crie pas, Peter. Et ce ne sont pas des actualités, ce sont les élucubrations d'un vieil homme qui ferait mieux de s'occuper de ce qui sort de ses laboratoires, au lieu de vouloir se mêler de la politique de la ville.

— Au moins, il essaie de faire changer les choses ! Je veux écouter ce qu'il a à dire !

— Non, répéta Tony. Fin de la discussion.

— Très bien, si c'est comme ça, je regarderai moi-même !

Furieux, Peter jeta sa fourchette dans son assiette, se redressa et quitta la table. Derrière lui, Morgan s'écria :

— T'as pas le droit de sortir sans le demander ! Papa, papa, t'as vu ? Il est parti sans demander la permission !

— Morgan, arrête, intervint Pepper d'une voix calme mais ferme.

— Mais…

Il crut entendre Tony l'interrompre, mais ses oreilles bourdonnaient trop pour qu'il comprenne le sens de ses paroles — tout juste put-il constater qu'il semblait reprocher quelque chose à la fillette. Il en conçut une certaine satisfaction, aussitôt suivie d'un vif dégoût envers lui-même. Depuis quand se réjouissait-il que sa propre soeur s'attire les foudres de leur père ?

Tony avait dû demander à Friday de couper le wifi, car Peter fut incapable de se connecter à Internet — même en utilisant l'ordinateur qu'il avait trafiqué pour contourner les divers contrôles installés par Happy. Les mots de Norman Osborn tournaient en boucle dans son esprit et, n'y tenant plus, il fouilla dans les tréfonds de son placard jusqu'au double-fond dissimulé sous ses pyjamas trop petits. Il eut du mal à forcer le cadenas qu'il avait installé (la clé était perdue dans le capharnaüm de sa chambre) mais parvint, à force d'insister, à accéder au renfoncement dans lequel était caché son costume, roulé en boule. Depuis combien de temps ne l'avait-il pas mis ? Des semaines ?

Des mois ?

(Des années ?)

Il l'effleura du bout des doigts. Le contact du tissu le fit frissonner : si familière qu'elle en était presque rassurante, l'angoisse s'insinua dans sa cage thoracique, glaça sa poitrine et ses poumons. Il sentait encore le goût de la poussière sur ses lèvres, ses atomes qui se déliaient et se mêlaient au sable rouge du champ de bataille, et le visage de Tony qu'engloutissaient les ténèbres...

Quelqu'un frappa à la porte de la chambre. Peter relâcha précipitamment le costume, reposa à la hâte ses pyjamas par-dessus et referma son placard.

— Tout va bien, là dedans ? Je peux entrer ? demanda la voix de son père de l'autre côté du panneau de bois.

— Euh… oui, oui !

Tony se matérialisa dans l'embrasure de la porte. Il avait une tâche de sauce sur la manche droite de sa chemise, et Peter aurait pu parier que Morgan n'y était pas étrangère.

— Tu es toujours fâché ? s'enquit son père d'un ton hésitant, comme si son fils était devenu une sorte de chat sauvage qu'il essayait d'apprivoiser.

Peter secoua la tête.

— Et toi ? ne put-il s'empêcher de demander avec une pointe d'appréhension.

L'ombre d'un sourire plana sur le visage de Tony alors qu'il secouait la tête à son tour.

Il entra dans la chambre et, avec une simplicité qui serra le coeur de Peter, s'assit sur son lit.

— Je n'ai jamais été fâché contre toi, Spider-Baby.

Face au surnom, les défenses de Peter cédèrent et son regard se détourna.

— Je n'aurais pas dû partir comme ça, murmura-t-il en s'asseyant près de son père.

— Heureux que tu l'admettes. Ceci dit, c'est difficile de te le reprocher : n'importe qui aurait réagi comme toi, après avoir entendu toutes les conneries, euh, les bêtises d'Osborn. Si Friday n'avait pas éteint la télé, c'est moi qui me serais levé. Et je ne me serais pas contenté de jeter ma fourchette sur la table, crois-moi. Enfin bref, ce n'est pas pour parler de ça que je suis venu m'aventurer dans ton territoire.

Il plongea la main dans sa poche et, comme si celle-ci était magiquement extensible, en extirpa trois barres de céréales encore emballées.

— J'ai pensé que tu aurais encore un peu faim après ta sortie théâtrale, alors je t'ai apporté de quoi grignoter. Chocolat et beurre de cacahuète, tes préférées.

— Oh…

Peter battit rapidement des cils, touché. Sans réfléchir, il tendit la main vers les barres de céréales. Tony fronça les sourcils.

— Qu'est-ce que tu as au bras ?

Avant que Peter n'ait pu réagir, la main en nanoparticules de son père s'était refermée sur son poignet. Par réflexe, l'adolescent voulu se dégager, mais la poigne de Tony était devenue trop solide pour qu'il puisse s'en échapper.

— Tu t'es blessé ?

Sans même s'en rendre compte, Peter avait violemment gratté son avant-bras gauche lorsque les souvenirs de l'Eclipse avaient envahi son esprit, quelques instants plus tôt : ses ongles avaient lacéré sa peau, la marbrant de boursouflures ensanglantées. Il s'en voulut aussitôt de ne pas l'avoir remarqué.

