Percy Jackson, portrait d'un bambin. Déjà presque deux ans ! Sally en reste encore un brin incrédule, elle jure que hier seulement, elle tenait dans sa main le test de grossesse et voilà que ce matin, elle s'est réveillé avec un adorable bout de chou sous sa garde.
Parce que Percy est adorable, pas de discussion là-dessus. Il a d'immenses yeux vert océanique qui détaillent le monde avec une indéfectible curiosité, une tête couverte de frisettes noires soyeuses que Sally ne peut pas se résigner à couper – ses propres photos d'enfance prouvent que son fils tient ça d'elle, reste à voir si les boucles partiront quand il grandira – et depuis qu'il a compris que mettre un pied devant l'autre permet de marcher, il fait de son mieux pour courir loin des bras protecteurs de sa mère et vers l'inconnu.
Vers le danger, devrait dire Sally – car Poséidon l'a prévenue, l'existence d'un demi-dieu, qui plus est l'enfant d'un parmi les plus puissants des dieux, n'est que péril après l'autre.
Sally a d'abord cru que son amant dramatisait – les dieux sont connus pour ne pas donner dans la modération quand ils souffrent d'une humeur ou d'une autre, ouvrez donc n'importe quel recueil de mythes pour vérifier et ça vous saute immédiatement aux yeux – mais c'était avant qu'elle ne trouve le serpent dans le berceau de son bébé.
Un serpent, dans le berceau de son bébé. Si seulement Sally ne s'était pas détournée – si Percy n'avait pas décidé d'imiter Hercules – elle ne supporte même pas de penser à ce qui aurait pu se produire. Son fils a survécu, son fils est toujours vivant.
Oui, mais pour combien de temps ? Car ce n'est que le calme avant la tempête, le silence avant que le château ne se retrouve assiégé. Une ou deux fois, Sally est certaine que quelque chose l'a suivie dans la rue – elle a réussi à se débarrasser de la sensation d'être espionnée en faisant un détour dans des quartiers plus fréquentés, mais un jour, il y aura forcément un guetteur qui ne se laissera pas semer, qui la suivra jusqu'à son petit appartement qui n'a pas de sécurité parce que ça coûte trop cher pour une mère célibataire de tout juste vingt ans qui parvient tout juste à garder un emploi un mois ou deux avant de se faire virer, qui attendra peut-être la nuit pour ne pas être vu avant de se glisser par la fenêtre ou fracturer la porte et…
Sally a conservé une batte de baseball de ses années de collège, et dans le pire des cas, elle a toujours une grosse lampe-torche dans sa commode de chevet – les batteries ne fonctionnent plus depuis belle lurette, mais l'objet pèse le poids d'un âne mort et même un cyclope monstrueusement musclé devrait ciller en se prenant ça sur la tête.
Mais elle ne se fait pas d'illusions, elle demeure une femme humaine, et pas une particulièrement musclée ou belliqueuse. Si un monstre veut s'en prendre à Percy, elle ne pourra pas le défendre bien longtemps – à moins de se montrer retorse.
Elle a peut-être une idée afin de passer inaperçue et de permettre à Percy d'échapper à l'attention du surnaturel si elle se rappelle bien, Poséidon a avoué que c'était une odeur particulière qui permettait aux monstres de repérer les demi-dieux. Alors si cette odeur était masquée… si elle utilisait du parfum, est-ce que ça marcherait ? Ou encore arrêter de se laver – non, il ne s'agirait pas de tomber malade, et personne ne veut embaucher une femme sale.
Et si ce n'était pas elle qui puait ? Si elle trouvait quelqu'un de suffisamment dégoûtant pour couvrir l'odeur de Percy ?
L'entreprise ne s'annonce guère amusante ou agréable – les gens qui aiment embaumer la merde et les ordures tendent à avoir un certain type de personnalité, un qui colle à leur fumet – mais si c'est ce que ça prend, et bien, c'est que ça prend. Et ce ne sera que temporaire – assez longtemps pour que Percy atteigne l'âge de se défendre et de se mettre à l'abri du danger. Dans l'intervalle, Sally peut lui servir de bouclier.
