Précédemment : Lance et Keith ont fait diversion au Kral Mestna, le bâtiment gouvernemental où Vit a installé la base de ses opérations au 301. Ils étaient censés gagner assez de temps pour que Thace puisse infiltrer le réseau informatique (à la fois pour installer une backdoor et prendre le contrôle des diffusions publiques afin qu'Arel puisse montrer au peuple de la planète mère que Voltron était de leur côté). Ils se sont retrouvés dans un affrontement durant lequel Vit a fait exploser le sol, les faisant tomber dans une embuscade, avant d'offrir à Lance sa liberté en échange de la vie de Keith.
Pendant ce temps, Val et Nyma ont rêvé de cette confrontation, qui colle à une vision que Blue a autrefois montrée à Meri. Quand elles se sont rendu compte qu'elles ont fait le même rêve, elles ont décidé de rendre visite au lion bleu dans l'espoir de comprendre ce qui se passait. Meri et Akira sont également grandement affectés par ce qui se passe sur la planète mère.
Avertissements pour ce chapitre : un personnage principal est grièvement blessé. Il y a des descriptions de sang et de brûlures, mais rien de particulièrement choquant. Il y a plusieurs explosions tout au long du chapitre et beaucoup d'émotion en général, plusieurs personnages frôlant la crise d'angoisse. Il est fait une brève référence à la mort de Lealle, ce qui peut prendre aux tripes (ce n'est ni gore ni rien, mais vous pouvez passer la scène en italique qui commence par « La douleur la frappa en premier » pour éviter le pire, même si ça revient plusieurs fois dans les scènes de Val et de Nyma). Et puis, il y a une légère presque noyade dans la scène qui commence par « Val percuta l'eau ».
Chapitre 37
Visions concrétisées (Partie 2)
Nyma avait à peine mis les pieds dans le cockpit du lion bleu qu'elle se fit happer par une vision.
L'instant d'après, elle se retrouvait ailleurs, une douleur au flanc, du sang s'écoulant le long de sa jambe. Dans l'obscurité, elle ne pouvait distinguer que de petits détails : des points lumineux suggérant la présence de Galras tout autour, quelque chose qui crépitait comme de l'électricité dans les mains de la silhouette qui se tenait devant elle…
Ce n'était pas la première fois qu'elle voyait cette scène.
Elle n'eut que le temps d'avoir cette unique pensée avant de retourner au cockpit de Blue, vautrée par terre avec une migraine et un point de côté, comme si elle avait parcouru l'intégralité du château-vaisseau en courant. Val était allongée à côté d'elle, dans une position un peu plus gracieuse. Elle avait le visage pâle et les yeux écarquillés et Nyma n'eut pas besoin de lui demander pour savoir qu'elles avaient vu la même chose : une vision similaire à leur rêve de la nuit dernière, mais bien plus immédiate.
— Merde, marmonna Nyma, se relevant pour se précipiter vers le siège du pilote.
Val l'imita et elles eurent à peine le temps de s'installer avant de replonger dans le noir.
— Observez bien.
Haggar leva les mains pour les placer de chaque côté de la tête du prisonnier. De l'obscurité se rassembla dans ses paumes, huileuse et suintant d'une manière qui faisait mal aux yeux de Meri. Son estomac se retourna, mais même si Haggar ne lui prêtait pas attention directement, elle savait qu'elle avait quand même conscience de ses alentours, comme toujours. Une grimace, un tressaillement, même un petit accroc dans sa respiration pourraient trahir ce qu'elle ressentait.
Meri observa donc, le visage de marbre, s'enfonçant plus profondément dans la coquille vide qu'était Reza ve Orahk. Elles ne se contentaient plus de lire les esprits : elles avaient commencé à voir comment les attaquer directement. C'était une technique dont Meri ne se servirait jamais, même contre Haggar. Elle causait des dégâts imprévisibles et irrémédiables au psyché de la victime et même le plus doux des touchers pouvait s'avérer fatal, pour l'assaillant comme pour l'assailli.
Heureusement, Reza n'avait pas encore le droit de se servir de cette technique et ne l'obtiendrait sûrement pas avant un bon moment. Haggar voyait son potentiel et ne voulait pas perdre un atout précieux à cause d'une erreur de débutant.
La porte au fond de la pièce s'ouvrit silencieusement, laissant passer une autre élève d'Haggar, Elhete. Elle était grande et sèche, même pour une druide, facilement reconnaissable malgré son masque blanc sans relief. Elhete était une des plus anciennes élèves d'Haggar et, d'après les rumeurs colportées par les autres druides, elle semblait avoir gravi les échelons du programme à la déloyale. Elle avait des vues sur les affectations les plus prestigieuses et voyait apparemment l'arrivée en force de Meri comme un acte de défi.
Meri se fichait franchement d'Elhete et de sa vendetta, mais elle devait se montrer prudente en sa présence. Il n'y avait rien qu'elle ne ferait pas pour faire virer Reza du programme.
Elhete tourna légèrement son masque sinistre dans sa direction, mais garda le silence tandis qu'Haggar travaillait. Elle apparaissait de temps à autre durant les leçons de Meri pour passer un message à Haggar ou la prévenir de changements parmi les prisonniers, et savait mieux que quiconque qu'il ne valait mieux pas la déranger dans son travail.
L'obscurité continua de s'épaissir dans les mains d'Haggar, fouettant l'air comme une créature cherchant à s'échapper jusqu'à ce que, d'un coup, elle la libère dans le corps du prisonnier sur la table. Il était sous sédatif, mais il se mit à se convulser sous l'assaut de la magie, son front se plissant et les espèces de branchies à sa gorge palpitant sous la douleur.
Meri se sentit mal.
L'instant d'après, cela devint autre chose. Sa nausée redoubla, sa peau se couvrit de sueur. Sa vision devint noire sur les bords et sa tête lui donna l'impression d'être remplie de coton. Elle observa Haggar travailler avec un détachement tout particulier : sa démonstration, la pièce même dans laquelle elles se trouvaient, se brouillant comme un holo-écran qu'on devait recalibrer.
Quelque chose clochait.
Quelque chose…
Quelque chose quelque part ailleurs.
Quelque chose qu'elle avait déjà senti auparavant.
Elhete tourna à nouveau la tête vers Meri et, même avec le masque dissimulant ses traits, elle avait l'air absolument ravie. Comme un prédateur ayant perçu l'odeur du sang, elle l'observa et Meri dut repousser l'impression de fin du monde qui menaçait de l'arracher à son corps. Elle serra les poings sous ses manches, allongeant ses griffes un tout petit peu pour mieux les enfoncer dans ses paumes.
La douleur lui permit de garder les pieds sur terre et, tandis qu'elle reprenait le contrôle de son corps, la nausée diminua, devenant plus facile à tenir à distance.
Elle devait voir le bout de cette leçon.
Quoi qu'il se passait, quelque part dans l'univers, ça allait devoir se résoudre sans son aide. Elle ne pouvait rien faire tant qu'elle n'aurait pas l'occasion de s'éloigner d'ici et de chercher la source de cette étrange sensation. Si toutefois elle le pouvait.
Pour l'instant, elle regarda Haggar travailler, laissant le dégoût l'emporter sur la peur qui formait un étau autour de sa gorge.
Laisser le traître.
Lance sentit quelque chose en lui se changer en glace, ralentissant les battements de son cœur, transformant le sang chaud qui coulait sur sa jambe en feu liquide. Il dévisagea Vit, cherchant les mots pour décrire l'horreur qu'il ressentait, et fit un pas en arrière en direction de Keith. Ce dernier avait commencé à remuer, même si Lance n'osait pas baisser les yeux sur lui. Il était peut-être grièvement blessé, se raccrochant à la vie à un fil. Ou il faisait peut-être semblant, attendant l'occasion de renverser le cours du combat. En tout cas, il valait mieux éviter d'attirer l'attention de Vit sur lui.
Ce n'était pas difficile.
— Vous vous foutez de moi ? siffla Lance. Vous pensez sérieusement que je vais vous le laisser ?
Vit enfonça sa lance dans le sol derrière lui pour s'appuyer dessus.
— C'est un traître, dit Vit. Et un lâche. Rien ne l'empêche de vous abandonner comme il a abandonné l'Empire. Vous ferez mieux de le laisser tomber en premier.
— Hors de question.
Lance serra son pistolet, voulant plus que tout tirer dans la petite bouche putride de Vit. Mais il y avait des soldats tout autour, prêts à l'abattre à la seconde ou Vit serait touché.
