Elles s'étaient installées pour la soirée, avaient mangé, et traînaient sur le canapé, discutant de tout et de rien. Un silence confortable s'était installé, mais Sam semblait hésitante. Après un moment, elle prit la parole, sa voix trahissant une légère incertitude. Je voulais savoir si... je pourrais consulter l'ordinateur de Kara. Elle se tut un instant, avant de reprendre précipitamment. Enfin, si tu ne préfères pas, je comprendrai.

Lena la fixa sans répondre immédiatement. Il n'y avait aucune raison de refuser, n'est-ce pas ? Pourtant, au fond d'elle, une question persistait : pourquoi Sam voulait-elle vraiment voir ce qu'il y avait sur l'ordinateur de Kara ? Lena lui avait envoyé tous les documents, elle n'avait rien à cacher. Alors, que cherchait réellement Sam ? Non, il n'y a pas de problème, répondit-elle enfin en se levant du canapé. Je vais aller le chercher.

Alors qu'elle se trouvait dans son bureau, Lena se rendit compte que l'ordinateur contenait aussi toutes les photos de son "dossier". Elle ferma les yeux, espérant de tout cœur que Sam ait autre chose à faire que de fouiller dans ce genre de choses. Et devrait-elle vraiment lui demander pourquoi ?

Lena tendit l'ordinateur à Sam, qui sourit en voyant les autocollants collés un peu partout et la couleur rose criarde de la coque.

C'est drôle, mais cet ordinateur ressemble presque à Kara. Tout est dans la couleur et les autocollants. Sourit Sam. Je suis sûre que tu ne dois pas te tromper souvent avec le tien.

Lena esquissa un petit sourire. Oui, il se démarque un peu parmi mes affaires… mais tu as raison, c'est elle. J'aime bien le voir là, ça me rappelle qu'elle est encore un peu avec moi.

Sam ouvrit l'ordinateur et le posa sur ses genoux. Elle se retrouva rapidement face à l'écran d'accueil et le mot de passe. Oh, attends, dit Lena en se penchant pour entrer le code.

Lena se demanda si elle devait s'éloigner et laisser Sam tranquille ou si, au contraire, elle voulait lui montrer quelque chose. Sam ne disait rien, tapant rapidement sur le clavier, à la recherche d'un dossier. Lena essaya de détourner le regard, mais trop de questions flottaient dans son esprit. Finalement, elle ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil et d'attirer son attention sur l'écran.

Photo Dossier Sam

Lena se penchant pour découvrir que Sam était sur le point de supprimer le dossier. Elle ne pouvait pas laisser faire ça!

Mais qu'est ce que tu fais! S'exclama Sam alors que Lena prenait le contrôle du pavé de la souris pour cliquer sur annuler.

Tu ne supprimes rien. Dit simplement Lena. Ne crois pas que j'ai fait pareil avec mon dossier ou celui d'Alex ou quelqu'un d'autre. Je…

Lena inspira profondément en réalisant qu'il s'agissait du dossier de Sam. Elle ne pouvait pas simplement le lui interdire sans explication. Je comprends que tu n'aies pas envie que… Ce genre de dossier soit là. Je ne suis pas particulièrement fière du mien non plus. Sa voix s'affermit alors qu'elle ajoutait, Mais c'est l'ordinateur de Kara. Personne ne supprime rien dessus, c'est hors de question.

Sam laissa passer quelques secondes, visiblement emprise avec ses propres réflexions. Très bien. Dans ce cas là, tu me promets de ne jamais l'ouvrir…

D'accord. Dit Lena qui était prête à le faire. Certes, elle n'avait pas tenu parole auprès d'Alex, mais elle était prête à ne rien regarder si tous les documents de Kara restait sur l'ordinateur.

J'ai confiance mais… Savoir que tu pourrais avoir accès… Commença Sam.

Je te montre le mien, tu me montres le tiens, dans ce cas? proposa Lena qui regretta instantanément ses paroles.

Sam la regarda, semblant réfléchir au pour et au contre. Que pouvait-il y avoir dans son dossier qui soit pire que le sien? Elle n'avait pas tout regardé donc, il se pouvait qu'il puisse y avoir bien pire encore si elle avait été jusqu'au bout.

D'accord. Mais on commence par le tiens dans ce cas.

On est déjà sur ton dossier, il n'y a plus qu'à cliquer dessus… Commença Lena qui faisait semblant de malencontreusement cliqué sur le dit document. Oups?

Sam regarda les miniatures et écarquilla les yeux en voyant quelque chose qu'elle n'aurait pas pensé la. Elle mit ses mains devant ses yeux, honteuse, ne voulant pas en voir plus. Mon dieu. Soupira elle a sans vouloir enlever les mains de son visage.

Lena cliqua sur la première photo ou Sam dévorait littéralement une part de pizza. La photo ressemblait à ce qu'elle avait vu dans le dossier de groupe. Cette fois Sam louchait sur la pizza comme si elle découvrait quelque chose de fantastique.

Je t'assure que ce n'est pas pire que mes grimaces immondes. Et je suis en train d'espérer qu'il n'y ait pas de dossier de moi enfant en plus. Lena passa à la photo suivante, où Sam tenait une photo de Kara entre elle et une autre fille, probablement une membre de leur groupe. Au centre, la photo de Kara servait de mise en scène : Sam faisait semblant de lui envoyer un baiser, tandis que l'autre fille posait ses mains sur ses joues, feignant d'être scandalisée.

Sam se redressa et regarda Lena. Elle a ce genre d'images?! S'exclama-t-elle.

Dans le dossier d'Alex, oui. Je n'ai pas vu si c'était aussi dans le mien.

J'ai hâte de voir ça… Sam esquissa un sourire en coin.

Lena passa à la photo suivante, où Sam tirait la langue à côté d'une fillette d'environ huit ans. La petite imitait exactement la grimace de sa mère. C'est mignon, commenta-t-elle.

Sam finit par regarder l'écran et esquissa un sourire. Cette photo commence à dater, mais c'était un bon moment.

En tout cas, ne te réjouis pas trop vite… Rien ne garantit que des photos de mon enfance soient aussi dans mon dossier, dit Lena en passant à l'image suivante. Et puis, on a parlé uniquement de moi, pas d'Alex. Si elle découvre que je t'ai montré son dossier, je n'ose même pas imaginer les conséquences.

Dommage dit Sam avant de faire une grimace en voyant la photo montage ou sa tête et celle de Kara étaient collées sur des corps qui n'étaient pas les leurs. Dans une bulle qui provenait de Kara, on pouvait lire : Olivia t'a complètement ensorcelée! Tu ne peux plus la quitter des yeux !

Lena essaya de ne pas pouffer, la tête de Sam était tout à fait dans le thème. Elle avait l'air complètement ailleurs avec un air très étrange.

J'aurais dû refuser ton offre. se lamenta Sam.

Le reste des photos étaient, comme prévu, des dossiers sur Sam. La plupart montraient des grimaces, et Lena se rendit compte que son propre dossier ressemblait pas mal à celui de Sam. Elle remarqua également à quel point Sam et Kara étaient proches, malgré la distance. Kara semblait avoir beaucoup de photos pour quelqu'un qu'elle n'avait jamais rencontrée.

Une fois arrivé au bout Sam fit un énorme sourire. Très bien, maintenant à ton tour.

Elle tapa dans les recherches alors que Lena s'éloignait un peu plus de l'ordinateur. Elle réalisa qu'elle s'était de plus en plus rapprochée de Sam au fur et à mesure que le diaporama avançait.

La première photo était celle de son horrible grimace. Bien que ça faisait un moment, Lena s'en souvenait encore très bien.

Je vois que je ne suis pas la seule à faire des grimaces. Sourit Sam avec un air moqueur.

Lena tenta de paraître décontractée en haussant les épaules. Jusque là rien de trop honteux, ça ressemblait assez au dossier de Sam. Jusqu'aux photos d'enfance. Évidemment, les photos qu'elle avait vu dans le dossier d'Alex étaient aussi dans son dossier.

Oh mais vous êtes trop mignonnes ! Dit Sam attendrie devant le déguisement de pocahontas et de Jessie. C'est Alex? Elle est trop chou !

Lena maugréa. Elle va me tuer.

Ne t'inquiète pas, je serai une tombe. Ton secret est bien gardé avec moi. Sam fit défiler les photos jusqu'au fameux film. Lena lui arracha presque l'ordinateur des mains.

On a parlé de photos, pas de films. Donc ça, joker.

Non, on a parlé du dossier. Ce film fait partie du dossier.

Pitié, Sam. Tout mais pas ce film… se lamenta Lena. Elle était insupportable dans cette vidéo. Impossible de lui montrer ça !

Évidemment, Sam prit un malin plaisir à suivre l'exemple de Lena et cliqua sur la vidéo pour la lancer. Lena se figea instantanément en entendant Alex en fond sonore. Sam, profitant de l'occasion, récupéra l'ordinateur avec une facilité déconcertante. En quelques secondes, elles entendirent le fameux « La ferme ! » avant que l'écran ne se fige, plongeant la pièce dans un silence gênant. Sam ne put s'empêcher de rire, tandis que Lena se sentit prête à disparaître sous le canapé.

J'avais 16 ans, d'accord ? se défendit Lena, rouge de honte. J'étais... très bête et... très pénible.

Sam tenta de se reprendre, un sourire malicieux se formant malgré elle. Oh, tu sais, je n'étais probablement pas mieux.

