Au bout du compte, Sally décide de ne pas se fatiguer à changer la chemise en calicot que Kreattur a enfilée à Percy. Connaissant son petit, il la cochonnera méticuleusement pendant la journée et ce sera un t-shirt de leur maigre bagage qu'elle n'aura pas à nettoyer. En passant, où est la machine à laver ?
Quand elle interroge Black, celui-ci l'emmène dans une buanderie située juste à côté de la chaudière, les murs et le sol recouvert de tuiles noirâtres à force de crasse, où ont été relégués un trépied, plusieurs larges récipients coniques en acier galvanisé introduits sous le titre de lessiveuses et quelque chose ayant tout à fait l'allure d'un instrument de torture médiévale destiné à écraser les doigts mais qui selon le propriétaire des lieux permettrait d'essorer le linge une fois lavé. Plusieurs cordes à linges relient également les murs, suspendues à une demi-douzaine de crochets.
« Vous n'avez donc jamais entendu parler de lave-linge ? » s'étonne Sally – d'accord, le style Gothique de l'Angleterre Victorienne ne manque pas de charme et d'élégance, mais de là à refuser les conforts de la vie moderne, ça commence à flairer le rejet du progrès dans le plus pur style Amish.
Black grimace.
« La magie, ça ne fait jamais bon ménage avec les derniers développements technologiques. Lorsqu'on a inventé les voitures, un sorcier ne pouvait pas monter dedans sans que le moteur prenne feu, et même aujourd'hui, on recommande fortement de prendre des vieux modèles comme une Ford Anglia première génération… Si vous vouliez installer une machine moderne ici, vous feriez mieux de dire adieu à votre linge. »
Bon, pas tellement Amish et davantage handicap sincère. Sally n'en fronce pas moins les sourcils.
« Et ça ne vous dérange pas ? Je veux dire, ne pas pouvoir participer à la vie moderne avec tous les autres autour qui s'en donnent à cœur joie… »
« La magie compense pour beaucoup » répond son interlocuteur. « En passant, si vous vous y mettez sérieusement, vous commencerez vous aussi à connaître des problèmes avec la télévision et la radio. Pour le petit, par contre, je ne suis pas trop certain… un demi-dieu, allez savoir. »
Alors que Poséidon lui décrivait la face cachée du monde, il a mentionné à Sally que les dieux grecs étaient supposés incarner la Civilisation Occidentale, la pure essence de la culture humaine. À la fois source et incarnation de cette flamme, les dieux s'adaptaient aux temps changeants – et si le dieu qui l'a engendré ne rencontre pas de problème spécifique à cela, Percy ne devrait pas en avoir non plus.
En tout cas, Sally l'espère vraiment. Déjà qu'il sera harcelé par des monstres, si en plus son fils ne peut pas se défendre avec les derniers moyens du bord, elle criera à la triche flagrante de la part des gens écrivant le scénario. Elle s'en fiche si les Moires refusent de l'écouter, au moins ce sera cathartique – réprimer ses émotions négatives finit fréquemment par vous ronger de l'intérieur, mais bien moins agréablement que si vous aviez simplement avalé trois litres de soude caustique.
Machinalement, elle ramasse un large pot en faïence marronnasse qu'elle grattouille du bout de l'ongle afin d'exposer la couleur bleuâtre d'origine. Elle parierait que c'était supposé contenir de la lessive, sauf que désormais, il n'y a rien dedans.
« Depuis combien de temps cette pièce n'a pas servi ? »
« Depuis la mort de ma mère, je dirais. Ça fait dix ans, et personne n'a mis un pied dans cette maison avant nous. »
Autrement dit, une décennie passée à accumuler les saletés. C'est un miracle mineur que Sally ne soit pas encore tombée sur des rats, ou des acariens en train de développer leur propre gouvernement.
« Si vous persistez dans votre intention d'inviter vos amis à venir ici, je vous conseille de passer un petit coup de serpillière » commente-elle de son air le plus innocent. « Voire davantage. Ou de passer carrément les rideaux et la moquette au lance-flammes. »
« En voilà une excellente idée » soupire Black, une lueur inquiétante dans le regard. « Seulement, des générations de mages noirs vivant ici, vous imaginez bien qu'ils ont laissé derrière un tas d'artefacts assez dangereux. Et non, pas toujours là où on peut les voir, avec une étiquette indiquant exactement ce que ça peut faire. »
Sally repose le pot vide qui émet un tintement sec sur le dallage.
« Message reçu, on attend la patrouille de déminage avant d'essayer de désamorcer l'engin. »
« Dès qu'il s'agit de combattre des sorts relevant des Ténèbres, il vaut mieux une équipe de minimum deux personnes qui savent ce qu'elles font » explique le sorcier plus aguerri sur le ton de l'excuse. « Moi, je suis bien rouillé, et vous venez à peine de confirmer que vous pouvez utiliser une baguette, alors... »
« Pourquoi vous dites Ténèbres ? »
Il lui glisse un regard en coin, le genre vaguement incrédule qui n'arrive pas à croire en l'existence d'un bouseux de premier plan qui ignore complètement que la Terre tourne autour du Soleil et pas le contraire.
« Ténèbres comme magie noire » articule-t-il.
« La magie noire n'existe pas » affirme Sally avec conviction. « Vous confondez avec les intentions du sorcier – la magie n'est que de la magie, pas une arme en soi. »
L'expression de Black se modifie, il n'est plus en face d'un bouseux mais a désormais affaire à une grenade dégoupillée avec moins de trois secondes au minuteur.
« Et un sort conçu uniquement pour torturer sa cible, vous appelez ça comment ? Pas une arme ? »
Hum, bon argument, elle doit bien l'admettre. Voyons, que peut-elle avancer contre ?
« Mais ce sort, il a bien fallu le concevoir, n'est-ce pas ? Il ne s'agit pas de quelque chose que n'importe qui peut faire, dès qu'un chauffard dans la rue klaxonne trop fort ? »
« Non » admet Black, un brin méfiant envers les intentions de sa jeune interlocutrice, un brin soulagé par le constat que le maléfice n'est pas répandu parmi le grand public.
« Alors si le sort n'est pas naturel, c'est qu'il a été fabriqué, par un mage à la recherche d'un résultat précis. Et je subodore que ce mage avait ce que vous qualifieriez de mental malsain, pour concevoir un sort qui ferait délibérément du mal à autrui. »
En face d'elle, son interlocuteur se mâchouille la lèvre. Il paraît contrarié.
« Vous savez, je vois vraiment que vous tenez de vos parents, à cet instant » lâche-t-il.
Les narines de Sally se dilatent.
« Vous vous écartez du sujet, et vous essayez de m'insulter. Ce n'est pas ce qui s'appelle une conduite mature, monsieur. »
« Allez donc gagner en maturité quand vous êtes en cellule, cerné par une horde de spectres occupés à faire remonter vos pires souvenirs à la surface et à les y garder » riposte Black non sans hargne.
La jeune femme cligne des yeux.
« Ce que vous venez de dire, ça ressemble à une métaphore pour la dépression… C'est bien une métaphore ? »
« Malheureusement non » se renfrogne Black. « Petit conseil, si vous avez le choix entre Voldemort et les Détraqueurs, ce sont les spectres mentionnés… choisissez Voldemort. Avec lui, vous finirez par mourir. Avec les Détraqueurs… ils ne vous autoriseront même pas cette porte de sortie. »
Vu sa manière de se voûter, ça sent atrocement le vécu, et un frisson chatouille l'intérieur de la colonne vertébrale de Sally.
Se tenir à l'écart des Détraqueurs. Message reçu.