C'est pendant qu'elle fignole les détails de ce projet qu'on sonne à la porte. À tous les coups, c'est encore madame Zbojak du cinquième qui vient réclamer son linge – la brave femme a cette fâcheuse habitude de mettre son linge à sécher sur le rebord de sa fenêtre sans l'attacher solidement, si bien qu'il pleut fréquemment des culottes et des chaussettes dans la cour intérieure et sur les balcons d'en dessous. Elle a beau enchaîner les récriminations, elle maintient ferme qu'elle n'a pas assez d'espace à l'intérieur pour faire autrement.
Ce n'est pas madame Zbojak sur le paillasson lorsque Sally ouvre la porte. L'homme est grand et brun, nonchalamment élégant et aristocratiquement dédaigneux dans sa posture en dépit de son veston et pantalon démodés et un brin mités, mais la beauté de ses traits est gâtée par la façon dont la peau est tirée sur ses os, lui conférant une allure un tantinet décharnée, et son regard gris voilé ne déparerait pas le portrait d'un tueur en série avec son intensité aux limites de la démence.
Il la fixe comme si elle était un fantôme, et Sally ne se sent pas du tout rassurée.
« Que puis-je pour vous, monsieur ? » demande-elle le plus poliment du monde, prête à lui jeter à la figure la paire de chaussettes en gros tricot blanc et gris rembourré qu'elle tient à la main avant de claquer la porte en hurlant – s'il a des intentions hostiles, le raffut pourrait le convaincre de chercher une proie plus facile.
Il cligne lentement des yeux, mais ça ne diminue en rien le poids de son regard.
« Vous êtes… Sally Jackson ? » articule-t-il, hésitant sur le nom. « La mère de Persée Jackson, l'enfant de Poséidon ? »
Sally sent son visage perdre toute trace d'expression, et l'homme sursaute, se penchant légèrement en arrière, visiblement convaincu qu'elle s'apprête à lui bondir dessus pour lui lacérer la gorge à coup de dents et lui arracher les yeux.
(Elle pourrait très bien finir par le faire s'il n'explique pas tout de suite comment il sait ça, et pourquoi il est venu ici.)
« Vous êtes en danger, vous et votre fils. Vous avez besoin d'une cachette sûre. »
Elle ne se détend pas, du moins pas entièrement. Qui sait si cette tactique de bon samaritain ne cache pas plus néfaste, se présenter en allié pour qu'elle baisse la garde et ne voie pas venir l'attaque en traître.
« Vous venez de la part de la Colonie des Sang-Mêlés ? » interroge Sally pour être sûre.
C'est le seul endroit qui lui vienne à l'esprit quand il faut associer demi-dieu et cachette protégée, un endroit évoqué par Poséidon mais auquel elle a refusé d'emmener son fils – aucun mortel n'est accepté sur le domaine, et ça signifie probablement qu'elle est une horreur égoïste mais Sally ne permettra à rien ni personne de la séparer de Percy, quoi qu'il advienne.
L'homme grimace – bizarrement, elle en tire une impression de familiarité, à croire qu'elle a déjà vu ça, et c'est troublant de retrouver sur le visage d'un inconnu le pli des commissures qu'elle n'avait encore jamais aperçu que dans un miroir.
« Ah… non » admet-il, presque piteusement. « C'est… c'est compliqué, mais il y a une guerre, et la faction la moins éthique voudrait vraiment mettre la main sur votre fils, et si ça arrive, bonjour l'Apocalypse alors j'aimerais sincèrement vous emmener là où on ne vous trouvera pas. Mais je ne peux pas faire ça si vous ne me croyez pas. »
Sally se méfie, toujours, mais… la note désespérée dans la voix de l'inconnu sonne tout sauf mensongère. Presque implorante.
Et cette impression persistante de familiarité…
Peut-être que c'est stupide, mais elle n'a pas de travail, plus d'autre famille que son enfant, des menaces tout autour de leur petite famille et aucun moyen de se défendre efficacement. Alors si elle peut gagner une miette de répit, elle va la prendre.
Sally Jackson adresse son plus beau sourire à son interlocuteur qui cille.
« Donnez-moi une demi-heure pour faire les valises et nous partons. »
