« Lord Bruce semble déterminé à rivaliser avec oncle Oberyn » commente Arianne, observant nonchalamment du coin de l'œil sa cousine Tyene.

Princesse héritière et rejetonne princière illégitime se sont réfugiées dans un boudoir bien ventilé au moyen de judicieux trous percés dans les murs, les fenêtres cachées par d'épais rideaux pour barrer la route aux mouches et à l'étouffante chaleur moite du milieu de la journée, cela pour qu'Arianne puisse lire en paix la dernière lettre en date qu'elle a reçue de son petit mari.

La tête penchée au-dessus de sa broderie – un arbre couvert de fleurs épanouies, au pied duquel un loup et un agneau somnolent paisiblement au lieu de céder à l'impulsion naturelle pour le prédateur de dévorer la proie vulnérable – l'unique blonde parmi la portée de la Vipère Rouge ne s'offusque absolument pas.

« Lord Bruce ne sera jamais mon père, peu importe combien de femmes il parviendra à féconder » déclare-t-elle aimablement. « Il est capable d'engendrer des fils, après tout. »

Un sourire chatouille les commissures d'Arianne. Vraiment, Dorne tout entière s'est rendue à l'évidence quand Oberyn s'est épris de la fille naturelle de lord Uller, et que leur enfant s'est avérée de sexe féminin – la Vipère Rouge est aussi capable de produire une engeance mâle qu'un oliphant est capable de marcher sur un vase de porcelaine sans le réduire en poussière broyée sous son poids monstrueux.

Dans une autre partie de Westeros que Dorne, ce serait considéré une affliction, et Arianne subodore que plus d'un lord au sein des Sept Couronnes juge que les dieux privent délibérément oncle Oberyn d'un fils afin de le punir de ses nombreux péchés. Mais la princesse de Dorne connaît le cœur de son oncle, elle aperçoit l'immensité de l'amour qu'il porte à ses aspics dans chaque mot qu'il leur adresse, dans chaque geste qu'il fait autour d'elle, et c'est plus que suffisant pour comprendre la vérité, qui est qu'Oberyn Martell se considère béni des Sept pour avoir reçu des enfants magnifiques, adorées et charmantes.

D'accord, parfois il se plaint. Surtout quand l'une des cousines d'Arianne agit de manière qu'il n'arrive pas à comprendre, ce qu'il attribue à l'incompatibilité inhérente entre la pensée masculine et la pensée féminine, et si une de ses filles était un fils alors il ne passerait pas des heures à se demander pourquoi elle cherche à le rendre fou. Plus fou qu'il ne l'est déjà, parce que la Vipère Rouge est bien conscient de sa réputation calamiteuse parmi les braves gens raisonnables, et se drape dans cette réputation comme un Archonte valyrien se draperait de pourpre et d'or.

En son for intérieur, Arianne n'est guère convaincue et se retrouve encline à croire qu'il s'agit moins d'une incompatibilité entre mâle et femelle mais bien plutôt de l'infranchissable gouffre séparant l'engeance du parent. Après tout, elle a vu son propre père vaguement désemparé en face de la docilité de Quentyn, et à en croire les juteux détails que Tim rédige pour elle d'une main plus enthousiaste que soignée, Bruce Barathéon affronte constamment une part non négligeable de déboires avec ses propres rejetons.

Cela dit, sur le sujet des bâtards d'Accalmie, il est probable que l'ascendance à demi roturière des deux aînés joue un rôle important dans la comédie de malentendus qui s'occupe présentement à régaler la valetaille du siège de l'Orage, c'est un brin niais de s'attendre à ce que les petites gens se conduisent de manière compréhensible pour les bien-nés quand ils ne disposent pas des privilèges et obligations enchaînés à un titre, à un fief, à un héritage datant de plusieurs siècles. Et n'importe quel piqueux ayant passé du temps au chenil pourra vous affirmer que croiser deux souches très différentes de chiens tend à produire une bête aux instincts confus, tiraillée dans deux directions à la fois et jamais trop certaine de quel pied utiliser pour danser.

