Talia ne réalise que trop bien l'ampleur du scandale qu'elle s'apprête à relâcher sur la maison de son père, la virulences des ragots qui s'envoleront pour vrombir dans son sillage jusqu'à ce qu'elle descende dans la tombe et persisteront au-dessus de ses os pendant longtemps.

Mais elle est la fille d'une yitienne ramenée d'Essos en guise de souvenir exotique, elle est originaire de Dorne dont le désert affole les sens au point de pousser ses résidents à commettre des actes que le reste de Westeros condamne et déclare absurde – personne n'attend de Talia al Ghul qu'elle sache se conduire convenablement.

La plupart attend qu'elle se conduise en sournoise catin, car c'est ainsi que survivent les femmes nées dans les familles qui s'adonnent au jeu des trônes – et dans un sens, ils ne se trompent pas, car elle n'a pas décidé de suivre le penchant de son cœur sur un coup de tête. Elle a mûrement réfléchi à la question, et elle s'est carrément arrogé une opportunité de converser avec Doran Martell dans les Jardins Aquatiques pour obtenir son avis.

Leur échange n'a pas eu lieu dans la salle d'audience, mais sous les arcades fraîches, des tentures de coton orange et or ajoutant encore à l'ombre miséricordieuse, pendant que le soleil tentait d'accabler de sa chaleur les enfants pataugeant dans les nombreux bassins remplis d'une eau aveuglante de reflets, des rires juvéniles et des éclaboussures troublant l'air immobile.

« Je me demande » s'est interrogé le Prince mollement adossé à un petit monticule de coussins de soie bariolée, « si vous réalisez que nombre de Dorniens verront la manœuvre d'un mauvais œil. D'aucuns iraient même jusqu'à vous accuser de traîtrise envers la mémoire d'Elia. »

Talia s'est autorisé un roulement d'yeux sans indulgence. À titre personnel, elle estime que la seule habilitée à décréter si sa conduite constitue une insulte envers ce qu'elle représente, c'est Elia Nymeros Martell, la princesse martyr elle-même, pas ceux qui insistent pour mettre des mots dans la bouche des morts. C'est tellement pratique, un martyr défunt, vous pouvez en faire le porte-parole de la cause qu'il vous plaira, et nulle crainte à avoir de se retrouver contredit puisque cette langue spécifique ne remuera jamais plus, immobilisée par la rigueur cadavérique en attendant l'arrivée des vers et autres vermines qui s'empresseront de la dévorer et de ne laisser derrière qu'un pitoyable squelette, encore moins capable de plaider ses opinions.

Elle pourrait accepter une réprimande venant de Doran Martell, puisqu'il a été le frère aîné d'Elia et devrait en conséquence avoir une idée plus correcte de ses convictions, de ses goûts et dégoûts, mais voilà, suite au retour de Dusan du pays de Ghis, Talia a pu constater que son frère a grandement changé de par ses expériences mercenaires, les cultures étranges qu'il a côtoyé en Essos, sa paternité imprévue, au point qu'elle le regarde et ne trouve qu'un inconnu arborant les prunelles écarlates si familières dans son enfance. Même au sein de votre propre famille, vous courez le risque de trébucher en terre inconnue.

« Je n'ai aucun besoin de l'approbation des masses pour m'unir au sire d'Accalmie » a-t-elle rétorqué, sa voix sereine et désintéressée. « Simplement de profiter de la désespérance du lord Main pour ce qui est de renouer des liens de paix entre Dorne et le reste de Westeros, et pour cela quoi de mieux que le frère cadet du Roi qu'il a installé sur le trône épousant une fille des sables et de la Sang-vert ? »

« Qui te dit que Jon Arryn ne juge pas cette paix déjà atteinte par les épousailles à venir entre ma fille et le neveu de l'Usurpateur ? » a insisté Doran Martell, un long doigt usé caressant l'accoudoir de son fauteuil.