Un des drones d'Arel apparut dans son champ de vision, rien qu'une petite lueur rouge traversant la fumée, mais cela suffit à lui serrer la mâchoire. Il ne savait pas si Thace avait déjà fini : ça faisait quoi ? Cinq minutes, depuis le début des opérations ? C'était la moitié de ce qu'il avait demandé et il devait avoir commencé par prendre le contrôle des diffusions publiques, puisque c'était plus rapide et plus simple que le piratage du système de sécurité.
Ce qui voulait dire que la ville entière pouvait être en train de le regarder en ce moment-même. Qu'elle attendait de voir de quoi il était fait. S'il allait baisser les bras. S'il allait se montrer aussi mauvais que l'Empire qu'il cherchait à renverser.
Une main s'enroula autour de la cheville de Lance, qui dut s'efforcer de ne pas laisser le soulagement se voir sur son visage. Keith était en vie. Sa poigne était ferme et serra deux fois comme pour le rassurer qu'il allait bien. Vit baissa les yeux et eut un sourire narquois : il confondait clairement ce geste pour l'appel à l'aide d'un homme démuni.
Ouais, eh bien, qu'il aille se faire foutre.
— Seigneur Zarkon a parlé, siffla Vit, reprenant une posture de combat.
Il sortit sa lance du sol, mais la garda contre lui.
— Le traître est condamné. Livrez-le-nous et tout sera fini.
Lance retint de justesse un ricanement. « Tout sera fini », mais bien sûr. Même s'il tenait sa promesse de laisser Lance partir (et c'était un grand « si »), Keith mourrait quand même. Thace aussi, si et quand Vit le trouverait. La résistance de la planète mère serait écrasée, soit par la prise de conscience que Voltron l'avait lâchée, soit plus lentement sous la campagne sans merci de Vit.
Lance se demanda si le monde qui les observait voyait les choses de la même façon. Avait-il compris que Vit était un bâtard sans cœur ou allait-il entendre ce que Vit voulait leur faire entendre ? Qu'il cherchait à se montrer raisonnable et que les paladins ne faisaient que prolonger le combat ?
Ça n'avait que peu d'importance au final.
— Vous ne l'aurez pas.
Vit retroussa les lèvres, montrant ses longues canines.
— Vous seriez donc prêt à tout sacrifier pour ce lâche, cet hypocrite, cet arrogant– ?
— Keith, dit Lance, souriant tandis que ce dernier lui serrait à nouveau la cheville, plus fortement cette fois-ci, l'intimant à se préparer.
Lance leva son pistolet, le braquant sur la tête de Vit.
— Il s'appelle Keith, et si vous le voulez, il faudra me passer sur le corps.
Vit rit, refaisant passer sa lance devant. Le bout émettait une vive lumière violacée qui piqua les yeux de Lance.
— Ça peut s'arranger.
Vit chargea lance levée, son armure absorbant les tirs de Lance, qui n'eut qu'un instant pour paniquer avant que Keith ne se relève d'un bond et se jette sur leur assaillant. Ils entrèrent en collision, Keith poussant un halètement de douleur en entraînant Vit dans sa chute. Ce dernier le désarçonna et se releva précipitamment, mais Keith avait retrouvé un second souffle. Il se leva à son tour, boitant d'un côté, et activa son bayard.
D'un sifflement, Vit interpella les gardes postés dans la pièce et ils ouvrirent le feu, se concentrant principalement sur Keith, du moins jusqu'à ce que Lance ne commence à les abattre un par un. Il compta dix-huit soldats et en descendit quatre avant que les autres ne comprennent qu'il valait mieux se concentrer sur lui. Lance leva donc son bouclier, puis aligna ses prochains tirs prudemment en reculant vers Keith, essayant de le couvrir tandis qu'il affrontait Vit. C'était dur, vu combien ils bougeaient.
Ils devaient sortir de là. Ça ne faisait pas encore dix minutes, mais Thace allait devoir s'en satisfaire. S'ils restaient plus longtemps, ils allaient tous les deux finir par se faire tuer.
La poussière tombant du plafond avait enfin commencé à se dissiper, mais la fumée était toujours bien épaisse, suffisamment pour que le casque de Lance se soit automatiquement fermé quelque temps plus tôt sans se rouvrir depuis. La lumière qui provenait d'un côté de la pièce suggérait la présence d'une sortie, mais Lance ne savait pas si la voie était libre ou si des décombres bloquaient le passage.
Ils allaient devoir tenter quelque chose de toute façon. Il y avait trop de soldats pour que Lance puisse les abattre seul, à moins de vouloir finir troué de partout, et Keith n'était pas en état d'affronter Vit très longtemps.
Étreignant son bouclier contre l'assaut des lasers, Lance se creusa les méninges pour trouver un plan.
La douleur la frappa en premier.
Elle sortait de nulle part, comme un tesson ardent qui transperça son cœur pour le plus bref des instants.
Le lion bleu tendit son esprit, envahi par la panique. Où était Lealle ?
Le froid l'envahit après la douleur brûlante, engourdissant la blessure. Blue déversa sa quintessence dans le lien, essayant de la consolider, de prêter sa force à Lealle. Si elle pouvait la trouver, si elle pouvait l'atteindre–
Mais c'était trop tard.
Val percuta l'eau glaciale, son souffle la quittant dans un filet de bulles. Elle s'enfonça, les poumons en feu, et chercha à remettre de l'ordre dans ses pensées paniquées. Blue… Elle était dans le cockpit de Blue avec Nyma. Une vision de Lance les avait déstabilisées et elles s'étaient installées à leurs postes respectifs pour essayer de comprendre ce qui se passait. Puis…
Lealle.
Val retrouva ses repères, s'immobilisant dans l'eau et laissant sa flottabilité la ramener vers la surface. Une fois qu'elle fut certaine de se diriger vers le haut, elle donna de grands coups de pieds, la brûlure dans son torse se répandant alors que les secondes s'écoulaient sans la moindre bouffée d'air.
Pouvait-on se noyer dans le plan astral, se demanda Val ?
Elle pensait du moins que c'était là qu'elle avait atterri. Soit ça, soit elle s'était accidentellement bilocalisée au fond d'une piscine. Mais comme la vision de Lealle l'avait frappée comme la foudre, elle se disait qu'il y avait plus de chance qu'elle se trouve dans le plan astral.
Sa tête perça enfin la surface et elle inspira de grandes goulées d'air, le sang battant à ses tempes. Elle ouvrit les paupières sur un crépuscule trouble, se frottant les yeux pour mieux chercher une berge.
Une vague s'écrasa sur Val, la ramenant sous l'océan, et elle se débattit en avalant de l'eau. Elle retrouva la surface en toussant et se força à inspirer profondément au cas où elle serait entraînée une nouvelle fois vers le fond. Elle cligna des paupières pour en chasser les gouttes et son cœur sombra quand elle découvrit les environs pour la première fois : elle était au beau milieu d'une mer agitée par la tempête, l'eau noire et houleuse, formant des vagues suffisamment grosses pour l'inquiéter. Ce n'était cependant pas totalement impraticable.
Val plongea sous une autre vague, puis scruta l'horizon à la recherche d'une bande de terre. Elle en trouva une, par chance assez proche : une grande île qui s'élevait bien au-dessus des flots. Elle remarqua un grand nombre de falaises atrocement raides, mais elle n'allait pas y penser pour le moment. Ça ne ressemblait pas au Cœur de Blue que Val avait déjà vu, mais c'était bien son lion qui l'avait amenée ici. Elle ne la mettrait pas en danger délibérément, pas vrai ?
Eh bien, Val n'allait pas tarder à le découvrir. Elle nagea, se concentrant sur les mouvements de son corps et le rythme des vagues plutôt que sur les nuages oppressants et la foudre qui les illuminait.
Ce ne fut qu'une fois qu'elle trouva pied sur le fond sablonneux et put se traîner jusqu'à la rive, une plage étroite de sable noir lovée dans une crique entourée de grandes falaises, que la peur la rattrapa. Elle rampa assez loin pour échapper aux vagues, puis s'effondra, frissonnant sous l'assaut d'un vent glacial coupant à travers ses vêtements trempés. Elle portait toujours son jean et son sweat. Découvrir que Nyma avait fait le même rêve qu'elle l'avait tant perturbée qu'elle n'avait pas voulu perdre de temps à enfiler son armure.
Elle s'en voulait désormais de s'être précipitée. Au moins, son armure aurait pu réguler la température et réduire l'impact des vagues, ce qui aurait rendu son parcours jusqu'à la rive bien plus facile.
