TW : Joseph fait un peu n'importe quoi avec son frère, mention d'automutilation

Playlist du chapitre :

« Goodbye brother » de Hans Zimmer dans Le prince d'Egypte, « Courtyard Apocalypse » et 'The resurrection stone » de Alexandre Desplat dans Harry Potter et les reliques de la mort, et pour la dernière partie, « Battle drums » de Joe Hisaishi dans Princesse Mononoke et « Zelda's Lullaby » de Konji Kondo dans l'arrangement de Clements pour Voces8


Joseph et ses frères burent et s'enivrèrent jusqu'au coucher du soleil, et c'est franchement ivre que Joseph revint à sa chambre ce soir-là. Il avait fait installer ses frères pour la nuit dans la partie de la maison réservée aux invités, quoiqu'il avait hésité à placer son jeune frère dans la partie réservée à la famille. Il avait renoncé. Les autres avaient suffisamment remarqué qu'il favorisait nettement Benjamin comme ça.

Asenath l'attendait, impatiente d'entendre ses impressions, quand il revint dans la chambre, mais lui adressa un regard résigné en le voyant ivre.

- Qu'est-ce qui t'a pris de boire autant ? soupira-t-elle. Tu sais bien que tu vas en avoir la migraine demain.

Joseph ne répondit pas. Il s'allongea précautionneusement– le monde allait-il enfin arrêter de tourner ? – et laissa enfin les émotions qu'il avait réprimées toute la soirée s'exprimer.

- C'était si terrible que ça ? lui demanda Asenath en lui apportant miséricordieusement de l'eau.

- Ils ne m'ont toujours pas reconnu ! gémit Joseph, le regard vitreux. Et ma mère … Ma mère est morte.

- Je suis désolée, mon amour, lui répondit son épouse, compatissante.

- Ma mère est morte depuis dix-huit ans, répéta-t-il, et je ne le savais pas, et j'ai dû faire comme si cela ne m'atteignait pas.

En guise de réponse, Asenath se serra contre lui, et le laissa pleurer comme un enfant dans le creux de son épaule. Elle ne le laissa pas s'endormir cependant avant de l'avoir obligé à boire deux coupes d'eau à titre préventif. Elle avait sans doute eu raison, car quand il se réveilla le lendemain matin, juste avant le lever du soleil, plutôt que la migraine terrible à laquelle il s'attendait, il ne ressentit qu'un mal de tête modéré, tout à fait supportable. En silence, il rendit grâce pour le jour qui commençait, et pour l'épouse si prévenante qui dormait encore à ses côtés. Il sortit de sa chambre, juste à temps pour voir ses frères partir. Il avait ordonné la veille qu'on remplisse leurs bagages de grain issu de ses propres greniers, et que comme la première fois, on replace leur argent dans leurs besaces. Aucun de ses frères ne l'avait encore reconnu. Au moment de partir, Siméon se retourna et le fixa, méfiant. Joseph soutint son regard.

- Reconnais-moi, supplia-t-il en silence.

Mais Siméon secoua la tête comme on chasse une idée saugrenue et se mit en route.

Sitôt que les Cananéens furent hors de vue, et que Joseph eut rejoint son bureau – il y avait un festival en l'honneur du dieu Thot, patron des scribes, et les services du vice-roi étaient en congé ce jour-là, ce qui arrangeait bien Joseph – Phanor approcha discrètement son maître.

- Pardonne-moi, seigneur, mais … la coupe ? Je l'ai cachée comme tu me l'avais demandé, mais voulais-tu vraiment en faire cadeau à ce jeune homme ?

Joseph retint un grognement en se rappelant ce qu'il avait fait et dit la veille. Il avait vaguement espéré la veille que l'alcool inciterait ses frères à confesser leur crime et leurs remords, lui permettant de se faire reconnaître sans crainte. Il ne s'était pas vraiment révélé, mais il avait multiplié les indices, laissant entendre qu'il connaissait leur pays, que sa mère au moins n'était pas égyptienne, qu'il avait une connaissance plus que théorique de la vie d'un clan comme le leur. En vain. Ne voyant aucune confession, aucune reconnaissance venir, il avait ordonné à son intendant de cacher dans la besace du plus jeune une précieuse coupe en argent, un cadeau qu'il avait reçu de Pharaon en personne des années plus tôt, dont il se servait régulièrement. L'idée lui avait paru brillante sur le moment, mais maintenant qu'il était sobre, il n'en était plus si sûr. Peu importe. Il ne pouvait pas en vouloir à son serviteur d'exécuter ses ordres. Le mal était fait, il devrait en assumer les conséquences.

- Prends quelques gardes avec toi, attelle un char, et va après ces hommes, dit-il après un instant de réflexion. Quand tu les auras rattrapés, tu leur diras : « Pourquoi rendre le mal par le bien ? Où est la coupe que mon maître utilise pour boire et pratiquer la divination ? Pourquoi l'avoir volée ? » Ils protesteront, bien sûr, mais tu menaceras de prendre pour esclave celui qu'on trouvera en possession de la coupe. Peu importe ce que diront ses frères, ne te laisse pas attendrir, et dis-toi que tu ne fais qu'exécuter mes ordres. Ensuite, ramène-le ici, et installe-le dans une des chambres. Sois ferme, mais inutile d'être violent.

