Mierin Eronaile ouvrit les yeux au matin de la plus grande découverte de l'Ère des Légendes avec le sourire de celle qui sait qu'elle va changer le monde. Elle agita la main pour relever les persiennes à sa fenêtre. Le soleil entra aussitôt à flot dans la pièce. Mierin grogna et releva les draps pour s'en couvrir la tête. Elle détestait les matins, surtout l'été quand la lumière était si forte à une heure aussi indue. Lews s'en amusait autrefois en disant qu'elle était une véritable fille de la nuit. Les lèvres de Mierin se crispèrent en une grimace acerbe. Bien entendu, Lews réchauffait à présent le lit de cette petite sotte d'Ilyena Moerelle. Mierin se força à laisser cette idée de côté. Penser à cette cruche n'était pas le bon moyen de commencer le jour de son triomphe. D'ailleurs, Ilyena ne comptait pour rien. Avant que la nuit ne soit tombée, Mierin aurait son troisième nom et Lews serait bien forcé de réaliser à quel point il s'était trompé en l'abandonnant du jour au lendemain sous prétexte qu'elle était «trop intense».
Un tapotement discret à la porte l'aida à s'arracher à ses désagréables pensées. Mierin enleva sa tête de sous les draps et se dressa contre ses oreillers.
-Entre.
Les cheveux roux de Porane apparurent par l'entrebâillement de la porte, suivis par le sourire de l'Aielle.
-Pardon de venir si tôt, maîtresse, mais…
-Non, tu as raison, lui sourit en retour Mierin. C'est moi qui m'attarde inutilement au lit.
Elle ne demanda pas si elle était en retard. Comme toute bonne habituée aux voyages nocturnes en Tel'aran'rhiod, Mierin se réveillait toujours à l'instant même qu'elle avait prévue, et Mierin n'était pas seulement une habituée du Tel'aran'rhiod, mais la plus douée à l'arpenter. Elle se glissa hors du lit et dans son peignoir, et disparut dans la salle de bain attenante. Quand elle en ressortit, Porane finissait de disposer sur le lit plusieurs tenues.
-Je ne vais pas aller au Sharom en tenue de gala, s'amusa Mierin en voyant deux d'entre elles.
-Bien sûr que non. Celles-là sont pour la fête de ce soir.
Mierin leva un sourcil.
-Parce qu'il y a une fête de prévue? Je l'ignorais.
-Tout le monde à Collam Daan sait que c'est aujourd'hui que Beidomon et toi franchissez la dernière étape de vos recherches.
-Lesquelles pourraient ne pas aboutir. Nous ne sommes pas à l'abri d'une complication de dernière seconde, retardant nos travaux de quelques jours ou quelques mois.
-Mais tu n'y crois pas, maîtresse.
-Non, sourit Mierin. Nos calculs sont exacts, toutes les projections que nous avons réalisé ont abouti. Aujourd'hui est le grand jour. Tu as raison, nous fêterons forcément ce bon en avant d'une manière ou d'une autre. Je passerais chercher la courte en streith , mais prépare quand même la bleue ciel. La première est parfaite pour un cocktail dans un bar, mais mieux vaut avoir sous la main quelque chose de plus retentissant et formel à la fois, au cas où le comité nous prépare une réception improvisée en guise de félicitations.
-Bien sûr. Pour le reste de la journée, je pensais à la tenue blanche.
-La couleur de l'avenir et des lendemains qui chantent.
-Exactement.
Mierin échangea un sourire avec Porane. L'Aielle était à son service depuis si longtemps qu'elle savait exactement jauger l'humeur de Mierin et anticipait ses souhaits avec une telle promptitude que Mierin se demandait parfois si elle lisait dans sa tête. Ce n'était pas le cas. Porane était aussi dépourvue du Pouvoir Unique que le chat qui venait parfois quémander à manger sur la terrasse.
Enfiler la tenue ne prit que quelques secondes, malgré ses trois couches superposées. C'était une tenue parfaite pour une journée au laboratoire, qui ne gênerait pas Mierin dans ses mouvements et montreraient à tous son assurance dans leur succès. Porane aida Mierin à ajuster les plis du col, puis lui présenta le discret angreal que Mierin aimait porter à l'oreille.
-Les cheveux relevés, maîtresse?, demanda-t-elle pendant que Mierin s'installait devant la coiffeuse.
-Ce sera parfait. Fais-moi un chignon un peu lâche. Je ne veux pas être dérangée par des maux de tête au moment crucial.
-Ai-je déjà failli à ma tâche?
Mierin cligna des yeux. Cela ressemblait presque à un reproche, plus qu'inhabituel dans la bouche d'une Aielle. Elle chercha le regard de Porane dans le miroir et inclina la tête.
-Excuse-moi. Je sais que tu feras parfaitement les choses, comme toujours. Ma tête est ailleurs.
