Petit mot de l'auteure : ce texte a été écrit pour la 184e nuit du FoF sur le thème "changer"


- Tu sais... parfois, j'aimerai bien être différente. Être moins... moi. Plus comme tout le monde.

Gertrude n'avait pas vraiment prévu de faire cet aveu. Presque immédiatement, elle s'en voulu. Elle qui avait toujours fait tellement attention à ne jamais laisser paraître faible ! Elle s'était tissée patiemment, années après années, une réputation de dure à cuir. De rebelle. Elle était celle qui se fichait des règles, des surveillantes, des qu'en dira-t-on. Et voilà qu'en une seconde, elle admettait que son soi disant caractère n'était en réalité qu'une usurpation. Qu'en définitive, elle n'était peut-être pas aussi fière d'être celle qui sortait du lot.

Si elle l'avait pu, elle aurait suspendu le temps, l'aurait étiré pour revenir une minutes en arrière, aurait reprit ces mots avant de les laisser s'échapper. Malheureusement, elle n'en avait pas le pouvoir. Elle ne pouvait à présent que se mordre les doigts en attendant que Anne ne relève ce qu'elle venait de dire. Ceci ne manqua pas d'arriver, puisque son amie fronça les sourcils :

- Pourquoi ?

Gertrude fut surprise de n'entendre aucune moquerie ni jugement dans sa voix. Si elle avait été à sa place, elle n'aurait pas hésité une seule seconde à s'engouffrer dans la faille. Manifestement, elle venait d'oublier combien Anne était une âme bien plus belle qu'elle... C'était bien le soucis avec Anne : elle était si bonne qu'elle ne pouvait que se laisser à baisser sa garde devant elle.

- Je ne sais pas, finit-elle par admettre. J'ai l'impression que cela serait plus facile. Il n'y a qu'à voir les demoiselles sages comme Isabeau. Toujours louées pour leur sagesse, leur maturité ! Jamais on ne leur fait sentir qu'elles sont de trop, anormales, asociales. Alors oui, je me dis que si j'étais moins franche, moins bavarde, moins opiniâtre... alors peut-être que ma vie serait plus facile.

- Peut-être, oui, dit doucement Anne.

Son amie continua sa broderie un certain temps, tant et si bien que Gertrude cru le sujet clôt. Mais après quelques minutes, Anne finit par rajouter :

- Puisqu'on en est aux aveux... j'en ai un.

- Lequel ?

- Je n'ai pas envie que vous changiez.

Le cœur de Gertrude manqua un battement. Avez-elle bien entendu ?

- J'aime votre franchise. Vous réussissez à être honnête sans être méchante. J'aime aussi que vous bavardiez ; vous m'avez ouvert les yeux sur tant de choses ! Quand à votre côté bien têtu... je n'ai rien à redire dessus, il est vrai qu'il est difficile de vous faire changer d'avis sur quoi que ce soit ! Mais la vérité, c'est que j'aime ce défaut également. Il fait de vous qui vous êtes. Et j'aime qui vous êtes. Alors... non, je n'ai pas envie que vous changiez. Même si cela vous rend la vie parfois plus difficile. Est-ce égoïste de ma part ?

Ces mots étaient-ils égoïstes ?

Peut-être.

Mais est-ce qu'ils venaient de faire battre son cœur à la chamade ?

Bien certainement.