Phanor parut surpris – Joseph pouvait généralement s'enorgueillir de plans à la fois plus subtils et mieux rôdés– mais il savait que son maître n'ordonnait jamais rien sans raison. Il était assez intelligent pour comprendre que ces hommes avaient, d'une manière ou d'une autre, offensé son maître à l'époque où il n'était pas encore vice-roi, mais assez discret pour savoir que ce n'était pas sa place de questionner les décisions de Safnath-Panéah. Il s'inclina, et se mit immédiatement en route.

Joseph renonça bientôt à se concentrer. Que ferait-il si les autres ne venaient pas chercher Benjamin ? Cette histoire de coupe était une erreur, il en était de plus en plus convaincu. Il envisagea d'aller en parler à Putiphar, mais il renonça lâchement : il n'avait aucune envie d'affronter son regard déçu. A la place, il sortit dans le jardin, et tout en faisant les cent pas, il invoqua le secours du Seigneur. Quelle que soit la suite des évènements, il ne se laissait plus le choix : le jour était venu de se faire reconnaître par ses frères. Mais si ceux-ci ne revenaient pas d'eux-mêmes, il ne savait pas ce qu'il ferait.

Il fut alerté moins d'une heure plus tard par du bruit dans la maison. Heureusement, Asenath et les enfants étaient allés passer la journée chez Nesyamon, qui venait de mettre au monde son quatrième enfant. Il n'eut donc pas à répondre aux questions qu'elle aurait sans doute posées. Il prit son courage à deux mains et se hâta vers l'aile réservée à la famille. Dans le couloir, Putiphar, le teint gris, se tenait à un mur. Phanor, manifestement mal à l'aise, se tenait à côté de lui, prêt à rattraper le vieil homme s'il défaillait.

- Joseph, qu'est-ce que tu as fait ? murmura Putiphar.

- Je t'expliquerai après, promit le plus jeune en refusant de croiser son regard.

Sans plus attendre, et soudain très inquiet, Joseph entra dans la chambre indiquée par son intendant. Benjamin lui tournait le dos, recroquevillé contre un mur, terrorisé. Il respirait vite, trop vite, et se frappait la poitrine en murmurant dans son souffle de longues litanies :

- Je ne l'ai pas fait, je n'ai rien fait, je suis innocent, répétait le garçon.

Joseph sentit son cœur tomber dans sa poitrine. Horrifié, il comprit soudain ce qui avait tant troublé Putiphar. A cet instant, blotti contre le mur, terrifié, répétant encore et encore, comme pour s'en convaincre, qu'il était innocent, Benjamin était l'image même de Joseph 15 ans plus tôt, quand Zuleika l'avait accusé de d'avoir voulu la violer, et que Putiphar l'avait crue.

Il savait depuis le début que c'était une mauvaise idée d'impliquer Benjamin dans cette histoire, mais pour la première fois, il en ressentait une véritable culpabilité. Lui-même savait que ce n'était que du bluff, mais Benjamin n'avait aucun moyen de le savoir, bien sûr, il ne savait même pas qu'ils étaient frères ! Joseph voulait se venger de ses aînés, mais par orgueil et par jalousie, c'était à son frère, son innocent petit frère, le seul de ses frères qui ne lui avait jamais fait de mal, qu'il était en train de faire subir tout ce que lui-même avait subi, sans seulement réfléchir aux conséquences de ses actes. Du point de vue de Benjamin, Safnath-Panéah l'arrachait à sa famille, à tout ce qu'il avait connu, le réduisait en esclavage sur un motif qui ne le justifiait pas, l'accusait d'un crime qu'il n'avait pas commis, un crime ridicule dont n'importe quelle enquête sérieuse l'exonérerait.

- Benjamin, articula Joseph, désolé.

Mais le garçon ne sembla pas se rendre compte de sa présence. Joseph s'accroupit près de lui, espérant le ramener à la réalité, et le calmer avant qu'il ne s'évanouisse de terreur. Ce n'est que lorsqu'il posa une main sur l'épaule du jeune homme qu'il vit que celui-ci ne se frappait pas la poitrine, mais se poignardait violemment le bras.

- Benjamin ! s'exclama Joseph en lui prenant précipitamment le poignet pour l'empêcher de continuer. Qu'est-ce que tu fais ?

Mais le garçon se débattit, déterminé à se faire du mal. Joseph ne perdit pas de temps. D'une clé au poignet que Putiphar lui avait enseignée des années plus tôt, il obligea son frère à ouvrir la main qui tenait le couteau, puis envoya l'arme valser dans un coin de la pièce. Benjamin fit mine de se jeter à nouveau dessus, mais Joseph parvint à l'intercepter. Il l'emprisonna dans ses bras comme un enfant et le berça, comme il berçait parfois Ephraïm quand celui-ci avait ces chagrins inconsolables que personne ne comprenait.