« Des épousailles qui n'ont pas encore eu lieu » lui a rappelé la fille du Démon. « Qui sait ? Timo Barathéon pourrait tomber à la mer et se noyer, votre fille pourrait se faire capturer par des marchands d'esclaves alors qu'elle visite la famille de sa mère à Norvos, ou n'importe quelle autre catastrophe est en mesure de s'abattre sur l'une ou l'autre des maisons inclues dans ce pacte, un désastre qui verrait les noces annulées. Point de coucher pour les fiancés, point de réjouissances pour la cité, point de festin pour les invités. »

C'est le souci d'avoir un promis, de ne pas être encore une épouse, la vie est chose instable et capricieuse qui se délecte de provoquer guerres et pestilences, si bien que nombre de jeunes filles se retrouvent à rechercher un nouveau mariage quand le séduisant chevalier leur ayant murmuré mille brûlantes promesses au détour d'un sentier finit dans l'étreinte de l'Etranger au lieu de la leur.

Talia ne se donne pas la peine de nier, elle a grandement craint pendant tout le temps qu'a duré le soulèvement malvenu et imbécile des Fers-nés – craint que le colossal cadet Barathéon au regard si intensément bleu ne survivrait pas à celle-ci, un homme naît avec une quantité limitée de chance et gagne une quantité limitée de talent pour la survie, et qui sait quand les deux s'épuiseront le même jour, pile au moment qu'il ne faudrait pas ?

Bruce Barathéon n'a pas succombé, heureusement pour elle. Dorne pourrait avoir célébré l'infortune narguant l'Usurpateur – si tant est que le bougre accorde un brin d'estime et d'affection à ses frères par le sang, les lettres du sire d'Accalmie n'en semblaient pas franchement convaincues – mais Talia aurait déploré la perte d'un seigneur remarquable, un plus doux qu'il n'y paraît.

C'est si rare, pour un puissant seigneur, de s'abaisser à la douceur. De considérer un inférieur, que ce fusse un rejeton bâtard ou une femme à demi exotique, et de lui parler, de chercher à ouvrir un dialogue – pas un monologue, comme le font quantité innombrable de lords au sein de Westeros ou d'Essos, des hommes qui commandent et s'attendent à ce que leur volonté soit suivie point par point, des hommes pour qui s'enquérir de l'avis d'autrui ne revient qu'à chercher confirmation, ou bien tirer un malin plaisir à écraser les arguments défendant une opinion divergente.

Un dialogue nécessite de prendre en compte la possibilité que votre interlocuteur pourrait avoir raison, lui aussi. Et garder cela à l'esprit quand vous répondez.

Le sire d'Accalmie commet des faux pas, bien entendu. En tant que mâle, en tant que jeune noble élevé à l'un des titres les plus prestigieux des Sept Couronnes, celui de suzerain sur les terres qui jadis constituaient un royaume à part entière, il n'aime pas qu'on le contredise, qu'on s'oppose à son vouloir, mais voilà la subtilité, il accepte que cela lui arrive.

Talia se connaît. Elle pourrait épouser un sot, un bon à rien qui serait ravi de la laisser exercer une tyrannie absolue sur la maisonnée et le fief du moment qu'il peut consacrer sa journée à la poursuite de ses propres plaisirs. Pour moult ladies, c'est encore la meilleure option, celle qui leur permet de conserver un minimum de liberté, d'amour-propre.

Un homme comme Florian, un homme comme le Chevalier Dragon Aemon Targaryen, ce n'est plus que l'affaire des chansons, un beau rêve qui se dissipe avec la levée du jour. Ça n'existe plus dans le monde éveillé.

Mais s'il subsiste une chance pour goûter à une miette de ce rêve, en vrai ? Ne prendriez-vous pas le risque, malgré la peur de vous rompre les ailes ?

Talia est née de la lignée Al Ghul, qui n'aurait pas obtenu un nom sans leur audace. Elle fait son choix, et elle ne le regrettera pas.