Normalement, quand Percy est réveillé, Sally va le déposer chez la voisine d'en dessous, Madame Su qui en a vu bien d'autres après avoir fui la révolution culturelle chinoise et a dû élever cinq, sept ou neuf gamins à elle, Sally ne sait plus le nombre exact mais en tout cas il est impair et large. Ça ne manquait jamais de lui coller des sueurs froides, imaginez que survienne un monstre, que pourrait donc faire une vieille dame ignorant complètement les dangers du surnaturel ?
Et ce n'est pas comme si Sally pouvait constamment garder l'œil sur son précieux petit, d'une part car les petits boulots qu'elle enchaînait n'acceptaient pas que les employés emmènent leurs rejetons sur les lieux de travail, de l'autre car tout adorable que fusse le bambin, elle allait mourir d'épuisement si elle devait gérer son enthousiasme surexcité vingt-quatre heures par jour.
Madame Su, c'était la solution du désespoir. Contrairement aux crèches et garderies quasi impossibles à trouver dans la ville de New York, elle ne faisait pas payer les yeux de la tête et elle avait toujours une place de libre. Elle répétait que Percy était presque aussi mignon que ses propres petit-enfants, ceux-là Sally avait renoncé à les compter, une véritable armée disséminée aux quatre coins du pays et dont les photos tapissaient les murs de l'appartement pour couvrir le papier peint défraîchi.
Sally se demande si Madame Su va se sentir seule, maintenant qu'elle et son fils se sont évaporés dans les airs. Probablement – son mari est mort, et même si les enfants de la vieille dame l'appellent régulièrement, ça ne remplace pas les visites en personne. Peut-être qu'elle lui enverra un mot, rien que quelques lignes pour la rassurer que non, ils n'ont pas été enlevés par un détraqué abject pour subir des tourments à n'en plus finir.
Mais dans l'immédiat, les faits demeurent: un garçonnet de très bientôt deux ans à surveiller et divertir pour qu'il ne s'ennuie pas, car un enfant hyperactif de cet âge qui s'ennuie est un désastre monté sur piles électriques. C'est garanti de se terminer dans les larmes, autant celles de Percy que celles de Sally.
Heureusement pour la pauvre maman qui voyait déjà la catastrophe fondre sur elle avec autant de compassion qu'en ont les mouettes pour les casse-croûtes de vacanciers dont on se détourne rien qu'une seconde, Kreattur arrive à la rescousse. Finalement, cet elfe est un super-héros, il mériterait une médaille et si jamais Sally pense encore qu'il la soûle, elle veut bien se prendre des claques.
Elle ne sait pas où, même si elle soupçonne la maison de détenir un grenier ou une cave, l'elfe a réussi à mettre la main sur des jouets. Il y a des cubes en bois peints qui font un son différent quand on tapote une de leurs faces, un harmonica en terre cuite blanche, deux livres d'image sur lesquels les illustrations bougent d'elles-mêmes et un pantin en tenue d'Arlequin, pantalon et pourpoint miniatures cousus à l'aide de losanges rouges, verts et jaunes sur des bottes noires.
Percy est aux anges, forcément. Heureusement pour Sally, il se lasse très rapidement de l'harmonica – il a soufflé dedans pour produire de telles stridulations que c'est basiquement un miracle que la cire n'ait pas fondu dans les oreilles de sa mère, en voilà un qui ne deviendra jamais musicien à moins qu'il ne souhaite reproduire l'exploit des trompettes de Jéricho – apparemment bien plus fasciné par la perspective de construire des tours avant de les renverser pour entendre couiner les cubes.
Elle songe que baptiser son fils destructeur pourrait ne pas être une si bonne idée que cela, en fin de compte. Mais vu la propension des mythes grecs à virer à la tragédie, Persée le pourfendeur de la Gorgone et le sauveur d'Andromède est basiquement le seul héros à avoir fini ses jours en paix, et dont la réputation est parvenue à survenir intacte au passage des siècles malgré le changement et la redéfinition constante des mœurs.
