La boule de papier vola à travers la pièce et roula aux pieds de Roan au moment où il entra. Se baissant, il la ramassa et la déplia légèrement.
— Encore là-dessus ? demanda-t-il.
Clarke sursauta et se retourna dans le canapé qui faisait dos à la porte.
— Tu m'as fait peur ! s'exclama-t-elle. Tu ne peux pas t'annoncer ?
— La porte était ouverte alors j'ai supposé...
Il jeta la boule de papier dans une corbeille et contourna ensuite le canapé
— Tu vas la réécrire combien de fois, cette charte ? demanda-t-il en déposant son manteau de fourrure sur le dossier.
— Tant qu'un Ambassadeur ne sera pas d'accord, je devrais continuer.
L'Azgeda plissa les yeux.
— Tu n'est pas sortie d'ici depuis quand ? demanda-t-il alors regardant autour de lui.
Des vêtements traînaient sur les meubles, des restes de nourriture s'empilaient dans des assiettes et des plats sur la grande table et la table basse, le lit était ravagé...
— Clarke ?
— Hm ? Je n'en sais rien, une semaine ? Deux ? Pourquoi ?
— Et si j'en crois l'état déplorable de ton appartement, tu n'as pas vu l'ombre d'une servante depuis un bon moment...
— Une servante ? Arrête, je m'en sors très bien...
— Tu m'en diras tant.
Tendant le bras, Roan lui arracha brusquement son crayon et elle poussa un cri de surprise.
— Rend-moi ça, j'ai encore du travail ! couina-t-elle.
— Ça suffira pour aujourd'hui, répondit l'autre. Clarke, ça fait un mois que tu es sur cette charte, les Ambassadeurs te font tourner en bourrique, ils essaient de gagner du temps pour que tu cèdes et organises un Conclave.
— Plutôt mourir !
Roan haussa brièvement les sourcils et la jeune femme le regarda avec stupeur, fronçant les sourcils.
— Parle, dit-elle alors.
L'Azgeda inspira et planta ses coudes sur ses cuisses en se penchant en avant.
— Pendant que tu es cloîtrée ici, à tourner des phrases et à jouer avec les mots, en ville, les Ambassadeurs font courir le bruit que tu commences à perdre ton emprise sur eux, que tu te complais dans ton apparent confort en laissant même Derek livré à lui-même puisque, apparemment, ce serait désormais moi qui m'occuperais de lui à temps plein.
Clarke cligna.
— Mais ce sont des mensonges !
— Tu le sais, je le sais, mais en bas, ils commencent à douter et même si j'ai mes espions qui tendent leurs oreilles, ainsi que tes Skaikrus, une rumeur est très vite montée...
La jeune femme déglutit.
— Tu sais que je fais tout ça pour le bien des Triges, n'est-ce pas ?
— Oui. Je le sais, je t'ai moi-même mise sur ce trône, mais tu as disparu de la circulation depuis un mois, Clarke, plus personne ne t'a revue en bas alors que tu avais l'habitude d'aller et venir dans les rues pour parler aux gens ! Certains sont inquiets, surtout quand ils me voient toute la journée avec Derek à agir avec lui comme s'il était, au choix, mon fils ou mon ombre !
Clarke baissa les yeux sur les parchemins froissés devant elle. Elle se mordit la lèvre puis grimaça.
— Je dois finir ça...
— Montre où tu en es ?
La jeune femme lui tendit le parchemin qu'elle était en train d'écrire à son arrivée. Il le lut dans sa tête, essayant de ne pas montrer d'émotions faciales, et opina en arrivant en bas.
— Ça me paraît très bien, dit-il. Tiens, fini d'écrire ta phrase ensuite nous allons au Sanctuaire pour le montrer à Fleimkepa et le faire ratifier.
— Il me faut les accords des Ambassadeurs...
— Ambassadeurs qui se sont mis d'accord pour t'empêcher de mettre Derek sur le trône sans qu'il n'y ait d'abord de combat à mort ! siffla Roan.
Clarke rentra le menton, surprise.
— C'est hors de question ! répliqua-t-elle.
— Alors impose-toi ! Tu es Rijant, nom d'un chien ! aboya Roan en retour. Là, tu me fais juste penser à une Skaikru dépressive ! Et tu n'as pas pris de bain depuis quand, sérieux ?