Enfin, elle ne pouvait plus rien y faire maintenant qu'elle était là, seule sur une île perdue au milieu d'un océan déchaîné, sans indice quant à la raison qui avait poussé Blue à l'amener ici. Val chercha à la trouver mentalement, mais n'effleura que la tempête : des nuages sombres qui promettaient la tombée d'une pluie imminente.
Une lumière balaya l'obscurité, vive, chaude et apaisante. Elle évoquait davantage le lion bleu que ne le faisait la tempête. Val se leva donc, s'éloignant de la falaise pour en identifier la source. Un phare. Il y avait un phare en haut de la falaise, son faisceau défiant l'orage.
Un sentiment de déjà-vu s'empara de Val et elle pivota, observant la rive, les falaises. Elle… elle était déjà venue ici. Elle ne s'était pas rendue sur la plage et il y faisait beau la dernière fois, mais cette île… c'était là où elle avait emmené Matt, Allura et Edi quand ils étaient coincés entre Roya Vosar et Oriande. Sauf que ce n'était pas un phare qui s'était tenu sur la falaise au-dessus de la mer, mais une tour qui s'ouvrait sur Oriande.
La lumière balaya à nouveau la zone et Val sentit comme un tiraillement, comme si Blue l'appelait. Un regard à la plage ne révéla aucun passage vers le phare, mais Val avait trouvé sa propre manière de se déplacer dans le plan astral lors de sa dernière visite. Elle l'avait même quasiment maîtrisé avant son départ.
Prenant une profonde inspiration, elle posa son regard sur le phare distant, rassembla sa quintessence et ne pensa plus qu'à s'y rendre.
— Tu t'en sors, Keith ? chuchota Lance, rampant sous la table cassée pour viser un nouveau groupe de gardes.
Il était bien protégé, là-dessous : il ne savait pas en quelle matière Zarkon faisait construire ses tables de réunion, mais elles encaissaient tout, de la détonation qui avait fait s'effondrer le plafond à l'assaut de deux douzaines de fusils. Il fallait féliciter le fabricant, sérieusement.
Malheureusement, plus Lance restait dessous, plus les soldats de Vit avaient de chance de s'en reprendre à Keith, qui n'était protégé que de par sa proximité avec Vit. Lance s'était éloigné à contrecœur, parce que forcer Keith à rester au même endroit pour le protéger du lieutenant leur donnait du mal à tous les deux.
Il s'était donc mis à couvert.
Keith lui répondit d'un grondement frustré suffisamment fort pour que Lance puisse l'entendre sans micro, le faisant grimacer. Il s'y attendait. Keith souffrait toujours du premier coup que Vit lui avait porté. Lance ne savait pas si c'était grave ou non, mais ça l'avait mis à terre pendant une bonne minute. Il avait repris le combat, roulant purement à l'adrénaline et la rancune, de ce que Lance pouvait voir, mais il ralentissait.
De plus, il ne pouvait pas prendre du recul pour reprendre son souffle sans se peindre une cible dans le dos, ce qui ne faisait qu'empirer les choses.
— Bien reçu, dit Lance, abattant deux soldats de plus avant que les autres ne commencent à le viser.
Il recula plus loin sous la table, sifflant quand quelques tirs chanceux passèrent la barricade pour lui toucher les talons. Sa jambe le brûlait toujours à l'endroit entaillé par Vit et, à force de bouger, il aggravait sa blessure au laser le long de son flanc.
— Tu seras content d'apprendre qu'il est temps qu'on se tire d'ici.
Keith rugit et Vit jura. À travers la montagne de chaises renversées et de morceaux de plafond, Lance vit Vit reculer d'un pas titubant. Tandis que les soldats ouvraient le feu sur lui, Keith siffla :
— T'as un plan ?
Lance grimaça, saisissant l'occasion d'abattre trois autres soldats qui bloquaient le chemin de l'atrium. Ils s'étaient tous agglutinés de ce côté de la pièce et ils furent bien vite remplacés. Il devait donc s'en trouver davantage à l'extérieur. Lance l'avait déjà deviné, mais en avoir la confirmation avait de quoi le dégriser. Ils n'étaient pas encore sortis de l'auberge.
— Ça va faire du bruit d'ici quelques secondes, dit Lance, rangeant son pistolet (le seul qui lui restait, l'autre s'étant perdu après qu'il l'avait lâché plus tôt dans l'affrontement). Sois prêt à courir.
Keith grogna pour indiquer qu'il avait entendu, puis fonça sur Vit alors que ce dernier retrouvait l'équilibre. Lance invoqua son bayard, mais opta pour son lance-grenades plutôt que son fusil. Il s'en servait rarement, car ça créait un sacré bazar, mais c'était exactement l'effet recherché au cas présent. Il modifia les paramètres, posa le baril dans le creux des pieds d'une chaise retournée et le pointa vers la bande de lumière indiquant la sortie. La fumée était encore trop épaisse pour y distinguer quoi que ce soit, mais il était quasiment certain que les renforts étaient arrivés par là.
Il visa, puis observa Keith et Vit, attendant que leur duel les fasse échanger de place. La force de l'explosion ne devrait pas secouer la pièce, mais au cas où, Lance voulait que ce soit Vit qui en souffre. Et puis, si la détonation venait de derrière lui, il allait devoir se retourner pour évaluer la menace, ce qui donnerait à Keith une ouverture.
Ils pivotèrent, Keith se baissant sous un coup haut porté par Vit, et Lance appuya sur la détente.
La grenade, une sorte de pâté gélatineux bleu qui luisait légèrement, passa au-dessus des soldats et disparut dans la fumée, sa lumière se dispersant quand elle percuta les décombres dans un bruit mou et s'y colla. Lance remplaça son bayard par son bouclier, le coinçant à l'horizontale sous la table de conférence, et ferma les yeux en se préparant à la détonation.
Il sentit l'explosion vrombir dans sa poitrine et encore plus de poussière et de morceaux de plâtre se mirent à pleuvoir du plafond contre la table.
Lance se mit aussitôt en mouvement, les oreilles sifflantes, acceptant la main que lui tendait Keith pour se relever. Des corps étaient étendus sous les gravats et la fumée, des braises d'un léger bleu luisant toujours sur leur armure, mais Lance n'avait pas le temps de culpabiliser. Il invoqua à nouveau son bayard, montant l'intensité et, tandis que Keith pivotait pour repousser une attaque en traître de Vit, il tira une autre grenade dans l'atrium.
Quelqu'un cria et Lance se mit dos à Keith, les protégeant tous les deux de la déflagration. La lumière fut si vive qu'elle lui piqua les yeux malgré ses paupières fermées, mais la voie était libre, la lumière du soleil traversant la fumée en révélant plusieurs silhouettes de part et d'autre d'eux, mais seulement des corps allongés devant eux.
— Keith ! s'écria Lance. On y va !
Keith poussa un rugissement en repoussant Vit, puis tourna les talons et sprinta avec Lance en direction de la sortie. On cria d'arrêter les paladins, quelques lasers furent tirés dans leur direction, volant au-dessus de leur tête ou tranchant l'air à l'endroit où ils se trouvaient la seconde précédente. Lance ne ralentit pas, du moins jusqu'à ce que Vit ne les dépasse, se servant du bureau de la réception comme point d'appui pour sauter et de son jet-pack pour atterrir directement devant lui, le bout de son arme crépitant d'énergie.
Lance n'avait pas le temps de changer d'arme ou de se réfugier derrière Keith. Il réajusta donc son lance-grenades et appuya sur la détente.
Sans perdre un instant, Vit pivota, transperçant la grenade du bout de sa lance. Elle s'y colla, crépitant dorénavant d'électricité en plus du battement bleuté du détonateur, et le cœur de Lance cessa de battre tandis que Vit continuait son arc-de-cercle. Avec son élan, il lança son arme sur Lance comme un javelot ; un javelot au bout duquel se trouvait désormais une charge explosive.
— Lance ! rugit Keith.
Il n'attendit pas sa réponse, le plaquant au sol tandis que la lance de Vit passait au-dessus d'eux et se fichait dans le bureau de la réception un dixième de seconde avant la déflagration.
Le rugissement fut assourdissant, la lumière si vive que Lance dut se cacher les yeux dans le creux de son coude. Un courant d'air chaud l'enveloppa et l'onde de choc lui fit l'effet d'un coup. Lui et Keith furent repoussés et dégringolèrent sur les décombres. Keith lui fut arraché et Lance tendit le bras à l'aveugle tandis qu'il s'immobilisait, chaque parcelle de son corps irradiant de douleur.