-Dans le Sharom, je suppose. Tu es toute excusée, maîtresse. J'aurais du mal à me concentrer moi aussi si j'allais changer le monde dans quelques heures! À défaut, je me contente de l'habiller pour qu'elle soit à la hauteur de l'évènement. Je te préviens par contre, Charn est aussi perturbé que toi à l'idée que ton grand projet aboutisse enfin. Si je ne l'avais pas arrêté, il tentait de cuire ta pomme à la coque et de verser du vin dans tes céréales au lieu de ton lait.
-Est-ce vraiment la future renommée de sa maîtresse qui le perturbe à ce point, ou bien sa décision d'accepter d'épouser Nalla et de passer au service de Zorelle.
-Les deux, si j'en crois son incompréhension ce matin quand il a confondu sa chaussure gauche et sa chaussure droite en se levant. J'étais tellement embarrassée que j'ai décidé que mon frère ne me manquera aucunement après son départ. Mais garde-toi bien de le lui dire, où il risquerait d'avoir des regrets et je ne supporterais pas de l'entendre plus longtemps soupirer d'un air désolé. Ni toi d'ailleurs.
Mierin éclata de rire. La Lumière bénisse la bonne humeur et la sagesse tranquille des Da'shain Aiels. Sans leurs serviteurs les Servants auraient eu bien du mal à fonctionner correctement, elle la première. La puissance dans le Pouvoir n'empêchait personne d'avoir des doutes ou d'être nerveux à l'aube d'un grand jour, y compris Mierin elle-même. La tension qu'elle aurait fermement nié avoir ressenti jusque là s'était dissipée sous les bons soins de Pornane. Mierin repoussa sa chaise et se leva pour contempler le résultat des bons soins de l'Aielle dans le miroir. Porane attendit son verdict en rangeant les bijoux laissés de côté par Mierin.
L'image que lui renvoyait le miroir était celui d'une femme décidée et sûre d'elle, l'image même de la compétence. Ce soir, quand elle se préparerait à dormir, ce serait une autre femme qui se tiendrait devant le miroir, une femme dotée de trois noms et du renom qu'elle méritait depuis longtemps. Une nouvelle vie s'ouvrirait à elle, et l'occasion de prouver à certain imbécile l'absurdité de ses choix de vie personnelle.
-C'est parfait, finit-elle par déclarer. Absolument parfait. À ce soir, Porane. Il est temps pour moi d'aller changer le monde.
L'Aielle plaça sa main sur sa poitrine et s'inclina avec respect. Mierin la laissa à ses occupations et descendit dans l'atrium où Charn lui avait servi son déjeuner. Malgré la réconfortante conversation avec Porane, Mierin s'aperçut avec agacement qu'elle n'avait pas d'appétit. Elle mangea quand même un petit peu, par respect pour les talents de cuisinier de Charn, puis se leva en s'essuyant la bouche. Jusque là resté invisible, Charn apparut aussitôt pour emboîter son pas, comme une ombre silencieuse, et l'aida à enfiler sa veste blanche, assortie à ses vêtements. Lui et Porane avait du se coordonner à l'avance, à moins qu'il ne la connaisse tout simplement trop bien, à l'image de sa sœur. Mierin avait toujours associé les couleurs à des émotions. Le bleu était la couleur de la fierté d'un travail bien accompli. Le noir, celui de la rancune. Mierin n'avait porté que du noir pendant les premiers mois après que Lews l'ait abandonné. Quand au blanc, c'était la couleur de l'avenir et des lendemains qui chantent, la couleur du triomphe. Jamais Mierin n'aurait porté une autre couleur au moment de gagner son troisième nom.
-Dois-je t'accompagner à l'université, Mierin Sedai?, s'enquit Charn en essuyant une trace de poussière inexistante de son épaule.
Mierin se tourna pour lui sourire.
-Inutile. Je vais Voyager directement là-bas.
-Tu n'es pas en retard, et c'est une belle journée pour marcher à l'ombre des arbres.
-Non, c'est vrai. Mais un jour comme celui-ci, je préfère être en avance plutôt qu'à l'heure.
Charn hocha la tête, en cachant mal son incompréhension. Pour lui, il n'y avait pas de plus grand plaisir que de flâner le long des rues de Collam Daan où se trouvaient des gens du monde entier, mais Mierin n'avait pas la même patience que lui avec la foule qui envahissait les rues dès l'aurore. Surtout, elle tenait à ce qu'au moment où le comité entrerait dans le laboratoire sur les talons de Beidomon, la première chose qu'ils verraient serait Mierin en train d'effectuer les derniers préparatifs. Une telle vision leur ferait associer la réussite du projet à Mierin en premier et à Beidomon en second. C'était sa découverte à elle, et malgré tout le respect qu'elle devait à Beidomon pour son génie, elle saurait mieux en tirer profit que lui, tout comme elle saurait mieux représenter leur binôme auprès du comité de la faculté quand ils auraient vu leur projet. Il était donc sage d'instiller entre eux cette association entre le projet et Mierin d'entrée de jeu.