Les larmes vinrent aussitôt aux yeux de la blonde qui serra les mâchoires. Roan s'en voulut immédiatement d'avoir crié ; elle était mentalement épuisée, il le voyait, et il en était responsable. Avec un soupir, il se propulsa près d'elle et elle se pencha en avant en se frottant le visage.
— Je ne voulais pas crier, dit-il. Je suis désolé...
Il lui caressa le dos un moment puis elle tourna la tête vers lui, le bas du visage pris entre ses doigts noircis par le fusain.
— Tu m'as dit que tu ne m'abandonnerais pas, dit-elle en se redressant.
— Pas tout à fait avec ces mots, mais oui, l'idée est là, pourquoi ? répondit le roi d'Azgeda.
— Est-ce que tu as des hommes qui auraient envie d'effrayer quelques Ambassadeurs ?
Roan haussa un sourcil puis un sourire carnassier étira sa bouche.
— Les Azgedas sont toujours partants pour bousculer les gens, tu le sais très bien... Je m'en occupe. Qui faut-il effrayer ?
— Tous ceux qui pensent que je suis devenue une loque, répondit la jeune femme.
— Bon, donc tous sauf l'Ambassadeur Azgeda, Trikru et Skaikru. Noté.
Clarke sourit.
— Au boulot, dit-elle. Je me change et je vais voir Murphy pour lui faire signer cette foutue charte. Où est Derek ?
— Avec ses amis, quelque part dans la tour, j'imagine.
— D'accord, il doit être au vingtième alors, j'ai cru comprendre qu'une jeune fille lui avait tapé dans l'œil...
— Voyez-vous ça. Treize ans et ça cherche déjà les emmerdes !
Clarke rigola.
— Quelle fille serait assez barge pour tomber amoureuse du fils de Wanheda, franchement ? dit-elle en secouant la tête.
Roan haussa un sourcil.
— C'est donc officiel, tu le considères comme ton fils ?
Le sourire de Clarke disparut.
— Je sais que je devrais plutôt être une sorte de grande sœur pour lui, mais j'ai indirectement tué ses parents, ils se sont battus en mon nom dans les rues de Polis, affrontant les hordes de zombies d'ALIE... Je suis responsable de lui désormais et, oui, il aime bien dire qu'il est mon fils, ça fait toujours son petit effet.
Roan esquissa un sourire.
— Qu'il en soit ainsi, donc.
Il inclina la tête puis inspira en regardant les papiers étalés sur la table basse. Un silence s'installa et Clarke se leva alors. Elle passa par-dessus ses jambes et s'éloigna ; il l'observa retirer sa veste et se mordit la lèvre.
— Clarke ?
— Hm ?
Il se leva alors et la rejoignit. Il lui fit face et elle leva les yeux vers lui.
— Non, dit-elle alors en se détournant.
— Clarke...
— Ce n'est pas le moment, Roan, et je suis loin d'être la bonne personne pour toi. Je n'ai aucune envie de devenir Haiplana et...
— Et je ne te demande absolument rien, tu le sais ! Mais tu ne peux pas nier qu'il y a quelque chose qui s'est tissé entre toi et moi, non ?
— Je ne sais pas, je n'ai pas du tout la tête à ça en ce moment, j'ai beaucoup trop de choses à faire et... Va t'occuper de ce que je t'ai demandé, tu veux ? La fin du deuil approche et il faut introniser Derek avant. Il ne reste plus que quelques semaines.
Roan grimaça en regardant le sol un moment. Opinant, il quitta l'appartement sans un mot, refroidi par ce revers plus que brutal. Dans le couloir, il tomba sur Tylo.
— Tu t'y prends très mal, Majesté, dit celui-ci, occupé à mâchonner une pomme.
— Je ne pense pas avoir de conseils à recevoir d'un homme célibataire, tu vois.
— Outch. En attendant, l'homme célibataire, il campe devant la chambre de ta belle depuis douze mois, donc shop op.
Roan serra les mâchoires puis tourna les talons et disparut dans les escaliers. Un sourire satisfait sur le visage, Tylo dodelina la tête.
