- Tu n'es pas sérieuse ? s'indigna Gaëlle. Tu ne comptes pas quitter la Citacielle, précisément maintenant ?

- Oui, ce serait complètement idiot d'abandonner alors que le cabinet décolle à peine! renchérit Renard.

Gaëlle leva les yeux au ciel:

- Ce n'est pas du tout la question! Le problème c'est qu'Ophélie est en train de mener une enquête sur un assassinat, que trois morts supplémentaires viennent de surgir de manière très suspecte, et qu'elle est la seule à avoir le début d'une piste !

Renard secoua vigoureusement la tête:

- Alors je t'arrête, la question est plutôt qu'Ophélie a ouvert un cabinet de lecture depuis plus de deux mois, qu'i peine deux jours l'ambassadrice lui a passé une commande de la plus grande importance, et que depuis que cette information a fuité – ne me remerciez pas – les appels pleuvent pour obtenir un rendez-vous avec Madame la grande liseuse familiale.

Depuis l'autre côté du comptoir de son cabinet de lecture, Gaëlle et Renard se tournèrent vers Ophélie dans l'attente d'une forme d'arbitrage. Ils s'y étaient tous trois attablés pour déjeuner et, malgré un récit détaillé des événements de la veille, ni l'un ni l'autre ne voulait croire à son départ imminent.

- C'est juste que je suis très lasse de tout ça … répondit Ophélie. Le mariage ne devrait pas être si compliqué, n'est-ce pas?

- Ah, donc ce n'est pas à propos d'un obscur incident de griffes, c'est à propos de Thorn, avança Gaëlle. Être en couple ça demande des efforts, ce n'est facile pour personne.

- Pourquoi tu dis ça? s'étonna Renard. Je ne fais aucun effort moi…

La jeune Nihiliste le regarda avec une grimace incrédule et Ophélie enchaîna précipitamment avant que le débat ne prenne une toute autre direction:

- C'est un Dragon et pas moi. Je ne pourrai jamais l'être. Et même sans ça, je crois que Thorn et moi n'avons pas beaucoup de choses en commun.

Gaëlle détacha son œil bleu de Renard, gardant pour plus tard leurs explications, et reporta son attention sur Ophélie:

- Vous avez plein de choses en commun. Pour commencer, vous êtes les deux seuls nobles de l'arche qui soient à peu près tolérables.

- Je te remercie, mais je ne suis pas une noble.

- Tu es bien la descendante d'un esprit de famille? intervint Renard.

- Heu, oui.

- Tu as bien des pouvoirs? ajouta-t-il.

- Ou … oui.

- Tu habites bien dans un château? poursuivit-il, toujours plus moqueur.

- C'est bon, j'ai compris …

- Tu as bien des domestiques, de jolies robes et un animal de compagnie?

- Ne mêle pas Andouille à tout ça, c'est toi qui l'as adopté avant de me l'imposer!

Renard croisa les bras avant d'échanger un sourire satisfait avec Gaëlle. Cette dernière reprit :

- Pour en revenir à notre sujet de départ – à savoir quitter le Pôle, toi et tes petites mains intrusives – tu devrais t'accorder du temps pour prendre cette décision. Et même si ça ne fonctionne pas entre toi et ton grand échalas, ce n'est pas une raison pour renoncer à tes projets – d'enquête ou de cabinet, pour ce que j'en sais de tes priorités …

Ophélie resta silencieuse le temps de mâcher son petit pain aux airelles et de digérer ces paroles, mais le calme fut de courte durée: quelqu'un toquait contre la vitre de la porte du cabinet.

- Ah c'est pas possible, pesta Renard. Encore des clients qui ne savent pas lire un panneau. Nous sommes fermés jusqu'à quatorze heures! hurla-t-il en direction de l'entrée.

Les coups persistèrent et la frustration du rouquin explosa:

- Raaaah ! Je vais leur expliquer deux-trois trucs, je reviens.