-Je te libère de tes obligations pour aujourd'hui, reprit Mierin à l'adresse de Charn. C'est ton anniversaire, profite de ta journée.
Le jeune Aiel fronça les sourcils.
-N'auras tu pas besoin de moi plus tard dans la journée?
-Pour répondre aux questions du comité et des journalistes ou manger des petits fours avec les spectateurs de notre découverte? J'en doute fort. Ne t'inquiète pas, tu seras invité à la cérémonie où je recevrait mon troisième nom. Pas un instant je n'envisagerai de faire ça en ton absence, surtout quand ce sera probablement ton dernier acte de présence à mes côtés. Mais pour le moment, profite de ta journée. On n'a pas vingt-cinq ans tous les jours.
-On ne change pas non plus le visage du monde tous les jours. Si tu préfères que je sois là...
Mierin saisit la source et plaça un bâillon d'air sur la bouche de Charn avant de l'expédier trois pas en avant à l'aide d'un filet d'air.
-File, et profite de ta journée, ordonna-t-elle en souriant.
Charn lui rendit son sourire et s'éclipsa sans demander son reste. Mierin relâcha aussitôt son tissage. Elle ne relâcha pas pour autant la Source, et canalisa pour ouvrir un portail vers le grand hall du Collam Daan.
L'université était quasiment déserte en cette heure matinale. Seuls quelques étudiants couche-tard et professeurs lève-tôt circulaient dans les couloirs. Les premiers saluèrent respectueusement Mierin, les autres lui adressèrent leurs encouragements plus ou moins sincères pour la grande expérience qu'ils savaient devoir être conduite dans la journée, sans savoir exactement en quoi elle consistait. Naturellement, Beidomon et elle étaient restés discrets sur leurs recherches, au cas où d'autres chercheurs seraient tentés de leur damer le pion. Mierin se contenta donc de rendre à chacun un sourire tout aussi dépourvu de sincérité tout en faisant semblant de ne pas avoir entendu leurs tentatives d'en apprendre plus. Ils découvriraient leur triomphe avec les autres, et pas un instant plus tôt.
Mierin aurait pu ouvrit un portail directement dans le Sharom, mais elle éprouvait un plaisir certain à contempler tous ces professeurs et chercheurs imbus de leurs titres la regarder de haut pour la dernière fois, avant de devoir s'incliner et de reconnaître sa supériorité. Elle fit semblant de toquer à la porte de Beidomon, pour voir s'il était arrivé avant elle. Sans surprise, elle n'obtint pas de réponse. En faisant demi-tour, elle tomba presque nez à nez avec Lews qui arrivait à l'autre bout du couloir, accompagné par Elan Morin Tedronai. Mierin posa une main sur sa poitrine, feignant le choc.
-Lews! Tu m'as surprise!
L'homme en face d'elle se figea.
-Mierin, salua-t-il d'un ton soupçonneux. Que fait-tu là?
-Je venais voir si Beidomon était dans son bureau, répondit-elle en secouant la chemise de documents qu'elle était passée prendre dans le sien en guise de preuve. J'ai encore quelques petites choses à discuter avec lui avant notre expérience.
Le visage de Lews ne perdit rien de son expression méfiante.
-Je n'ai pas vu Beidomon trois fois dans son bureau ces cinq dernières années. Il préfère le laboratoire de son ajah dans le Sharom. Tu le sais parfaitement aussi n'espère pas me faire croire que ta présence n'a rien à voir avec celle de mon bureau à proximité.
Mierin leva la tête avec fierté.
-Tu te surestime, Lews. Je suis passée à autre chose. De toute façon, je n'ai pas besoin de ta présence ou de ton soutien pour être capable de grandes choses, mais je sais que je ne suis pas la seule à me demander si tu aurais obtenu ton troisième nom sans moi pour relire les épreuves de ton manuscrit et en corriger les absurdités. Je venais aussi inviter Elan à assister à la formidable avancée scientifique que nous allons accomplir avec Beidomon.
Ce dernier leva un sourcil ironique.
-Ainsi tu avais remarqué ma présence. Je me demandais. Combien de message as-tu laissé sur la messagerie de Lews ce mois-ci, cinq? Six?
Onze, mais qui comptait? Lews finirait par se rendre à la raison et à retourner auprès d'elle.
-Notre expérience devrait t'intéresser je pense, poursuivit-elle en prétendant ne pas avoir entendu la remarque, et c'est au philosophe de renommée mondiale que je m'adresse. Au bas mot, nous allons changer aujourd'hui la face du monde. La trame ne sera plus jamais la même.
Le sourcil d'Elan se leva plus haut encore.
-Vraiment?
-Tu as toujours du mal à écrire ton article?
-Tu es au courant de ça? Oui, je coince depuis des semaines.
-Je te parie un repas dans le meilleur restaurant de V'Saine que ce qui se passe tout à l'heure débloque ton complexe de la feuille blanche.
-J'ai entendu des rumeurs, mais je commence à être vraiment intrigué. J'en suis.
