Il y a des chapitres pour lesquels il me faut plusieurs semaines pour en venir à bout.
D'autres que j'écris en une journée. Ajoutez à cela quelques heures de relecture et corrections diverses, et tadaaam!
C'est le cas de ce chapitre-ci qui, j'espère, vous plaira !
Pour l'anecdote, j'ai un peu repris le scénario que j'avais initialement prévu parce que c'était trop dur et déprimant haha, et je me suis rendue compte que je ne voulais pas m'engouffrer sur ce terrain-là (même si je peux le frôler). Du coup, maintenant que les choses sont plus claires dans ma tête, j'ai hâte que vous découvriez la suite! (Quand je l'aurais écrite ahem)
En attendant, bonne lecture!
Et c'est le retour du TW: drogue (genre, vraiment).
— Tu es sûr que c'est une bonne idée ? demanda Gwen.
— Non, admit Peter.
Son honnêteté ne parut pas rassurer son amie. D'un ton un peu trop dramatique pour être totalement sérieux, elle geignit :
— Si ton père le découvre, je suis bonne pour un aller direct vers l'enfer ! Sans billet retour !
— Je ne te laisserai pas y aller toute seule, lui assura Peter. Et puis Tony t'adore, il ne te fera rien !
— Je ne sais pas, Peter… lorsque Ned a trafiqué ton costume, il y a quelques années, ton père était furieux contre lui, non ?
— Je ne dirais pas qu'il était furieux. Il était juste, euh, surpris. Très désagréablement surpris. Mais il n'en a jamais voulu à Ned ! Enfin, pas personnellement. Il lui en voulait de façon assez abstraite, tu vois ?
— Euh… je crois…
— De toute façon, je ne te demande pas de trafiquer mon costume, lui assura Peter.
— Juste de t'aider à le brancher à la police locale, ce qui bloquerait le flux entre ton IA et l'IA de Tony Stark en raison des paramètres de sécurité installés des deux côtés, résuma Gwen.
— C'est pour la bonne cause ! affirma Peter. Ça me permettrait d'avoir toutes les alertes du NYPD et d'être le premier arrivé sur les lieux du crime ! Enfin, dans la mesure où il y aurait un crime. C'est à ça que sert un justicier masqué, après tout !
Gwen ne semblait toujours pas convaincue, mais elle connaissait suffisamment son ami pour savoir qu'il ne changerait pas d'avis.
— Okay, capitula-t-elle, et le mince sourire qui flottait sur ses lèvres trahissait son amusement. Je vais voir ce que je peux faire.
— Merci, Gwen, t'es la meilleure !
Les pommettes de Gwen rosirent de plaisir et elle fit un petit geste de la main, comme si elle chassait un courant d'air.
— C'est rien. Je suis vraiment contente que tu aies décidé de redevenir Spider-Man, il nous a drôlement manqué ! New-York n'est pas pareille, sans lui.
Voyant que Peter se bornait à acquiescer, son sourire s'estompa et ses sourcils se froncèrent.
— Tu le fais parce que tu en as envie, pas vrai ? Pas à cause du discours du père de Harry, l'autre soir, dit-elle d'un air soupçonneux.
— Quoi ? Non, pas du tout ! se défendit Peter, ébranlé qu'elle lise si facilement en lui. Je ne l'ai même pas écouté ! Promis, j'ai envie de retrouver Spider-Man.
Ce n'était pas un mensonge : il avait sincèrement envie de remettre son costume. Il avait simplement besoin d'un coup de pouce…
— Okay, répéta Gwen, visiblement satisfaite de sa réponse. Donne-moi ton costume, je m'occupe des réglages que tu m'as demandés.
Peter lui tendit le sac de sport dans lequel il avait rangé le costume bleu et rouge.
— Qu'est-ce que vous trafiquez, tous les deux ?
Ils levèrent le nez, interpellés. Debout face au banc sur lequel ils s'étaient installés, faisant rouler son éternelle cigarette éteinte entre ses doigts, Harry les enveloppait d'un regard curieux, un sourire frémissant à la commissure de ses lèvres.
Gwen s'empourpra :
— C'est rien, Peter me rend juste, euh, quelques affaires, balbutia-t-elle.