— T'en pense quoi, gamin ? demanda-t-il alors.
Derek sortit des ombres du monte-charge et grimaça.
— Ma mère et cette brute ? Tu crois vraiment que ça peut marcher ?
— Elle a le cœur en miettes, répondit le garde en finissant sa pomme, avalée en totalité. Blake et elle n'ont aucun avenir immédiat ensemble et même si Wanheda n'a aucun besoin qu'un homme la protège, elle a besoin d'une certaine compagnie que ni toi, ni Goran, ni moi ne pouvons lui apporter.
Derek plissa le nez.
— Pourquoi pas toi ? demanda-t-il alors. Goran est marié, d'accord, mais toi...
Tylo inspira.
— Je suis un garde, répondit-il en haussant les épaules. De plus, je suis un Boudalan et tu sais que nous craignons Wanheda...
— Elle est devant toi...
Tylo ne répondit pas, incapable de trouver les mots pour expliquer sa pensée et Derek n'insista pas. Entendant du bruit dans l'appartement, il observa l'intérieur par la porte restée ouverte.
— Je vais chercher des serviteurs, dit alors Tylo. J'ai entendu dire qu'elle va se rendre au Sanctuaire pour faire signer sa charte à Fleimkepa, accompagne-là, que les gens te voient un peu avec elle et arrêtent de croire qu'elle t'a abandonné dans les pattes de Roan.
Le jeune garçon baissa le nez.
— C'est ce qu'ils n'arrêtent pas de dire, aux cuisines...
— Tu leur dit bien que c'est faux, n'est-ce pas ?
— Bien sûr ! Et ils le savent très bien, mais je sais pas, depuis quelques semaines, c'est presque comme si quelque chose couvait... Les gens s'arrêtent de discuter quand j'apparait quelque part, même mes amis...
— Ouais, donc Roan a raison, il est grand temps qu'elle reprenne ses habitudes, que tu sois intronisé et qu'on puisse enfin finir le deuil de Lexa.
— Si tu savais à quel point ça m'enchante... marmonna Derek en retour.
Tylo ne répondit pas et le garçonnet disparut dans l'appartement en fermant la porte derrière lui.
— Avec un peu de chance, ça ne durera pas longtemps... souffla-t-il.
Il regretta aussitôt ces paroles et se mordit l'intérieur de la joue avant de se jeter dans l'escalier jusqu'au troisième niveau inférieur pour indiquer à des serviteurs que Rijant sortait et qu'ils allaient enfin pouvoir faire le grand ménage dans son appartement.
.
Clarke et Derek ne passèrent pas inaperçu dans les rues de Polis, escortés par six gardes armés qui ouvraient et fermaient la voie. Au Sanctuaire, Murphy fut prévenu par plusieurs coureurs, des adolescents qui parcouraient la ville en galopant pour délivrer messages et paquets d'un point à un autre.
— Comment ça, elle arrive ?
— Oui, elle vient de quitter la tour !
John regarda la rue encore vide.
— Merci, dit-il alors au jeune garçon en lui donnant une perle de verre.
— De rien, Fleimkepa !
— Qu'est-ce qui se passe ?
Murphy pivota et observa la douzaine d'apprentis Prêtres qui l'observaient.
— Rijant et Heda sont en chemin, dit-il en refermant la porte. Allez enfilez une robe propre et faites un peu de rangement.
— Sha, Fleimkepa !
Tous s'égaillèrent aussitôt ; John remarqua Seiden qui allumait des bougies.
— Tu es présentable ? lui demanda-t-il.
— Je suis femme, Fleimkepa, je suis toujours présentable. Même si cela ne se voit pas toujours, ajouta la jeune femme en passant sa main sur sa robe de tissu dur marron.
Murphy secoua la tête, amusé.
— Tu es mon ombre, Seiden, dit-il en la rejoignant. Tu vas devenir Fleimkepa dès que Derek sera intronisé et je pourrais enfin rentrer à Arkadia et retrouver ma femme.
Seiden pinça les lèvres. Elle baissa la pince de bois qu'elle tenait avec un brandon au bout pour éclairer les bougies et demeura immobile un moment.
— Pourquoi ? demanda-t-elle soudain.