-Parfait. Je te garantis que tu n'auras pas perdu ta matinée. Lews, tu n'es pas invité. Je ne veux voir cette briseuse de couple nulle part où je suis.
-Toi et moi étions fini en temps que couple bien avant que je ne la rencontre.
-À d'autres. C'est moi qui vous ai introduit l'un auprès de l'autre, je suis bien placée pour le savoir.
-Et notre histoire était finie depuis deux ans.
-C'est ce que tu continue de prétendre.
Elan se racla la gorge.
-Non pas que le spectacle ne soit pas tout aussi fascinant à chaque fois, mais je crois que tu as le livre que tu me réclamais, Lews, et que tu as une fiancée auprès de laquelle retourner, tandis que nous, Mierin, avons rendez-vous avec l'avenir si j'en crois sa tenue.
-Qu'est-ce que sa tenue a à voir avec ça?
Elan et Mierin levèrent les yeux au ciel ensemble. Elle avait expliqué des dizaines de fois sa théorie des couleurs à Lews, mais tout ce qu'on lui disait entrait par une oreille et sortait par l'autre quand il ne pensait pas que le sujet était important. Leur vieil ami, lui, savait pourquoi Mierin portait du blanc les jours où elle se savait sur le chemin de la grandeur et où elle voulait l'afficher aux yeux du monde. Mierin supposait qu'il connaissait mieux son gâteau préféré que Lews. Non pas que cela ait aucune espèce d'importance. Elle allait gagner son troisième nom et laisser Lews faire le calcul tout seul avant de revenir à la raison et dans son lit.
Dédaignant de le regarder, elle passa son bras sous celui d'Elan et l'entraîna à sa suite.
-Attends-toi à être estomaqué.
-Figurativement ou littéralement? J'apprécierais de savoir si je puis me risquer à prendre mon déjeuner.
Mierin lui donna un coup dans les côtes et, au mépris des règles en usages, ouvrit directement un portail dans le couloir pour les transporter dans le Sharom.
Ses assistants sautèrent quasiment sur Mierin quand elle et Elan franchirent la porte du laboratoire de l'ajah qu'elle et Beidomon avaient formé. Mierin fut pour ainsi dire forcée d'abandonner Elan et de le laisser déambuler dans le laboratoire pendant qu'elle répondait aux questions de dernière minute et vérifiait des équations qui étaient déjà passées sous ses yeux mille fois. Beidomon était ostensiblement absent. Mierin était furieuse. C'était lui qui était censé être en charge de leurs assistants de laboratoire. Il savait que leur ignorance la révulsait, mais en son absence, il fallait bien que ce soit elle qui se charge de la chose, aussi Mierin corrigea, dirigea et houspilla l'équipe comme il le fallait pour que tout soit prêt à temps. D'après leurs calculs, les siens surtout, la fenêtre d'action dont ils disposaient n'était pas large. S'ils la rataient, ils devraient attendre trois ans et neuf jours de plus pour pouvoir entreprendre à nouveau leur exploit, et Mierin n'allait pas se laisser ridiculiser par tout le Collam Daan pour avoir annoncé une prouesse qu'elle était incapable de dévoiler publiquement. Ils allaient réussir. Elle n'accepterait rien d'autre.
Il lui fallut une bonne heure pour pouvoir enfin de dégager du groupe d'assistants qui la harcelaient. Mierin remit une mèche de cheveux derrière son oreille, inspira profondément et chercha Elan du regard. Son collègue et ami s'était installé sur un banc face à la cage de Rialle qu'ils avaient monté au centre de la pièce. Les mains posées sur les genoux, il observait les étincelles qui s'échappaient des globes lumineux autour de la cage et rebondissaient contre elle avant de s'évanouir dans l'air. La cage, quand à elle, était entièrement vide. On aurait pu croire qu'il était simplement occupé à sa méditation quotidienne, mais Mierin savait que le dispositif était de nature à couper le souffle même à Elan Morin Tedronai.
-Impressionné?, demanda Mierin en s'asseyant à côté de lui.
-Je reste simplement intrigué pour l'instant. Qu'est-ce que ce miroitement à l'intérieur de la cage.
Cette fois, c'est Mierin qui leva un sourcil.
-Tu l'as vu donc. Je dois dire que tu es le premier visiteur à l'avoir remarqué avant qu'on ne lui pointe ne nez dessus, mais je ne suis pas surprise.
-Nous n'y pouvons rien si les gens autour de nous ne parviennent pas à utiliser le potentiel que leur offre leur cerveau. Pouvoir Unique ou pas, nous savons que la majorité de la population mondiale est peuplée d'imbéciles.
-Heureusement qu'il y a des gens comme nous, pour percevoir le monde tel qu'il est. Et je sais que Lews en fera partie un jour.
-Peut être. Mais nous ne sommes pas là pour parler de Lews, même si tu as un talent incroyable pour toujours ramener la conversation sur lui.
-C'est un homme intéressant, se défendit Mierin.