Lena haussa les sourcils, un air de défi sur le visage. Sauf que je n'ai pas eu le plaisir de voir ça.

Sam répondit tranquillement, comme si cela n'avait rien de surprenant. Eh bien si. Elle s'appelle Ruby.

Un nouveau silence s'installa. Lena hésita à dire quoi que ce soit, ne sachant pas vraiment ce qui s'était passé avec Ruby. Elle connaissait son âge et avait fait les calculs, mais elles n'en avaient jamais parlé plus en détail.

Sam continuait de faire défiler les photos, cette fois s'arrêtant sur une image de Lena, à 5 ans, tirant la langue aux côtés d'Alex. Sam ouvrit la bouche pour faire un commentaire, mais Lena était absorbée par ses pensées.

Finalement, Lena rompit le silence, d'un ton un peu plus direct. Tu ne regrettes jamais ?

Sam tourna la tête, fronçant les sourcils, voyant que Lena n'était plus concentrée sur les photos. Lena poursuivit, presque sur un autre ton, Pour Ruby... Tu ne penses jamais à ce que ça aurait été si tu avais pu vivre ton adolescence comme les autres ?

Sam sourit doucement, posant l'ordinateur sur ses genoux avant de tourner son regard vers Lena. Non, je ne regrette pas, dit-elle avec assurance. C'est juste que, parfois, ça m'arrive de me dire que j'aurais aimé vivre certaines choses autrement. Mais j'ai suivi mon propre chemin, et même s'il était différent, il m'a construite d'une façon que je ne changerais pour rien au monde. Elle haussait les épaules, un sourire léger sur les lèvres. Et Ruby… elle est unique. Elle a sa propre vie, ses propres moments à vivre. Je préfère être là pour l'accompagner et l'aider à en profiter, plutôt que de m'attarder sur ce que je n'ai pas vécu. Sam lança un regard complice à Lena. C'est un peu comme une seconde vie, tu vois ?

Lena sourit, touchée par sa réponse, et hocha la tête. Je vois ce que tu veux dire. Tu es là pour elle, c'est ce qui compte.

Sam acquiesça, se détendant dans le canapé. Exactement.

(...)

Lena conduisait en silence. Depuis leur réveil, Sam et elle avaient échangé quelques mots. Ce week-end laissait à Lena un goût étrange. Elle savait que ce départ marquait un tournant. Leur relation avait évolué, même si elle peinait à mettre des mots sur ce que cela signifiait. Plus proches, peut-être, mais pas forcément... autre chose. Et puis, que pourrait-il y avoir de plus, de toute façon ?

Elle sentait une agitation intérieure qu'elle peinait à définir. Était-ce parce qu'elle avait replongé dans son passé ? Ou parce qu'elle avait enfin suivi le conseil de Kara, s'obligeant à lever le nez de son travail et à se reconnecter au monde ? Peut-être simplement parce qu'elle s'était autorisée, pour la première fois depuis longtemps, à vivre en dehors de ses responsabilités.

L'ambiance dans la voiture était calme, marquée par une légère mélancolie. Ce n'était pas de la tension ou du malaise, juste une fatigue qui pesait doucement dans l'habitacle. Elles avaient passé une longue soirée à discuter la veille, comme pour marquer la fin de ces moments privilégiés. Il y en aurait d'autres, bien sûr, mais plus de cette façon. Les échanges téléphoniques ou des messages envoyés à la volée. Mais ça n'était plus la même chose, leur relation allait devenir à nouveau une amitié à distance.

Lena se força à se recentrer sur le présent. Ce n'était rien de plus qu'une amitié. Ça ne pouvait pas être autre chose. C'était flou, compliqué, et elle n'était pas sûre de vouloir s'y aventurer davantage.

Une fois garée, Lena coupa le moteur mais remarqua que Sam ne bougeait pas. Elle restait assise, les mains posées sur ses genoux, le regard fixé sur le tableau de bord. Lena tourna légèrement la tête pour l'observer avant de finalement briser le silence.

Bon. Le mot semblait suspendu dans l'air, destiné à inciter une réaction. Sam mit un moment avant de se tourner enfin vers elle.

Bon, répéta-t-elle, comme un écho, mais avec une pointe de résignation dans la voix.

Lena esquissa un sourire nerveux, cherchant quelque chose à dire pour combler l'espace entre elles. Eh bien… commença-t-elle, mais les mots lui manquaient. Elle détourna les yeux, jouant distraitement avec le volant.

Sam soupira légèrement, passant une main dans ses cheveux. C'est toujours bizarre, les au revoir, non ? dit-elle finalement, un sourire en coin, comme si elle essayait de minimiser l'émotion qui pesait sur l'instant.

Lena hocha la tête, son regard de nouveau fixé sur Sam. Oui. Mais… ça n'est pas vraiment un au revoir définitif.

Sam sembla réfléchir, son sourire s'adoucissant. Non, bien sûr! On a… les appels, les messages, Discord…

Sans compter le fait qu'on restera en contact encore un moment pour la saga Supergirl en plus. Dit Lena avec un sourire, son ton étrangement plus doux et nostalgique.

Le silence retomba, mais cette fois il était moins lourd, presque confortable. Sam posa enfin une main sur la portière, prête à sortir. Merci, Lena. Pour ce week-end. Pour tout, vraiment.

Lena se redressa un peu, croisant le regard de Sam. Merci à toi aussi, Sam.

Elle inspira profondément, détourna le regard, perdue à nouveau au-delà du pare-brise. Sans que Sam le sache, elle lui avait offert bien plus qu'un simple week-end entre amies. Sam avait sorti Lena de la routine étouffante dans laquelle elle s'était enfermée, lui offrant une bouffée d'air frais.

En partageant ces conversations et souvenirs, Sam avait réveillé des émotions que Lena pensait avoir enfouies pour de bon. L'absence de Kara, si pesante depuis des mois, semblait un peu moins écrasante. Certes, Lena avait Alex, Andrea et même Maggie, mais leurs vies restaient profondément liées à Kara. Avec Sam, c'était autre chose. Ce n'était pas effacer complètement Kara ni imaginer un avenir sans elle, mais plutôt apprendre à envisager un futur où elle serait là d'une autre façon.

Sam ouvrit la portière mais hésita, jetant un dernier regard à Lena, comme pour s'assurer qu'elle avait bien tout dit. Prends soin de toi, d'accord ? Et... essaie vraiment de ralentir un peu. Kara avait raison, tu mérites une fin heureuse.

Lena hocha la tête, un sourire doux se dessinant sur ses lèvres. Je vais essayer, promis. Mais toi aussi, Sam. Ruby a de la chance de t'avoir, mais… N'oublie pas de vivre un peu pour toi aussi. Pas seulement à travers elle ou ton travail.

Sam la fixa, légèrement prise au dépourvu par la remarque, avant de sourire doucement. Tu as peut-être raison, c'est vrai que je ne prends pas toujours le temps pour moi. Elle ajouta avec un clin d'œil : On dirait bien qu'on a toutes les deux des choses à apprendre.

Lena répondit avec un sourire complice, Eh bien, on n'aura qu'à se le rappeler l'une l'autre.

Sam se pencha un instant contre la portière ouverte, hésitante. Merci, Lena. Pour tout ça.

Lena secoua doucement la tête. C'est moi qui te remercie. Tu m'as permis de voir les choses différemment, de sortir de mes habitudes... C'était exactement ce dont j'avais besoin.

Sam continuait de la fixer, un sourire amusé et les yeux pétillants. Parfait, alors. Mission accomplie.

Lena acquiesça, le sourire plus léger cette fois. Et maintenant, va retrouver ton groupe. Ils doivent déjà se demander ce que tu fabriques.

Sam rit doucement avant de refermer la portière derrière elle. Elle récupéra sa valise sans attendre Lena. Cette dernière resta un instant dans la voiture, regardant la silhouette de Sam s'éloigner avec mélancolie.

Son regard se posa brièvement sur le tableau de bord, ses pensées dérivant. Elle aurait voulu ouvrir cet ordinateur bien plus tôt. Apprendre à connaître Sam avant que tout ne bascule. Avant que la perte de Kara ne l'enferme dans un cycle sans fin de travail acharné et d'isolement. Peut-être que rencontrer Sam à ce moment-là aurait changé quelque chose. Peut-être qu'elle aurait trouvé un équilibre, une manière d'affronter son chagrin autrement qu'en se retranchant derrière des projets et des horaires interminables.

Mais les choses ne s'étaient pas passées comme ça. Lena laissa échapper un léger soupir, mêlant résignation et une pointe de nostalgie. L'essentiel, c'était qu'elles aient fini par se trouver. Inutile de refaire le passé ; ce qui comptait maintenant, c'était de profiter de la chance qui leur était donnée. Elle releva la tête avec un léger sourire. Peut-être que tout n'était pas perdu. Peut-être que ce week-end marquait le début d'une amitié qui l'aiderait à vivre à nouveau pleinement.

Quelques minutes plus tard, Lena descendit de la voiture elle aussi, sachant qu'Alex ou Andrea – peut-être même les deux – l'attendaient quelque part à l'intérieur du hall ou une partie du groupe devait se réunir.

Lena prit du temps pour sortir, faisant le bilan de ces derniers mois et surtout de ce week-end. Sam avait raison, elles avaient toutes les deux des choses à apprendre et ce n'était pas prêt de s'arrêter.