Profitant de l'absence momentanée de Renard, Gaëlle posa les coudes au milieu des assiettes et se pencha par-dessus le comptoir pour chuchoter d'un air entendu:

- C'est dans la chambre à coucher que ça cloche?

- Non! s'insurgea Ophélie. Enfin, pas à proprement parler…

- OK, j'ai fait mouche. Raconte à tata Gaëlle.

- Il n'y a rien à raconter. C'est tout le problème.

- D'accord … Qu'est-ce que tu as tenté?

- Comment ça qu'est-ce que j'ai tenté?

La mécanicienne haussa un sourcil inquisiteur en guise de réponse et Ophélie bredouilla:

- J'ai … eh bien … J'ai mis une jolie robe et …

- Tu as mis une jolie robe? s'exclama Gaëlle d'un air à la fois incrédule et dégoûté.

- Que suis-je censée faire d'autre?

- Oh c'est pas vrai! Si vous vous contentez l'un comme l'autre de mettre de beaux habits et d'attendre que la magie opère, vous n'êtes pas sortis d'affaire!

- Je ne vais pas non plus le supplier!

- Certains hommes aiment ça, objecta Gaëlle. Peu importe, tu pourrais simplement commencer par lui dire ce que tu veux.

- Est-ce comme cela que ça s'est passé entre Renard et toi? C'est toi qui as dû … prendre les devants?

Le regard de Gaëlle disparut subitement sous sa casquette et ses boucles brunes.

- C'est pas un bon exemple, marmonna-t-elle en s'intéressant de très près à ses ongles noircis.

La gêne de son amie aurait presque pu amuser Ophélie si elle n'avait pas été si découragée. Elle reprit d'un ton abattu:

- Je crois tout simplement que je ne lui plais pas.

Gaëlle laissa échapper un rire gras.

- Je crois que tous les invités de ton mariage pourront te garantir le contraire. Tu lui plais. Massivement. Ta tante est repartie traumatisée. Tes parents ne pourront plus jamais te regarder dans les yeux –

- Arrête de parler je t'en supplie! l'interrompit Ophélie en essayant d'enfoncer ses doigts dans ses oreilles. Je crois que tu te trompes, reprit-elle en se sentant devenir de plus en plus écarlate. Thorn a le contact physique en horreur et ce genre de réaction incontrôlée le met juste affreusement mal à l'aise.

- Je te garantis que les hommes ne sont pas si compliqués que tu l'imagines. Dis-lui ce que tu veux. Ou montre-lui si tu n'es pas douée pour la conversation. Il y a de grandes chances pour qu'il obtempère immédiatement. Et sinon, tu seras fixée et tu pourras passer à autre chose.

Ophélie accueillit le retour de Renard et le terme de cette conversation avec soulagement.

- Ces nobles sont incorrigibles ! Qu'y a-t-il de difficile à comprendre ? Nous avons besoin de cinq repas par jour, tout comme eux!

- Cinq? s'étonna Ophélie.

- À propos de l'intendant, intervint Gaëlle, manifestement rompue aux habitudes alimentaires de son compagnon, il m'a fait passer un rapport tout à fait passionnant. Il faudra que je te le fasse lire Renold.

- Oh, tu sais, moi la paperasse…

- Je te promets que tu vas aimer cette paperasse-là. Toi et tous les autres prolos de cette foutue Arche.


Ophélie rentra à Jötunheim avec un bon mal de crâne, harassée par une journée complète de rendez-vous. Renard avait vu juste, depuis que Patience lui avait confié une lecture, les nobles désireux de faire bonne impression au Clairdelune s'amassaient devant son cabinet. Le téléphone avait sonné sans discontinuer au point qu'elle avait cessé de répondre. Elle n'avait même pas eu le temps de traiter la demande de l'ambassadrice pendant les horaires d'ouverture. Il lui faudrait s'en charger après le dîner. Elle avait pris l'habitude de consacrer ses soirées à Thorn, mais puisqu'il n'y avait plus ni de leçons de lecture, ni d'entraînement Dragon, elle allait avoir beaucoup de temps pour elle.