Sally n'a pas pu s'empêcher de remarquer que la famille Black aime nommer ses descendants d'après les étoiles, constellations et autres phénomènes célestes lorsque son hôte actuel lui a montré la tapisserie généalogique afin d'établir incontestablement sa filiation. Après cet été sur la plage avec Poséidon, elle a fait plus attention au ciel nocturne et à l'astronomie – combien de héros et de monstres les dieux ont-ils immortalisés en les plaçant parmi les astres, en vérité ?
Par le plus pur des hasards, elle a souscrit à la tradition en nommant son fils comme la constellation de Persée, qui contient un essaim de météores relâchant à chaque année une pluie d'étoiles filantes. Elle, par contre, la femme l'ayant mise au monde a probablement choisi la petite constellation du Dauphin, située dans l'hémisphère Nord. Une constellation peu visible, dont le nom se rattache à trois origines différentes.
L'une prétend qu'il s'agit d'un pirate qui aurait voulu enlever Dionysos seulement pour se voir transformé en créature marine pour châtiment, la seconde qu'il s'agit d'un animal récompensé pour avoir sauvé la vie d'un légendaire poète sur le point de se noyer, et la dernière enfin que ce n'est nul autre que le plus fidèle lieutenant de Poséidon honoré pour avoir convaincu la Néréide Amphitrite de céder sa main et son cœur au dieu des mers.
Comment Poséidon prendrait-il cette nouvelle ? Sans doute avec amusement, et aussi un brin d'attendrissement. Il adore les océans et tout ce qui s'y rattache, alors il verrait probablement ce prénom que Sally aurait porté dans une autre vie comme une preuve supplémentaire qu'elle gagnant son attention n'était pas un simple caprice du Destin, mais une inévitabilité.
Delphini comme le dauphin, comme la constellation. Delphini comme delphinium, le nom scientifique du pied-d'alouette avec sa teinte bleu-violet, joli à admirer dans les jardins mais dangereux à ingérer. Delphini qui commence de la même manière que Delphes où résidait la Pythie et où un dieu a terrassé un dragon.
Delphini, qui pourrait porter trois noms de famille différents – Black pour la femme l'ayant mise au monde, Lestrange pour l'homme marié à cette femme et prêt à déclarer sienne une enfant qui n'était pas de lui, Jedusor pour l'homme l'ayant engendrée.
Delphini, qui a été Sally Jackson il y a longtemps. Il y a une vie.
Delphini a été Sally. Mais Sally n'est pas Delphini. Dès qu'elle s'efforce de se représenter cette autre fille, cette autre jeune femme qui lui ressemble comme une sœur avec ses boucles brunes et ses yeux qui hésitent constamment entre bleu et gris, elle ne parvient à convoquer qu'un masque de théâtre cachant un gouffre vide derrière les trous pour regarder, respirer et parler.
Delphini, un fantôme dont les conséquences hantent Sally. Pas les péchés, parce que Delphini n'a pas vécu assez longtemps pour commettre des crimes conséquents – si punition il doit y avoir, ce ne sera que pour Sally. Et pour les gens responsables de sa conception.
Encore des masques – carnavalesques et extravagants comme il sied à des caricatures, des parodies rendues ridicules par le poids de leurs réputations. Des masques penchés par-dessus les épaules de Sally, et aussi celles de Percy.
Percy. Que va-t-il penser de tout ce désastre, une fois qu'il sera en âge de comprendre ? Quelle filiation il se traîne, peu importe le côté; des immortels immatures et capricieux dans sa lignée paternelle, des mages sanguinaires et destructeurs dans sa lignée maternelle. Un dieu absent pour père, une femme qui s'interroge sur qui elle est vraiment pour mère.
Peu importe l'angle sous lequel vous abordez le casse-tête, il ne semble pas plus facile à résoudre que sous un autre. Sally désespère.
Est-ce que son bébé lui en voudra, si elle dérobe ses cubes afin de faire tomber quelques tours à elle ? Ce serait cathartique.