- Lâche-moi ! haleta le jeune homme, ignorant probablement à qui il parlait. Je suis maudit, il faut que je paie pour mes fautes.

- Quelles fautes, Benjamin ? demanda doucement Joseph, sans desserrer son étreinte.

Quelles fautes pouvait avoir commises son innocent petit frère pour qu'il en vienne à se violenter ainsi ?

- Je suis maudit, j'ai tué ma mère, je n'ai pas pris la coupe, je vais tuer mon père en disparaissant, je devrais être mort à la place de mon frère, parvint-il à articuler entre deux inspirations inefficaces. Je dois payer, je dois payer !

- Peu importe ce que tu as fait, rétorqua Joseph du tac au tac, tu n'es pas autorisé à te faire du mal.

Puis, sans réfléchir davantage, il entonna une berceuse de son enfance, une des berceuses qu'il avait exhumées de sa mémoire à la naissance de Manassé. Il chantait toujours aussi faux, mais il se rappelait les mots, et la mélodie était à peu près reconnaissable. Peut-être entendre une mélodie familière calmerait son jeune frère. Il chantonna de longues minutes jusqu'à ce qu'enfin, il le sente cesser de se débattre, se détendre et se laisser aller en sanglots bruyants sur son épaule.

- Ça va mieux ? demanda prudemment Joseph en sentant les sanglots s'espacer.

Le garçon hocha la tête faiblement, et Joseph jugea qu'il pouvait aller prendre de quoi le soigner sans risques. Il alla à la porte, et pria un serviteur qui passait par là d'aller quérir son médecin en urgence, puis s'empara d'un drap qu'il déchira en bandes avant de s'accroupir à nouveau près de son cadet. Doucement, il banda les plaies, et c'est avec effroi qu'il observa sous le sang les cicatrices de plaies plus anciennes. Il secoua la tête et s'obligea à se concentrer sur sa tâche. Il poserait des questions plus tard.

- Je suis innocent, répéta Benjamin, épuisé, alors que Joseph pressait fermement sur une plaie particulièrement profonde pour en épancher le sang. Je ne sais pas comment la coupe s'est retrouvée dans mon sac, mais je le jure devant Dieu, ce n'est pas moi qui l'y ai mise !

- Je sais, répondit Joseph d'une voix apaisante. Tu n'en aurais jamais eu ni le temps, ni les moyens. C'est moi qui l'ai faite mettre dans ton sac.

Benjamin ouvrit de grands yeux dégoûtés et s'arracha si brutalement à son étreinte qu'il manqua de se cogner le crâne contre le mur.

- Je ne me laisserai pas faire, cria-t-il avec plus de fougue que ne l'en aurait cru capable son frère. Je ne me laisserai pas réduire en esclavage, et violer. Plutôt mourir !

A son tour, Joseph écarquilla les yeux. Si la situation n'avait pas été aussi dramatique, il en aurait éclaté de rire. Il n'avait certainement pas l'intention d'abuser de son cadet de quelque manière que ce soit, ni même de vraiment le réduire en esclavage. Mais Benjamin ne le connaissait pas, se rappela-t-il à nouveau, Benjamin ignorait qu'il était son frère. A ses yeux, Joseph était Safnath-Panéah, le vice-roi d'Egypte, un homme imprévisible et lunatique, qui était en train de le réduire en esclavage après s'être intéressé de très près à lui, qui venait d'avouer qu'il l'avait piégé, et qui après l'avoir enfermé dans une chambre, venait aussi de le prendre contre lui comme on embrasse un enfant – ou un amant. Il n'était pas étonnant qu'il lui attribue les pires intentions. Après tout, Joseph lui-même avait soupçonné Putiphar de vouloir abuser de lui, les premières fois où il s'était retrouvé seul avec lui, même si contrairement à Benjamin, il n'avait jamais eu l'innocence de croire qu'il pourrait échapper à la volonté de son maître.

- Maintiens ça sur cette plaie, dit Joseph, s'efforçant de paraître rassurant, en lui tendant le chiffon qu'il avait en main. Je crois qu'il va falloir te recoudre et je préfèrerais que tu ne te vides pas de ton sang en attendant mon médecin.

Benjamin hésita un bref instant, mais prit finalement la compresse d'une main tremblante et pressa sur la plus profonde des plaies avec une grimace.

- Pour ta gouverne, reprit Joseph sur le même ton qu'il employait autrefois face à une brebis rétive, je n'ai aucune intention de te mettre dans mon lit, ni de te faire le moindre mal. Je te demande pardon : je n'aurai pas dû te piéger. C'est avec les autres que j'ai un vieux compte à régler, mais toi, tu n'étais même pas né à l'époque où cette histoire a commencé. Je n'aurais pas dû t'impliquer dans cette affaire, même si je ne mesure que maintenant à quel point c'était une mauvaise idée. Je suis vraiment désolé et je t'en demande pardon.