Le prochain dirigeable en partance pour Anima était dans huit jours. Beaucoup plus de temps qu'il n'en fallait pour clôturer ses contrats, fermer le cabinet, faire ses valises et ses adieux. Ophélie jeta ses lunettes sur son chevet et chuta lourdement sur son lit, face en avant, se laissant lentement absorber par l'édredon moelleux. Pourquoi n'éprouvait-elle rien à la perspective de ce départ? Ni soulagement, ni tristesse? Ni joie, ni colère? Devrait-elle suivre les conseils de Gaëlle et prendre un peu plus de temps pour reconsidérer sa décision? En réalité, rien ne la retenait plus au Pôle. Quoi qu'en pense Gaëlle, elle n'était d'aucune utilité dans l'enquête sur la disparition de Melchior. Et en ce qui concernait son cabinet de lecture, aucun des contrats qu'on lui avait confiés n'avait le moindre intérêt historique, ni aucun intérêt tout court. La grande liseuse familiale n'était qu'un faire-valoir et elle ne trouverait jamais d'autre place à la cour. Quant à Thorn … Même si elle avait pu oublier la désastreuse leçon d'hier, ça n'aurait rien changé. Thorn ne voulait pas qu'elle reste et il n'avait rien fait pour la retenir.

Son écharpe s'extirpa de son corps avachi et se roula en boule contre son flanc. Elle fut immédiatement imitée par Andouille qui se lova dans les plis de laine, plantant amoureusement ses griffes entre les mailles, une patte après l'autre, produisant les vibrations et les bruits d'un petit moteur. Depuis quelque temps, ces deux-là s'entendaient comme balai et pelle et, lorsqu'Ophélie parvenait à convaincre son écharpe de sortir avec elle, c'était pour se retrouver couverte de poils roux et blancs. Exténuée, la jeune femme ferma les yeux et, bercée par le ronronnement apaisant du chaton, se laissa happer par le sommeil.

Elle se réveilla en sursaut et dut se frotter les yeux pour chasser l'image de Thorn, à terre, sa chemise blanche barrée d'une traînée de sang qui s'élargissait à vue d'œil. Elle reprit son souffle en constatant qu'elle était toujours dans sa chambre, uniquement entourée de son chat et de son écharpe, l'apprentissage des griffes bel et bien derrière elle. Un coup d'œil à la pendule lui apprit qu'elle n'avait dormi qu'une heure. Pourquoi fallait-il que ce souvenir vienne la hanter dès qu'elle fermait les yeux, dans des versions plus ou moins déformées et plus ou moins perturbantes ? Cette dernière vision était tellement alarmante … Thorn s'était-il bien remis? Ophélie chassa cette question de son esprit. Tout cela était arrivé par sa faute, peu lui importait qu'il souffre le martyr, ou que sa plaie se soit infectée, ou qu'il se soit vidé de son sang en plein conseil des ministres.

Le gargouillis de son estomac lui rappela qu'il était dix-neuf heures quarante-cinq. Habituellement, Mikhaïl venait la tirer de ses rêveries lorsque la seule odeur du repas n'avait pas déjà attiré Ophélie en cuisine. Avait-il appris ce qui s'était passé la veille? Lui en voulait-il d'avoir blessé Thorn? Lui reprochait-il sa décision de partir?

Ophélie sortit en trombe de sa chambre, bien décidée à plaider sa cause. Elle fut stoppée dans son élan par l'obstacle qui obstruait le grand escalier: Thorn. Ses entrailles se nouèrent instantanément. Ce n'était pas seulement de le revoir après leur dernier rendez-vous mouvementé, ni en raison de ses intrusions oniriques à répétition, mais la certitude soudaine que quelque chose n'allait pas. Thorn était livide, bien au-delà de sa pâleur habituelle. S'était-il vraiment vidé de son sang? Allait-il mourirpar sa faute ?

