Ok, c'est assez court. I'm sorry.

Court mais intense, j'espère !

Bonne lecture !


Les locaux d'Oscorp Industries étaient déserts. Selon le panneau à l'entrée, tous les employés et visiteurs avaient été priés de quitter les lieux en raison de la présence d'un gaz possiblement toxique, échappé des niveaux supérieurs de la Tour—là où se trouvaient les laboratoires qui jouaient avec la radioactivité.

Peter enfila son costume et entreprit d'escalader l'un des flancs du bâtiment.

— Peter, ton père essaie de te contacter, lui annonça Karen d'une voix sourde à la seconde où les nanoparticules de son costume eurent fini de s'assembler.

— Woah, pas la peine d'être aussi directe, grimaça Peter. Et si on reprenait depuis le début ? Bonsoir à toi aussi, Karen, comment vas-tu ?

— Je vais bien, merci. Que dois-je répondre à ton père ?

— Tu peux rejeter ses appels. De toute façon, Gwen lui expliquera mieux que moi la situation.

— Es-tu certain que ce soit raisonnable ?

— Non, admit Peter. Mais franchement, tu vois d'autres solutions ? Si on veut sauver Morgan, on va devoir se débrouiller tous seuls, toi et moi.

— Peter, je ne crois pas que…

— Karen, essaie de voir s'il y a une présence dans les locaux d'Oscorp, l'interrompit sèchement Peter. Et si cette histoire de gaz toxique est vraie ou pas.

Durant quelques minutes, l'IA demeura silencieuse, si bien que Peter eut peur de l'avoir froissée ; toutefois — et à son grand soulagement —, elle reprit :

— Je n'ai détecté aucun gaz toxique. En revanche, il y a deux présences humaines au dernier étage. La première correspondrait à un homme de corpulence moyenne, visiblement sujet à une importante mutation génétique ; la seconde est plus petite, probablement un enfant de six ou sept ans.

— Le Bouffon et Morgan, devina Peter. Est-ce que… (Il déglutit, redoutant la réponse :) Est-ce qu'elle semble en bonne santé ?

— Ses signes vitaux sont stables, mais sa température corporelle et son rythme cardiaque indiquent un niveau de stress inquiétant. Il serait conseillé de contacter ses parents.

— Sans blague, maugréa Peter. Tu es sûre qu'elle n'est pas blessée ? On ne lui a rien fait ? On ne l'a pas droguée, ou frappée, ou… ou quoi que ce soit ?

— Je ne détecte rien de tel.

Malgré son soulagement, Peter accéléra le mouvement, ignorant le vide de plus en plus vertigineux qui se déployait sous ses pieds, la brûlure de ses muscles tiraillées par l'effort et la sueur qui s'accumulait sur son front. Les parois de la Tour d'Oscorp Industries étaient aussi lisses que coupantes, il ne cessait de glisser et de s'érafler les doigts à travers son costume. Il devait avoir les phalanges en sang, mais il s'en moquait.

La seule chose qui comptait, c'était d'arracher Morgan des griffes du Bouffon Vert.

Guidé par Karen, Peter s'introduisit par l'une des fenêtres de la Tour (elle se fracassa au premier coup de poing) et s'enfonça dans les couloirs d'Oscorp Industries. La pénombre était quasi totale ; seuls les panneaux indiquant les sorties de secours éclairaient son chemin, déposant une lumière rougeâtre sur les murs. Peter avait l'impression d'être piégé dans les coursives d'un sous-marin ; à chaque nouveau pas, c'était comme si les murs se rapprochaient, menaçant de l'écraser.

— Au prochain embranchement, tourne à gauche. Au bout du couloir se trouve une pièce, elle n'est pas verrouillée. C'est là que se trouvent le Bouffon Vert et Morgan, annonça Karen.

Elle-même parlait plus doucement qu'à l'accoutumée, comme si elle décelait la tension qui saturait l'air.