- Que valent des excuses, si c'est pour quand-même faire de moi un esclave ? cracha Benjamin.

Et son ton, son intention, ses mots mêmes étaient si proches de ce que Joseph avait dit à Putiphar des années plus tôt en prison qu'il faillit en rester sans voix.

- Il n'est pas question que tu deviennes mon esclave, rétorqua fermement Joseph. J'ai eu l'idée de te menacer pour mettre les autres à l'épreuve, mais je te promets que je n'ai jamais eu l'intention de t'enlever. Que ce soit avec les autres ou avec une escorte de ma garde personnelle, tu repartiras chez toi, au plus tard demain, j'en fais le serment devant le Seigneur. La seule question encore en suspens concerne le message que tu porteras de ma part.

- Je n'y crois pas. Les Egyptiens ne craignent pas le Seigneur.

- Moi, si, rétorqua Joseph. Mais si tu préfères, je jure sur la tête de mes enfants que tu repartiras demain en Canaan.

Benjamin le toisait, toujours méfiant. Son aîné soupira et fit un nouveau bandage de fortune à son frère. Il avait commis une grossière erreur avec cette coupe. Il devait vraiment dire à Phanor que la prochaine fois qu'il donnerait un ordre en étant manifestement ivre, qu'on attende qu'il ait dessaoulé pour l'exécuter.

- Je ne comprends pas ! reprit Benjamin en secouant frénétiquement la tête. Pourquoi s'en prendre à moi ?

- Je te l'ai dit, j'ai un compte à régler avec les autres.

- Il doit y avoir une erreur quelque part ! implora le plus jeune. Comment mes frères auraient pu faire quoi que ce soit à mon seigneur ? Ils ne te connaissaient pas, ils n'étaient jamais descendus en Egypte avant l'année dernière ! Et ma famille n'a pas eu affaire à un seigneur égyptien depuis près de cent ans !

Cette réflexion remplit Joseph d'une fierté inattendue. Autant il avait été un peu vexé la veille de voir que son frère avait été éduqué pour le remplacer, autant il était à présent heureux de constater que Benjamin présentait un esprit critique plus développé que leurs aînés. Peut-être serait-il capable de discerner la vérité ?

- Mais vois-tu, je ne suis pas né d'un seigneur égyptien, répondit Joseph avec un peu de malice. En fait, je ne suis même pas né en Egypte, et si je suis d'aussi bonne naissance que toi, ce n'est certainement pas comme noble que je suis arrivé ici il y a vingt ans.

- Mais alors qui est ce vieil homme qui était dans le couloir tout à l'heure, s'il n'est pas ton père ? contre-attaqua Benjamin.

- Bien raisonné, concéda le vice-roi. Mais Putiphar n'est que mon père d'adoption.

Si Benjamin lui-même voyait davantage de ressemblance entre Joseph et Putiphar qu'entre lui-même et son frère alors qu'ils se ressemblaient comme des jumeaux, peut-être ne fallait-il pas s'étonner que leurs aînés ne l'aient pas reconnu. Il s'écoula un peu de temps avant que Benjamin, désormais plus perplexe que paniqué ne hasarde :

- Est-ce que mon seigneur serait originaire de Shechem ?

C'était une suggestion tout à fait plausible mais Joseph secoua la tête. Il prit sur une table un miroir et fit signe à son frère de s'asseoir avec lui sur un divan. Il avait passé l'âge de demeurer accroupi pendant des heures.

- J'ai vécu un temps près de Shechem, reconnut-il en ôtant sa perruque, mais je n'y suis pas né, et je n'y suis pas resté longtemps. Regarde-toi dans ce miroir et voyons si tu arrives à trouver la vérité toi-même.

Benjamin s'assit, suspicieux. Plusieurs fois, il se regarda dans le miroir que lui tendait son frère, puis releva les yeux. Joseph attendit patiemment. Il voyait presque les pensées s'assembler sous le crâne de Benjamin.

- Je ne comprends pas, balbutia enfin Benjamin.

- Non ? demanda Joseph, un peu déçu. Tu n'as même pas une idée ?

- Mais ce n'est pas possible, dit un peu platement le cadet après quelques instants supplémentaires de réflexion.

- Si je n'ai appris qu'une seule chose ces vingt dernières années, contra Joseph, c'est que rien n'est impossible à Dieu.

- Mais Joseph est mort ! s'exclama Benjamin. Il est mort dévoré par des bêtes sauvages avant ma naissance. On n'a retrouvé de lui que son manteau couvert de sang.

- C'est ce qu'ont dit nos frères, n'est-ce pas ? répondit Joseph avec tristesse. Mais dis-moi, toi qui gardes les troupeaux, tu as déjà dû retrouver les restes d'un agneau dévoré par les loups. Tu sais qu'il reste souvent quelque chose. A-t-on seulement retrouvé des ossements ou des morceaux de chair ? A-t-on retrouvé l'endroit où le sang a été répandu ? C'est une chose curieuse, le sang. Une fois qu'il est versé, il est impossible de savoir si c'est celui d'un agneau ou d'un homme.