-Je n'en disconviens pas. Cependant, j'aimerais assez comprendre de quoi il est question aujourd'hui. Cette expérience que Salar Beidomon et toi tentez aujourd'hui, de quoi s'agit-il? J'ai surpris des éléments de conversation, assez pour m'en faire une vague idée, mais pas plus. D'ailleurs, ne devrait tu pas me faire signer une clause de confidentialité ou quelque chose du genre?
Mierin haussa les épaules.
-D'ici deux heures, le monde entier pourra être informé de notre découverte, et de toute façon tu n'es pas du genre à voler les réussites des autres. Aujourd'hui, nous allons dompter une nouvelle source d'énergie.
Elan inclina la tête.
-Je t'écoute.
-Tu n'as jamais été frustré par les limitations du Pouvoir Unique? Par l'essentialisme qui y est inhérent?
-La puissance naturelle plus forte des homme et la dextérité accrue des femmes pour l'utiliser, l'incapacité des hommes à créer un cercle sans l'aide d'une femme? La force tranquille de la saidar qu'il faut persuader et celle tumultueuse du saidin qu'il faut dompter? Il serait fastidieux de lister la totalité des problèmes indus au Pouvoir Unique. Me frustrent-ils? Oui, comme tout le monde. Certains philosophes y voient la preuve de la vision du Créateur, ayant crée les sexes différents mais égaux par leur besoin mutuel de s'appuyer l'un sur l'autre pour faire progresser l'humanité.
-Mais pas toi.
La lèvre d'Elan se crispa en une moue désabusée.
-Je n'y vois qu'une preuve de l'imperfection de cette création et du manque de dessein prémédité pour le construire. Tu le sais parfaitement. Nous avons passé suffisamment de soirées à en discuter tous les trois, et tu as lu mes livres.
-J'ai fini le dernier hier. Brillant, comme toujours. Mais si tu es frustré par ce système autant que moi, aujourd'hui un poids va se lever de tes épaules, car c'est aujourd'hui que nous domptons une nouvelle forme d'énergie.
Elan détourna enfin son attention de la cage de Rialle pour planter ses yeux dans ceux de Mierin.
-Explique-toi.
Mierin s'ouvrit à la Source, sachant qu'Elan le sentirait. Elle avait toujours haï cette injustice qui permettait aux hommes de sentir une femme canalisant et pas l'inverse. Certains déséquilibres entre la saidar et le saidin se compensaient l'un l'autre, mais pas celui-là.
-Le Pouvoir Unique. Quelle appellation erronée n'est-ce pas? On ne peut dire d'un pouvoir qu'il est unique quand il est dissocié entre deux parties irréconciliables. Si Créateur il y a, le Pouvoir Unique avec ses limitations ne peut être que son coup d'essai, pas son chef d'œuvre final! Mais si elles ne l'étaient pas? Si il était possible de puiser à une source véritablement unique?
Le regard de Elan se fit songeur.
-Cela remettrait en cause bien des théories sur la nature du Pouvoir Unique, voire de la Trame.
-Dont les tiennes.
-Dont les miennes, effectivement. Vous pensez donc qu'il existe un moyen de réunir les deux moitiés du Pouvoir Unique?
-Pas exactement. Nos recherches tendent plutôt à indiquer l'existence d'une troisième source de Pouvoir accessible à tous. Imagine. Le Pouvoir Unique a toujours appartenu à de rares appelés. Les Aes Sedai servent l'immense majorité des malchanceux n'ayant pas gagné à cette lotterie génétique qui fait 97,2 pour cent de perdants, mais plus aujourd'hui.
Elan tourna à nouveau la tête vers la cage où un imperceptible miroitement sombre pulsait lentement.
-Et vous comptez prouver la validité de cette théorie.
Mierin éclata de rire.
-Pourquoi se contenter de courir quand on peut voler? Dans… un peu plus d'une heure, si Beidomon daigne arriver, tout le monde aura accès à ce Vrai Pouvoir! Plus d'élus, plus d'élite mise au service des autres, une source de Pouvoir universelle, accessible en même quantité à tous nous rendant capables de prouesses qui nous ont toujours échappé à cause des limitations du Pouvoir Unique! Nous n'allons pas nous contenter de prouver notre théorie. Nous allons utiliser ce Pouvoir!
Elan resta un long moment silencieux.
-Veut-tu voir nos équations?, s'impatienta Mierin.
-Non, je te crois. Tu es meilleure physicienne que moi, et Beidomon est un génie. Le plus surprenant est qu'il n'ait pas encore de troisième nom.
-Parce qu'il n'est pas assez ambitieux pour proclamer ses réussites théoriques et le réclamer, répondit Meirin, vexée qu'il ne fasse pas la même remarque concernant son troisième nom à elle.
-Tandis que toi tu l'es pour deux et compte récolter les mérites de l'opération.
-Et pourquoi pas? Il y gagnera son troisième nom et le même mérite que moi. Je lui ai simplement prêté l'audace qui lui manquait.