Une partie du groupe attendait dans le hall, les visages étaient marqués par ce week-end riche en émotion et les adieux à venir. Les autres ne devaient partir que l'après-midi, Il avait été convenu d'espacer les départs pour épargner à certains l'ennui interminable d'une journée entière à l'aéroport. On sentait la résignation de chacun, comme si tout le monde savait que ce moment marquait la fin de quelque chose, même s'il n'était pas encore tout à fait terminé.

Lena ressentait un pincement au cœur en pensant à la distance qui allait les séparer. Sam vivait à l'autre bout du pays, sur la côte opposée. Le décalage horaire n'était qu'un aspect de la difficulté ; le plus difficile était ce sentiment d'obstacle, ce mur invisible qui semblait trop grand à franchir.

Elle observait Sam de profil, qui échangeait quelques mots avec l'un des membres du groupe. Lena sentit une pointe de jalousie mêlée à une profonde mélancolie. Cette femme qui l'avait tant marquée ces derniers jours allait reprendre une vie loin de la sienne, et tout ce qu'elle pourrait faire, c'était attendre des messages ou des appels, espérant qu'ils suffiraient à maintenir ce lien fragile. Lena se força à détourner les yeux, mais son esprit restait ancré dans cette triste réalité.

Ils vont nous manquer, soupira Andrea.

Lena fronça des sourcils. Puis, réalisant ce qu'il s'était passé la veille avec Russel comprenait beaucoup mieux ses paroles. Elle ouvrit la bouche prête a lui lancer une remarque mais Alex la devança.

On les retrouvera au lancement de la saga. Ce n'est qu'une histoire de quelques mois... Dit-elle en haussant les épaules.

C'est loin « quelques mois » dit Andrea en jetant probablement un œil vers Russel. Lena n'arrivait pas bien à mémoriser qui était l'homme, seul le nœud papillon avait accaparé son esprit.

Je ne te pensais pas si investie. Dit Lena avec un sourire en coin. Toi qui déteste ton personnage...

Alex la regardait sans comprendre et Lena préféra éluder en secouant la tête. Elles auraient bien d'autre moment pour en parler.

Andrea souffla et regarda tour à tour Lena puis Alex. Ok, très bien. Commença-t-elle. J'ai couché avec Russel hier. Et c'était vraiment un très bon coup. Dommage qu'il habite plus près de Boston que de L.A.

Il habite près de Boston ? S'exclama Lena réalisant qu'il était probablement plus proche de Sam. Sam n'avait jamais dit qu'ils n'habitaient pas loin l'un de l'autre. Lena se remémora le détail que Sam savait sur Russel, sur le fait qu'il n'avait pas envie de s'investir dans une relation. C'était peut être ce détail qui aurait dû lui mettre la puce à l'oreille. Étaient-ils amis ? Si c'était le cas, le fait qu'Andrea couche avec lui était une idée encore pire que ce qu'elle pensait.

Personne ne fit de remarques sur le fait qu'Andrea avait craqué. Lena n'était pas d'humeur et Alex sous le choc de cette nouvelle. Andrea en profitait. Elle sauta sur l'occasion de la question pour éluder les autres qui pourraient arriver.

Ouais, en fait il connaît Sam. Tu m'excuseras je n'ai pas posé beaucoup de questions sur elle, on avait d'autres choses plus intéressantes à faire. sourit Andrea avec un clin d'œil. Elle soupira, non pas par tristesse, mais par déception. On aurait pu devenir un plan cul régulier. Il sait faire plaisir a une femme, lui, c'est rare de nos jour...

Andrea ! S'exclama Lena n'arrivant pas à vivre avec le fait que son amie soit si directe. Elles étaient quand même en plein dans un hall d'aéroport et Andrea parlait d'une voix assez audible. Alex était trop gênée, elle avait préféré détourner le regard mais le rouge sur ses joues parlait pour elle. Ce qui fit doucement sourire Lena qui se disait qu'il y avait toujours pire qu'elle. Lena n'était pas pudique, en vérité, avec Andrea elles avaient eu des conversations bien moins chastes. Mais c'était des conversations privées et non en plein milieu d'un espace public.

On devrait les rejoindre. Coupa Alex qui s'était tue jusque là. Elle n'avait fait aucun commentaire sur Russel, et de toute façon si ça avait été le cas Lena aurait été celle qui en aurait fait. Ils vont bientôt se disperser.

Je devrais peut être profiter de ces dernières minutes d'attente, vous avez raison. Dit Andrea en les plantant la.

Mais elle n'est pas croyable ! Dit Lena en dévisageant son amie qui se dirigeait vers un pas décidé vers Russel. On se demande quand est ce qu'elle va mûrir et devenir responsable... Elle devrait prendre exemple sur Jennifer, tiens.

Et toi ? Demanda Alex qui ne se départissait pas du rouge sur ses joues. Tu devrais peut-être faire la même chose pour Olivia, non ?

Lena souffla. S'il te plaît, pas toi Alex.

Kara avait raison. Dit Alex la gorge nouée. Elle t'a construit une vie heureuse avec une fin heureuse. Andrea a l'air de l'avoir eu aussi, pourquoi pas toi ?

Sauf qu'Andrea va tout détruire on le sait... Pauvre Russel.

Qui te dit qu'il n'est pas comme elle et que ça ne marchera pas ? Demanda Alex en jetant un coup d'œil a Andrea qui s'avançait vers Russel.

Tu ne vas pas t'y mettre aussi pitié. C'est de la fiction ! Rien n'est réel... Souffla Lena légèrement agacée.

Lena observait le groupe un peu plus loin, où Sam se tenait. Autour d'elle, les éclats de rires et les applaudissements fusaient ; Andrea et Russel s'embrassaient tandis que les autres les entouraient, sifflaient et riaient de bon cœur. Pour Lena, tout cela semblait lointain, presque irréel. Une lourde tristesse s'installait en elle à la pensée de Sam qui partait, que la distance allait imposer une barrière plus difficile à franchir qu'elle ne l'avait jamais imaginé.

Donc, tu vas me dire que ton week-end avec Sam, ce n'était pas réel ? Alex la fixait. Lena savait que, contrairement à Maggie ou Andrea, qui cherchaient à la pousser dans les bras de Sam pour qu'elle profite simplement du moment, Alex n'était pas comme ça. Elle était plus idéaliste et croyait à une histoire qui perdurerait, pas à un simple instant de plaisir éphémère.

Alex… Lena détourna le regard, évitant le regard perçant de la brune qui lui faisait face. Olivia et Kate ne nous ressemblent pas. Sam n'est pas… Elle n'a pas ce genre de problème, ce pouvoir sombre qui la freine. Peut-être que je suis comme Olivia, que je veux vraiment couper les ponts avec ma famille toxique, mais… Sam est tellement différente. Elle mérite quelqu'un qui puisse vraiment lui apporter plus … Que... moi.

Alex posa une main rassurante sur l'épaule de Lena, ses yeux empreints de compréhension. Sam a fini par apprendre à te connaître. Vous avez assez échangé pour ça. Ne doute pas de ce que tu représentes pour elle.

Un soupir s'échappa des lèvres de Lena, et elle secoua légèrement la tête, un peu comme pour se débarrasser de ses pensées. Peut-être. Mais, Sam... elle est tellement forte, tellement… elle. Elle mérite quelqu'un qui soit plus stable, plus… Sa voix se perdit dans un murmure.

Alex, sans un mot, la serra dans ses bras. Lena se laissa aller un instant, fermant les yeux, se raccrochant à ce qui restait de solide dans ce moment incertain. Lena réalisa qu'une larme coulait sur sa joue. Elle l'essuya d'un geste rapide, prenant une grande respiration. Ce n'était absolument pas le lieu pour pleurer. Elle hésita un instant à les planter là pour partir, mais décida de faire face. Sam méritait au moins un vrai au revoir, même si elles se l'étaient déjà dit dans la voiture.

Lena se détacha d'Alex, se redressant et prenant sur elle pour réprimer ses émotions. Elle inspira profondément, sentant chaque battement de son cœur comme un rappel de la douleur qui se cachait sous la surface. Ce n'était pas un défi insurmontable, elle savait qu'elle en était capable. Elle se forçait à croire que la distance n'était qu'un obstacle temporaire, que le temps finirait par adoucir la peine. Elle releva la tête, prête à affronter la séparation, même si chaque fibre de son être criait le contraire.

Lena s'avança vers le groupe, son regard balayant discrètement la scène. Andrea, immergée dans sa complicité avec Russel, ne quittait plus son bras. Tous deux riaient, se souriaient, et s'embrassaient comme si rien d'autre n'existait. Lena détourna le regard et se perdit dans ses pensées, accablée par le souvenir des paroles d'Alex et les nombreuses conversations qu'elle avait eues avec Sam au sujet de leurs personnages respectifs.

Olivia, le personnage de fiction, portait certaines similitudes avec elle, mais à un niveau bien plus profond, elle incarnait tout ce que Lena n'était pas : forte, résolue, équilibrée. Kate et Olivia, toutes deux marquées par des blessures passées, avaient en commun cette ombre intérieure qu'elles avaient dû affronter. Kate avait lutté contre sa noirceur, tandis qu'Olivia semblait se contenter de la supporter, de vivre avec. Et pourtant, dans la réalité, Sam n'avait jamais affronté de quelconque ténèbres. Sam, avec son éternel sourire et son optimisme à toute épreuve, avait toujours su voir le bon chez les autres, même lorsque cela semblait impossible. En fait, Lena se demandait si Sam ne ressemblait pas plus à Supergirl qu'à son propre personnage, avec sa capacité inébranlable à aimer et à protéger, même dans les moments les plus sombres.