Le coeur de Peter battait à tout rompre. Malgré les affirmations rassurantes de son IA, il craignait qu'il ne soit déjà trop tard. Comment pourrait-il affronter le regard de son père, s'il ne parvenait pas à sauver celle qui comptait le plus à ses yeux ?

Et il n'y avait pas que cela, bien sûr. En dépit de leurs inimités, il tenait sincèrement à elle. Après tout, Morgan serait toujours sa soeur.

Sa petite soeur.

Peter tourna à gauche. Karen avait vu juste : à quelques mètres de lui se trouvait une porte entrebâillée, qui éclaboussait le sol d'un mince filet de lumière blanche. De l'autre côté, il pouvait entendre la mélodie lointaine de deux coeurs qui battaient.

— Karen, est-ce qu'il y a une autre entrée ? Un conduit d'aération, un faux plafond ou un truc du genre, comme il y a dans tous les films d'action ? murmura-t-il, tout en essayant de calmer les battements de son propre coeur.

— Non, cette pièce est totalement isolée. Le seul moyen d'y entrer est de passer par la porte.

— Evidemment, grimaça Peter.

Il avança sur la pointe des pieds, bien qu'il était inutile de chercher à être discret : dès qu'il pousserait la porte, aussi bien le Bouffon Vert que Morgan se rendraient compte de sa présence.

— Tu peux localiser le Bouffon Vert ? Est-ce qu'il va me sauter dessus dès que j'entrerai ?

— Selon mes capteurs, il est suffisamment éloigné de la porte pour te permettre de lui échapper, si jamais il cherchait à t'attraper. Je te conseille toutefois de garder tes distances.

— Bon, c'est au moins ça…

Peter prit une grande inspiration, comme s'il s'apprêtait à s'élancer du haut d'un plongeoir olympique, et poussa la porte.

La pièce était illuminée par des néons blafards qui lui firent mal aux yeux. En contre-jour, nonchalamment enfoncé dans un siège à roulettes, il devinait les contours aiguisés du Bouffon Vert. Celui-ci portait encore son étrange costume luisant, qui ressemblait à la carapace d'un gros insecte répugnant.

Derrière lui, recroquevillée à même le sol, il y avait Morgan. Elle tremblait ; les larmes brillaient sur ses joues, ses dents avaient laissé des traces sur ses lèvres gonflées par les pleurs. Elle était roulée en boule, elle cherchait visiblement à se faire toute petite. Lorsqu'elle l'entendit entrer, cependant, elle releva brusquement le visage et Peter fut frappé par l'expression qu'il y lut : un mélange de terreur et de stupéfaction, auxquels s'ajouta un espoir fou, presque désespéré. Ses lèvres murmurèrent silencieusement son prénom et sa petite main tressaillit dans sa direction, mais elle était malheureusement trop loin pour qu'il puisse espérer l'atteindre aussi facilement.

— Spider-Man, le héros du jour ! claironna le Bouffon Vert, l'arrachant à cet échange muet. Approche donc, cher ami, ne sois pas timide !

Peter ne bougea pas d'un pouce.

— Je suis venu, dit-il avec une assurance feinte (bien que sa voix cherchait à s'enfuir dans les aigus). J'ai respecté ma part du marché, alors maintenant, relâchez Morgan. Elle n'a rien à voir dans tout ça.

— Oh là, doucement, Spidey ! Ne mets pas la charrue avant les boeufs, s'il te plaît.

L'homme lui tendit une main gantée de vert. Un frisson remonta le long de la colonne vertébrale de Peter.

— Approche, que nous puissions discuter tranquillement, insista le Bouffon Vert d'une voix onctueuse.

L'adolescent hésita, mais il n'avait pas le choix : l'homme se dressait entre Morgan et lui, et il allait être obligé d'avancer s'il souhaitait avoir une chance de la sauver.

— Bien, très bien, susurra l'homme alors que Peter faisait trois pas en avant. Merveilleux.

Sa main se leva, effleura son masque. Par réflexe, Peter voulut la repousser, mais le Bouffon Vert fut plus rapide que lui et ses horribles griffes se refermèrent autour de ses poignets pour l'empêcher de bouger.

