Un pop discret résonne dans l'air alors que deux silhouettes, l'une nettement plus grande que l'autre, surgissent de nulle part devant une boutique sinistre.
« Arf » ne peut s'empêcher d'émettre Sally, battant frénétiquement des paupières et s'efforçant de respirer dans sa nouvelle robe sans faire craquer les coutures, le vêtement est d'époque Victorienne alors elle ne peut pas éviter l'anxiété à ce sujet. « Mieux que le Portoloin, mais je crois que je préfère aller à pied.»
Kreattur lève vers elle un regard soucieux, implorant pratiquement de pouvoir se cramponner à ses jupes et trottiner dans son sillage au lieu de retourner au 12, square Grimmaurd pour rassurer Percy une fois le petit réveillé de sa sieste et incapable de trouver sa maman, parce que Sally ne se fait pas d'illusions, les courses prendront du temps, et les procédures bureaucratiques pour que la banque confirme son identité comme la fille de Bellatrix Lestrange prendront encore plus de temps, elle ne rentrera probablement que tard dans la soirée. Ce qui signifie un minimum de quatre heures dans la nature, loin d'un être indécrottablement servile qui a passé une décennie isolé du moindre contact social et incapable de satisfaire sa fonction de domestique pour la lignée à laquelle il est attaché.
Bon sang, elle sent la pitié lui serrer le cœur, mais se contraint à demeurer ferme. Son objectif secondaire est de passer inaperçue, de se fondre dans la masse grâce à l'anonymat automatiquement conféré à une jeune femme pas trop riche, et un elfe de maison, fusse-t-il en haillons, constitue un indicateur indéniable de prospérité et de noblesse. La trahirait comme une personne intéressante, qu'elle soit le rejeton d'une bonne famille ou une affiliée assez proche pour mériter les privilèges dus à un aristocrate.
À la place, elle sourit gentiment.
« Si jamais j'ai besoin d'aide, je crierais pour toi, d'accord ? Si fort que ça fera décoller les pigeons du toit jusqu'au palais de la Reine.»
Kreattur conserve sa mine de chien battu alors qu'il claque de ses doigts décharnés pour se volatiliser, et Sally cède à un accès de paranoïa en regardant par-dessus son épaule et balayant de son attention les recoins les moins éclairés de la ruelle, histoire de confirmer que la créature féerique ne s'est pas juste cachée pour continuer de veiller sur elle. Ce qui serait flippant. Un harceleur n'est jamais une bonne nouvelle, tant pis s'il est doté de bonnes intentions, il empiète sur votre vie privée et voulez-vous vraiment un personnage incapable de reconnaître le mot non dans votre entourage ?
Mais en dépit de son snobisme et de sa moralité bancale, Kreattur est obéissant, et Sally lui a commandé de repartir à la maison de la famille Black. Une fois rassuré, la jeune femme pousse un long soupir qui va puiser dans le tréfonds de ses poumons, jette un dernier coup d'œil à la ruelle dans le cas où un drogué attendrait derrière une porte pour lui faire du plat, lisse sa jupe du revers de la main et marche résolument vers l'intersection qui ouvre sur le Chemin de Traverse.
Un carnaval l'accueille – pas d'autre terme qui corresponde plus parfaitement au foisonnement de couleurs, à l'agitation qui ne se cantonne pas à marcher sur les pavés mais vrombit dans les airs grâce aux chouettes et aux balais passant au-dessus des têtes des badauds, aux marchandises tarabiscotées et invraisemblables débordant des étals et remplissant les devantures.
Gringotts n'est pas si loin, à peine six minutes de marche, mais Sally se déplace plus lentement que cela, trop captivée par ce qu'elle voit, plongée dans un environnement indéniablement différent de tout ce qu'elle a connu sa vie entière. Oui, le 12 square Grimmaurd était aussi en opposition avec l'Amérique moderne et plastifiée et bétonnée, une vraie demeure gothique avec les draperies en velours et les portraits à l'huile et l'atmosphère pesante qui accompagne les vieilles familles au sang plus bleu que le ciel, mais ce genre de maison se trouve encore dans les films et les romans, peuvent encore se visiter de manière plus ou moins licite.