Lena savait qu'elle ne pouvait pas ignorer le fait que Sam avait eu une fille jeune, un événement qui avait bouleversé sa vie. Mais là encore, Sam avait su transformer cette épreuve en une force. Elle avait épanoui sa relation avec sa fille, devenant une mère parfaite, aimante et dévouée. Pour Lena, l'idée même de devoir affronter la vie avec un enfant à ses côtés semblait lui être impossible. Elle se demandait comment Sam parvenait à jongler avec cette dualité, à aimer inconditionnellement sans se laisser submerger.

Et puis, il y avait cette part d'elle-même, profondément ancrée, qui savait que jamais elle ne pourrait ouvrir son cœur totalement à quelqu'un. Son passé, les enseignements cruels de sa mère, l'avaient forgée dans l'idée que l'amour était une faiblesse, une faille à exploiter. Elle avait fait de cette méfiance un credo, un mode de vie. Lena savait que, parmi toutes les émotions, l'amour était la plus facile à nier, la plus simple à dissimuler. Sa colère, lorsqu'elle éclatait, laissait toujours ses mains trembler, et la tristesse la faisait toujours verser une larme qu'elle s'efforçait de cacher. Mais l'amour, cette émotion-là, elle l'avait totalement maîtrisée, à un point où c'était devenu une seconde nature pour elle, un masque infaillible derrière lequel elle pouvait se dissimuler sans crainte de se trahir.

Winn commença à guider le groupe vers les files d'attente pour les bagages, séparant ceux qui partaient dans quelques heures de ceux qui s'apprêtaient à partir bientôt. Andrea, absorbée par Russel, ne le lâchait plus d'une seconde, et Lena, voyant cela, décida de ne rien dire et de laisser tomber ses remarques. Alex, à ses côtés, lui prit le bras et l'entraîna vers le groupe des cinq personnes qui partaient en premier. Parmi eux se trouvaient Sam, Russel, Nia et un autre homme, William.

Lena resserra sa prise sur le bras d'Alex, s'efforçant de puiser un peu de courage dans ce geste. Elle surprit plusieurs fois le regard de Sam, mais cette dernière, absorbée par le groupe, n'avait pas la possibilité de venir la voir. Le groupe se scinda à nouveau en deux. Alex se tourna vers Lena et lui demanda si elle voulait l'accompagner, mais Lena secoua la tête et lui proposa de rester avec Winn, qui avait commencé à engager la conversation. Elle suivit donc le groupe de Russel et d'Andrea. William et Nia parlaient ensemble, tandis que Sam s'éloignait doucement du reste du groupe, prenant son temps pour arriver à la hauteur de Lena.

Elles avancèrent silencieusement pendant quelques minutes avant que Sam ne brise le silence.

Je suis désolée, dit-elle simplement, sans chercher à justifier ses mots.

Lena se tourna vers elle, le front plissé, visiblement surprise. Désolée ? De quoi ?

Sam prit une grande inspiration, semblant chercher les mots justes. J'ai l'impression que tu n'aimes pas beaucoup les au revoir et les aéroports... Non ?

Lena la dévisagea, un peu perdue par la remarque.

Je vous ai vu avec Alex. Elle m'a dit que tu avais pris ta journée pour nous accompagner. Peut-être que tu aurais préféré rester au travail plutôt que… de faire ça.

Les mots de Sam résonnaient dans l'air, et Lena sentit une bouffée d'émotions contradictoires monter en elle. La tristesse entre autres et surtout, un sentiment de culpabilité qui la touchait plus qu'elle ne l'aurait voulu. Non, c'est moi qui ai insisté auprès d'Alex pour venir, répondit Lena, presque sur la défensive. Et puis, toi-même, tu m'as dit de commencer à vivre pour moi, non ? Alors retourner directement au bureau, ce n'est certainement pas ce que j'appellerais sortir de ma zone de confort. Ou… appelle ça comme tu veux. Elle croisa les bras, détournant légèrement le regard, comme si exprimer ce qu'elle ressentait à voix haute la mettait mal à l'aise. Pourtant, dans ses paroles transparaissait une vérité qu'elle avait rarement osé s'avouer : elle avait fait un effort, non pas seulement pour accompagner Alex ou les autres, mais pour elle-même, pour s'éloigner un peu de sa routine.

Sam lui adressa un sourire sincère, empreint d'une chaleur désarmante. C'est vrai. Je suis ravie de voir que tu essaies. Il va falloir que je me surpasse de mon côté, alors...

Lena la fixa, visiblement surprise par ses mots. Te surpasser ? Sam, tu es mère, tu es DRH, tu es en train d'écrire une saga... Sincèrement, je ne vois pas comment tu pourrais faire plus que ça. Il y avait dans son ton une sincérité presque admirative, mêlée d'incrédulité. Pour Lena, l'équilibre que Sam semblait maintenir entre toutes ses responsabilités relevait déjà de l'exploit.

Sam haussa les épaules avec un sourire presque timide, mais ses yeux brillèrent d'une surprise touchante, comme si elle venait de réaliser que Lena la voyait d'une manière qu'elle n'avait jamais envisagée. Ce n'est pas une question de faire plus, Lena, répondit-elle doucement. C'est une question de faire mieux. Être là, vraiment là, pour ceux qui comptent. Arrêter de toujours vouloir tout contrôler et apprendre à... profiter.

Elle baissa légèrement les yeux, jouant avec une mèche de cheveux. Parfois, je suis tellement concentrée sur tout ce que je dois faire que j'oublie l'essentiel. Et peut-être que c'est toi qui as raison. Moi aussi, je dois sortir de ma zone de confort. Elle releva les yeux vers Lena, un éclat de vulnérabilité dans le regard. Tu sais, vivre un peu pour moi aussi. Pas juste pour ma fille, pour mon travail ou pour le RPG... mais pour ce qui me rend vraiment heureuse.

Eh, les amoureuses ! cria Andrea, tirant Lena et Sam de leur bulle. Vous nous suivez ou quoi ? continua-t-elle sur le même ton, avec un rire moqueur.

Lena ferma les yeux et souffla discrètement. Elle choisit de ne pas répondre, laissant la conversation qu'elles venaient d'avoir résonner encore dans son esprit. Sam venait de lui révéler ses faiblesses, et Lena se rendait compte qu'elles partageaient bien plus de similitudes qu'elle ne l'avait cru. Elle comprenait que, tout comme Sam, elle pouvait s'oublier lorsqu'elle s'immergeait dans le travail, que ce soit pour traiter un dossier important ou participer à un événement. Elle avait toujours attribué cette tendance à l'adrénaline, au stress que cela lui procurait... Mais elle réalisait à présent que c'était bien plus profond que cela.

Sam pouffa doucement, et Lena remarqua le rouge qui montait aux joues de l'autre femme. Une chaleur inattendue envahit Lena, et elle se surprit à y prêter attention. Mais elle chassa aussitôt ce sentiment, préférant se concentrer sur le tumulte de la conversation de groupe et sur le besoin de garder son calme.

Finalement, William et Nia commencèrent à s'avancer vers l'espace de contrôle pour passer les vérifications de sécurité. Andrea, de son côté, ne lâchait pas Russel, et ils semblaient être collés l'un à l'autre, partageant des baisers comme s'ils étaient seuls au monde. Lena, cependant, ne leur prêta pas attention ; son regard restait fixé sur Sam. Aucune des deux ne prononçait un mot, mais elles se fixaient silencieusement, comme si un dialogue se déroulait entre elles sans paroles. Ce ne fut que lorsque les éclats de voix de Russel et Andrea les tirèrent de leur moment que Sam, pour la deuxième fois, lui dit au revoir mais cette fois-ci d'un ton plus formel. Lena lui répondit de la même manière.

Et, tandis que Sam s'éloignait, accompagnée de Russel, Andrea s'accrocha au bras de Lena. Mon dieu, quinze jours... Ça va être si long ! dit Andrea avec une moue dramatique.

Lena fronça les sourcils et tourna le regard vers elle. Comment ça, quinze jours ?

Andrea lui lança un sourire malicieux. J'ai un reportage à faire à Boston. Enfin... C'est l'un des sujets proposés par les rédacteurs. J'avais un autre projet en tête, mais finalement, le reportage de Boston est beaucoup plus attrayant maintenant que je sais que mon plan cul sera là pour m'accueillir.

Lena écarquilla les yeux, presque choquée. Mais... Sérieusement, Andrea ! T'es censée bosser, pas profiter des voyages pour aller te divertir. Comment ce mec peut te supporter ?

Andrea haussa les épaules, un immense sourire aux lèvres. Oh, tu sais, on n'a pas besoin de beaucoup parler. Ça aide.

Elle éclata de rire, tandis que Lena secouait la tête, mi scandalisée et amusée. Andrea était trop frivole, mais peut-être que Lena pourrait prendre un peu exemple. Un exemple léger, bien sûr, car Andrea n'était pas forcément la meilleure à imiter. Mais au moins, elle savait vivre sans se prendre la tête et savourait chaque instant de la vie à pleine dents.

(...)

Les filles ! cria Andrea, tentant de caler son téléphone pour la visio.

Lena avait décroché mais gardait les yeux fixés sur son écran, concentrée sur son travail.

Lena, arrête de bosser, ça te concerne ! insista Andrea, impatiente.