- Mon frère parlerait ma langue sans erreur ni hésitation, insista Benjamin, qui paraissait de moins en moins certain.

Le frère en question grimaça. Il s'était effectivement plusieurs fois surpris à traduire littéralement en hébreu des expressions égyptiennes.

- Je ne parle plus très souvent notre langue, à part avec mon épouse et mes enfants, je suppose que je me laisse influencer par l'égyptien, reconnut-il. J'étais plus jeune que toi quand je suis parti, et j'ai vécu plus longtemps en Egypte que chez Abba.

- Mais mes frères n'ont rien dit en te voyant !

- Ils ne m'ont pas reconnu, reconnut un peu vertement Joseph.

- Mais si tu es mon frère, pourquoi tu ne t'es pas fait reconnaître ? Pourquoi ne leur as-tu pas dit tout de suite que tu es vivant ? Et qu'est-ce qu'ils ont pu te faire il y a plus de 20 ans qui mérite que tu leur en veuille encore ?

- Parce que c'est leur faute si Abba m'a cru mort toutes ces années, expliqua un peu sèchement l'aîné. Ils m'ont vendu comme esclave.

Benjamin le regarda, les yeux écarquillés, comme s'il ne parvenait pas à appréhender le concept, et Joseph songea qu'il aurait peut-être l'annoncer de manière plus délicate. On frappa à ce moment à la porte. C'était Phanor.

- Seigneur, murmura-t-il à Joseph, Kosmas est là, et les Cananéens sont revenus, ils exigent de te voir.

- J'arrive, dit Joseph.

Au moins, les autres étaient revenus pour leur cadet. C'était bien plus qu'ils n'avaient fait pour lui, pensa-t-il non sans aigreur. Il remit sa perruque et se tourna vers Benjamin, qui le regardait toujours, effaré.

- Il est temps que j'aille régler mes comptes avec nos frères, je suppose. Pendant ce temps je voudrais que mon médecin t'examine. Je pense qu'il va falloir te recoudre.

- Est-ce que je pourrais quand même les revoir après ? demanda Benjamin timidement.

- Je t'enverrai chercher quand j'en aurai fini avec eux, répondit simplement Joseph. Je ne peux pas leur pardonner sans être certain qu'ils ont changé.

Il allait sortir quand il se retourna, soudain suspicieux. A la place et à l'âge de Benjamin, il avait une petite idée de comment il aurait réagi face au médecin.

- Benjamin ? Je… Laisse Kosmas te soigner, d'accord ? Il est discret, et il ne répètera rien de ce que tu lui diras, pas même à moi.

Benjamin rougit, mais promit.

- Sei… Joseph ?

- Oui ?

- Tu as du sang sur la joue et sur tes vêtements, observa timidement le jeune homme

- Oh, répondit simplement le vice-roi. Merci.

Joseph se frotta sommairement le visage avec un chiffon, et lui adressa un dernier sourire désolé avant de quitter la chambre. Benjamin avait raison de le prévenir : il voulait faire peur à ses frères, mais il y avait des limites.


Putiphar était toujours dans le couloir, assis sur un banc, quand Joseph sortit. Il avait repris une couleur plus naturelle, mais il semblait toujours anxieux. Il releva brusquement la tête en entendant Joseph s'approcher, et celui-ci comprit l'ordre implicite. Vice-roi ou non, il devait des explications à son père adoptif, et ses frères attendraient bien quelques minutes de plus.

- Je crois que je te dois des excuses, commença Joseph en s'asseyant près de lui. Je n'avais pas pensé qu'il me ressemblerait à ce point.

Putiphar ferma les yeux brièvement.

- Ce regard… murmura-t-il, j'ai cru que j'étais mort, et qu'on me condamnait à revivre encore et encore ce jour terrible, j'ai cru que c'était toi que je voyais. Joseph, je ne sais pas ce dont tu l'accuses, mais je t'en supplie, ne commets pas la même erreur que moi : il ne l'a pas fait, il ne peut pas l'avoir fait.

- Je sais, père, coupa Joseph avant que Putiphar ne s'agite davantage. Je sais. J'ai commis une grave erreur de jugement, j'ai pensé que si je le menaçais, je pourrais forcer les autres à révéler s'ils ont changé ou pas. J'étais ivre quand j'ai donné l'ordre de cacher ma coupe d'argent dans le sac de Benjamin, et je ne me suis pas arrêté pour réfléchir un instant aux conséquences de mes actes.

- Mais qu'est-ce que tu lui as fait pour avoir tant de sang sur ton manteau?

- Mais rien ! Il s'est fait mal tout seul, mais je ne l'ai pas battu, je ne vais pas le mettre en prison, je ne vais pas le garder comme esclave. On en a déjà parlé, quand te pardonneras-tu ? ajouta-t-il avec humeur en voyant Putiphar pâlir à nouveau

- Je ne crois pas que je pourrais jamais, avoua le vieil homme. Ce garçon… c'est ton frère, n'est-ce pas ?