- Ophélie, j'ai de mauvaises nouvelles, lui déclara-t-il la gorge nouée.

- Qu'y a-t-il?

- Je préférerais que vous ne restiez pas dans les escaliers, répondit-il après une courte hésitation.

- Je … Je vais m'asseoir.

Ophélie s'agrippa à la rambarde et se laissa couler sur place. Elle replia ses jambes sous elle et agrippa ses genoux, regrettant d'avoir laissé son écharpe dormir dans la chambre. Thorn hésita quelques secondes avant de s'asseoir quelques marches plus bas, ramenant ainsi ses yeux à la hauteur des siens. Ophélie ne parvint pourtant pas à capter son regard gris.

- Qu'y a-t-il? répéta-t-elle.

Thorn prit une inspiration douloureuse avant de débiter une réponse dans un rythme haché.

- Il y a eu un accident. Mikhaïl est tombé. En nettoyant les lustres apparemment.

Ophélie jeta un œil horrifié aux lustres suspendus quelques dizaines de mètres au-dessus du sol du grand hall.

- Est-ce que … Est-ce qu'il est …

- Non. Pas pour l'instant au moins. Il est vivant mais inconscient. Les médecins qui l'ont examiné disent qu'il n'y a rien à faire. Rien à part attendre.

- Thorn, je … Je suis désolée, je sais qu'il compte énormément pour vous. Il compte aussi beaucoup pour moi.

- Merci. Il vous apprécie considérablement lui aussi, répondit-il avec douceur. La vie à Jötunheim ne va plus être la même dans les prochains jours. Andreï est très … perturbé. Si vous le souhaitez, vous pouvez séjourner chez Berenilde jusqu'à votre départ.

- Quoi? Non! Je ne veux pas partir, pas maintenant. Je ne partirai pas de la Citacielle tant qu'il ne sera pas remis. Je veux être là pour Mikhaïl, et pour Andreï, et pour vous. Je … Je vous aiderai à prendre soin de lui jusqu'à ce qu'il soit entièrement guéri.

Thorn braqua enfin ses yeux sur elle et la scruta attentivement avant de reprendre:

- Il pourrait très bien ne pas guérir. Si vous voulez rentrer chez vous comme prévu, je comprendrais. Je vous donnerai des nouvelles régulièrement et –

- J'ai pris ma décision, n'en parlons plus, coupa Ophélie.

- D'accord.

- Pensez-vous … Pensez-vous que ça puisse être autre chose qu'un accident? demanda-t-elle en combattant une sensation de nausée.

- Si c'est le cas, je vous promets que je le découvrirai. Je … j'ai pris l'initiative de lire l'échelle sur laquelle il était avant l'accident. Je n'ai rien vu de particulier, à part une sensation fugace de perte d'équilibre avant ...

Les mots moururent dans sa gorge sans qu'il puisse terminer sa phrase, mais il reprit:

- Peut-être pourriez-vous essayer aussi, vous verrez sans doute plus de choses que moi.

- Oui, oui bien sûr. Êtes-vous –

- Je sais que vous me lirez par la même occasion, ce n'est pas un sujet.

- Très bien.

Thorn se leva.

- Je dois écrire à sa famille. Si vous avez faim, je vous suggère d'aller faire un tour en cuisine. Berenilde nous a fait livrer de quoi ravitailler un bataillon entier.

Ophélie hocha la tête et se remit sur ses jambes flageolantes. Avant toute chose, elle voulait lire cette maudite échelle. Elle resta immobile un moment, observant Thorn remonter les marches dans le halo de tristesse bleuté créé par ses verres de lunettes. Elle n'aurait pas voulu rédiger cette lettre à sa place. Une fois parvenu sur la coursive, il se retourna et ouvrit la bouche, comme pour lui dire quelque chose, mais le grand hall resta silencieux et Thorn reprit le chemin de son bureau.