Il se redressa, les bras tremblants, battant des paupières pour mieux y voir, mais la pièce n'avait de cesse de sortir de son axe. Keith était étalé non loin, le dos de son armure complètement noirci.
— Keith, souffla Lance, cloué sur place.
Le rire de Vit lui fit l'effet d'un glaçon fourré dans son col et il se força à se lever. Il devait rejoindre Keith. Devait le sortir de là.
Keith ne bougeait pas.
Lance invoqua son bayard en remarquant Vit qui s'approchait, sortant de l'épaisse fumée noire. Lui aussi avait été touché par l'explosion, au moins. Il n'avait plus d'arme, son armure était noircie et craquelée, et du sang violet aplatissait sa fourrure sous son casque.
Lance pointa son fusil sur Vit et lui tira dessus deux fois. Il le manqua de loin, sa vision déformée et ses mains tremblantes œuvrant contre lui.
— Reculez, dit-il, reculant lui-même jusqu'à ne plus avoir nulle part où aller.
Vit retroussa les lèvres.
— Vous comptez vraiment mourir pour lui ?
— Ensemble ou pas du tout, dit Lance.
Vit continuait d'avancer, pas perturbé le moins du monde par les tirs de Lance. Il était désormais suffisamment près pour que Lance ne puisse plus le manquer, même dans son état, mais son armure n'était pas encore assez endommagée pour ne plus pouvoir absorber les lasers. Il écarta d'un geste le baril du fusil de Lance, le faisant tituber en arrière, son talon trouvant le bras de Keith.
Jurant, Lance se stabilisa. Il laissa son bayard revenir à sa forme inactive, puis l'activa à nouveau sous sa forme de guisarme. Il frappa, un peu maladroitement, mais la lame aux bords bleus suffit à tenir Vit à distance. Ce dernier respirait fort, du sang lui coulant dans l'œil, si bien qu'il devait le garder fermé. Il s'appuyait plus sur sa jambe droite, très légèrement.
Mais Lance n'était pas en meilleur état. Il avait le goût du sang dans la bouche et un mal de crâne envahissant qui l'empêchait de réfléchir à ce qu'il devait faire.
Protéger Keith.
Voilà ce qu'il devait faire.
Il tint sa guisarme devant lui, se préparant au combat. Il ne partirait pas sans Keith, et Keith n'irait nulle part tant qu'il n'aurait pas libéré le passage.
Ensemble, ou pas du tout.
Akira se plia en deux dans le couloir, l'angoisse qui planait au-dessus de sa tête lui tombant dessus tout à coup. Sa tête se mit à lui tourner, son torse se comprimant alors qu'il oubliait de respirer. Le couloir des quartiers des paladins lui paraissait soudainement étroit à en étouffer. Il avait couru jusqu'ici depuis la salle sécurisée, ignorant Matt qui lui répétait qu'il allait bien depuis son unité de communication.
Il avait été convaincu que Matt avait besoin de lui, mais il comprenait désormais qu'il avait eu tort.
Ce n'était pas Matt qu'il devait retrouver.
Il n'était pas au bon endroit.
— Akira ?
L'effroi rendait la voix d'Allura perçante. Elle posa une main sur son épaule, mais la sensation était étrangement distante, comme si son esprit était sorti de son corps. Comme s'il s'étirait vers… quelque chose. Un danger. Il n'était pas au bon endroit. Il devait se remettre en mouvement.
— Akira, essaie de respirer, fais comme moi. Akira ? Tu m'entends ?
Il essaya de lui répondre, mais c'était difficile de se concentrer sur là où il se trouvait plutôt que l'endroit où il devrait se trouver.
— Il faut que j'y aille.
— Tu– quoi ?
Allura le rattrapa par le poignet alors qu'il allait s'éloigner.
— Akira, qu'est-ce qui se passe ? Où dois-tu aller ?
Où devait-il aller ? Il n'en était pas certain, mais il avait l'impression de le savoir. Comme s'il n'avait qu'à pivoter et marcher pour que ses pas l'amènent au bon endroit. Tout ce qu'il avait besoin de savoir pour le moment, c'était qu'il n'était pas censé être au Château des Lions.
Il se défit de la prise d'Allura et reprit son chemin, des douleurs fantômes envahissant son dos, ses côtes, son cœur. Le sang battait à ses tempes. Sa gorge brûlait.
Il avait besoin de bouger.
— Shiro !
Un tonnerre de pas. Un poing s'abattant sur une porte.
— Shiro !
Le murmure des voix s'assourdit derrière lui alors qu'il continuait d'avancer en direction de l'ascenseur.
Une autre main se referma autour de son bras et il fit volte-face, prêt à dire à Allura de le lâcher. Prêt à dire à son frère que c'était quelque chose qu'il devait faire, absolument.
Au lieu de ça, il trouva Matt devant lui, pâle et tremblant, et dès que leurs regards se rencontrèrent, Akira sut que lui aussi l'avait senti.
Quelque chose n'allait pas.
Quelque chose avait changé.
— C'est Keith, dit Takashi, arrivant derrière Matt avec Allura. Pas vrai ?
Akira acquiesça, la bouche trop sèche pour parler.
Matt lui serra le bras.
— Je peux sentir Red. Elle est à l'autre bout de l'univers, mais je peux sentir qu'elle panique.
— Il faut que j'y aille, répéta Akira.
Il soutint le regard de Matt un bon moment, puis se tourna vers Takashi et Allura.
— Je ne comprends pas ce qui se passe, mais je sais que Keith a besoin de moi.
Takashi ouvrit la bouche et Akira le connaissait assez pour savoir qu'il ne savait pas quoi faire. Il voulait venir, comme eux tous, et Akira le savait, mais cette notion lui retournait l'estomac. Y aller en force n'était pas une bonne idée. Y aller ensemble, prendre un lion, ça lui serrait la gorge comme le fait de rester à ne rien faire.
Il ne pouvait pas l'expliquer aux autres, pouvait à peine se l'expliquer lui-même, mais il le savait.
Il le savait.
Le son d'un pas de course brisa le silence pesant du couloir et Akira se retourna d'un geste vif, prêt à se battre. Mais ce n'était que Coran, Karen à sa suite. Elle avait l'air inquiète, mais Coran…
Coran avait l'air tout aussi mal en point qu'Akira.
Matt jura doucement et Karen s'apprêta à le réprimander, avant de laisser tomber. Son regard trouva celui d'Akira et elle fronça les sourcils.
— Qu'est-ce qui se passe ? voulut-elle savoir. Nous étions en train de traiter les affaires de la Coalition quand Coran s'est soudainement précipité en dehors de la pièce.
Akira se tourna vers Coran, les battements précipités de son cœur s'intensifiant davantage en voyant ses traits tirés.
— Lance ?
— Il tient le coup, dit Coran à titre de confirmation. Il est concentré. Sûrement en pleine mission. Je crois qu'il serait en train de paniquer, sinon.
Il marqua une pause.
— C'est Keith, pas vrai ? Il est blessé.
Akira secoua la tête, pas vraiment pour nier, mais seulement parce qu'il se sentait complètement dépassé.
— Je dois y aller, dit-il, se faufilant entre les autres.
Karen le prit par le bras alors qu'il passait devant elle.
— Attends une minute. Nous ne pouvons pas nous y rendre comme ça sans information. Vous dites qu'il est arrivé quelque chose à Keith et Lance ? Pouvons-nous les contacter ?
Elle se tourna vers Takashi.
— Avez-vous déjà essayé ?
L'expression pincée de Takashi était une réponse en soi.
— Ça ne fait que quelques minutes, dit-il sur un ton d'excuse. Ils auraient pu ne pas répondre pour plein de raisons.
— Eh bien, réessayez, dit Karen. Nous devons savoir dans quoi nous nous lançons avant de prendre le risque d'empirer les choses.
Elle essaya de ramener Akira vers la porte ouverte de la chambre de Shiro, mais Akira la força à le lâcher.
— Non, dit-il.
La panique s'était transformée en bloc de glace impitoyable au fond de lui, reflété par le ton de sa voix :
— Le savoir est ton domaine, Karen, pas le mien. Il faut que j'y aille. Maintenant.
Matt traversa le couloir pour prendre sa mère par le bras avant qu'elle ne cherche à retenir Akira une seconde fois.
— Je crois qu'on devrait l'écouter, Maman.