Le Chemin de Traverse est quasi médiéval. Et ouvertement fantastique. Sally s'arrête brièvement pour béer devant une boutique qui pourrait être un apothicaire, elle n'est pas certaine – elle pense qu'un apothicaire est l'ancêtre d'un pharmacien, et généralement les pharmaciens ne dressent pas une table devant leur échoppe pour y déposer des boîtes de médicaments à ramener chez soi et mélanger pour fabriquer ses propres recettes. Peut-être un épicier, alors ? Si les yeux de veau – un bocal de taille imposante coincé entre deux bouquets de pavots – et les couleuvres séchées – au début elle a cru que c'était des tiges de vanille ou de cannelles démesurées et puis elle a réalisé que c'était des écailles sur ces trucs – faisaient partie des produits ordinaires sur les rayons d'une épicerie. Si ça se trouve, c'est le cas dans le monde magique.
Sally doit s'échapper avec un sourire contrit et un murmure navré quand le boutiquier remarque son attention et présume qu'elle voudrait lui acheter une chose ou une autre, un peu gênant mais le bonhomme ne se met pas à crier de frayeur à la vue de son visage, les traits qu'elle a hérité d'une femme bien trop heureuse de traiter son prochain en jouet fabriqué dans le seul but d'être démoli et pulvérisé pour son bon plaisir, elle prendra cela comme une réussite pour ce qui est de passer incognito.
Elle se faufile entre les passants dans leurs robes d'un autre âge, évite de trébucher sur au moins trois chats qui se cognent à ses jambes dans leur hâte de traverser l'avenue et se hâte de monter les escaliers du grand bâtiment de marbre blanc qui constitue sa destination, elle a l'impression de se présenter à la porte d'un temple tellement c'est grandiose.
Seulement, c'est une banque. Oui, c'est majestueux mais il manque une subtilité à l'endroit, une impression de sacré qui effleure votre peau, qui respire tout autour de vous. Sally est familière avec le sacré – comment peux-t-il en aller autrement, quand l'océan incarné sous la forme d'un homme lui a fait la cour avec une telle assiduité qu'elle en est tombée enceinte ?
Elle n'est pas intimidée, que ce soit par le marbre blanc ou par les gardes armés placés de par et d'autre des grandes portes. Elle se tient sur ses gardes, certes, elle n'est pas stupide, dès qu'un misérable humain a affaire au surnaturel il est obligatoirement désavantagé à moins de réfléchir vite pour inventer une échappatoire. Mais Sally Jackson n'est pas intimidée, loin de là.
Les talons de ses bottes d'emprunt claquent sur le dallage, résonnant sous les voûtes du haut plafond, pendant qu'elle s'avance et détermine à quel comptoir elle doit se placer pour sa demande spécifique. Pas de panneau pour indiquer qui s'occupe des retraits d'argent, des dépôts de chèque ou des réclamations, mauvaise organisation, ça. Un avantage des banques modernes, suppose la jeune femme tandis qu'un client termine ses affaires et prend le chemin inverse d'elle.
Le gobelin auquel elle opte pour s'adresser étrécit des yeux noirs à son arrivée – est-ce que les gobelins sont apparentés aux elfes de maison ? Le nez pointu, les long doigts, quelque chose dans la texture de la peau donnent cette vague impression de ressemblance, mais la jeune femme pense qu'il pourrait s'agir d'une bête coïncidence.
« Oui ? » interroge la créature d'un ton froid, un peu sec, et Sally s'empresse d'arborer une expression affable mais pas trop.
« Bonjour… j'ai des questions au sujet d'un compte ouvert dans votre établissement. Techniquement, je devrais pouvoir y accéder ? Mais je n'étais pas informée que je pouvais avant la semaine dernière...»
« Le nom du compte ? » veut savoir le gobelin qui paraît plus exaspéré qu'autre chose par ses explications.
Plus moyen de tourner autour du pot, il faut se lancer.
« Black. Oui, cette famille Black » annonce Sally, souriant distraitement.
Le gobelin s'immobilise l'espace d'une fraction de seconde, et la jeune femme éprouve une folle envie de se gratter le dos, le contact du tissu contre sa peau soudainement intenable, tandis qu'une paire d'yeux noir scrute son visage.
« Si madame veut bien me suivre » finit par convier la créature, « nous allons tirer la chose au clair dans l'immédiat.»