Le bruissement du vent d'altitude contre la façade, la respiration d'Andouille, le tic-tac de sa petite horloge, … à son réveil, la mélodie familière de Jötunheim rappela à Ophélie qu'elle était dans sa chambre, mais aucune lumière ne filtrait à travers les épais volets. Avec l'arrivée de l'automne, le rythme des jours et des nuits s'équilibrait peu à peu. Son sommeil n'en était pas facilité pour autant. Il était quatre heures du matin, bien trop tôt pour rejoindre son cabinet. Pas assez tôt pour ignorer la myriade de questions qui tournoyaient dans sa tête et se rendormir.

La soirée d'hier avait été l'une des plus tristes de sa vie. Sa visite à Mikhaïl l'avait vraiment accablée. Cet homme qui incarnait habituellement la vitalité lui avait paru abominablement vulnérable, étendu sur son lit, inconscient, son visage boursouflé et bleui par la chute, sa respiration quasi inaudible.

Ses échanges avec Andreï avaient été presque aussi alarmants. De prime abord, ce dernier aurait pu sembler totalement indifférent à la situation. Toutefois, quiconque le connaissait un peu pouvait mesurer à quel point il était perturbé. Il paraissait totalement perdu. Lui qui faisait habituellement tout dans le château ne savait plus quoi faire de ses dix doigts. Lui qui était habituellement si éloquent était quasiment incompréhensible.

Comment lui en vouloir? Ce terrible accident les prenait tous au dépourvu. Si c'était bien un accident. Rien dans la lecture de l'échelle n'avait pu laisser penser à Ophélie qu'il en était autrement, mais avec les derniers événements, il lui était difficile d'imaginer que la chute de Mikhaïl était une coïncidence.

En revanche, si l'échelle lui avait bien confirmé quelque chose, c'était l'état de détresse de Thorn. Elle savait déjà que Mikhaïl était comme un membre de sa famille, mais c'était une tout autre expérience de le ressentir si intimement. Au milieu de la tempête qui occupait toujours l'esprit de l'intendant du Pôle, une profonde tristesse et une immense inquiétude empoisonnaient chaque pensée. Et une partie de cette inquiétude lui était destinée à elle. Ophélie s'obligea à ne pas s'attendrir plus, laissant sa colère de la veille revenir au premier plan. Après tout, il était tout de même très irritant que Thorn se préoccupe tant de sa sécurité après avoir fait d'elle une menace pour tous ceux qui auraient le malheur de croiser sa route. Il aurait au moins pu lui reconnaître une certaine efficacité dans le maniement des griffes, fût-il involontaire.

Le gargouillement de son estomac résonna dans le silence du château endormi. Ophélie n'avait pas réussi à avaler quoi que ce soit hier soir, mais elle n'avait pas le courage de descendre en cuisine et de la trouver vide de son capitaine. Pour patienter jusqu'au lever du jour et penser à autre chose, elle décida de s'atteler à la lecture commandée par Patience. Occuper les souvenirs d'une autre personne était un excellent moyen de se distancier des siens.

Elle se dirigea à tâtons jusqu'à son bureau-coiffeuse, s'y cogna l'orteil et fit tomber l'un des flacons d'encre (fort heureusement fermé) avant de parvenir à allumer la petite lampe à gaz. La lumière de la flamme traversa les motifs de verre colorés, donnant à la pièce une atmosphère irréelle. Cette chambre lui manquerait lorsqu'elle serait rentrée chez ses parents … Car Mikhaïl finirait par se remettre, il le fallait, et elle n'aurait plus de raison de repousser son départ.