Elle jeta un coup d'oeil à Peter, quémandant silencieusement son aide. L'adolescent improvisa :
— Oui, elle les avait oubliés chez moi et euh, il fallait qu'elle les récupère avant que euh mon père ou Pepper tombe dessus…
— Okay, stop. Je ne suis pas sûr de vouloir les détails, l'interrompit Harry en levant les mains.
— Q-quoi ? Non, attends, ce n'est pas du tout ce que tu crois !
— Je ne crois rien du tout, rétorqua Harry, mais le rictus niché au coin de ses lèvres disait l'inverse. Et de toute façon, vous faîtes bien ce que vous voulez de votre temps libre, j'suis pas votre père.
— Ce n'était pas… enfin, non !
Peter et Gwen étaient rouges écrevisses. La situation leur rappelait ce jour lointain où le père de Gwen les avait surpris dans la chambre de la jeune fille, alors que Peter venait de retirer son costume et se tenait près d'elle, à moitié nu et la main innocemment posée contre la sienne — la seule différence étant qu'ici, Harry ne paraissait pas le moins du monde furieux, au contraire.
Il pouffa de rire :
— Vous êtes gênés, c'est trop mignon ! Mais vous inquiétez pas, je suis pas du genre jaloux.
La sonnerie indiquant la reprise des cours les empêcha de poursuivre leur conversation. Ils s'engouffrèrent à l'intérieur du lycée, murés dans un silence embarrassé ; durant tout le temps que dura leur leçon de mathématiques, Peter sentit le regard moqueur de son ami contre sa nuque.
Lorsqu'ils sortirent enfin du lycée, il s'empressa de le rattraper avant qu'il ne disparaisse au bout de la rue.
— Je croyais que t'avais plus le droit de traîner avec moi, sourit Harry après que Peter l'eut rejoint. T'as pas peur que Stark te tombe dessus ?
— Si mon père pose la question, je suis avec Gwen. Ecoute, pour cette histoire d'affaires à récupérer… okay, c'était bizarre, mais je t'assure : Gwen et moi, on est juste amis. Il ne s'est jamais rien passé entre nous, et il ne se passera jamais rien. C'est quasiment ma soeur !
Quelque chose pétilla dans les yeux de Harry. Peter s'efforça de ne pas détourner le regard, troublé par l'expression de son ami.
— Je veux bien te croire. Vous étiez tellement rouges, on aurait pu faire cuire un homard sur vos têtes.
Peter émit un rire gêné. Harry ajouta malicieusement :
— Et puisqu'on est dans les confidences, il se peut que j'ai menti, tout à l'heure. Je peux être très jaloux.
— Euh… okay, dit Peter, sans vraiment savoir où son ami souhaitait en venir.
Harry eut un nouveau sourire énigmatique et reprit sa route. Peter lui emboîta le pas, ignorant encore la façon dont formuler les pensées qui le taraudaient, depuis qu'il avait entendu Norman Osborn discourir à son sujet devant la ville entière. Comment avouer à Harry qu'il avait besoin de ce courage qu'il n'éprouvait qu'à ses côtés, pour retrouver la force d'être Spider-Man ?
— On doit t'entendre réfléchir depuis la Laponie, lança Harry.
— Désolé, balbutia Peter.
— Tu t'excuses trop, Pete.
— Déso… ahem, je veux dire, oui ?
— Oh, Pete chéri, soupira Harry. T'as vraiment besoin de te détendre, hein ? Suis-moi.
Malgré la joie de regoûter aux plans imprévisibles de Harry, Peter ressentit une certaine culpabilité à l'idée de l'accompagner aveuglément dans les allées de New-York. Harry l'entraînait le long de dédales douteuses qui paraissaient s'enfoncer dans cette partie de la ville qui ne voyait jamais le jour, baignée par l'obscurité des immeubles abandonnés, aux façades dévorées de mousse et de lierre.
— C'est encore loin ? finit par demander Peter, craignant que Harry et lui ne se soient perdus.
— On est arrivés.
Les deux adolescents s'étaient arrêtés devant un parc — du moins, c'était ce qu'annonçait l'écriteau planté devant la porte cadenassée de celui-ci. En fait de parc, Peter voyait surtout un carré d'herbe coincé entre quatre grilles rongées par la rouille, au milieu duquel émergeaient une balançoire dont les grincements ressemblaient à des gémissements, un tourniquet aux couleurs effacées et un toboggan qui défiait toute norme de sécurité.