— Je, euh, je me suis fait piquer, balbutia Peter, noyant tant bien que mal sa panique derrière le premier mensonge qui lui vint à l'esprit.

— Par quoi ? Un moustique radioactif ?

— Il devait l'être, affirma Peter avec toute la conviction dont il était capable. Ça grattait tellement que, euh, je n'ai pas réfléchi… je sais qu'on n'est pas censé toucher aux piqûres, parce que ça ne fait qu'empirer les démangeaisons, il paraît que c'est une histoire de sérotonine, pourtant la sérotonine est censée être l'hormone du bonheur, non ?

— Pas toujours. Ne bouge pas.

Tony disparut dans la salle d'eau et revint rapidement, armé de la trousse de premier secours qu'il avait rangée dans le placard après leur déménagement. Peter retint sa respiration, priant pour qu'il ne remarque pas que des compresses et des fioles médicinales avaient disparues.

Par chance, Tony paraissait trop troublé par les plaies de son fils pour y prendre garde.

— Tends ton bras. Bon sang, Pete, tu ne t'es pas loupé...

Avec délicatesse, il effleura les marques laissées par les ongles de Peter avec une compresse imbibée de désinfectant. Les picotements glacés firent grimacer Peter.

— Je ne te fais pas mal ? s'inquiéta Tony.

— Nan, t'inquiète, affirma Peter. T'aurais dû voir les points de suture que Gwen essayait de me faire en se servant du nécessaire à couture de sa grand-mère et de YouTube, quand on vivait ensemble !

— S'il te plaît, Pete, je n'ai aucune envie de savoir ce genre de choses. Laisse-moi vivre dans le déni et croire que tu n'as pas risqué de mourir vingt fois avant d'atteindre l'âge de quatorze ans.

Il termina de nettoyer l'avant-bras de son fils avec une minutie presque inquiétante, puis le relâcha sans cesser d'afficher un air anxieux.

— Tu es sûr que c'était une piqûre ? Ce n'est pas quelqu'un qui t'aurait attaqué, ou…

— C'était juste une piqûre, confirma Peter, soulagé de constater que sa voix ne tremblait plus. Ce devait être un moustique tigre. Ou lion, vu la taille du bouton. J'y toucherai plus, promis.

— Mh. Fais quand même attention, je n'ai pas envie de devoir rouvrir le centre médical parce que tu aurais attrapé une infection.

— Bah, ce serait l'occasion de revoir Bruce, ça fait super longtemps !

Le désarroi augmenta d'un cran dans le regard de Tony.

— Si tu as envie de le voir, tu n'es pas obligé de risquer la septicémie. Tu peux aussi faire comme les gens normaux, tu sais : lui envoyer un texto, lui passer un coup de fil, frapper à sa porte… il y a mille et une façon de parler à quelqu'un sans que cela n'aboutisse à donner une crise cardiaque à ton père.

— Bien noté, sourit Peter. Je me contenterai de lui écrire. Mais c'est bien pour préserver ton coeur !

— Merci pour ta sollicitude, muy bambino.

Peter pouffa de rire, mais celui-ci s'étouffa rapidement dans sa gorge. Comme à chaque fois qu'il ressentait de la joie, un autre sentiment plus fort, plus pénétrant, presque addictif, prenait le pas : une langueur mêlée de désespoir, de mélancolie et d'une démotivation qui lui rappelait que quoi qu'il se passe, quoi qu'il fasse, peu importaient les rares instants de bonheur qu'il parvenait à arracher à son quotidien : son père ne l'aimait plus comme avant, sa famille avait volé en éclats, ses amis l'avaient abandonné, il n'était plus un héros — et désormais, tous les citoyens de New-York savaient qu'il était inutile de compter sur Spider-Man lorsque les évènements dégénéraient.

Le silence revint dans la chambre. Peter ramena son bras gauche vers sa poitrine et l'entoura de son autre bras, réprimant un frisson.

— Mange tes barres de céréale, ordonna son père, se méprenant sur sa subite baisse d'énergie. Et repose-toi un peu, tu as l'air d'en avoir besoin.

Sa main se posa contre sa joue, tendre mais ferme.

— Pas de téléphone ni d'ordinateur ce soir. Ça te fera du bien de déconnecter un peu.

Peter acquiesça.

— Okay, p'pa.

— Okay, répéta Tony en écho. Très bien. Je, euh, je vais retourner voir où en est Pepper, Morgan refusait de finir son yaourt et ça fait déjà quelques années que la technique de l'avion ne marche plus, je pense que Pep va avoir besoin de renfort. Si seulement vous pouviez rester des bébés toute votre vie…

Qu'en savait-il ? Il ne l'avait jamais connu bébé, songea Peter — mais que pouvait-il dire ou faire, hormis acquiescer à nouveau, répondre à son étreinte et le regarder s'éloigner, mettant un point final à leur tête à tête ?

Dès que la porte se fut refermée derrière lui, ses doigts s'empressèrent de courir sur la chair encore sensible de son avant-bras, désireux de rouvrir ses plaies.

Impossible. Pas maintenant, Tony le remarquerait tout de suite.

Alors à la place, il se tourna vers son placard au fond duquel gisait son costume et prit une grande inspiration.

Il allait avoir besoin de Harry.