Lena ferma les yeux en soupirant, ôtant ses lunettes pour se masser l'arête du nez. Après une profonde inspiration, elle se résigna à faire face à une Andrea visiblement excitée à l'excès. Alex et Maggie n'avaient pas encore décroché, mais Lena savait que Maggie devait être en rendez-vous avec un client, tandis qu'Alex était probablement au palais de justice.

Je ne sais même pas pourquoi j'ai décroché, déclara Lena, le ton plat et las.

Tu ne raccrocheras pas, je te l'assure, répondit Andrea avec un sourire rayonnant qui déclenchait automatiquement un soupçon chez Lena. Elle s'approcha pour la regarder plus minutieusement en fronçant les sourcils.

À cet instant, Alex rejoignit enfin la visio, visiblement en mouvement. J'espère que c'est urgent, lança-t-elle d'un ton sec. Son téléphone tournait dans tous les sens, preuve qu'elle essayait de le stabiliser tout en marchant. Je viens de sortir d'une audience, je vais en pause déjeuner ! ajouta-t-elle à l'intention de quelqu'un hors champ.

Bien, Madame la Procureure, entendirent Lena et Andrea en arrière-plan, la voix venant clairement d'un collègue.

Sérieusement, les filles, on avait dit qu'on ne faisait pas de visio en pleine journée, reprit Alex avec un soupir, alors que Lena reportait son attention sur son ordinateur.

Lena remit ses lunettes en place, recommençant à parcourir les lignes de son document, se contentant d'écouter d'une oreille distraite. Alex, toujours en mouvement, essayait visiblement de caler son téléphone pour le stabiliser davantage.

Les filles ! s'exclama Andrea, agacée que personne ne réagisse à son excitation. Vous ne devinerez jamais avec qui je suis ! Elle fit une pause dramatique, attendant une réaction, mais rien ne vint. LENA ! cria-t-elle soudain, dans un ton presque hystérique. Arrête de bosser, j'ai dit !

Lena leva les yeux au ciel, visiblement agacée, avant de poser enfin son regard sur le téléphone, négligemment posé sur le rebord de son bureau. Mais son irritation laissa rapidement place à une expression d'incrédulité.

Andrea, un sourire triomphant sur le visage, éloigna légèrement son téléphone, révélant deux silhouettes à ses côtés.

Lena plissa les yeux, essayant de discerner ce qu'elle voyait. C'est alors qu'elle reconnut Russel et Sam, installés entre Andrea. Andrea, dans son enthousiasme débordant, avait tellement rapproché son téléphone au départ que personne ne les avait remarqués.

Un silence tomba, puis Lena ouvrit légèrement la bouche, incapable de cacher sa surprise. Vous êtes sérieux ? murmura-t-elle, les yeux passant de Russel à Sam, puis à Andrea qui semblait au bord de l'explosion de joie.

Andrea éclata de rire, visiblement ravie de leur réaction. Sam sourit doucement en regardant Lena ajuster ses lunettes. Je ne savais pas que tu portais des lunettes. dit Sam avec un sourire en coin. Ça te va bien.

Lena releva les yeux, arquant un sourcil. C'est censé être un compliment ?

Andrea intervint immédiatement, un sourire espiègle aux lèvres. Oh, ça l'est. D'ailleurs, je suis sûre que Sam ne sait pas à quel point les lunettes peuvent être très séduisantes dans certaines circonstances…

Lena détourna les yeux, clairement agacée, mais un soupir amusé lui échappa. Andrea, sérieusement ?

Avant qu'Andrea ne puisse aller plus loin, Russel se pencha en avant, regardant Alex à travers l'écran. Attendez une seconde. Donc toi, tu es procureur ? demanda-t-il, visiblement interloqué.

Alex, surprise, haussa un sourcil. Euh, oui. Pourquoi, Andrea ne te l'a pas dit ?

Non ! Andrea ne m'a rien dit. Je pensais que tu étais genre… Je ne sais pas... Avocate, flic ou je ne sais pas, mais pas procureur ! Dit il impressionné.

Lena croisa les bras, un sourire en coin s'étirant sur ses lèvres. Connaissant Andrea, je m'étonne que vous ayez même trouvé du temps pour discuter.

Andrea fit un grand sourire, la tête haute, tandis que Russel se grattait l'arrière de la nuque, visiblement mal à l'aise. Oh, mais tu serais étonné, ma chère, de savoir ce qu'on se raconte, lança Andrea d'une voix mielleuse.

En effet, répondit Lena, son sourire s'élargissant. Son regard dévia rapidement sur Sam. Elle la trouvait resplendissante et un sentiment de chaleur se propagea en elle. Lena se fustigea intérieurement. Elle réalisa qu'elle n'avait pas enlevé ses lunettes, ce qu'elle fit rapidement, ses mains tremblant légèrement.

Tu devrais les garder, ajouta Andrea en coupant Russel et Alex qui s'étaient lancés dans une conversation sur leur travail respectif. Sam serait déçue sinon.

Pourquoi vous faites une visio maintenant ? lança Maggie en déboulant dans la conversation. Elle marchait dans la rue, l'air fatigué mais déterminé, et l'enseigne de la prison derrière elle était bien visible, tranchant avec le reste du décor urbain. Sam ? Russel ? s'exclama-t-elle en les voyant avec Andrea. Oh, mais c'est vrai ! réalisa-t-elle en souriant. Tu es encore à Boston pour ton reportage ! Mais attends… ton reportage, c'est sur quoi exactement ?

Lena soupira, un air un peu désabusé sur son visage. Comment fuir ses responsabilités au travail et s'amuser à faire n'importe quoi, répondit-elle sans détour.

Sam et Russel éclatèrent de rire, tandis qu'Andrea jouait faussement les filles choquées, ses yeux pétillants de malice. Remets tes lunettes, toi, ça te rend moins débile, lança-t-elle à Lena en riant.

Sérieusement, personne ne travaille à Boston ? intervint Alex, la voix légèrement moqueuse. Elle était désormais dans un self, un plateau de nourriture en main. Le plat du jour, s'il vous plaît, demanda-t-elle hors champ.

Maggie, qui venait de claquer la porte de sa voiture, répondit : Tu es déjà en train de manger ? Donne-moi quinze minutes, je te rejoins.

Andrea, de son côté, faisait un petit geste exaspéré, les bras croisés et un sourire amusé sur les lèvres. Eh mais sérieusement ! C'est tout ce que ça vous fait ?

Lena, quant à elle, s'était déjà remise à lire le document, ses lunettes de nouveau sur le nez. Elle entendit un coup à la porte et appuya sur le bouton de son micro pour le couper. Sur l'écran, Alex avait un plateau en main, Maggie semblait conduire avec son téléphone fixé au tableau de bord, et Andrea discutait alors que Sam et Russel restaient silencieux à ses côtés. Lena détournait le regard vers la personne qui venait d'entrer dans son bureau. Un sourire satisfait se dessina sur ses lèvres en voyant Andrea, le micro coupé, incapable de continuer sa tirade.

Lena, cependant, ne prêta pas attention à la distraction, sachant que la personne devant elle était là pour des affaires importantes. Elle prit les documents, les signa d'un geste rapide et les tendit à sa collaboratrice, qui repartit aussi vite qu'elle était entrée. Un instant, Lena envisagea de laisser Andrea en mute juste pour profiter de la tranquillité, mais en voyant Sam sur l'écran, sa curiosité l'emporta. Elle appuya sur le bouton pour réactiver le son. ...na, tu peux attendre juste quelques minutes pour qu'on soit tous dispos et qu'on écoute, ou c'est trop te demander ? lança Andrea, la voix un peu plus ferme cette fois.

Lena leva les yeux, l'air blasé, et répondit d'un ton sec : Je te signale que je bosse.

Madame Luthor ? Lena appuya sur le combiné qui la reliait à sa secrétaire.

Oui, Julia ?

Monsieur Vasillis est là. Je peux le faire entrer ?

Juste au moment où Lena allait répondre, la voix d'Andrea s'éleva à nouveau, pleine de frustration Lena je te jure que si….

Lena coupa de nouveau le micro et observa Andrea faire sa comédie de la fille faussement agacée. Un petit sourire amusé se dessina sur ses lèvres alors qu'elle tirait la langue à l'écran. Elle répondit rapidement à Julie et quelques secondes plus tard, la porte s'ouvrit sur son directeur financier. Lena prit le temps de discuter avec lui, bien que son esprit se laissa distraire par la vue d'Alex, qui se mettait à manger, et de Maggie, qui était toujours dans sa voiture et s'apprêtait probablement à rejoindre sa compagne. Andrea parlait, encore et toujours, et Lena, qui la connaissait trop bien, ne put s'empêcher de sourire en secret.

Après une quinzaine de minutes, Lena se leva après que M. Vasillis ait quitté la pièce, songeant à l'efficacité avec laquelle elle avait géré la réunion. Elle ferma la porte derrière lui et retourna à son bureau, l'esprit encore un peu pris par la conversation. Elle prit une grande inspiration, s'assit, et appuya sur le bouton pour réactiver le son de l'appel.

Bon, de quoi vous parliez ? demanda-t-elle, la voix un peu plus détendue.

Andrea, qui était en pleine conversation avec Alex la regarda, visiblement amusée. Je croyais que tu nous avais abandonnés, madame la patronne.

J'aurais bien voulu, mais mon directeur financier a eu besoin de moi. Vous savez ce que c'est, les affaires… répondit-elle en haussant les épaules, un sourire malicieux aux lèvres.

Alex, qui était toujours en train de manger, déglutit avant de continuer. Eh bien, ajouta-t-elle en regardant sa montre, j'ai encore une petite demi-heure de pause devant moi, donc ne prenez pas tout votre temps.