Il rencontra le regard d'Akira, puis se tourna vers Allura :
— Tu peux lui ouvrir un trou de ver ?
Allura hésita, la confusion et l'inquiétude en évidence sur ses traits.
— Je… Est-il le seul à partir ? Ne devrions-nous pas tous–
— Pas tout de suite, dit Akira.
Il serra les poings contre son flanc. Trop de temps. Ça prenait trop de temps.
— On aura besoin de vous plus tard, mais– s'il vous plaît– il faut que j'y aille. Et que j'y aille seul.
Allura et Takashi échangèrent un regard et Akira vit le moment où ils cédèrent. Il reculait déjà quand Allura hocha la tête.
— Vas-y. On te suivra dès qu'on peut.
Val vacilla un peu en se plaçant sur le sol inégal devant le phare. Elle avait oublié ce vertige particulier qui accompagnait la bilocalisation au sein du plan astral. Ou plutôt, la téléportation, ni plus ni moins. Elle tituba, se rattrapant au mur du phare, un obélisque en pierre blanche avec une plate-forme au niveau de la lumière, une porte à l'avant et rien qui n'indiquait la présence d'un gardien.
Dès que sa main toucha le mur, lisse, froid et glissant, comme s'il était fait de glace plutôt que de pierre, elle sentit le tiraillement du lion bleu. Son esprit était distant, comme un phare au-dessus d'une mer tumultueuse, et Val sentit sa peur et sa douleur.
Le corps de Lealle, froid et immobile tandis qu'Alfor traversait le château en passant par le couloir des souvenirs, elle dans ses bras. L'instant d'après, ce n'était plus Lealle qui gisait sans vie, mais Lance, de la fumée et des décombres tout autour, du sang cramoisi et violet tachant son armure.
— Val !
Val pivota, le cœur manquant un battement en voyant Nyma qui escaladait la côte pour la rejoindre. Elle avait les bras serrés contre elle pour se protéger du vent, mais ses vêtements étaient secs et, sans cheveux à ébouriffer, elle avait l'air bien en forme par rapport à son environnement.
Val courut jusqu'à elle, se rappelant de ses vêtements trempés trop tard pour lui éviter un câlin bien froid et humide. Au moins, la chaleur corporelle faisait du bien.
Nyma plissa le nez.
— T'es allée nager ? demanda-t-elle avec un regard sombre à l'océan.
— Pas volontairement, répondit Val. T'as eu des visions de Lealle, toi aussi ?
Nyma eut un sourire crispé.
— Pas très rassurant, après celles de Lance.
La peur resserra la poigne de Val sur Nyma, suffisamment pour la faire grimacer.
— Pardon, marmonna Val, essayant de se débarrasser des images qui s'étaient infiltrées dans son esprit quand elle avait touché la tour. J'aimerais juste comprendre ce qui se passe.
— Et où on est, bordel.
— Ça, c'est facile, dit Val, attirant Nyma vers le phare. On est dans le plan astral.
— Quoi, comme le Cœur ? Ce n'est pas… C'est à ça qu'il ressemble ?
Val pencha la tête de côté.
— Non. Je veux dire, ce n'est pas là où j'apparais d'habitude quand je me rends au Cœur. Mais j'ai fait un tour du plan astral quand on cherchait Oriande. Ça en fait définitivement partie et je suis persuadée que c'est relié au Cœur, sans en faire partie ? Je sais pas, mais ce phare est absolument lié à Blue.
Retenant d'autres protestations, Nyma suivit Val jusqu'au phare. Elles posèrent les mains sur la pierre, celle de Val sur celle de Nyma, et des images leur parvinrent aussitôt. Des images de Lealle, de Lance. Un bref aperçu de Meri, son apparence galra lui échappant alors que des ombres l'entouraient et qu'un rire résonnait.
Blue, pensa Val, se concentrant. Elle aiguisa cette pensée et la jeta dans le ciel obscurci comme la lumière du phare. Blue était quelque part dans les environs, empêtrée dans une tempête qui était à la fois littérale et émotionnelle. Cette même tempête tentait de chasser Val et Nyma, mais elles s'agrippèrent l'une à l'autre, se protégeant mutuellement du vent et des vagues jusqu'à effleurer la conscience de Blue.
Elles l'apaisèrent, éloignant son esprit de Lealle, de Lance et de Meri, l'amenant jusqu'à elles.
On est là, dit Val. On est juste là. On peut affronter ça ensemble.
Tu dois nous dire ce qui se passe, ajouta Nyma.
L'esprit de Blue essaya de les faire revenir à Lealle et, bien que ça lui brisait le cœur, Val résista. Ça faisait mal, mais c'était du passé. Val voulait le faire comprendre à Blue. Ce qui était peut-être arrivé à Lance ou à Meri, ce qui était en train d'arriver ou allait arriver, ce n'était pas comme dix mille ans plus tôt.
On peut aider. Purée, Val espérait qu'elles pouvaient aider. Elle tendit son esprit vers la présence distante de Lance, essayant de l'atteindre avec son lien. Le fait qu'elle pouvait le sentir était déjà rassurant. Il était en vie. Blessé, peut-être, ou simplement en danger : elle ne saurait dire si les visions venaient du futur ou se déroulaient actuellement.
Même s'il était blessé, elles pouvaient encore arriver à temps.
Val tendit son esprit davantage, ignorant la confusion de Nyma. Blue sentit son intention et s'éveilla, quelque chose changeant dans le lien. Les visions revinrent en force, plus proches et frappantes qu'avant, fonçant droit sur elle pour l'emporter. L'île disparut. L'île, l'orage, Val elle-même, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus qu'une pièce enfumée remplie de gravats, la présence de Nyma à peine suggérée à ses côtés.
Lance se tenait devant elles, saignant et couvert de bleus. Il tenait une arme blanche que Val n'avait jamais vue avant, comme une épée attachée à une lance, affrontant un Galra svelte à l'armure calcinée. Keith était allongé par terre derrière lui, inanimé.
Aidez-les, dit Blue. Je vous en prie.
Vit avait beau être désarmé et blessé, Lance restait désavantagé. Il ne pouvait pas s'éloigner de Keith pour foncer sur Vit au corps-à-corps et dès qu'il retransformait son bayard en fusil, ça laissait à son adversaire le temps de se rapprocher pour attaquer. Sans compter qu'il ne pouvait pas battre en retraite sans risquer de laisser Keith à découvert.
Alors Lance tenait position et se battait. Il regardait autour de lui à la recherche du moindre élément qu'il pourrait retourner à son avantage.
Il était entouré d'ennemis.
Les troupes de Vit avaient pour la plupart été soufflées par les explosions successives ou étaient allées se mettre en sécurité. Les quelques soldats restants semblaient sonnés et désordonnés, mais ils commençaient à bouger, certains reprenant leurs armes, d'autres mettant leurs camarades blessés à l'abri. S'ils n'avaient pas encore attaqué, c'était qu'ils n'étaient pas certains de pouvoir le viser correctement.
Si d'aventure Lance réussissait à battre Vit, il se ferait aussitôt prendre pour cible.
Il porta la main à la radio de son casque, passant sur la fréquence de Thace. Ce dernier devait avoir coupé sa radio : il y avait trop de risques d'être découvert si les Impériaux avaient les bonnes mesures de sécurité en place.
Mais il était peut-être sorti, depuis le temps.
Il l'entendrait peut-être.
En attendant, Lance devait persévérer.
Il ne pouvait rien faire d'autre.
Akira décolla, un trou de ver apparaissant devant lui, le tourbillon de lumière bleue lui évoquant la panique qui bouillonnait dans ses entrailles.
Keith.
Sa peur n'était pas fixée sur quelque chose de précis. Il n'était pas comme Karen : il ne savait pas ce qui arrivait à ses paladins. Il pensait qu'il l'aurait senti si Keith avait perdu la vie. Il pensait, du moins, que ça lui aurait donné une autre impression.
Dès qu'il émergea du vortex, il comprit pourquoi c'était si important qu'il vienne seul. Une flotte se trouvait devant lui. Ce n'était pas la plus importante qu'ils aient affrontée, et de loin. Il n'y avait qu'un seul vaisseau de guerre placé du côté de la planète où le cœur de cristal était exposé. Cependant, des vaisseaux plus petits (chasseurs, canonniers, drones de patrouille et même satellites téléguidés) parsemaient chaque centimètre carré de la zone. Il y en avait tant, si rapprochés les uns des autres, qu'un lion n'aurait jamais réussi à se faufiler sans en percuter par douzaines, alertant l'armada entière de sa présence.