Un nouveau frisson traversa sa nuque.

— L-lâchez-moi !

— Doucement, jeune homme. Je ne te veux pas de mal. Après tout, j'ai besoin de toi en entier… pour l'instant.

— Laissez-le tranquille !

La voix flûtée de Morgan eut le mérite d'arracher au Bouffon Vert un sursaut. Visiblement, il ne s'était pas attendu à ce qu'elle se relève, et encore moins à ce qu'elle lui décoche un coup de pied en plein tibia en se mettant à vociférer, avec toute sa férocité d'enfant de six ans :

— Laissez-le, laissez-le, laissez-le !

En dépit de tout ce qu'il s'était passé entre eux, Peter éprouva une profonde bouffée de tendresse à l'égard de la fillette.

Malheureusement, la réaction du Bouffon Vert ne se fit pas attendre : passée sa surprise, ses yeux s'ombrèrent de colère et—

BAM !

Il lui administra une gifle si retentissante qu'elle la fit basculer en arrière.

Peter sentit un terrible brasier s'allumer dans ses veines.

— Espèce de monstre, je vous interdis de la toucher !

Il se débattit de toutes ses forces, parvint à dégager un bras et à presser sur le lance-toiles attaché à son poignet. L'homme grogna lorsque la toile l'atteignit en pleine épaule. De sa main libre, il appuya sur sa ceinture bardée d'explosifs et tout à coup, Peter se retrouva sur le dos, le souffle coupé et des étoiles envahissant son champ de vision. Ses oreilles sifflaient atrocement, et une douleur lancinante s'éleva à l'arrière de son crâne.

— Reste tranquille, Spidey. Ne me force pas à utiliser une autre grenade étourdissante sur toi, je n'ai pas envie que des morceaux de ton cerveau finissent par couler de tes oreilles.

La voix du Bouffon Vert était proche de lui, beaucoup trop proche. Peter battit des cils et réalisa avec horreur que l'homme s'était accroupi à ses côtés, et qu'il enfonçait l'un de ses genoux contre sa cage thoracique pour le maintenir au sol. Il brandissait un pistolet violet d'une taille démesurée qu'il pointait là était allongée Morgan, encore assommée par la gifle qu'elle avait reçue.

— L-libérez-la, parvint à souffler Peter. Elle n'a rien fait de mal, ce n'est qu'une enfant !

A ces mots, le Bouffon Vert poussa un profond soupir, comme s'il était sincèrement navré de la situation.

— Je sais bien, ce n'est pas très cavalier de kidnapper des fillettes sans défense, mais quel autre choix avais-je ? Tu étais terré on-ne-sait-où, aucune de mes attaques ne te faisait réagir. Il fallait bien que j'enclenche la vitesse supérieure, si je voulais avoir une chance de te revoir !

Il pressa un peu plus fort contre la cage thoracique de Peter. Son arme, elle, ne dévia pas d'un millimètre : elle était dirigée droit sur la poitrine de Morgan. Un seul geste brusque, et la fillette n'aurait aucune chance d'en réchapper.

— J'ai tout essayé, tu sais, ajouta le Bouffon Vert. L'attaque du gala de charité de Stark (j'avais payé quelqu'un pour le faire, bien sûr), les grenades pendant la manifestation contre ma candidature à la mairie (un véritable crève-coeur), l'explosion de cette stupide épicerie… rien ne paraissait suffisamment bien pour toi. Rien, hormis cette adorable, innocente petite fille. Si j'avais su, je serais allé la récupérer plus tôt.

— Quand il vous retrouvera, Tony vous tuera, souffla Peter, usant le peur d'air qui parvenait à se frayer un passage jusqu'à ses poumons.

Loin de s'en effrayer, l'homme laissa échapper un rire cinglant.

— Il ne pourra rien faire. Il aura les mains liées, parce que j'aurais à la fois sa fille, Spider-Man et sa ville. Tout sera à moi, et ce ne sont pas ces stupides Avengers qui pourront me faire quoi que ce soit !