Et oui, au fait, Accalmie se targue d'un nouveau résident, un autre fils du seigneur des lieux. Ce garçon-là est apparemment la progéniture d'une sorcière des bois, titillant furieusement l'imaginaire de Tim car il est notoire que les sorcières s'en vont invoquer des esprits diaboliques dans les bois afin de se livrer à des réjouissances et des rites alambiqués, ou qu'elles consultent les entrailles des crapauds afin de prédire la naissance d'un preux héros qui s'en ira défier le Roi de la Nuit dans sa citadelle de givre où patrouillent des araignées géantes et velues, et qui sait les sombres enchantements que Jason a appris aux pieds de sa mère?

« La magie s'est évanouie de ce monde » déclare Tyene de sa voix la plus pieuse en écoutant sa princière cousine déclamer ce passage spécifique de la lettre. « Si quiconque accuse sa voisine de sorcellerie, c'est que le démon de l'envie et du mensonge s'est emparé de lui et le tourmente pour qu'il répande des calomnies sur le compte d'une innocente servante des Sept. »

« Et comment votre Sainteté préconise-t-elle d'exorciser ce démon, alors ? » s'enquiert Arianne, espiègle et alanguie sur des coussins de soie replets car elle a décidément trop chaud pour s'asseoir de manière plus élégante.

« Le jeûne mortifie à merveille les langues dès qu'il se prolonge plus d'un jour. Cela et des bains froids réitérés à moult reprises, car les Sept Enfers sont un tourment de flamme et ne peut supporter très longuement le froid une créature de cette perdition » récite doctement la blonde, qui lit attentivement un passage de l'Etoile à Sept Pointes chaque soir avant de se coucher et chaque matin au saut du lit. « Sept jours de jeûne, et pendant chaque jour sept bains, et la plus blasphématrice des âmes se repentira et confessera son péché de jalousie et de médisance, ouvrant enfin son être à la miséricorde de la Mère et à la justice du Père. »

« Davantage la justice que la miséricorde » renifle Arianne. « Oh ! Crois-tu que la lignée Al Ghul serait mal à son aise dans un climat plus froid, vu la fierté qu'ils puisent dans leur sobriquet de Démon ? »

La Princesse de Dorne est réellement curieuse, parce que la forteresse d'Accalmie ne semble pas un lieu particulièrement chaud et c'est la demeure ancestrale de Bruce Barathéon, le château qu'il remettra entre les mains de ses enfants légitimes – et s'il vient à prendre épouse, Arianne n'hésitera pas à parier qu'il choisira lady Talia.

Principalement car la fille du Démon ne lui permettra jamais de devenir le mari d'une autre femme qu'elle sous le regard des dieux et des hommes. D'ailleurs, cela ne devrait point tarder – lady Talia a été longuement rêveuse depuis que les Barathéon ont quitté Lancehélion après la présentation d'Arianne et de son petit mari, le type de songerie qui saisit les femmes envisageant leur futur auprès d'un lord particulier.

Et puis a éclaté la rébellion des Fer-nés, une rébellion à laquelle Dorne s'est très peu intéressée – c'était davantage le problème de l'Usurpateur en vérité – et lady Talia a manifesté des signes d'agitation. Évidemment, elle se doutait que Bruce Barathéon, le frère dévoué malgré les insultes de son aîné et suzerain, mènerait la riposte et s'exposerait au péril, et quelle femme serait heureuse de savoir l'homme de ses pensées tué par un soudard sanguinaire avant qu'elle ne puisse le traîner dans un septuaire et l'obliger à lui poser sa cape sur les épaules?

Talia al Ghul n'est pas une femme impulsive, mais elle a attendu longtemps, et tout le monde a ses limites.