- Oui, répondit Joseph avec une certaine excitation. C'est mon petit frère, Benjamin.

- Est-ce qu'il le sait ?

- Je ne pouvais pas le laisser paniquer sans comprendre ce qui lui arrivait.

- Et comment l'a-t-il pris ? demanda Putiphar, un peu inquiet.

- Pour quelqu'un qui a vu son frère revenir d'entre les morts, répondit Joseph avec une certaine fierté, plutôt bien.

- Et toi, comment l'as-tu pris ? ajouta finement Putiphar.

- Je ne pensais pas … je ne pensais pas qu'il me ressemblerait autant, avoua Joseph. Et je ne parle pas du physique. Mon Dieu, j'espère que je n'ai pas tout gâché avec lui avant même d'avoir eu le temps de le rencontrer, ajouta-t-il, soudain inquiet.

- Je ne peux pas te le garantir, reconnut le vieil homme.

Joseph soupira et se releva.

- Il faut que j'aille voir les autres. Est-ce que tu veux que je demande à un serviteur de t'aider à retourner à ta chambre ?

- Ça ira, mon grand. Je crois que je vais rester là encore un peu. Va te réconcilier avec tes frères.

Joseph soupira de soulagement. Il avait toujours trouvé réconfortant quand Putiphar l'appelait « mon grand ».


Quand Joseph, après un saut dans sa chambre pour changer de vêtements et se nettoyer le visage, arriva devant la porte de la salle où attendaient ses frères, il s'arrêta et prit une profonde respiration. Ce serait l'affaire d'un moment. Ses frères ne pouvaient rien lui faire. Il était probable qu'ils regrettent un peu ce qu'ils lui avaient fait, et même s'ils lui en voulaient, il était possible que pour l'amour de leur père, ils fassent au moins semblant de se réconcilier. Il consacra un dernier instant à adresser une prière muette au Seigneur : qu'il ait la force de se faire reconnaître de ses frères, et que eux le reconnaissent, et qu'enfin, ils se réconcilient. Déterminé à tester leurs regrets, il s'obligea cependant à adopter son masque de noble, et pénétra enfin dans la pièce.

Ses frères étaient tous revenus, et ils semblaient au moins aussi angoissés que lui. Il n'était pas sitôt entré que ses aînés se prosternèrent à ses pieds. Joseph repoussa un pincement au cœur en les voyant si empressés. Ils ne s'étaient jamais préoccupés de lui ainsi. Il décida d'attendre encore un peu avant de se faire reconnaître.

- Que croyiez-vous qu'il allait arriver ? s'enquit Joseph sans même les saluer, en faisant mine d'être ennuyé. Ne vous avait-on pas dit qu'un homme comme moi pratique la divination ?

- Que pouvons-nous dire ? répondit Juda en se relevant à peine. Quelles justifications avancer ? Dieu a trouvé que tes serviteurs étaient en faute. Nous serons donc les esclaves de mon seigneur, nous et celui qui a été trouvé en possession de la coupe.

Voilà qui était inattendu, songea Joseph. Ses frères venaient-ils vraiment s'offrir à lui, en solidarité avec le présumé coupable ? Alors qu'ils se savaient eux-mêmes innocents ?

- Loin de moi d'agir ainsi, déclara-t-il, aussi hautain que possible. C'est l'homme qui a volé la coupe qui sera mon esclave. Vous autres, retournez donc en paix chez votre père, puisque vous êtes innocents !

Juda parut sur le point de s'évanouir. Toujours prosterné, il s'agrippa aux jambes de Joseph, et embrassa ses pieds en implorant :

- Pitié, seigneur ! Que mon seigneur me garde comme esclave à la place du garçon, et le laisse repartir en paix chez son père.

- Ou moi, s'exclama Zabulon.

- Ou moi, offrit Dan. Benjamin est trop jeune et trop fragile pour supporter d'être réduit en esclavage. Moi, les travaux des champs m'ont rendu fort, je peux le supporter. Mais je ne pourrais pas supporter d'être le messager de son malheur à mon père.

Joseph faillit exploser. Il était plus jeune que Benjamin quand ses frères l'avaient vendu, et ils ne s'étaient certainement pas préoccupés de comment lui survivrait à cette épreuve. Il se contint : ce n'était de toute façon pas le propos.

- Pourquoi ne garderais-je pas le coupable ? Pourquoi vous sacrifier pour un homme qui n'a jamais rien fait de ses dix doigts, pour une bouche inutile à nourrir, et qui a commis un crime grave en me volant ? demanda-t-il froidement à la place.

- Pitié pour lui, seigneur ! C'est avec une peine immense que notre père a accepté de voir partir son plus jeune, insista Juda. Ils s'aiment tant, ils sont si proches ! Je me suis porté garant de mon jeune frère. Je ne peux pas croire qu'il ait volé mon seigneur, mais même si c'est vrai, je sais que s'il ne revient pas avec ses frères, mon père en mourra, et ce sera ma faute. Je ne peux pas l'abandonner en esclavage.