Maggie, qui était désormais dans le self aussi, intervint : La vraie question c'est, qu'est ce que vous faites tous les trois ensemble ? Et… vous êtes ou d'ailleurs ? Demanda-t-elle en s'avançant pour mieux regarder autour d'Andrea, Sam et Russel.

Andrea, un éclat espiègle dans les yeux, prit la parole. Je suis ravie que quelqu'un pose enfin cette question.

Tous échangèrent un sourire. Andrea regarda Sam puis Russel avant de continuer. Premièrement on est chez Sam, deuxièmement c'est le seul moment qu'on a trouvé pour être tous les trois et vous faire un coucou.

Lena observait bien plus attentivement le decors. Mais les détails étaient trop loin, il était difficile de se faire une idée de l'intérieur de chez Sam.

Oui enfin, je ne sais pas ce que vous faites dans la vie… mais généralement la journée, on travaille. Dit Maggie.

C'est ce que je leur ai dit! s'exclama Andrea. Ils ne voulaient pas me croire que vous étiez occupés à ce point. En plus, c'est normalement la pause déjeuner à cette heure. J'ai cru que j'aurais plus de chance…

Donc, coupa Russel. Alex est procureur, toi Maggie tu es avocate, c'est ça ? Maggie hocha la tête. Et toi Lena ? Demanda Russel.

Je gère une boîte de nouvelles technologies. Répondit Lena évasive.

Directrice générale de L-corp. Enchaîna Andrea l'air fier.

Tu es directrice générale ?! S'exclama Russel en écarquillant les yeux.

Mais Lena n'avait d'yeux que pour Sam. Sa réaction était la même que celle de Russel. Lena ne lui avait jamais dit ouvertement qu'elle avait un poste si haut placé. Cependant Sam restait en retrait malgré l'étonnement évident sur son visage.

Lena? Intervient Alex la fourchette en l'air. Maggie, Andrea, Sam et Russel la fixaient et semblaient attendre une réponse.

Laissez tomber, elle n'osera jamais le dire. Dit Andrea qui connaissait son amie. Lena ne savait absolument pas de quoi il s'agissait. Son regard s'était perdu sur Sam et elle n'avait rien écouté.

Il me semble qu'elle avait dit quelque chose comme 50 000 ? Tenta Maggie qui regardait par-dessus son téléphone. Alex fit de même et Lena supposait qu'elles étaient face à face.

Non, plus encore. Chuchota Alex qui regardait toujours sa femme.

Ne me regarde pas, j'en sais rien! S'exclama Andrea alors que Russel la fixait.

T'as plus de 50 000 personnes sous tes ordres ? Dit il complètement sous le choc. C'est vachement impressionnant…

Lena comprit finalement le sens de la question, et un léger soupir lui échappa. Elle aurait presque souhaité que sa secrétaire ou un employé vienne soudainement frapper à la porte pour la sortir de cette conversation.

Tu ne m'avais jamais dit que tu étais PDG, lança Sam, brisant le silence qui s'était installé.

Le bruit de fond provenant du self où se trouvaient Maggie et Alex emplissait l'appel. Ce mélange de discussions lointaines et de cliquetis d'assiettes donnait une ambiance étrangement apaisante, presque familière.

Parce que ce n'est pas si impressionnant que ça, répondit Lena avec un haussement d'épaules, son ton calme mais détaché. Elle esquissa un sourire discret, espérant clore le sujet sans trop attirer l'attention sur elle. Mais le regard de Sam restait fixé sur l'écran, un mélange de curiosité et d'admiration dans les yeux.

Tu déconnes ? lança Andrea, presque scandalisée en regardant Lena. Tu fais partie des plus jeunes DG, t'as fait la une du Times, et L-Corp a été au cœur de plusieurs articles de journaux importants.

Lena croisa les bras, son expression calme mais ferme. J'ai été pistonnée par ma famille pour obtenir ce poste, répondit-elle posément. C'est Lex qui voulait à tout prix que je fasse la une, il a même payé pour ça. Et les articles ? Je les dois surtout au travail incroyable de mon équipe. Elle n'était pas modeste, simplement réaliste, du moins selon elle.

Andrea soupira profondément, levant les mains au ciel. J'abandonne ! À chaque fois, tu nous ressors ce laïus. Tu es douée, et ta famille le sait très bien. Je te rappelle que ta mère a mis Luthorcorp en faillite, et c'est toi qui as tout repris pour reconstruire l'entreprise. Quant à Lex, c'est des conneries. Lena fronça les sourcils, prête à rétorquer, mais Andrea continua sans lui laisser le temps. Et ne me dis pas que je mens, parce que je connaissais personnellement le journaliste qui a écrit l'article sur toi. Il voulait absolument ton nom en couverture, c'était son idée. Et d'ailleurs, le magazine s'est vendu trois fois plus que...

Ok, stop ! coupa Lena, agacée. Tu ne vas pas encore ressortir cet argument.

Alex intervint avant que la discussion ne s'envenime davantage. Elle est trop modeste, c'est tout, déclara-t-elle précipitamment à l'attention du groupe, puis elle pointa Lena du doigt. Et je te défends de dire que tu es "réaliste".

Lena ouvrit la bouche, visiblement prête à protester, mais elle referma rapidement, légèrement irritée.

Eh bah… murmura Russel, impressionné par la tournure passionnée de la conversation.

Pourtant, Lena détacha son regard de l'écran. Ce qu'elle attendait, ce n'était pas les arguments d'Andrea ni les interventions d'Alex. Elle voulait entendre Sam. Mais depuis le début de l'échange, Sam était restée silencieuse, en retrait, ses traits calmes mais difficiles à lire. Cela agaçait Lena plus qu'elle n'aurait voulu l'admettre.

Depuis qu'elles s'étaient quittées, elles avaient continué à s'appeler et à s'envoyer des messages régulièrement. Pourtant, Lena avait l'impression que quelque chose avait changé. Sam semblait heureuse de retrouver sa fille, et Lena ne ressentait plus ce malaise d'avoir retrouvé la tranquillité de son appartement. Mais malgré tout, une distance s'était installée dans leurs échanges, qu'ils soient écrits ou parlés, une distance qui rappelait celle qu'elles avaient ressentie au début. Tout avait repris son cours, comme si rien n'avait jamais été perturbé, mais il y avait un goût amer qui persistait, indéfini et inexplicable. Lena se demandait si Sam le ressentait aussi, si elle se posait les mêmes questions. Malgré tout, elles continuaient de se parler, comme si cette routine était un fil ténu qui les empêchait de se perdre complètement.

Madame Luthor, interrompit à nouveau la secrétaire. Madame Fergus est ici.

Faites-la entrer, répondit Lena, la voix marquée par une fatigue discrète. Elle n'avait que quelques instants avant que son employée n'apparaisse. L'enthousiasme de tout à l'heure s'était évaporé, remplacé par une lourde mélancolie. Ses pensées glissèrent de nouveau vers ces angoisses silencieuses où Sam semblait lui échapper, sans raison apparente. Je vais devoir vous laisser, dit Lena en se forçant à sourire. Ravie de vous avoir vus, j'espère qu'Andrea n'est pas trop difficile…

Elle s'écarta de l'écran, ses yeux fuyants, et fit signe à l'employée d'entrer. Asseyez-vous, dit-elle d'une voix plus calme. On se rappelle plus tard, ajouta-t-elle en terminant la visio, coupant le contact avant que l'écho de leurs voix ne s'éteigne complètement.

Le rendez-vous avec son employée s'était aussi bien passé que celui avec son directeur financier. Une fois madame Fergus partie, Lena tourna sa chaise pour se retrouver face aux baies vitrées, laissant son regard se perdre dans la vue de la ville qui s'étendait devant elle. Une pointe de curiosité la poussa à saisir son portable. Elle ouvrit WhatsApp et remarqua que le groupe était toujours en visio. Son cœur rata un battement en voyant un message de Sam. D'après l'heure, il avait été envoyé peu de temps après qu'elle ait quitté la conversation.

Un sentiment d'appréhension s'empara d'elle. Elle sentit ses mains légèrement trembler, une anxiété sourde prenant racine au fond de son estomac. Pourquoi ce message, maintenant ? Et que pouvait-il bien contenir ? Des questions tourbillonnaient dans son esprit, tandis qu'elle restait un instant, hésitante, à fixer l'écran, le pouls accéléré. Lena se demanda si elle devait ouvrir le message tout de suite ou attendre un moment où elle serait plus calme, mais l'envie de savoir l'emportait sur la peur.

Sam :
Je comprends maintenant pourquoi ton travail te prend autant. Tout semble clair à présent.

Quelques secondes plus tard, un autre message arriva :

N'oublie pas de manger, au fait.

Lena resta un moment à lire et relire les messages, scrutant chaque mot à la recherche d'un sens caché, d'un indice qui pourrait révéler ce que Sam pensait réellement. Était-elle déçue ? Les mots étaient-ils empreints de négativité ou au contraire d'une forme de compréhension ? La dernière phrase, son second message, semblait être le seul à avoir un ton léger et bienveillant. Sam la connaissait suffisamment pour savoir qu'elle avait probablement négligé de prendre soin d'elle, ce qui était bien le cas.

Lena poussa un soupir et se résigna à commander quelque chose. Elle savait qu'elle ne pourrait pas réfléchir posément sur le sens de ces mots le ventre vide. Ou peut-être, se demanda-t-elle, que le mieux serait de les ignorer un moment, de s'occuper de manger avant de se perdre encore dans ces pensées ?