-Je vois. L'as tu mit dans ton lit aussi?
Mierin le foudroya du regard. Elan leva les mains en geste d'apaisement.
-Ne voit dans cette pique que mon admiration pour ta détermination à te faire une place de choix en ce monde. Ton nom ne sera pas de ceux qu'on oublie après aujourd'hui. Tu as déjà choisi ton troisième nom, je suppose?
-Bien sûr.
-L'Assemblée des Serviteurs pourrait t'en choisir un de son cru.
-Qu'ils essaient.
Mierin savait depuis longtemps le nom qu'elle voulait prendre, depuis que Lews Therin s'était vu attribué celui de Telamon, Porteur de Monde dans la langue ancienne venue du tréfonds des âges de la Roue et qu'on n'utilisait plus que pour attribuer de telles épithètes aux hommes et femmes les plus méritants.
-Me diras-tu ce nom?, s'enquit Elan. Non? C'est ton droit, c'est certain, et je dois dire que c'est agréable de te voir t'enthousiasmer pour autre chose que pour le sujet Lews Therin.
-La recherche a toujours été ma passion, protesta Mierin.
-Ces derniers temps, on aurait pu en douter. Tu as toujours été monomaniaque, dans tes études comme dans tes choix de vie, et cette... obsession.
-Ce n'est pas de l'obsession, mais de l'amour. Lews est à moi.
-Vous avez des points de vue opposés sur la question, mais je ne juge pas. Tout cela pour dire que c'est agréable de te voir redevenir toi-même, mais nous pourrons en rediscuter. Fermons-là cette conversation pour l'instant.
-Avec plaisir, grinça Mierin.
Elle en avait plus qu'assez de se défendre. C'était déjà beaucoup qu'elle doive en discuter une fois par mois avec la thérapeute qui lui avait été assignée de force après… l'incident dans le bureau de Lews, un an plus tôt. Mierin était une femme passionnée en tout ce qu'elle faisait, et contrairement à ce que pensait Lews, c'était une qualité, pas une faille dans son caractère. Heureusement, et contrairement à bon nombre de leurs amis commun qui avaient choisi le «camp Lews», comme si une telle chose existait, Elan n'avait jamais cessé d'être l'ami ni de l'un, ni de l'autre. Il asticotait parfois Mierin sur le sujet, mais acceptait les faits avec une équanimité qui forçait l'admiration, quand son caractère tranquille n'agaçait pas Mierin. Elle l'agaçait généralement, parce qu'elle savait que c'était une carapace, qui cachait un homme complexe et torturé, un peu comme elle. Le plus drôle, c'était que Lews ne le voyait pas, alors qu'il disait voir clair dans son jeu à elle, tout comme il ne voyait pas la jalousie de Barid Bel Medar à son égard. Ce pauvre Lews était un bien piètre juge de caractère. Heureusement qu'il l'avait elle pour lui mettre le nez sur ce qui l'entourait.
-Bien, reprit Elan, tu as eu ce que tu voulais. Je ne suis plus intrigué, mais captivé. Il faudrait un tsunami pour m'éloigner de ce banc, ce qui me semble peu probable à cette hauteur. Comment comptez-vous vous y prendre, si je puis demander?
-Il y a une faiblesse dans la Trame. Nousl'avons détecté en travaillant sur d'autres projets séparés, et avons formé une ajah en constatant que nous travaillions sans le savoir sur la même anomalie. Nous avons placé des détecteurs autour de cette faiblesse et déterminé qu'il s'agit d'une source d'énergie. Les lampes que tu vois autour de la cage sont éteintes. Elles fonctionnent déjà à l'aide de cette source, grâce à leur proximité. Mais en insérant un tissage à l'intérieur de cette faiblesse, Beidomon et moi avons tous les deux sentis que cette énergie est utilisable par les canalisateurs des deux sexes. Même les scientifiques non canalisateurs ont senti quelque chose. Toutes nos descriptions mises à l'écrit se sont révélées identiques, proches et différentes à la fois d'un premier contact avec le saidar ou le saidin.
-Comment est-ce?
-Indescriptible, ou presque. La meilleure analogie à laquelle nous sommes parvenue c'est à un contact avec une eau glacée et noire qu'on parvient à peine à frôler, mais derrière… La quantité de Pouvoir qu'on devine! C'est enivrant, plus encore que de toucher le Pouvoir Unique. Dans l'état actuel des choses, il est impossible de puiser plus qu'un filet, même pas assez pour soulever un cheveu sur le sol. Nos calculs montrent cependant qu'il y a un rythme à cette pulsation et que la faiblesse dans la Trame s'élargit ou rétrécit périodiquement. Nous sommes à… une heure quinze minutes d'un apex de cette pulsation. C'est le moment où jamais d'élargir la brèche et de ramener à nous cette source de Pouvoir de notre côté de la Trame.
-La Roue tourne en effet, si vous parvenez à un tel exploit.
