Dickon n'est pas impressionné pour deux sous lorsqu'il entend un garde hors d'haleine informer Gordon qu'une lady s'est montré à la porte d'Accalmie et quasi exigé de pouvoir taper la causette avec le maître des lieux.

Gordon ne semble pas impressionné non plus, et Renly penche la tête de façon à imiter un chiot curieux de se voir présenter un nouveau jouet et se demandant en quoi celui-là est différent de la petite pile qu'il a déjà bien déchiqueté pour se faire les crocs. Parce que, vraiment, si une femme cherche à parler à Bruce Barathéon, ça ne peut être que pour une seule raison.

Jason vient à peine d'arriver, bon sang de bonsoir, et maintenant il faut se coltiner un second niard ? Dickon adore bousculer ses frérots, et Renly aussi vu que son oncle est plus petit que lui, mais il a besoin de temps pour s'adapter, quand même.

Oh ! Est-ce que les paris se sont clos trop tôt ? Si ça se trouve, c'est la femme avec qui Bruce a couché quand il s'en est allé renvoyer les seiches dans leur archipel croupi, et maintenant qu'elle s'est rendu compte qu'elle avait une brioche au four, elle est venu se plaindre au responsable de son état. C'est possible, et ça laisse la place pour Jason. Zut, qui a parié sur cette série d'évènements ? L'ancien gamin saltimbanque fouille sa mémoire et émerge les mains vides, il pense bien qu'il n'y a eu personne et c'est bien dommage, un retournement de situation pareil c'est bon pour vous rapporter un joli monticule de sous.

Il est tellement plongé dans ses pensées qu'il entend à peine Gordon demander si le garde a plus de détails à se mettre sous la dent, et bien sûr que le bonhomme en ramène, et il décrit une dame apparemment très belle mais dans un genre bizarre ? Les habits qu'elle porte, en tout cas, et elle sourit comme si elle sait un secret que personne d'autre n'est arrivé à découvrir alors qu'il crève les yeux, oh et elle s'appelle – elle s'appelle Talia al Ghul.

Tim – qui jusque là profitait de la pause imprévue pour s'asseoir par terre et tirer une langue bien longue sous le coup de l'effort – lève illico la tête, si vite que ça doit lui donner le vertige, et Renly s'en rend compte et veut savoir si c'est une dame que le garçon plus jeune connaît, et l'autre confirme.

Ce n'est pas une femme des Îles de Fer, et elle ne vient pas non plus des Terres de l'Ouest. Non, elle est de Dorne, la province où s'en ira Tim pour se marier et servir comme Prince Consort, ce qui explique pourquoi le marmot l'identifie, et encore plus quand il explique à un Renly désespérément curieux que sa future princesse admire beaucoup la lady en question. Oh, et le sire d'Accalmie a passé plein de temps à se promener avec elle lors de leur visite à Lancehélion.

Dickon est perplexe. D'un côté, ça clarifie la situation, et de l'autre ça l'embrouille encore plus, un peu comme vouloir démêler un ensemble de plusieurs fils à broder qui ont fini en paquet de nœuds dans leur boîte vu qu'ils ont été rangés sans précaution, sauf qu'en fait les nœuds se retrouvent si compliqués que la solution la plus simple serait de couper dans la masse fibreuse à grand renfort de ciseaux.

Qu'est-ce qu'une lady des sables vient fiche ici dans les Terres de l'Orage, dans le propre siège de la nouvelle famille royale qui a saboté les récents efforts des Martell pour placer leurs rejetons sur le Trône de Fer ? Est-ce qu'elle veut assassiner le frère du roi ? D'accord, ce serait un peu trop suicidaire de faire ça aussi ouvertement mais les gens peuvent être très stupides sous le coup de l'émotion et les Dorniens ne sont pas exactement renommés pour leur stoïcisme. Ou bien elle lui a porté un chiard et vient s'en débarrasser sur le père, et elle insiste encore plus vu que c'est le neveu du gars qui a profité de ce que les neveux du Prince de Dorne avaient été massacrés et ça ne peut pas être une situation enviable.