Même le vaisseau de chasse dont Akira se servait habituellement n'aurait peut-être pas réussi à traverser. Il avait choisi cette fois-ci un des bolides les plus furtifs, d'un noir profond et compact, trop petit pour transporter plus d'une personne. C'était une décision faite sur le tard, la furtivité lui ayant paru plus importante que la puissance de feu étant donné la situation.
Il se demanda si c'était encore une fois Red qui l'avait influencé.
La flamme de panique s'intensifia quand son regard se posa sur la planète mère. Keith s'y trouvait, si proche, blessé. Akira pouvait presque entendre le rugissement de Red le poussant à accélérer.
Il obéit sans perdre de temps. Il jeta un bref coup d'œil au système de camouflage et, comme aucune alerte n'attira son regard, il s'inséra dans le champ de mines que représentaient les vaisseaux ennemis. Il allait vite, plus vite qu'il ne l'aurait fait pour une mission d'infiltration ordinaire. Il était pilote de cargo : on lui avait appris à y aller doucement. Takashi avait toujours été celui qui allait plus vite, plus haut, plus loin, tandis qu'Akira restait prudent pour que son chargement reste en un seul morceau.
Là, il prenait exemple sur son frère. Et sur Keith aussi, d'ailleurs. Il l'avait vu tenter des manœuvres similaires avec Red et Matt, quand leur maniabilité était au maximum. Des vaisseaux défilaient de chaque côté de lui, suffisamment proches pour les toucher en sortant le bras du cockpit. Il suffisait qu'il effleure un seul satellite pour que son avantage parte en fumée.
Mais Red continuait à le pousser à se dépêcher, alors Akira oublia ses années d'entraînement et vola.
Il pénétra l'atmosphère avant qu'on ne s'aperçoive de sa présence. Ironiquement, seule la taille impressionnante de la flotte impériale la sauva, et pas de la manière dont elle l'aurait pensé. Le vaisseau d'Akira le protégeait des scanners et sa coque noire et profilée le rendait presque invisible dans le ciel étoilé.
Mais le camouflage complet n'existait pas, même chez les Altéens. Ils s'en approchaient vraiment beaucoup, mais ce n'était pas parfait. Et il y avait suffisamment de regards portés sur la planète mère pour que l'on finisse par remarquer, tôt ou tard, que quelque chose sortait de l'ordinaire.
C'était bien sa chance que cela arrive plus tôt que tard.
Le premier tir fusa à tribord. Akira avait déjà entamé une manœuvre d'évasion avant même de l'identifier comme autre chose qu'une simple variation de lumière. Il n'avait pas le temps de penser, pas le temps de faire quoi que ce soit d'autre que de jurer en voyant tous les dômes qui se ressemblaient. Il lui semblait que Keith avait parlé du 301. Pas que ça lui servait de le savoir : ce n'était pas comme si les dômes avaient leur nombre peint sur leur coque en chiffres assez gros pour être visibles depuis l'espace.
Il effectua d'autres manœuvres, roulant et virevoltant et fonçant de plus en plus près du paysage blanchi par le soleil, mais chaque laser qui manquait sa cible plantait des crochets dans son esprit. Ce n'était pas de la chance, impossible. Et Akira savait qu'il n'était pas aussi compétent. Red était donc à l'œuvre.
Dès qu'il fit le lien, il chercha automatiquement à identifier son influence. Il sut que c'était une erreur aussitôt, mais une seule seconde suffit. Il se remit en question, hésita rien qu'une fraction de seconde, et un laser le toucha à l'aile.
Il tira sur la manette de contrôle, essayant de retrouver l'équilibre, mais il volait trop vite et trop près du sol. Il se mit à tournoyer, le brun pâle et les touches de rouge de la terre alternant avec le ciel bleu cendré.
Akira s'éjecta au dernier moment, plus tard qu'il ne l'aurait dû, vraiment, ce qui lui fit un atterrissage difficile. Au moins, c'était du temps gagné alors qu'une grosse cible lui était peinte dans le dos.
Les Impériaux étaient toujours à sa poursuite, des lasers arrachant des bouts de terre tout autour de lui. L'épave fumante de son vaisseau fut réduite en miettes alors qu'il défaisait ses sangles et s'éloignait de tout ce qui pouvait attirer le regard de l'ennemi, et donc des lasers. Cependant, ça ne servait à rien. Il avait atterri au milieu d'une plaine sans relief, dépourvue de la moindre falaise ou cave qui pourrait le protéger du ciel. Il courut, cherchant quelque chose, n'importe quoi.
Au final, ce ne fut pas la topographie qui le sauva, mais Red elle-même, débarquant avec un rugissement qui fit trembler le sol à ses pieds. Elle plongea sur lui, la gueule grande ouverte, et Akira n'eut pas le temps d'avoir peur avant qu'elle ne soit sur lui, ralentissant juste assez pour qu'il puisse sauter dans sa gueule avant qu'elle ne la referme, filant vers l'horizon.
Nyma en avait plus qu'assez de ces foutues visions.
D'abord il y avait eu ce rêve sur Lance, avec une reprise bien frappante une fois dans le hangar du lion bleu. Puis un aperçu de la mort de Lealle. Et maintenant… ça ?
Elle se tenait au centre d'une grande pièce remplie de fumée et de poussière. Des soldats impériaux, morts ou vifs, cernaient la salle, mais seulement un s'était avancé pour affronter Lance. Ils étaient tous les deux dans un sale état, le Galra désarmé, Lance la respiration difficile.
Keith allongé derrière lui, la terrorisant de son immobilité.
Ça ne lui paraissait pas réel : la fumée dans l'air, le front plissé de Keith. Quand elle l'avait découvert allongé là, rien qu'un instant, elle avait cru revoir Rolo à la place, recroquevillé et démuni sur le sol d'un vaisseau-prison impérial tandis que Nyma prenait la fuite.
Elle avait très envie de s'enfuir, cette fois aussi.
Ce n'était pas réel.
Ce n'était pas encore arrivé.
Mais ça paraissait plus réel que l'île au milieu de la mer déchaînée, malgré le fait qu'elle ne semblait pas avoir de corps dans cet espace.
Elle essaya de parler, mais aucun son ne sortit.
Elle essaya de bouger et le monde se brouilla, se réagençant de manière à ce qu'elle semble désormais accroupie à côté de Keith.
Elle tendit le bras et, même sans main, elle jura pouvoir sentir le battement de son pouls sous ses doigts.
Vit le narguait.
Il aurait pu trouver une arme sur n'importe lequel des soldats gisant dans la pièce. Il aurait pu mettre fin au combat depuis longtemps.
Mais non, il cherchait à prendre le bayard de Lance, encore et encore. Il s'approchait, bravant sa lame, et essayait de la lui arracher. Lance se débattait comme un beau diable, ignorant la douleur à sa hanche et sa jambe qui menaçait de le lâcher à chaque instant. Il ne savait pas si quelqu'un qui n'était pas un paladin pouvait se servir du bayard ou s'il reviendrait dans sa main dès qu'il l'invoquerait, mais il n'était pas pressé de le découvrir.
Vit était légèrement plus grand que lui, pas beaucoup mieux bâti, mais il était fort et avait visiblement reçu un bon entraînement au corps-à-corps, contrairement à lui.
Mais Keith était à terre derrière Lance, lui donnant une raison amplement suffisante de continuer à se battre.
Vit battit momentanément en retraite et Lance risqua quelques tirs de son fusil, mais c'était une erreur. Il fut lent à parer quand Vit lui fonça à nouveau dessus, partant dans un coup de pied en arc de cercle qui percuta de plein fouet sa blessure à la cuisse. Lance hurla, la douleur remontant jusqu'à son flanc, manquant de le faire tomber.
Il se rétablit, mais Vit avait profité de l'ouverture. Il s'était saisi du bayard de Lance, qui raffermit sa prise et se laissa tomber, espérant que ça le force à lâcher.
Au lieu de ça, Vit atterrit sur lui, le chevauchant en cherchant toujours à lui arracher son bayard.
Un laser toucha le Galra à l'omoplate et il poussa un sifflement furieux, se retournant pour en identifier la source. Lance fit aussitôt disparaître son bayard, prenant le pistolet toujours ancré à sa hanche. Il le souleva et tira à bout portant.