Il fallut plusieurs minutes à Ophélie pour retrouver l'enveloppe dans le désordre qui s'était accumulé sur son bureau en moins de deux jours. Dans sa détermination à quitter le Pôle, elle avait amassé des dépliants sur les horaires de passage des dirigeables long courrier, ressorti les exemplaires de son contrat de mariage et de son contrat avec Farouk, commencé à rédiger un télégramme annonçant son retour à sa famille, et des lettres d'adieux à ses amis. Elle fit une haute pile de tout cela, la cacha à ses pieds, et plaça théâtralement l'enveloppe de Patience au centre du plateau de bois. La commande de l'ambassadrice. Son premier gros contrat. Et le dernier.

Elle ouvrit l'enveloppe déjà décachetée par ce goujat d'Invisible et en tira une petite boîte recouverte de velours violet, un chèque, ainsi qu'une lettre portant l'en-tête du Clairdelune. Ophélie déplia l'épais papier avant de déchiffrer les circonvolutions élégantes tracées par Patience.

À l'attention de Madame Ophélie, grande liseuse familiale

Madame,

Il me revient que vos talents singuliers permettent d'exhumer le passé des objets. Or, j'ai en ma possession une paire de boucles d'oreilles dont je souhaite connaître l'histoire exacte. Plus précisément, je désire établir sans l'ombre d'un doute l'identité de leur dernier propriétaire et déterminer si cette personne est en droit d'exiger une part de l'héritage de mes parents.

Je vous saurais donc gré d'y appliquer vos compétences avec la rigueur qui s'impose. Je compte sur votre diligence pour mener à bien cette tâche dans le délai imparti, soit d'ici le 16 septembre. Toute approximation ou retard serait, vous l'imaginez aisément, fort déplorable. Faites-moi savoir si des dispositions particulières sont nécessaires à la bonne exécution de votre travail.

Vous trouverez en accompagnement de cette lettre un chèque d'acompte dont le solde vous sera versé à la remise de vos conclusions.

Dans l'attente de votre rapport,

Madame Patience, Ambassadrice du Pôle, Conseillère diplomatique du seigneur Farouk

Voilà qui était intrigant … Laissant la lettre et son ton condescendant de côté, Ophélie ouvrit le mystérieux écrin. Il renfermait une paire de petits anneaux d'or tout à fait ordinaires. Un lecteur débutant aurait sans doute directement lu les boucles d'oreilles, mais, en ce qui concernait les bijoux, le contenant était souvent plus révélateur que le contenu. Les informations essentielles, comme l'intention de l'amoureux qui offrait une bague, les sentiments de la propriétaire qui la mettait à l'abri dans un coffre-fort, les remords du jaloux qui la dérobait … Tout cela avait bien plus de chances d'être révélé par une modeste boîte que par un bijou porté pendant des heures et noyé de détails du quotidien.

Une fois qu'elle eut enlevé un gant et fait le vide dans ses pensées, Ophélie plaça la main sur le velours usé par le passage des ans.

Un soubresaut, une contraction du temps, et elle était en train de glisser la boîte dans une enveloppe, bien décidée à tirer toute cette histoire au clair. Après tout, cette Animiste disgracieuse et mal éduquée avait tout de même démontré que sa réputation de liseuse n'était pas usurpée.

Le temps continua sa course à rebours et Ophélie se retrouva assise derrière un immense bureau, circonspecte face à la boîte qu'elle tenait entre ses mains. Pas de diamants, huit ou dix carats maximum, en plus de n'avoir aucune valeur, les boucles n'étaient même pas jolies. Pourquoi diable la défunte architecte avait-elle voulu les remettre à Archibald? Et de quoi parlait-elle avec cette histoire de descendance? Elle avait bien assez des six sœurs qui lui restaient, inutile de dilapider un peu plus l'héritage de leurs parents.