— Ici, personne risque de nous voir, et encore moins de nous prendre en photo. Il y a de sales rumeurs, comme quoi y aurait des squatteurs dans le coin, des mecs avec des seringues qu'il vaut mieux pas emmerder. On raconte même qu'il y a des gens enterrés sous le toboggan, c'est pour ça que la terre est plus foncée qu'ailleurs.
— Et ça ne t'inquiète pas ? s'étonna Peter.
— A ton avis, qui a propagé ces rumeurs ? gloussa Harry. Allez, viens !
Ils n'eurent aucune difficulté à escalader les grillages. Lorsqu'ils atterrirent de l'autre côté, Peter s'efforça de ne pas prendre garde aux détritus qui jonchaient le sol. Harry s'assit sur les marches du toboggan et, d'un geste désormais familier, sortit un petit sachet d'herbe de sa poche.
Le coeur de Peter se mit à battre plus fort.
— Mon père m'a interdit d'y retoucher, dit-il.
Les yeux bleus de Harry le transpercèrent comme les faisceaux de lampes torches.
— T'inquiète, c'est moi qui soufflerai. Tu vas voir, c'est encore mieux comme ça.
Après l'avoir allumé et en avoir tiré quelques bouffées, il fit signe à Peter de s'approcher, puis il coinça le petit cône entre ses dents, à l'envers.
Peter savait ce que Harry attendait de lui. Frémissant d'excitation et d'appréhension, anticipant d'ores et déjà les effets de l'herbe, il mit ses mains en coupe autour du visage de Harry, se pencha vers lui et posa délicatement ses lèvres à l'autre extrémité du joint.
Une vague de sensations enivrantes déferla dans son corps. Il sentait le souffle de Harry contre son visage, son odeur chaude, ses cils qui battaient contre son front, son coeur qui ruait dans sa cage thoracique — et il ne savait plus si c'était son propre pouls ou celui de son ami qui se répercutait en échos assourdissants dans ses tympans.
Harry souffla doucement. Peter inspira et s'écarta presque aussitôt, étourdi par l'effet du joint.
— Wooow…
— Pas mal, hein ? sourit Harry après avoir remit le joint dans le bon sens.
— C'est carrément… intense, admit Peter.
Sa tête tournait, il avait l'impression d'avoir embarqué dans un manège de fête foraine.
— Tu l'avais déjà fait ? demanda Harry, amusé devant le trouble évident de son ami.
— Non. Et toi ?
Le sourire de Harry parut flotter dans les airs — ou alors, l'herbe était plus forte que Peter ne l'avait cru.
— Seulement en pensées.
La suite fut un peu plus floue. Peter reprit plusieurs bouffées d'herbe, sa salive se mêlant à celle de son ami, et il ne savait plus très bien si c'était la drogue ou la proximité de Harry qui faisait ainsi battre son coeur.
— Quand tu te sentiras mal, souviens-toi de ce moment, Pete. Souviens-toi de ce qu'on ressent quand on décide d'envoyer promener la morale et le bon sens et de simplement faire ce qu'on veut.
Il ne se souvenait pas s'être assis sur le tourniquet — tout comme il ne savait pas si celui-ci pivotait réellement sur lui-même ou si c'était lui qui délirait. Ce qu'il savait, en revanche, c'était que Harry était à moitié appuyé contre lui, les bras enroulés autour de ses épaules, et que sa voix allait et venait, exerçant sur lui un envoûtement similaire à celui de la Lune sur l'océan.
— Qu'ils aillent tous se faire foutre, ceux qui nous disent quoi faire et comment le faire. Toi et moi, on est libres, Pete, putain, LIBRES.
Peter rit, sans pourtant savoir pourquoi. Harry rit aussi et resserra son étreinte.
— Reste avec moi, Peter Stark, dit-il lorsqu'il eut repris son souffle, le visage contre celui de son ami. S'il te plaît, reste avec moi. Et je dis pas ça parce que je ferais en bad trip ou quoi que ce soit, au contraire, j'me sens super bien, même si j'ai pris les herbes les plus fortes du labo. Je dis ça parce que putain, Pete, je ne peux pas te perdre. Pas toi.