Elle reposa le téléphone avec une énergie soudaine et fit pivoter sa chaise vers les baies vitrées. L'envie de rejoindre la conversation était là, puissante, mais la peur de la réaction de Sam la bloquait. Et puis, elle n'avait pas envie d'être perçue comme le cliché de la « jeune PDG pleine d'espoir pour l'entreprise », ce que sa famille s'évertuait à montrer. Andrea et Alex, bien sûr, ne le faisaient pas exprès ; elles étaient sincèrement fières de son parcours et de sa réussite. Mais Lena, elle, ne partageait pas cette fierté.

Elle se sentait piégée, accablée par son poste. Elle avait pris la responsabilité de Luthor Corp pour sauver les emplois de milliers de personnes, pour redonner une certaine stabilité à une entreprise qui avait vu trop de scandales. Chaque jour, elle se battait non seulement pour l'avenir de la société, mais aussi pour prouver que les Luthor pouvaient être différents, qu'il y avait du bon en elle. Elle aurait pu tout abandonner, s'en aller loin, vivre une vie sans attaches, loin de l'ombre de la famille et de la pression constante. Mais quelque chose en elle refusait de le faire, un sentiment d'obligation, un besoin presque irrationnel de réparer les dégâts laissés par sa lignée et de montrer au monde qu'il y avait, malgré tout, une lueur d'espoir.

Lena prit une grande respiration et se leva. Elle refusa de laisser son cerveau s'engluer dans des pensées négatives. Elle devait prendre exemple sur Olivia, sur Andrea et sur toutes les personnes qui voyaient la vie en positif.

Lorsque son repas arriva, elle le déballa avec soin. Le bento était soigneusement présenté, avec des sushis aux couleurs vibrantes, des edamames, des rouleaux de printemps garnis de légumes frais et un petit compartiment de poulet teriyaki. Lena sourit en admirant la présentation et, pour se changer les idées, prit son téléphone et prit une photo du repas avant de l'envoyer à Sam, accompagnée d'un message.

Lena :
Satisfaite ?

Elle s'installa sur son fauteuil, les yeux se posant furtivement sur le groupe qui se trouvait encore en visioconférence. Curieuse de savoir ce dont ils parlaient, elle se permit un moment de tranquillité, en se disant qu'elle ne recevrait probablement pas de réponse avant un certain temps.

Mais elle fut agréablement surprise lorsqu'une notification apparut presque instantanément sur son écran.

Sam :
Très. J'adore les bentos. Ça me donne envie d'en commander un demain, j'en prendrais sûrement !

Lena :
Tu n'es plus dans la visio ?

Sam :
Si, mais Andrea monopolise la conversation et personne ne fait vraiment attention à moi depuis que tu es partie.

Lena :
C'est peut-être parce que tu ne participes pas beaucoup non plus…

Sam :
Je t'ai dit… Russel est là, il va raconter au groupe notre journée et probablement poster la photo d'Andrea sur le forum. Je ne veux pas en rajouter, surtout après tout ce qu'Andrea a déjà dit.

Lena :
Je ne savais pas que vous vous connaissiez, toi et Russel.

Sam :
"Connaître" est un grand mot. On se croise surtout à cause du forum. Il est sympa, mais un peu… je ne sais pas. Pas ennuyeux, mais il faut vraiment le pousser pour qu'il parle. Quand on n'a pas grand-chose à se dire en dehors de nos personnages, c'est difficile.

Lena :
Ça explique mieux pourquoi Andrea l'adore. Elle, qui ne s'arrête jamais de parler.

Sam :

En effet, ils se sont bien trouvés. Bon je suis partie de la visio, l'avantage de le faire chez moi.

Lena :
J'espère qu'Andrea et Alex ne racontent pas trop de bêtises sur moi…

Sam :
Non, elles parlent surtout de la réunion en visio qu'on pourrait avoir avec les membres du groupe de la saga.

Lena :
Je n'aurais pas vraiment pu vous aider…

Sam :

Andrea se plaint encore de son personnage, elle le trouve nul. Rien que tu n'aies pas déjà vu ou entendu.

Lena :
Et je ne suis pas là pour la faire taire.

Sam :
Maggie s'en charge. Mais elle est plus douce que toi, c'est moins drôle.

Lena :
J'aurais bien envie de revenir juste pour lancer quelques vannes, mais Andy ne me lâcherait plus.

Après un moment de silence, Lena reçut un message de Sam avec une vidéo. Elle regarda l'écran, reconnaissant l'endroit : le salon de Sam, décoré à son goût. Andrea, de dos, était assise sur le canapé face à son portable, près de Russell. On entendait des éclats de voix, la voix d'Andrea se plaignant.

Lena :
Finalement, je crois que je n'ai pas envie de revenir. Elle est impossible avec son personnage… Je n'ai pas autant râlé pour Olivia, et pourtant j'aurais pu.

Sam :
Parce qu'Olivia est un personnage bien plus profond et intéressant. Sans compter qu'elle finit avec une famille et plein d'amour. Je ne dis pas qu'Andrea n'a rien, mais… Son personnage est très secondaire.

Lena resta silencieuse un moment, ne sachant pas trop quoi penser de la remarque de Sam. Un mélange de curiosité et de perplexité l'envahit. Andrea avait toujours été imprévisible, mais entendre que son personnage l'avait poussée à se sentir insatisfaite la surprenait. Elle ne pouvait s'empêcher de comparer cette insatisfaction à ce qu'elle avait ressenti pour Olivia, et il lui semblait que la discussion la laissait avec plus de questions que de réponses.

Puis, son téléphone vibra, attirant son attention. C'était un message de Sam, accompagné d'une photo.

L'image montrait Sam, Russel et Andrea assis côte à côte, souriant à la caméra. C'était la première photo qu'elle avait d'elle, un souvenir qui lui paraissait précieux et inattendu. Lena se surprit à sourire sans pouvoir s'en empêcher, ses joues se réchauffant alors qu'elle contemplait l'image. Elle sentit une pointe de ravissement, qu'elle se hâta de refouler, comme si l'admettre la rendrait vulnérable. Mais au fond, quelque chose en elle savait déjà que cette photo resterait précieusement ancrée dans sa mémoire, c'était la première photo d'elle, un souvenir précieux, comme si elle la découvrait pour la première fois.

(...)

Lena était plongée dans ses pensées. Andrea avait changé. Ce n'était ni frappant ni dérangeant, mais cela amenait Lena à se demander si elle-même avait évolué depuis qu'elle avait découvert l'histoire de Supergirl et surtout rencontré Sam.

Andrea l'avait surprise ce soir, en se confiant à cœur ouvert. Son histoire avec Russel, commencée en janvier, semblait bien plus sérieuse qu'elle ne l'avait laissé entendre. De son côté, Lena réalisait que les deux derniers mois avaient été rythmés par son travail et par la saga. Elle contactait Sam, mais uniquement pour échanger des avis sur l'histoire, qui avançait lentement.

Cette distance l'attristait. Les appels de Sam, autrefois pleins de légèreté et de discussions variées, étaient désormais centrés sur des détails de l'histoire de Kate et Olivia. Cela faisait longtemps qu'elles n'avaient pas pris le temps de parler de tout et de rien, comme avant, et cela manquait cruellement à Lena. Elle savait qu'elle retombait dans un rythme effréné de travail, mais elle ne pouvait s'empêcher de regretter ces moments perdus.

Lors du Pittcon 2025, Lena avait saisi l'opportunité de participer. Parcourant le mail invitant les entreprises de nouvelles technologies, elle avait inscrit son groupe d'ingénieurs à deux conférences et avait aussi réservé un emplacement pour son entreprise. Ce qui avait réellement retenu son attention, cependant, c'était la mention de l'emplacement : Boston. Elle s'était arrêtée net, fixant ce mot comme si tout le reste du contenu devenait secondaire.

Maintenant qu'Andrea était au courant, elle tenait absolument à couvrir l'événement, tout en profitant de l'occasion pour revoir Russel. Lena ne pouvait s'empêcher d'être étonnée. Andrea, habituellement si détachée, semblait prête à tout pour cette relation à distance. C'était la première fois que Lena la voyait si investie…Réalisant qu'elle cherchait tous les moyens possibles pour retourner à Boston, là où se trouvait Russel.

Elles étaient maintenant installées sur le canapé de Lena. Andrea, décontractée, avait enlevé ses chaussures et s'était installée confortablement, une jambe repliée sous elle, en sirotant son verre. Lena, assise, s'était tournée vers son amie, le bras posé sur le haut du dossier du canapé et la tête appuyée sur sa main, écoutait Andrea avec un sourire.

Je sais que mon boss voulait quelqu'un sur l'affaire des fraudes fiscales… continua Andrea en faisant tournoyer son verre de vin. Mais, même si le sujet m'a vraiment intriguée, j'ai décidé de prendre celui sur l'IA. Comme ça, je te suis et on pourra même prendre l'avion ensemble, ce sera sympa ! Elle ajouta un sourire en coin. Un peu comme la fois où on avait fait l'échange avec ces familles mexicaines, tu te souviens de la chambre ?

Lena sourit en secouant la tête. Je me souviens surtout du fils de la famille. Celui qui bavait littéralement sur toi.

Eh ! Sur toi aussi ! En fait, sur toutes les filles qu'il voyait. Elles se mirent à rire au souvenir.