- Pitié, seigneur, ajouta doucement Ruben, les larmes aux yeux, j'ignore si ton vieux père est encore en vie, mais songe à sa douleur si tu étais à la place de mon jeune frère. Songe à ta propre douleur si l'un de tes fils t'était arraché. Ne laisse pas un autre père souffrir, je t'en supplie.

Joseph ferma brièvement les yeux pour empêcher les larmes de s'y accumuler. L'image de Putiphar gris à la vue de Benjamin se superposait à celle qu'il gardait de Jacob.

- Et votre père, ne souffrirait-il pas de voir l'un de vous ne pas revenir ? demanda-t-il d'une voix hésitante.

- C'est différent. Benjamin est tout ce qu'il reste de sa mère à notre père, expliqua Asher.

- Notre père a déjà perdu un fils chéri par notre faute, confessa Lévi. Si quelqu'un doit payer et rester ici pour être ton esclave, il est plus juste que ce soit l'un, ou même plusieurs d'entre nous.

- Que veux-tu dire ? questionna Joseph en faisant appel à toute sa retenue pour ne pas laisser sa voix trembler.

Les frères se regardèrent, avant qu'enfin Gad ne reprenne :

- Notre dernier frère, Joseph, n'est pas mort tué par une bête sauvage.

- Par jalousie, nous l'avons vendu comme esclave, compléta Issachar, et nous avons trempé son manteau dans le sang d'un agneau pour faire croire à sa mort. Qui sait ce qu'il est devenu par notre faute ? Son sang est sur nos têtes, il est juste que nous payons pour ce crime.

- Mais Benjamin est innocent ! Et si mon seigneur le connaissait comme nous le connaissons, il ne pourrait pas en douter, termina Nephtali.

Joseph prit une grande inspiration pour lutter contre l'émotion. C'était comme si des écailles tombaient de ses yeux.

Pourquoi tenait-il tant à ce que ses frères confessent leurs remords et ce qu'ils lui avaient fait ? Il ne se rappelait plus. Pourquoi avait-il tant attendu pour le voir ? Il était évident qu'ils regrettaient de l'avoir vendu. Il aurait dû le comprendre quand Paneb lui avait dit que Siméon avait été bouleversé d'entendre parler de Joseph le Cananéen. Il aurait dû le lire dans la manière dont ils parlaient tous si gentiment à Benjamin. Il aurait dû le percevoir en les voyant revenir et s'offrir comme esclaves en solidarité avec le cadet. Ce n'était pas parce que son frère était mieux que lui que leurs frères le chérissaient. C'est parce que Benjamin était comme lui, parce que d'une certaine manière, Benjamin était lui, ou plutôt était celui qu'il aurait pu être. La bienveillance et la compassion des dix frères à l'égard de Benjamin étaient l'expression de leurs regrets d'avoir si mal traité Joseph, et peut-être cette bienveillance était ce qui faisait de Benjamin un garçon autrement plus humble et plus aimable que n'avait été son frère au même âge.

- Sortez, dit-il sèchement en égyptien aux gardes.

Les gardes, qui avaient écouté la discussion sans en comprendre un mot, obéirent, et sitôt qu'ils furent sortis, Joseph laissa tomber son masque de grandeur. D'un geste las, il ôta sa perruque, dévoilant sa chevelure. C'était une question qu'il s'était souvent posée au cours de ces vingt années : si l'occasion s'en présentait, comment se ferait-il reconnaître de ses frères ? Avec des reproches ? Avec son pardon ? Avec joie ? Avec humilité ? mais maintenant que le moment était venu, toutes les belles phrases qu'il avait imaginées, des plus ironiques aux plus touchantes, semblaient s'être effacées de sa mémoire.

- Je suis Joseph, dit-il simplement.

Voilà, il l'avait dit, et désormais, il n'y avait plus de retour en arrière. Un silence de mort accueillit sa déclaration, mais un rapide regard à la ronde lui apprit que c'était de stupéfaction et de crainte plutôt que de haine que ses frères demeuraient cois.

- Oh, relevez-vous ! Vous êtes ridicules, à vous prosterner devant votre propre frère, ajouta-t-il dans un effort lamentable d'alléger l'atmosphère.

- Comment ?

- C'est impossible !

- Je suis votre frère Joseph, celui que vous avez vendu comme esclave il y a plus de vingt ans, répéta-t-il en pleurant.

- Joseph ? demanda timidement Ruben en l'approchant. C'est vraiment toi ?

- C'est vraiment moi. Qui d'autre as-tu surpris à remplir la gourde d'Asher dans l'abreuvoir des boucs quand j'avais 10 ans? Je ne l'ai jamais avoué à personne d'autre.

- Le Ciel soit loué, c'est vraiment toi ! s'écria l'aîné en l'étreignant si fort que Joseph en eut le souffle coupé.

- Ruben, je ne peux plus respirer ! articula-t-il, et son frère le lâcha.

- Mais … par quel miracle ? s'étonna Lévi.