— Harry…
— J'ai besoin de savoir que t'es avec moi.
— Bien sûr que je suis avec toi, dit Peter.
— Tu le promets ? insista Harry.
Peter n'hésita pas une seule seconde. Malgré la décrépitude du décor, malgré les interdits qu'ils bravaient, malgré les avertissements de Tony, malgré tous les obstacles qui s'opposaient aux liens qui pouvaient l'unir à Harry, il répondit dans un battement de coeur:
— Je te le promets.
⁂
— Hey, Karen ! Ma bonne vieille Karen ! Comment ça va, depuis le temps ?
— Bonjour, Peter. Je vais très bien, merci, et toi ? Est-ce normal que le taux de THC dans ton sang affole mes capteurs ?
— Oh, désolé, je ne voulais pas t'affoler. C'est rien, j'ai juste pris de quoi me donner un peu de courage !
Vêtu du costume que Gwen avait reprogrammé, Peter s'était lové au centre d'une toile qu'il avait tissée entre deux immeubles, la tête vers le bas. Il avait l'impression d'être en lévitation dans le ciel, comme une sorte de super-cosmonaute qui n'avait pas besoin d'aller dans l'espace pour braver la gravité.
— J'me sens super bien, Karen, c'est magique.
Harry l'avait prévenu : l'herbe qui provenait de ses laboratoires était bien plus puissante — et pure — que ce qu'il pourrait dénicher dans les ruelles sombres de la ville.
— Ce n'est pas de la magie, c'est le THC qui agit sur ton cortex cérébral, corrigea l'IA.
— Tout de suite les grands mots, soupira l'adolescent. Ça se voit que ton créateur porte des costumes et passe tous les matins trois quarts d'heure à tailler sa moustache.
« On signale un vol sur la 5e Avenue » grésilla la radio de la police rattachée à son costume, interrompant leur conciliabule. « Patrouille immédiatement demandée. »
— J'arrive ! s'écria Peter en s'élançant dans le vide.
C'était incroyable de ne plus avoir peur. De voltiger de bâtiments en bâtiments en ne se souciant que du vent qui ruait contre son masque et du vide qui se déployait sous son corps, aussi vertigineux qu'ensorcelant.
— Peter, pourquoi est-ce que je ne peux plus communiquer avec Friday ? s'enquit Karen.
— C'est un défaut de réglage, éluda Peter. On ne pouvait pas brancher le costume au réseau du NYPD et à Friday. C'est bête, hein ?
— Je vois. Ton père sait-il que tu es là ?
— Oh mon Dieu, Karen, depuis quand est-ce que tu poses autant de questions ? Gwen t'a reliée à la police, toi aussi ?
— Tony Stark a jugé plus prudent de renforcer mes protocoles de surveillance, répondit l'IA.
— Pfff, ça ne m'étonne pas… De toute façon, il saura vite où je suis.
En dépit des avertissements de Karen, Peter n'eut aucun mal à arrêter les voleurs qui sévissaient dans une bijouterie luxueuse de la 5e Avenue. Après les avoir délestés de leurs armes et les avoir assommés, il entreprit de les ligoter à l'aide de ses toiles, afin de laisser à la police le soin de les cueillir. Lorsqu'il eut terminé de les attacher, il entendit des applaudissements derrière lui et il fit volte-face, étonné.
Une petite foule s'était massée sur le trottoir et l'acclamait bruyamment. Leurs visages exprimaient à la fois leur surprise, leur joie et leur soulagement.
— Spider-Man est de retour !
— Tu nous as manqués, mec !
— Est-ce que je peux avoir un autographe ?
— Vous êtes vraiment le vrai Spider-Man ?
Etourdi par tous ces gens qui le remerciaient et voulaient absolument lui serrer la main , Peter eut du mal à s'échapper du centre de Manhattan pour rejoindre la rue plus discrète où avaient emménagés Tony et Pepper.
Il ne prit pas la peine de se changer, ni de passer par la porte d'entrée. Il s'engouffra par la fenêtre entrebâillée de la cuisine, retira son masque et souffla un grand coup. Les effets de l'herbe de Harry se dissipaient lentement, et la fatigue se répandait dans ses veines telle une chape de plomb.
Il appuya sur l'interrupteur et entendit aussitôt des bruits de pas. Avant même de le voir, il sut qu'il s'agissait de Tony.