La voix d'Elan était calme et mesurée, comme à son habitude, mais Mierin ne s'y laissa pas prendre. Elle voyait le frémissement dans ses narines, la lueur fascinée dans ses yeux. Il était happé, aussi bien qu'elle. Mierin ouvrit la bouche pour continuer son explication, mais fronça les sourcils en voyant Beidomon entrer, suivit comme prévu du comité du Collam Daan, mais aussi de journalistes.
-Excuse-moi. Je dois m'occuper de ça.
Mierin se fraya un chemin entre les journalistes et les scientifiques pour rejoindre son collègue.
-Beidomon? Pourquoi ces journalistes sont-ils là?
-Tu disais que la presse devait être informée.
-Informée, oui, mais présente?
Beidomon lui sourit et tapota son bras d'une façon qui fit grincer des dents à Mierin, comme si elle n'était rien de plus qu'une de ces assistantes de laboratoire qu'il fallait sans cesse réconforter.
-Ne t'inquiète pas. Je sais que j'ai du mal parfois à essayer de faire comprendre mes idées quand elles sont encore au stade expérimental, mais je ne suis pas si mauvais vulgarisateur. Je devrais pouvoir faire comprendre au comité et à ces journalistes de quoi il retourne. Je m'occupe de tout.
C'était bien ce que craignait Mierin. Ses plans à elle impliquaient de laisser Beidomon se charger de la défense de leur projet auprès du comité et de le laisser en récupérer une partie des lauriers, avant de mener seule une conférence de presse pendant qu'il serait distrait par la comparaison des résultats obtenus par leur expérience avec la projection qu'ils en avaient faite la veille. Tout n'était pas perdu fit un pas en arrière pour le laisser expliquer le projet d'une manière terriblement moins lisible et passionnée que le discours qu'elle venait de tenir à Elan, puis, quand le silence retomba, au bout d'un discours interminable de plus d'une heure elle reprit la main.
-Membres du cercle, mettez-vous en position pour le liage! Uleko, que donnent les derniers chiffres?
-Ouverture à 1,2 zeptomètre, en augmentation constante de 0,01 par seconde. Il nous reste quatorze minutes avant l'apex.
-Alors commençons le liage. Ouvrez-vous à la Source.
Quand les spectateurs repenseraient à ce moment, l'image dans leur tête ne serait pas celle de Beidomon avec ses cheveux ébouriffés, sa chemise un peu trop étroite pour ses larges épaules et sa posture toujours légèrement affaissée pendant qu'il donnait son discours. Ils se souviendraient de Mierin aux cheveux impeccablement coiffés, de son assurance tandis qu'elle dirigeait le cercle et de la blancheur éclatante de ses vêtements.
Elle saisit à nouveau la Source, laissant la saidar la baigner de sa lumière chaude. Beidomon souriait de toutes ses dents, tremblant presque d'impatience en attendant qu'elle l'intègre au cercle. Mierin lui sourit en retour. Elle était prête à déclencher ce grand bon en avant. Peut être même s'apprêtaient-ils à ouvrir un nouvel Âge de la Roue du Temps. L'avenir seul le dirait, mais Mierin était sûre d'une chose. Ce soir, elle se coucherait Mierin Eronaile Sarissa. L'éclaireuse des voies.
Elle intégra Beidomon au cercle. Il lui était toujours impossible de sentir le saidin , même si elle parvenait à guider ses flux dans la position qu'elle voulait, mais cela n'avait plus d'importance. Dans quelques instants, cette absurde limitation serait terminée. C'était la dernière fois qu'hommes et femmes puisaient à une source différente.
-L'ouverture s'élargit de manière exponentielle, annonça le laborantin qui avait les yeux rivés sur son écran. Nous sommes à 0,1 attomètre, neuf minutes restantes.
-Cela grimpe vite, remarqua un journaliste en se léchant les lèvres avec nervosité.
-L'élargissement de la fissure se stabilise par pallier, répondit le laborantin. Nous serons à 2,1 femtomètre au moment du forage.
Mierin inspira et fit abstraction des voix autour d'elle. Elle intégra les derniers membres masculins au cercle. Ils étaient vingt-trois à présent, treize hommes et treize femmes unis dans un même et noble objectif, transcender les limitations que leur avait infligé le Créateur. C'était une sensation incroyable, aussi forte que de tenir la Source elle-même. Mierin commença le tissage d'une incroyable complexité qu'ils avaient élaboré pour forer le minuscule trou dans la Trame qui s'offrait à eux.
-Maintenant!, clama le laborantin alors que Mierin finissait de réunir les flux en une pointe d'une finesse incroyable, esprit, air, feu et eau. Tous portaient des angreals sur eux, et cela suffisait à peine à fournir la puissance nécessaire pour entamer le forage. Mierin sentit immédiatement une résistante dans la Trame, mais elle ne s'arrêta pas. Elle poussa, poussa, et sentit la Trame se déliter sous l'effet de son tissage. Des chiffres fusaient de tous côtés de la pièce, parfaitement en phases avec leurs projections. La faille avoisinait à présent le picomètre. Mierin rencontra une nouvelle résistance, plus épaisse que la précédente. La gravité paraissait plus forte soudain et elle suait à grosses gouttes.