- Par miracle, précisément, reconnut Joseph avec un rire mouillé. Aucun de vous ne m'avait reconnu ? Aucun de vous ne s'est demandé pourquoi l'homme le plus puissant d'Egypte vous en voulait personnellement ? Aucun de vous n'avait vu la ressemblance entre Benjamin et moi ?

- Quand on a vendu son jeune frère comme esclave, on ne s'attend pas vraiment à le retrouver vice-roi d'Egypte vingt ans plus tard, rétorqua Zabulon avec son mordant habituel, ce qui résumait sans doute bien la situation, mais lui valut tout de même un fraternel coup de coude dans les côtes de la part du vice-roi en question.

- Oh Joseph, s'écria Juda en se jetant à son tour à son cou. C'est vraiment toi ! Tu es vraiment vivant ! Si tu savais comme je regrette, comme nous regrettons tous … Pourras-tu jamais nous pardonner ?

- Je vous pardonne, déclara le vice-roi. Le mal que vous m'avez fait, il y a des années que Dieu l'a changé en bien. Et vous, me pardonnez-vous le mal que je vous ai fait ? Me pardonnez-vous de m'être cru meilleur que vous ?

- Joseph, déclara Siméon qui était sans doute celui qui avait la meilleure idée de ce qu'il avait vécu, comment peux-tu comparer ce que tu nous as fait et ce que nous t'avons fait ? Comment peux-tu nous pardonner toutes les souffrances que tu as dû traverser par notre faute ?

- Je ne vais pas dire que je n'ai pas souffert pendant ces vingt ans, ce ne serait pas vrai, reconnut Joseph, mais je n'ai pas que souffert, et je le vois désormais, c'était pour que je vous prépare une place en Egypte et que notre clan ne meurt pas de faim que Dieu a voulu m'envoyer ici devant vous. Allez dire à Abba que je suis vivant, dites-lui que Dieu m'a donné l'amitié de Pharaon et tout pouvoir sur le pays d'Egypte, et venez tous vous établir ici, car il s'écoulera encore plusieurs années sans labour ni moisson.

Ses frères parurent soudain mal à l'aise.

- Eh bien quoi ? demanda-t-il.

- Qu'allons-nous dire à Abba? explicita Ruben.

- Ah. Eh bien, la vérité, je suppose, répondit Joseph après un bref instant de réflexion. Ce sera votre pénitence, et Benjamin en sera mon témoin.

- Benjamin pourra revenir avec nous ? s'étonna Juda.

- Bien sûr ! Je ne vais pas réduire mon propre frère en esclavage, alors qu'il ne m'a rien fait !

Les autres eurent l'air franchement gênés, et Joseph rougit de son manque de délicatesse. Enfin, ses frères l'avaient tout de même vendu, et s'il leur pardonnait, il n'oubliait pas.

- Mais la coupe ? demanda Gad.

- C'était un coup monté, rétorqua Joseph en haussant les épaules. Je voulais voir si vous aviez vraiment changés. Pas ma meilleure idée, je le reconnais, mais je n'ai jamais eu l'intention de faire le moindre mal à Benjamin, et je le lui ai dit dès qu'il est arrivé ici.

- Mais d'ailleurs, où est-il ? demanda soudain Issachar.

Joseph avait pensé envoyer un serviteur chercher le jeune homme, mais en définitive, il lui parut plus approprié d'aller le chercher lui-même, surtout quand il apprit de Ruben que ce n'était pas la première fois que Benjamin, en proie à la panique, se tailladait les bras. Joseph ignorait ce que son cadet avait vécu pour s'infliger régulièrement un tel traitement, mais cela ne faisait que renforcer sa détermination à le traiter avec autant d'égards que possible. Leurs frères aînés pouvaient bien attendre quelques minutes.

Il trouva Benjamin toujours dans la chambre, assis sur le divan, le bras bandé. Putiphar était assis avec lui, et tous deux paraissaient en grande conversation. Joseph toussota pour s'annoncer. Benjamin se retourna et lui sourit timidement, et Joseph relâcha soudain le souffle qu'il n'avait pas eu conscience de retenir.

- C'est fait ? demanda Putiphar.

- C'est fait, confirma Joseph. Benjamin, je suis venu te chercher. Nos frères sont anxieux de te retrouver.

- Je viens. Oncle, je suis heureux de t'avoir rencontré, dit poliment le jeune homme en saluant Putiphar.

- Moi aussi, mon garçon. Fais bonne route.

- Oncle ? demanda Joseph quand ils se furent éloignés.

- Cela me paraissait le terme le plus approprié pour appeler le père de mon frère, répondit Benjamin en haussant les épaules.


Oui, Benjamin souffre carrément d'un trouble anxieux, que je n'ai pas aussi bien décrit que je le souhaitais. Clairement, tous les fils de Jacob auraient besoin d'une thérapie de groupe, mais à l'époque, cela n'existait pas encore.

Si jamais vous vous reconnaissez dans ce genre de symptômes, avec attaque de panique et besoin de vous faire du mal, parlez-en à quelqu'un de confiance (ami, parent, médecin, prêtre, professeur…) qui pourra vous épauler.