— Hey, Spider-Kid. Heureux de te revoir. Pourquoi tu ne m'as pas dit que tu allais patrouiller, cet après-midi ?
— Salut, Tony, je meurs de faim. Y a quelque chose à manger dans le frigo ?
Tony plissa les yeux.
— Je t'ai posé une question, Peter.
— Ouais, j'ai entendu. Il reste du ragoût d'hier ? Pepper fait le meilleur ragoût du monde, je pourrai en manger à tous les repas.
— Peter !
— Oui, okay, j'ai patrouillé ! répondit Peter en levant les yeux au ciel. Je ne savais pas que ça t'intéresserait. La prochaine fois, je t'enverrai une lettre recommandée pour être sûr que tu sois au courant !
— Pas la peine de me parler sur ce ton, rétorqua immédiatement Tony, quoi que d'un ton plus déstabilisé qu'offusqué. Le sarcasme est supposé être mon arme, pas la tienne. Et bien sûr que oui, ça m'intéresse. A ce que je sache, tu es encore mon enfant, pas celui des voisins.
— Désolé, soupira l'adolescent. C'est juste que… j'ai eu envie de patrouiller, okay ? Et j'avais peur que si je t'en parlais, tu… tu…
Que Tony prenne peur ?
Ou que lui-même ne soit terrifié et que, confronté au visage de son père, il revive une nouvelle fois cet instant maudit où il était mort dans ses bras ?
— J'ai eu peur que tu m'en empêches, avoua-t-il finalement.
Et que tu aies raison de le faire.
Il fut surpris de voir toute colère s'envoler des traits de son père. Lorsqu'il rouvrit la bouche, il parut avoir pris quelques années supplémentaires :
— Je ne t'en aurais pas empêché. Quoi que tu aies l'air d'en penser, ce n'est pas encore une prison, ici. Tant que tu respectes les règles qu'on a instaurés, tu peux patrouiller autant que tu veux. J'aurais juste préféré être au courant, et ne pas l'apprendre en regardant les informations. Nous ne sommes pas des étrangers, Peter, nous sommes une famille.
— Désolé, répéta l'adolescent.
Il tourna le dos à son père et entreprit de réchauffer l'équivalent de trois assiettes de ragoût au micro-ondes. Tony s'assit près de lui, faisant mine de pianoter sur son téléphone — mais il pouvait sentir son regard se poser à fréquences régulières sur lui.
— Attention à ne pas te brûler, dit-il alors que Peter plantait sa fourchette dans son assiette avec appétit.
Son estomac gargouillait, il avait l'impression qu'il s'était métamorphosé en gouffre. Il prit une généreuse bouchée de viande ; de la sauce coula sur son menton.
— Ça me fait plaisir que tu aies retrouvé ton appétit, mais ralentis un peu, Spidey, tu vas t'étouffer, dit Tony avec anxiété, cessant de feindre être sur son téléphone.
— C'est tellement bon, soupira Peter. Si le paradis existe, il doit avoir des nuages au ragoût de boeuf et aux carottes.
Tony eut un léger rire et caressa ses cheveux.
— Même si tu mets mes nerfs à rude épreuve, je suis heureux de te voir de si bonne humeur, mon adolescent rebelle préféré.
Peter s'empourpra en songeant à ce qu'il dirait, s'il apprenait qu'il fréquentait encore Harry Osborn et que celui-ci n'était pas étranger à son comportement actuel — sans parler de l'herbe, dont les effets s'appesantissaient dans son esprit…
Pour masquer son embarras, il reprit une bouchée de ragoût.
⁂
Le retour de Spider-Man fit les gros titres et déclencha une vague de réjouissance sur les réseaux sociaux — ce qui ne parut pas être au goût de Norman Osborn. L'homme disparut du paysage médiatique durant une semaine entière, renvoyant sèchement les journalistes qui essayaient d'entrer en contact avec lui. Au lycée, Harry était plus hilare que jamais ; il avait même accroché au revers de sa veste un petit pin's représentant Spider-Man.
— Ce mec est génial, dit-il à Peter et Gwen. Il faudra que je le serre dans mes bras, un jour !
A son expression, Peter devina que Gwen se retenait de rire.