Le casque de Vit se brisa et il hurla, se tenant l'œil. Il roula de côté avant de pouvoir se reprendre un tir, que ce soit par devant ou par derrière, et Lance aperçut Thace à l'embouchure d'un couloir, l'expression assombrie. Il avança alors que Vit battait en retraite et Lance s'empressa de se relever, invoquant son fusil.
Thace jeta un bref regard à Keith, son visage ne trahissant aucune émotion. Puis il se concentra à nouveau sur l'ennemi, fronçant les sourcils tandis que Vit ordonnait à ses hommes de serrer les rangs devant la porte. Ils n'étaient plus qu'une douzaine, si bien que Lance aurait pu décider de simplement foncer dans le tas si Keith avait été en état de se battre. Mais tel quel, ils se feraient déchiqueter. Lance garda son fusil en joue, sans tirer. Pas tout de suite. Ils étaient trop exposés.
— Comment va-t-il ? demanda Thace.
Lance s'humidifia les lèvres, essayant de ne pas trop réfléchir à l'explosion qui avait soufflé Keith. Il tendit le bras sans regarder et pressa ses doigts contre le cou de Keith. Son pouls était fort et régulier, et Lance eut un hoquet.
— Il est encore avec nous, dit-il à Thace. Mais il a besoin de soins. On doit le sortir d'ici.
Thace ferma les yeux un instant, puis tira son épée de son fourreau.
— Je vais vous dégager le passage.
Le cœur de Lance se serra.
— Quoi– tout seul ? Ils sont une douzaine, là-bas ! Tu vas–
— J'ai conscience du risque, l'interrompit Thace.
Sa voix était douce et calme, son regard imperturbable alors qu'il se redressait et pivotait pour faire face aux derniers hommes de Vit.
— Promets-moi simplement de l'emmener loin d'ici.
Lance hésita, mais avaient-ils vraiment le choix ? Soit ils restaient là jusqu'à ce que Vit appelle des renforts, auquel cas ils allaient tous mourir, soit ils passaient à l'attaque, et peut-être qu'une partie d'entre eux allait survivre.
— Bon sang, marmonna Lance, coupant son bayard et se tournant vers Keith. Le sacrifice est de famille ou quoi ?
Thace eut un petit rire soufflé tandis que Lance prenait Keith dans ses bras et se levait, titubant légèrement, le poids supplémentaire aggravant ses blessures. Mais il tint bon, serrant les dents et se forçant à bouger pendant que Thace activait sa lame et se préparait à combattre.
Akira s'était déjà installé devant les contrôles du lion rouge quand il fut frappé par l'étrangeté de la situation. Il se figea, les mains à mi-chemin des contrôles, tandis que Red effleurait la surface de la planète, évitant les lasers qui pleuvaient du ciel. L'ennemi en orbite ne semblait pas la perturber autrement qu'elle risquait de ralentir si elle se prenait un tir.
Keith était droit devant. C'était tout ce qui importait.
Ce qu'Akira ne comprenait pas, c'était la raison qui l'avait fait venir ici. Elle pouvait clairement se piloter toute seule et n'aurait pas attiré autant l'attention sans l'arrivée en fanfare d'Akira. Cela faisait peut-être partie de son plan ?
Une sorte d'amusement lui effleura l'esprit, pas tant comme une voix d'une conscience. Ce n'était pas la première fois qu'Akira percevait Red, mais d'habitude, c'était dans l'abstrait. Ses instincts, ses instructions. Elle n'avait jamais répondu à ses pensées auparavant, du moins pas directement.
Elle ronronna, Akira en ressentant la vibration dans ses os. Là encore, se passant de mots, se trouvait un avertissement : il devait se concentrer. Quelque chose allait bientôt se passer.
Les lasers se tassèrent et Akira avisa le dôme devant eux, se rapprochant très vite. D'un coup, Red coupa l'accélération et le siège d'Akira (enfin, celui de Keith) avança brusquement.
— Qu'est-ce qu– ?
Akira fut brutalement projeté contre son harnais de vol, ce qui lui coupa le souffle. Il avait les contrôles sous les yeux, brillants d'une lumière invitante, et Red ralentit davantage. Quand il leva le nez vers l'écran, il vit les rues du 301 qui s'ouvraient devant lui comme des canyons. Elles n'étaient pas si étroites que ça, mais comparées à Red…
Oh.
Akira prit les contrôles juste avant qu'ils ne percutent le premier bâtiment. Red pivota vers l'ouverture, mais elle était faite pour des mouvements souples et non des angles droits. Akira voulut corriger la courbe, mais ne fut pas assez rapide. Ils s'écrasèrent contre un gros bâtiment, qui devait être une usine ou un entrepôt. Le métal grinça et Akira grimaça tandis que Red poussait un rugissement mécontent.
— Désolé, marmonna-t-il. Mais t'aurais pu me prévenir, hein. Qu'on soit clairs.
Il grogna ce dernier mot plus qu'autre chose alors qu'il les tirait vers la droite, à l'écart d'un autre édifice. C'était étrange et ça lui donnait déjà la migraine. Ils pilotaient à deux, lui et Red. Il percevait une partie de ses intentions, comme elle percevait certainement une partie des siennes, mais Red ne parlait pas sa langue. Il avait beau essayer de s'accorder à elle, ils n'arrêtaient pas de tirer dans des directions opposées, laissant une traînée destructrice sur leur passage.
Mais Keith était proche, désormais. Si proche que Red semblait prête à raser les bâtiments sur son passage plutôt que de chercher à les contourner. Akira luttait contre elle à chaque tournant, essayant de la calmer. Ça ne servait à rien d'aller chercher Keith si c'était pour lui faire tomber le plafond sur la tête.
— On y est presque, dit Akira à voix haute. Patiente encore un peu, on va bientôt arriver.
Thace partit à l'assaut, faisant face à Vit et six de ses soldats en même temps. Il passait d'épée à pistolet si vite que Lance avait du mal à suivre, sans un mouvement superflu dès qu'un laser ou la lame frappait. Lance voulait l'aider, mais Keith pesait lourd dans ses bras, la respiration sifflante, alors qu'il attendait une ouverture.
En remarquant une dans la formation de soldats, il s'y précipita. Mais Keith le ralentissait, mettant plus de poids sur sa jambe blessé qu'il ne s'y attendait. Il tituba et deux gardes l'interceptèrent, le forçant à reculer derrière le plateau d'une carte des lieux, dont il se servit de barricade. Il voulait prendre une arme, mais n'osait pas poser Keith, même pour une seconde.
Le cri de triomphe de Vit attira l'attention de Lance de l'autre côté de l'atrium et il vit Thace s'écrouler, son épée couverte de sang violet dans la main de Vit.
Le souffle de Lance se coinça dans sa gorge, mais les deux soldats qui le coinçaient s'étaient aussi retournés en entendant le cri de Vit, lui laissant la voie libre. Quand bien même ça lui vrillait le cœur de partir sans Thace, quand bien même il se détestait d'y penser…
Keith avait besoin de lui. Lance ne pouvait pas porter les deux à la fois et, en définitive, le choix entre lui et Thace n'en était pas un du tout.
Il hésita quand même, reculant vers la sortie un pas à la fois, ne pouvant quitter Thace des yeux. Il était à terre, la jambe ensanglantée, mais il avait encore son pistolet et ne laissait personne l'approcher. Ils avaient encore une chance… Il n'était pas encore mort…
La façade du Kral Mestna s'effondra derrière Lance. Il se figea, un frisson lui remontant la colonne vertébrale alors que des morceaux de roche et de métal pleuvaient autour de lui. Quelques-uns rebondirent sur son armure, mais ils n'étaient pas très gros comparés à la plaque qui tomba sur des soldats non loin, les écrasant sous son poids.
De l'autre côté de l'atrium, Vit lâcha l'épée de Thace, ses lèvres s'entrouvrant alors que le premier signe de peur apparaissait sur son visage. Un rugissement assourdissant délogea les derniers cristaux du plafond et résonna au fond de Lance comme la basse de sa chanson préférée.
Ressentant un soulagement si grand que ça lui faucha presque les jambes, il fonça vers le lion rouge tandis qu'il passait la tête par l'ouverture qu'il venait de créer. Il escalada la rampe abaissée pour lui, une unique pensée tournant en boucle dans son esprit. Keith serait en sécurité avec Red. Elle le protégerait coûte que coûte.
Il marqua une petite pause en apercevant Akira aux contrôles, à la place de Keith.
— Comment… ?
Akira sourit.
— C'est une longue histoire. Accroche-toi. Je n'arrive pas trop à la manier.