John souffla par le nez.
— Nous en avons déjà parlé, répondit-il en s'éloignant.
— Mais c'est une Frikdreina !
John fit aussitôt demi-tour et revint sur Seiden qui rentra le menton, surprise.
— Emori est ma femme ! siffla-t-il. Si cela ne te plaît pas, je n'en ai rien à faire, d'accord ? Tu n'es personne pour ne dire quoi faire de ma vie !
Il se détourna et s'éloigna à grands pas ; quand la porte de sa chambre claqua sourdement, Seiden serra les mâchoires et une larme glissa sur sa joue. Voilà bientôt deux ans qu'elle officiait au Sanctuaire, vendue par ses parents, d'abord sous l'égide de Titus, puis maintenant, John Murphy, le Skaikru à qui avait échu le rôle de protéger la Flamme jusqu'à ce qu'un nouvel Heda se lève...
— Lâche-le, entendit-elle soudain.
Elle pivota et regarda Tibor, un jeune homme un peu plus âgé que John.
— Je ne crois pas que cela te regarde, répondit-elle, acide.
— Si. Tu ne connais pas John Murphy, Seiden, tu n'as aucune idée de ce par quoi il est passé avant d'arriver ici ! Pour lui, c'est un honneur immense que de servir à quelque chose, surtout provenant de Wanheda !
Seiden grimaça.
— Parce que tu sais, toi peut-être ? siffla-t-elle.
Tibor baissa le nez.
— Oui, dit-il. J'étais présent ici-même quand Titus l'a fouetté jusqu'au sang pour qu'il lui dise comment il avait eu une Clef en sa possession. J'étais là aussi quand Ontari l'a pris comme esclave, et j'étais là quand Lexa est morte aussi...
Seiden serra les mâchoires.
— Vous les serviteurs ! Toujours là même quand on n'a pas besoin de vous !
Tibor ne répondit rien et, des robes propres dans les bras, il s'enfonça dans les tréfonds du Sanctuaire pour les distribuer. Une odeur de savon flottait dans le couloir des chambres et il déposa une robe devant chaque porte, dans le panier tressé posé sur un bloc de pierre juste à côté. Quand il fut devant la porte de Murphy, il hésita entre poser la robe et retourner travailler, ou s'enquérir de son humeur. Il tapa à la porte.
— Entre, Tibor, entendit-il.
Il poussa le panneau et montra la robe propre.
— Vous avez entendu ce que j'ai dit à Seiden, n'est-ce pas ? dit-il ensuite.
John était assis en tailleur sur son lit. Il avait jeté sa robe sur le sol et ne portait qu'un pantalon de cuir et une tunique sans manches. Sur ses bras, des cicatrices blanches étaient visibles. Tibor baissa les yeux.
— Ne baisse pas les yeux devant moi, dit alors John. Je ne le mérite pas.
— Fleimkepa, je suis désolé, je ne voulais pas outrepasser mon rang, cela ne se reproduira pas.
— Je ne vais pas te faire de remontrance, répondit Murphy en soupirant.
— Merci...
— Parle-moi de Seiden, plutôt. Tu la connais depuis longtemps ?
— Deux ans. Je sers le Sanctuaire depuis la mort de mon père, il y a quatre ans, pour nourrir ma mère et ma sœur, et j'ai rencontré Seiden alors qu'elle était encore apprentie prête. Elle était toute jeune à l'époque, elle devait avoir quatorze ans, mais elle avait déjà un solide caractère...
— Elle a donc seize ans ?
— Si je sais encore compter, oui...
John esquissa un sourire et secoua la tête. Dépliant ses jambes, il quitta le lit.
— J'ai dix-huit ans, dit-il alors. Mais parfois, j'ai l'impression d'en avoir soixante...
Il ouvrit sa penderie, en tira une tunique propre en lin et retira l'autre. Tibor déglutit en voyant le dos du jeune homme, lardé de traces blanches parfois brunes.
— Je suis tellement désolé pour ce que Titus vous a fait... dit-il.
Les bras dans la nouvelle tunique, John tourna la tête et souffla.
— Moi aussi.
Il l'enfila puis pivota et le jeune serviteur l'aida à passer la lourde robe de coton. Il revint devant lui pour ajuster les plis quand des coups sourds se firent entendre dans la grande pièce.