ICI. OUI.
Est-ce qu'elle avait entendu une voix? Mierin s'essuya le front. Elle sentait le Vrai Pouvoir à sa portée. Sous l'effet de la pression intense dans la pièce, elle eut l'impression de voir des lignes noires fuser devant ses yeux, comme des corps flottants.
-Mierin, demanda Beidomon. Je me demande si…
-Juste un effort de plus, grinça Mierin entre ses dents serrées.
-Mais j'ai cru entendre…
-Nous y sommes presque.
Elle n'avait jamais tant méprisé Beidomon qu'en cet instant. Ils étaient à littéralement quelques femtomètres de la grandeur, et il avait des doutes de dernière seconde? Pas elle. Mierin Edronaille était née prête à changer le monde. Elle n'avait pas subit toutes ces avanies de la part de professeurs et de collègues ne croyant pas à ses projets, de la part de Lews, pour renoncer maintenant. Elle pressa encore un peu contre la Trame, avec une difficulté encore accrue, parce que la saidar et le saidin semblaient vouloir échapper à son contrôle et fuir la faille dans la trame au lieu de s'y engouffrer.
Et puis, d'un coup, le barrage céda. L'ouverture s'élargit d'un coup, au point de devenir visible à l'œil nu. Un millimètre, deux millimètres, six millimètres.
-C'est trop rapide!, hurla quelqu'un.
Mierin l'ignora. La Source était là, derrière, cachée dans une nappe de noirceur. Mierin s'empara du Pouvoir à sa porter, lâchant la saidar et le contrôle sur le cercle autour d'elle.
Les yeux de Mierin furent envahis de lignes noires. Elle eut l'impression d'être engloutie dans une gangue de ténèbres épaisses. Elle eut l'impression de contempler les ténèbres et qu'ils la contemplaient en retour. Mierin déglutit, le souffle coupé. C'était comme si quelque chose la mettait à nue, sondant la moindre parcelle de son être et de son âme. Elle se sentit violée.
ENFIN.
Le monde explosa et implosa d'un coup. Tout le monde se mit à hurler autour d'elle. La faille, déjà large de quelques millimètres, s'élargit encore plus, frôlant à présent le mètre et continuant d'augmenter. Le sol se déformait sous leurs pieds. Le vent sifflait dans les oreilles de Mierin. Les vitres explosèrent. La cage de Rialle, pourtant forgée avec le Pouvoir Unique, fondit d'un coup et se répandit comme une flaque de sang métallique et bouillonnante sur le sol. Il ne s'agissait plus d'une faille à travers la Trame, mais d'une fissure qui s'élargissait dans l'espace-temps, déformant les murs et la réalité autour d'eux.
Mierin expira. À peine six secondes s'était déroulées depuis le premier contact, parce que c'était un contact, avec quelque chose de vivant, ou au moins de conscient, quelque chose qui voulait s'échapper plus fort encore que Mierin ne voulait le dompter, et d'assez puisasant pour briser de la cuendillar . Le Sharom n'allait pas y résister. Mierin comprit qu'elle avait moins d'une seconde pour réagir. Elle utilisa le Vrai Pouvoir qu'elle tenait toujours et ouvrit un Portail.
L'instant d'après, elle se retrouva sur les collines à l'ouest de V'Saine. Horrifiée, elle vit le Sharom exploser dans une gerbe de feu noir. Pendant un instant, elle crut qu'il allait tenir en l'air malgré tout, puis il se fissura et commença à tomber, lentement mais implacablement, sur l'université du Collam Daan en-dessous, mais le pire, le pire, c'était que la fissure elle resta en l'air et s'élargit encore, devenant plus large que le Sharom lui-même. Ce n'était plus une fissure, c'était une Brèche, et elle s'élargissait encore, engloutissant le ciel, la lumière du soleil et tout le reste. Mierin sentit une vibration dans tout son corps. Elle tomba sur les genoux, incapable de respirer. Elle lâcha le Vrai Pouvoir sans s'en rendre compte. Dans les ténèbres, elle ne vit pas le Sharom se fracasser sur les toits de l'université, mais elle le sentit. Le sol trembla. Trois secondes après, l'onde de choc la percuta, la faisant voler quelques mètres en arrière.
Puis, ce fut le silence. Mierin resta là, dans la poussière, incapable de penser ou de respirer, jusqu'à ce que les premiers cris d'horreurs retentissent dans la ville toute proche et que les ténèbres se dissipent, dévoilant le même ciel radieux d'été qu'elle avait vu en se levant.
Ce qu'elle avait vu s'était produit. Le monde était à tout jamais changé. Mais pas de la manière dont elle l'avait voulu ou prévu.
Mierin se mit à rire et à pleurer, incapable de s'arrêter.