Peter ne comprit pas immédiatement — puis peu à peu, les mots que venait de prononcer le Bouffon Vert s'assemblèrent dans son esprit.

— Attendez, haleta-t-il. Vous avez parlé de votre candidature à la mairie, mais il n'y a qu'un seul candidat contre qui il y a eu des manifestations. V-vous êtes…

Il aurait pu jurer que derrière son masque hideux, le Bouffon Vert avait souri.

— Effectivement, je suis Norman Osborn. Le propriétaire de cette Tour. De cette technologie. Et du pouvoir qui coule actuellement dans tes veines.

Il effleura de nouveau le visage de Peter, presque tendrement. L'adolescent lutta contre la nausée qui s'éleva dans sa gorge ; quoi que cet homme ait en tête, son instinct lui soufflait qu'il était en danger.

Le Bouffon Vert poursuivit :

— Car c'est mon araignée qui t'a piqué, n'est-ce pas ? Il m'a fallu un peu de temps pour le réaliser, mais ensuite, j'ai compris que j'avais enfin trouvé ce que je cherchais depuis tout ce temps.

Sa caresse se fit plus appuyée. Peter voulut se débattre, mais le genou qui écrasait son plexus solaire l'en empêchait.

— La façon dont son venin a réagi avec ton ADN… c'était exceptionnel. J'ai tout fait pour reproduire cette prouesse. C'était la seule solution pour mettre au point mon remède, celui qui m'aurait permis de guérir mon fils, mais aucun de mes essais n'est parvenu à un résultat satisfaisant. Il semblerait que la clé permettant de stabiliser les propriétés curatives du venin… ce soit toi. Ton organisme a quelque chose qu'on ne retrouve pas ailleurs.

Peter en avait le souffle coupé—et pas uniquement à cause de la pression exercée par Norman Osborn. Son esprit cherchait désespérément à comprendre ce que l'homme lui disait.

— J'ai cru que j'avais réussi. J'ai cru avoir mis au point le remède parfait, mais il fallait que je le teste sur un être humain, pour en avoir le coeur net. Et, contrairement à ce que tu sembles croire, je ne suis pas un monstre : je n'allais pas l'injecter à un cobaye innocent. Alors j'ai serré les dents, j'ai sorti les seringues, et voilà le résultat. Le Bouffon Vert, pour vous servir !

Il bomba le torse, comme s'il s'attendait à être applaudi.

— Au début, j'ai cru à un miracle. Je n'avais jamais été aussi débordant de santé, d'énergie, de force ! Puis peu à peu… j'ai commencé à m'entendre penser. A l'entendre penser, lui. Tu vois ce que je veux dire ? Non, bien sûr que non, tu n'as pas ce problème. Et mon corps… mon corps a changé. Je ne me suis plus reconnu dans le miroir. C'était imparfait, encore et toujours imparfait. Pas comme toi, Spider-Man…

Même s'il avait voulu lui répondre, Peter en était incapable. Il commençait à ne plus avoir suffisamment d'oxygène dans les poumons, et un voile noir se tissait lentement entre le masque de Norman Osborn et lui.

L'homme continua de soliloquer, savourant visiblement chacun des mots qui sortait de sa bouche :

— Grâce à toi, tout sera réparé. Je vais analyser chaque cellule de ton corps, je te découperai en autant de morceaux que nécessaire, mais je parviendrais à trouver la solution. Jusque là, je garderai cette demoiselle avec moi, pour être sûr que tu seras coopératif. Qu'en penses-tu ? (Il émit un petit rire.) Ah oui, c'est vrai, ce ne doit pas être facile de parler. Je ne peux même pas voir ton visage… le visage de celui qui, bientôt, nous mènera sur le chemin de la perfection. Remédions-y, d'accord ?

Ses doigts se glissèrent sous son menton et, d'un geste brusque, le Bouffon Vert arracha son masque.