— Mon père le déteste, c'est magique. Vous imaginez : un gars en collant capable de s'accrocher aux murs a réussi à retourner l'opinion publique contre lui, ça le rend complètement dingue !
Plusieurs fois, Peter fut tenté de lui révéler la vérité, mais une infime partie de lui — celle qui continuait, envers et malgré tout, à vouloir désespérément l'approbation de Tony — l'en empêchait. Il se demandait toutefois si Harry avait des soupçons, notamment en raison de sa consommation d'herbe qui devenait de plus en plus effrénée, seul moyen pour lui de ne pas céder à l'angoisse qui s'insinuait dans ses veines lorsqu'il revêtait son costume. Même les sentiments qui empoisonnaient son coeur lorsqu'il était confronté aux interactions de Tony et Morgan étaient émoussés par la drogue fournie par son ami, et ce fut avec une certaine indifférence qu'il observa son père organiser le premier Halloween de Morgan à New-York.
⁂
Le soir de la fête, il proposa à Peter de les accompagner pour faire le tour du voisinage, armés de bocaux prêts à accueilli une cascade de bonbons. L'adolescent refusa, préférant passer sa soirée à patrouiller — Tony avait accepté, exceptionnellement, de relever son couvre-feu à minuit.
— Tu es sûr ? Ce serait la première fois qu'on ferait quelque chose, nous aussi, tenta son père.
— Je ne suis plus un bébé, rétorqua Peter. J'ai passé l'âge, mais amusez-vous bien, Mo et toi !
— Viens, p'pa, sinon il restera plus rien pour nous ! ajouta la petite fille en tirant la main de son père.
— Fais attention à toi, eut le temps de dire Tony. Les gens sont toujours un peu excités, le soir d'Halloween. Ne prends pas de risque inutile et si tu as le moindre problème, tu nous appelles, Pepper ou moi.
— Ouais, ouais !
⁂
Les rues étaient en effervescence. Zombies, fantômes et vampires croisaient loups-garous et monstres de Frankenstein, poussant des cris, des hululements et des rires qui parvenaient de façon étouffée jusqu'aux oreilles de Peter.
Assis sur le rebord d'un toit, l'adolescent balançait ses pieds dans le vide, laissant ses pensées dériver quelque part entre les citrouilles géantes qui trônaient à l'entrée des centres commerciaux de Manhattan et le cortège silencieux des tombes, au cimetière du Queens. Il avait tant fumé qu'il sentait à peine la morsure du froid à travers les mailles de son costume.
— C'est toi, le vrai Spider-Man ?
Peter tourna la tête. Derrière lui, un homme étrange le toisait, engoncé dans une armure verte moirée qui lui évoquait la carapace d'un scarabée. Ses pieds étaient vissés sur une sorte de planche violette qui flottait à quelques centimètres au-dessus du toit, grâce à une technologie qui attisa la curiosité de Peter.
— Woah, trop cool, votre costume ! C'est quoi, un alien ?
— Tu le découvriras bien assez vite, répondit l'homme d'une voix assourdie par son masque ovale. Réponds-moi : c'est un déguisement, ou tu es bel et bien l'homme araignée ?
Une sirène s'alluma dans l'esprit de Peter.
— Euh, ça dépend. Qu'est-ce que vous lui voulez ?
L'inconnu émit un claquement de langue impatient.
— Je n'ai pas le temps de discuter, mais je suppose qu'il y a un moyen très rapide de vérifier.
La lame dentelée fusa de sa main à une vitesse quasiment surnaturelle. Le corps de Peter réagit instinctivement : il fit un bond sur le côté et se rattrapa de justesse à une toile. La lame siffla à trois millimètres de son oreille et disparut dans la nuit.
— C'est donc toi, dit l'homme, satisfait.
— Hé, c'est dangereux, votre truc, vous auriez pu me faire mal !
— C'était le but.
Peter grimaça sous son masque.
— Okay, je sais que c'est Halloween, la fête des morts, tout ça, mais ça commence à devenir glauque, là. Qu'est-ce que vous me voulez ?
L'homme en vert émit un rire caverneux et jeta autre chose sur Peter. L'adolescent fit un nouveau bond de côté, mais cette fois-ci, il ne s'agissait pas d'une lame.
Le souffle de l'explosion le propulsa dix mètres plus bas.