Quelques battements de cœur plus tôt, la convoitise explosait dans sa poitrine. Ces courriers étaient tous adressés à l'ambassadeur, et c'était elle qui remplissait cette fonction désormais. Fini d'être cloîtrée dans l'ombre de son frère, fini les privilèges que l'aîné s'était réservés des années durant. Une partie d'elle avait beau être navrée de ce qui était arrivé à Archibald, elle n'allait certainement pas bouder son plaisir. Il était sain et sauf après tout, ce n'était ni plus ni moins qu'une retraite anticipée. À elle les courriers et à elle les cadeaux maintenant!

Le temps dégringolait toujours plus vite et toujours plus loin. Sa vue était moins bonne désormais, ses articulations la torturaient, mais une volonté farouche alimentait son corps tout entier d'une énergie inépuisable. Elle allait mourir, mais elle n'avait pas peur. Son héritage lui survivrait. Ses créations la rendraient éternelle pour quiconque traverserait ses raccourcis et foulerait ses espaces. Et ses descendants … Son descendant, en réalité, seul le garçon avait hérité de son don, elle en était sûre. Une fois que ses talents se seraient réveillés, il perpétuerait son œuvre et sa mémoire. C'était un bon gamin. Pas encore sur la bonne voie, mais ça viendrait. Ce petit message aiderait. Les boucles que lui avait offertes l'arrière-grand-père du garçon, à l'époque où il n'était pas encore Monsieur Augustin, ambassadeur du Pôle, mais un jeune noble en mission diplomatique. La nostalgie l'envahissait à présent, elle qui n'avait jamais regretté quoi que ce soit de toute sa longue vie. Son temps sur cette terre était bel et bien révolu, et c'était peut-être pour le mieux, finalement.

Ophélie lâcha la boîte, inutile d'en lire plus. Elle sentit la colère monter en elle. Patience lui avait menti. Ces boucles d'oreilles ne lui appartenaient pas, elle n'avait aucune légitimité pour en autoriser la lecture. Impossible de revenir en arrière cependant. Oh, elle allait lui en donner de la rigueur et de la diligence à Madame l'ambassadrice. Après tout, la seule chose que Patience souhaitait savoir, c'était si la propriétaire des boucles d'oreilles mettait en péril son héritage. Ophélie pourrait simplement lui répondre qu'elle n'avait pas trouvé le moindre élément permettant de soutenir cette théorie, point. Inutile de lui divulguer la moindre information à propos d'Archibald et d'Hildegarde.

Elle était sur le point de remettre la boîte dans l'enveloppe quand un détail de sa lecture lui revint en mémoire. Juste avant les souvenirs de Patience, il y avait eu … un sursaut dans l'écoulement du temps … un instant de déjà-vu … L'Invisible. L'Invisible dont elle avait croisé le chemin au Clairdelune et qui avait brisé le sceau de l'ambassade. Il avait dû effleurer la boîte en ouvrant l'enveloppe. Que cherchait-il?

Ophélie hésita un instant avant d'ôter à nouveau son gant et de poser sa main sur le papier brun. C'était comme enfiler une ancienne robe, un peu oubliée mais terriblement familière. Elle retrouvait des sensations déjà vécues, des sentiments déjà éprouvés, … la curiosité l'emportait sur tous les autres. Elle voulait tout savoir sur cette Ophélie, comprendre pourquoi et comment elle était devenue qui elle était, et peut-être même, le retrouver, lui. L'Autre.

Ophélie lâcha l'enveloppe comme si elle lui brûlait les mains. Elle était trempée de sueur et son cœur battait à tout rompre. Elle n'avait rien compris à ce qu'elle venait de lire, mais elle était certaine de l'essentiel : cet Invisible était le même homme qui s'était rendu au manoir de Melchior, le même dont elle avait senti l'étrange trace sur le heurtoir, le même dont elle était sûre, sans savoir pourquoi, qu'il était responsable de la mort de l'ancien ministre des Élégances.