Cette décoration avec les dentelles partout… je ne peux pas l'oublier. Grimaça Lena.

C'était dommage qu'Alex ait eu l'appendicite à ce moment-là. On se serait bien amusées avec elle.

Lena la regarda avec un air espiègle. Mais j'ai le souvenir que c'était surtout toi qui t'étais amusée. En plus, tu as passé tout le trajet du retour à me raconter chaque détail, alors que je ne t'avais rien demandé… Elle ferma les yeux, revivant la scène. Tu étais convaincue que notre voisin ne parlait pas notre langue, et à la fin… il nous a souhaité un bon voyage et un bon retour avec un sourire qui voulait tout dire. Tu aurais dû voir ta tête, c'était épique ! Lena éclata de rire, se souvenant de l'air totalement déconcerté d'Andrea quand elle s'était rendu compte que, non seulement il parlait leur langue, mais qu'il n'avait aucun accent.

Andrea la regarda avec un sourire malicieux. C'est surtout le clin d'œil complice. Il était trop vieux pour nous, mais… je pense surtout que tu lui avait tapé dans l'œil.

Lena leva les yeux au ciel. Avec toi, on dirait que tout le monde a envie de me sauter dessus.

Eh, c'est pas de ma faute si t'es canon. Les mecs ne résistent pas aux jolies femmes. Andrea marqua une pause en voyant le regard faussement exaspéré de Lena, un sourire aux lèvres. Les femmes non plus, d'ailleurs.

Lena faillit s'étouffer avec son vin.

Oh, ça va ! dit Andrea d'un ton désinvolte, comme si elle savait déjà ce que Lena allait répondre. Sam est tellement à fond, c'est trop mignon, d'ailleurs.

Qu… Quoi ?! s'exclama Lena, ne sachant pas si elle devait rire ou se méfier, surtout venant d'Andrea. Son amie était loin d'être impartiale, et elle semblait toujours prête à les pousser l'une vers l'autre.

Ne crois pas que j'ai rien remarqué quand je suis allée la voir le mois dernier. Elle s'est vite éclipsée quand tu es partie, et elle a passé le reste de la soirée sur son téléphone. Je parie que tu n'as pas trop bossé ce jour-là.

N'importe quoi ! s'emporta Lena, essayant de réprimer les émotions confuses qui se bousculaient en elle. Oui, elle avait échangé régulièrement avec Sam après la visio, mais de là à dire qu'elle était éprise, il y avait une marge.

C'est parce que tu ne voyais pas son visage quand elle recevait tes messages, continua Andrea, un sourire en coin. Avec Russel, on aurait pu faire un cinq à sept sur son canapé qu'elle n'y aurait rien vu.

Arrête ! coupa Lena, déconcertée par la tournure des révélations. Elle ne savait plus comment gérer les informations que lui balançait Andrea.

Franchement, Lena, je ne comprends pas pourquoi tu refuses de voir l'inévitable, continua Andrea, ignorant les protestations de Lena.

Probablement parce que, comme toi, les relations à distance, c'est compliqué. Sans compter qu'elle a une vie de famille, et que nos objectifs de vie sont vraiment différents.

C'est des conneries tout ça. Tu as des sentiments pour elle, mais tu refuses juste de les admettre. Les Luthor ne s'abaissent pas à montrer leurs émotions… Sauf que toi, tu es Lena avant d'être une Luthor, et ça, ça change tout.

Lena se tut un instant, comprenant où Andrea voulait en venir. Elles avaient déjà eu cette discussion plusieurs fois. Andrea et Alex connaissaient bien ses parents et leurs principes, et elles s'accordaient à dire que Lena n'était pas comme eux. Lena en avait souvent eu le pressentiment, surtout lors des dîners de famille où elle ne s'était jamais vraiment sentie à sa place.

Lena détourna le regard, fixant un point flou sur le mur en face d'elle, comme si la réponse à cette vérité se cachait là, parmi les ombres. L'air de la pièce semblait plus lourd, la tension palpable. Andrea avait raison, et pourtant, l'admettre à haute voix serait comme ouvrir une porte sur un passé qu'elle croyait enterré.

Je ne sais pas ce que tu veux que je fasse avec ça, Andrea, murmura-t-elle, sa voix trahissant la lutte intérieure qui se jouait en elle.

Ce que je veux ? Andrea la regarda, un sourire mystérieux aux lèvres. Je veux que tu te laisses enfin le droit d'être toi-même, sans te cacher derrière cette armure de Luthor. Elle marqua une pause, le ton de sa voix se radoucissant. Parce que, franchement, je ne te vois pas heureuse, Lena. Pas vraiment. Et tu le sais aussi bien que moi.

Lena inspira profondément, ses doigts se crispant sur le verre de vin qu'elle tenait. Les mots résonnaient comme un écho à ses propres pensées, un murmure qu'elle avait souvent repoussé. Elle n'avait jamais été vraiment capable de les écouter, de leur accorder l'importance qu'ils méritaient. Mais ce soir-là, la voix d'Andrea, pleine de sincérité, la força à regarder au fond de son cœur.

Si je le fais… Si je laisse cette porte ouverte, je risque de perdre le peu de contrôle que j'ai sur ma vie, confia-t-elle, la voix à peine audible.

Mais est-ce que tu as réellement le contrôle, Lena ? demanda Andrea, la question flottant dans l'air comme un défi silencieux.

Lena ne répondit pas tout de suite. Son regard se perdit dans la lueur vacillante des lumières de la rue qui filtraient à travers la fenêtre. Pour la première fois, elle songea que peut-être, derrière la peur de perdre le contrôle se cachait la peur de se perdre elle-même.

Je pense que oui, dans un certain sens, commença Lena, cherchant ses mots. En ce qui concerne le travail, j'ai le contrôle…

Lena, je parle de tes sentiments, pas du boulot ! interrompit Andrea, levant les yeux au ciel. Tu ramènes toujours tout à ton travail, c'est épuisant !

Je n'avais pas fini, répliqua Lena, avec un ton plat.

Mais regarde où se trouvent tes priorités. Quand tu parles, le travail est toujours le premier sur ta liste. Ta vie amoureuse, c'est le désert, et tout le monde le sait. Alex est trop gentille et te laisse de l'espace pour que tu te rendes compte par toi-même, mais moi, je ne suis pas Alex.

Tu sais très bien que j'ai trop de responsabilités pour une relation stable, encore moins une vie de famille.

Le temps, ça se trouve. Les responsabilités, ça se délègue! Tu trouves des excuses pour éviter l'inévitable. Ouvre les yeux, Lena, je ne peux pas le faire pour toi !

Tu sais que tu es mal placée pour me faire des remarques, s'emporta Lena, piquée au vif.

Andrea soupira, agacée. Je sais que tu n'approuves pas ma façon de vivre, dit-elle en se levant d'un bond du canapé. Elle se mit à parcourir la pièce, ses gestes rapides et animés, comme si elle avait besoin de libérer l'intensité de ses paroles par le mouvement. Je sais que ma vie sentimentale est complètement "hors de contrôle" comme tu le dis tout le temps. Elle s'arrêta brusquement, jetant un regard déterminé à Lena, qui la fixait avec un mélange de surprise et de scepticisme. Même si ce que je vis me fait peur… eh bien, je fais face. Je trouve les moyens d'affronter mes peurs et je continue d'avancer. Je ne me dis pas que je vais fuir dès qu'un problème sentimental survient. Oui, c'est effrayant. Oui, je doute sans cesse de mes choix. Mais je le fais. Je vais de l'avant et, si je me plante, si mon cœur en souffre… eh bien, au moins j'aurai vécu pleinement, intensément, jusqu'au bout. J'aurai eu ces souvenirs, ces instants de bonheur…

Andrea se tourna vers Lena, le regard plein de défi, le souffle un peu plus lourd. Je ne dis pas que tout est parfait. Tu le sais bien, tu es la première à le voir quand je vais trop loin. Mais c'est ça, la vie. Je ne suis pas enfermée dans une espèce de cage en verre pour me protéger de mes émotions. La vie, c'est des sensations, du bonheur comme du malheur. Rien n'est jamais entièrement rose et parfait. Personne ne peut vivre comme ça, Lena.

Lena resta silencieuse un instant, laissant les paroles d'Andrea faire leur chemin. Elle ne l'avait jamais vue aussi déterminée. Le regard perçant de son amie croisa le sien, et une émotion la traversa. La conviction d'Andrea à vivre pleinement, même au risque de souffrir, la touchait profondément.

Andrea retourna sur le canapé, s'écrasant dessus en soupirant. Tu as toujours été la plus forte, Lena. La plus rationnelle, la plus solide. Mais même les plus solides peuvent vaciller. Et peut-être que, parfois, il faut laisser la peur de côté pour se sentir vivant, vraiment.

Lena se leva lentement, l'air lourd de ce qui n'était pas dit. Je comprends ce que tu veux dire, Andrea… sa voix tremblait, trahissant l'émotion qui montait en elle. Mais ce n'est pas aussi simple.

Andrea se retourna, son regard doux mais ferme. Au contraire, Lena. C'est juste que tu refuses de le voir. Tu veux tout contrôler, tout maîtriser. Mais l'amour, la vie, ce sont des choses qui ne se contrôlent pas.

Un silence s'installa entre elles, un silence où les mots semblaient trop petits pour exprimer ce que ressentait Lena. Elle savait qu'Andrea avait raison, mais la peur, cette vieille compagne, restait accrochée à elle, l'empêchant de se libérer.