— Attends ! s'écria Lance alors qu'Akira commençait à sortir Red du Kral Mestna. Thace est encore à l'intérieur.
Akira pivota, son regard s'accrochant à la silhouette immobile de Keith, puis dérivant un peu sur le côté.
— Je sais qu'il est blessé, dit Lance, mais je ne crois pas qu'il soit en train de mourir. Donne-moi trente secondes. S'il te plaît.
Akira finit par hocher la tête et Lance posa Keith sur un banc dans un coin du cockpit avant de pivoter et de se précipiter en bas de la rampe, son fusil se matérialisant dans sa main.
Val dévisageait Akira, qui la dévisageait en retour.
Nyma était agenouillée à côté d'elle, pas tout à fait tangible, mais déjà plus à l'intérieur du lion rouge qu'elle ne l'avait été dehors, où Val avait à peine senti sa présence. Désormais, elles pouvaient se voir, s'entendre, et même se toucher.
Mais elles n'étaient pas visibles aux yeux de Lance, ni ceux des Galras dans les ruines du bâtiment où il se battait. D'où sa perturbation à voir Akira la regarder comme s'il pouvait la distinguer clairement. Il n'avait rien dit, même quand Lance était reparti se battre. Val avait envie de le suivre, mais elle ne pouvait rien faire pour lui.
Par contre, elle pouvait aider Keith.
C'était Nyma qui l'avait découvert, avant même qu'elles n'entrent dans le lion rouge. Elle avait dit qu'elle pouvait le sentir. Elle avait perçu sa quintessence, alors qu'elle n'avait pas le moindre entraînement en la matière, contrairement à Val. Elle avait essayé de lui transférer un peu de sa force, s'accrochant à de vagues instincts pour le stabiliser tandis que la bataille suivait son cours. Ce n'était qu'une fois dans le lion qu'elle avait pu expliquer à Val ce qu'elle faisait, et Val avait posé la main sur la sienne pour qu'elle puisse aussi puiser dans sa quintessence.
Val n'avait pas bougé depuis, concentrée sur Akira.
— Euh… tu peux nous voir ?
Akira ne répondit pas, ce qui était une réponse en soi. Il cligna des paupières, fronçant légèrement les sourcils, et détacha finalement son regard de Val quand Lance revint, le bras de Thace autour des épaules. Le cœur de Val se serra en voyant ce dernier recouvert de sang et grimaçant. Thace n'était pas particulièrement expressif, d'habitude, ce qui voulait dire qu'il devait beaucoup souffrir pour que cela se voie sur son visage.
— C'est bon ! dit Lance, essoufflé. Tu peux nous sortir d'ici !
— Pas besoin de me le dire deux fois, dit Akira.
Il fit pivoter Red et décolla vers la sortie de la ville, pilotant lentement et maladroitement, le cockpit bousculé dès qu'il percutait un bâtiment. C'était étrange de le voir dans le siège du pilote et Val se demanda si tout ceci était bien réel. Elle avait été convaincue que ce n'était qu'une vision jusqu'à voir Nyma à l'intérieur de Red, la scène trop incongrue pour n'être qu'une hallucination.
Mais dans ce cas… qu'est-ce que cela voulait dire ? Qu'elles étaient vraiment là ? Qu'elle avait… ?
À ses pieds, Nyma souffla, et Val se força à se concentrer sur le vrai problème.
Keith.
— Est-ce qu'il va bien ? demanda-t-elle.
— Je ne sais pas, répondit Nyma, épuisée. Je ne sais même pas ce que je suis en train de faire. C'est toi, la magicienne, normalement.
C'était vrai, mais Val n'avait pas pour autant la moindre idée de comment faire ce que Nyma semblait avoir découvert par hasard. Elle avait essayé de l'imiter une fois qu'elle lui avait expliqué, mais elle n'avait jamais appris à soigner avec sa quintessence comme le faisaient Allura et Shay. Elle ne savait pas du tout comment manipuler la quintessence des autres. Elle doutait qu'elle aurait pu se rendre utile dans des circonstances normales, alors sous la forme d'un esprit désincarné qui n'avait peut-être même pas accès à ses réserves de quintessence, c'était impossible.
Elle laissa donc l'aspect technique à Nyma et lui offrit simplement son énergie : Nyma semblait n'avoir aucun problème à s'en servir, alors qu'elle disait qu'elle ne faisait rien de spécial.
C'était peut-être Blue qui était à l'œuvre, mais alors là, Val ne savait pas du tout comment ça fonctionnait.
— Il… Il tient le coup, dit Nyma après un moment.
Elle semblait s'efforcer de garder son calme, mais elles partageaient la même connexion dans cet espace qu'au sein de Blue. Val savait combien elle était effrayée.
— C'est moche, mais c'est peut-être… Je sais pas… Ce n'est pas aussi grave que ça en a l'air.
— Peut-être, dit Val.
Elle jeta un œil à Thace, qui était affalé par terre, dos au mur, faisant signe à Lance de ne pas s'inquiéter pour lui. Lance arborait une expression coupable, mais il ne s'attarda pas : il pivota et se précipita au chevet de Keith, passant à travers Val et Nyma.
Nyma émit un petit son dégoûté et se décala, Val suivant le mouvement. Là où Nyma restait entièrement concentrée sur Keith, cependant, Val regardait son cousin. Il avait l'air fatigué. Plus que ça, d'ailleurs. Il avait l'air de vouloir s'effondrer.
— Il a besoin d'une capsule de soin, dit Lance à Akira. Tu peux nous ramener au château ?
Akira hésita et le lion rouge gronda.
— Je peux essayer, mais il y a une flotte en orbite qui ne va pas nous laisser passer facilement et, honnêtement, je ne pense pas pouvoir nous la faire traverser en un seul morceau. Red me laisse peut-être la piloter, mais je ne suis pas un paladin. Purée, tu t'en sortirais certainement mieux que moi.
— Je n'ai pas de lien avec Red, le contredit Lance. Contrairement à toi, même si ce n'est pas un lien de paladin.
Le silence qui retomba était sceptique. Comme pour appuyer le point de vue d'Akira, ils percutèrent un autre bâtiment et Lance tomba sur le banc à côté de Keith, le retenant d'une main sur l'épaule.
— Comme je le disais, marmonna Akira. Je peux essayer. J'ai juste l'impression que Red n'est pas à cent pour cent avec moi aux contrôles.
— Il vaut peut-être mieux trouver un endroit où se cacher, dit Thace. Nous avons des fournitures médicales d'urgence, pas vrai ? Nous pouvons stabiliser l'état de Keith et contacter les autres paladins…
Il s'interrompit en esquissant un geste pour se relever, avant de se laisser retomber par terre en soufflant lentement.
— Ils pourront nous couvrir le temps que nous traversons la flotte. Ce sera moins risqué.
— À moins que Keith claque pendant qu'on attend, rétorqua Lance.
Val sentit un picotement à sa tempe et se retourna pour trouver Akira en train de la regarder à nouveau, le front plissé.
— Je crois qu'il n'est pas en danger immédiat, dit-il.
Il détacha son regard de Val et tapota la console.
— Red n'est plus aussi paniquée et je pense que, si c'était urgent, elle nous aurait déjà envoyés en orbite.
C'était vrai, maintenant que Val y pensait. La tension qui crépitait dans l'air depuis son arrivée s'était enfin dissipée. Lance, qui semblait prêt à s'effondrer, se plia soudainement en deux, la tête entre les genoux. Il joignit les mains derrière sa tête et inspira lentement.
— Ok, souffla-t-il, autant une prière qu'un acquiescement.
La panique que ressentait Val se calma, ce qui calma en conséquence celle qui crispait l'expression de Nyma.
Quelque part, au loin, la tempête cessa, des rayons de soleil éblouissant Val. Le cockpit de Red laissa brièvement place à une mer agitée, les deux images cherchant à se superposer jusqu'à ce que le soleil ne change, réchauffant Val et lui rappelant que ses vêtements étaient mouillés et qu'elle ressentait encore le froid de l'eau.
Le grondement des moteurs de Red persista un moment après que les visions se soient estompées, et elle eut l'impression que Lance était encore derrière elle, son soupir échouant sur son épaule.
— Ok. Trouve-nous un endroit où se cacher. Je vais chercher la trousse de premiers secours.
Le fracas des vagues fit connaître sa présence, effaçant les dernières traces de la planète mère. Il n'y avait plus que Val et Nyma, seules sur une île, les mains posées contre un bloc de pierre blanche tout à fait ordinaire.