Dickon n'est pas seul à se ronger de curiosité, la cour entière murmure et échange des suggestions mais Gordon décide de leur couper l'élan avant que ça puisse devenir réellement marrant – sérieusement, donnez-vous une heure et les rumeurs évoluent à un point outrageant, c'est juste à hurler de rire tellement c'est ridicule – et insiste que les garçons n'ont pas fini l'entraînement pour l'après-midi, une annonce qui lui vaut les récriminations de Tim et Renly qui préféreraient de loin se soustraire à la corvée d'agiter une épée jusqu'à en avoir les bras qui tombent de fatigue, mais ça s'arrête aux récriminations parce que le maître d'armes n'a ni dieux ni maître dès qu'il s'agit de former les marmots en meurtriers professionnels.

Le supplice ne prend fin qu'à l'arrivée du seigneur de la forteresse en personne, accompagnée d'une femme lui tenant le bras, une femme brune et bronzée au costume pas entièrement dornien, Dickon pense que ce sont des influences essosiennes dans le décolleté et la coupe des manches ? Elle a aussi des yeux étranges, avec leur forme pareille à des amandes épluchées, qui pétillent et étincellent à chaque petit pas qu'elle effectue.

L'aîné des bâtards Barathéon se sent aussitôt sur ses gardes. Il faut se méfier des ladies – un lord ne se privera pas de vous indiquer qu'il peut pas vous blairer, il va gueuler et lancer insultes et interdictions de tout crin, mais une lady va sourire poliment et vous poser des questions et puis vous vous retrouvez sans un sou, sans même un fil sur la peau. Et puis, cette lady est en train de sourire, un sourire qui penche vers l'espiègle et quand quelqu'un fait ce type d'expression, c'est mieux de préparer un plan de fuite.

« Frère ! » hulule Renly en jetant son épée de pratique par terre, s'attirant une franche grimace réprobatrice de la part de Gordon. « Je meurs ! »

« Si tu persistes à négliger le côté martial de ton éducation, ce sera assurément le cas quand notre roi sollicitera ton assistance lors des futurs conflits » rétorque sereinement Bruce qui a l'habitude des tendances théâtrales de son cadet et n'y réagit plus depuis belle lurette.

« Pas si je lui sers de conseiller en stratégie ! » proteste le quatrième frère Barathéon, la lèvre poussée en avant pour se conférer une moue boudeuse supposée le rendre attendrissant mais que Dickon trouvait surtout exagérée.

« Oh, tu as donc décidé de t'intéresser à ce livre sur les arts de la guerre que je t'ai offert pour ton dernier anniversaire et que tu as permis de moisir sur ton bureau ? » commente le suzerain de l'Orage, sourcil haussé. « Dis-moi, alors, comment résumer le troisième chapitre ? »

Les yeux bleus de Renly s'écarquillent alors qu'il bafouille une syllabe inarticulée, ne s'attendant visiblement à la perfidie d'un interrogatoire surprise.

« Qui connaît l'autre et se connaît en cent combats ne sera point défait » récite de manière inattendue la lady tenant toujours le coude de Bruce, d'une voix légèrement basse et sur une cadence assez chantante, on croirait qu'elle déclame un poème. « Qui ne connaît l'autre mais se connaît sera vainqueur une fois sur deux, et qui ne connaît pas plus l'autre qu'il ne se connaît sera toujours défait. »

Le sire d'Accalmie tourne la tête vers la femme, ou plutôt il l'incline vers elle étant donné qu'elle mesure bien une tête et demie de moins que le descendant de Durran Dieux-Deuil avec sa carrure de montagne humaine, une question muette dans son regard perçant à laquelle elle renvoie un sourire confiant.

Oui, définitivement une lady sur laquelle Dickon devra impérativement garder une surveillance attentive.