— Finissez de vous habiller, je vais ouvrir, dit-il.
— Envoie Seiden s'habiller.
— Sha, Fleimkepa.
Au pas de course, le jeun homme retourna dans le sanctuaire et arriva juste au moment où Seiden allait ouvrit la première porte qui donnait dans le hall du bâtiment.
— Va t'habiller, toi, dit-il en la repoussant. Ordre de Fleimkepa, ouste.
La jeune femme jura en trige puis tourna les talons. Tibor attendit qu'elle soit partie pour aller ouvrir.
— Bonjour, Tibor, Fleimkepa est là ? demanda Clarke en le voyant.
— Oui, Rijant, entrez, je vais le chercher. Heda...
Derek lui coula un regard un peu agacé. Il n'était pas Heda, pas avant plusieurs semaines encore et il n'en avait aucune hâte !
Refermant la porte, le serviteur détala entre les bougies et les candélabres. Clarke esquissa un sourire ; John lui avait parlé de ce jeune homme qui avait un an de moins qu'eux et qui semblait tout dévoué à Fleimkepa... Celui-ci se montra alors au bout du couloir et la jeune femme l'observa, relevant le menton.
— C'est quoi ce regard ? répondit l'autre. Qu'est-ce que j'ai encore fait pour que tu déboules comme ça au milieu de la journée ?
— Fait ? Rien, pour une fois. Je viens te faire signer la charte d'accession au trône de Heda.
— La charte ? Enfin ! Miracle !
— Fleimkepa... soupira Derek.
John lui jeta un regard.
— Où sont tes prêtres ? demanda alors Clarke.
— Dans leurs chambres le temps que ta présence.
— Pourquoi ?
Murphy ne répondit pas et Clarke n'insista pas. Il était chez lui ici, il faisait ce qu'il voulait, mais elle demeurait la régente tout de même.
— Très bien, soupira alors le jeune homme sous le regard de son amie. Vous pouvez venir !
Une douzaine de silhouettes apparurent de derrière un coin, sûrement planqués là pour observer leur chef temporaire, et ils s'approchèrent, intimidés. Clarke les observa et sourit quand une odeur de savon lui chatouilla le nez.
— Et ils sentent bon avec ça...
Murphy serra les lèvres puis pouffa. Il y eut des sourires dans l'assemblée puis le jeune homme conduisit la blonde à la cuisine. Derek resta avec les prêtres qui s'empressèrent de l'entourer pour discuter avec lui, en profiter un peu avant qu'il ne devienne totalement inaccessible.
— Tu veux du thé ? demanda Murphy en indiquant une chaise de bois.
— Merci, je veux bien. Où est ton serviteur dévoué ?
— Quelque part dans les environs, il n'est jamais bien loin, mais je sais faire du thé, hein !
Clarke sourit et posa son menton dans sa main.
— Tu n'as pas l'intention de faire une infidélité à Emori, n'est-ce pas ?
John s'étouffa.
— Avec Tibor ? Clarke, je sais que je peux parfois paraître désespéré, mais pas à ce point !
Il y eut un petit rire derrière un rideau proche et Clarke plissa le nez.
— Avec Tibor ou... Seiden, acheva-t-elle.
L'allumette que Murphy tentait d'enflammer se brisa. Il se retourna alors et observa son amie.
— Qu'est-ce qui te fais dire ça ? demanda-t-il.
— J'ai entendu des rumeurs, répondit la blonde en se redressant. Enfin, Derek en a entendu, chez les serviteurs de la tour qui servent aussi ici. Il se dit qu'elle aurait des élans étranges envers ta personnes, des paroles, surtout, et qu'elle tendrait à être un peu trop proche.
John alluma le feu sous la bouilloire et grimaça.
— Je l'ai vu, avoua-t-il alors en prenant deux bols sur l'évier à pompe. Depuis quelques semaines, elle a tendance à se comporter comme une amie plutôt qu'une apprentie.
— Tu ne la remets pas à sa place ?
— Si, mais elle revient à la charge et tu sais comment je suis, Clarke, si elle insiste un peu trop...
— Justement. Emori est enceinte, John, ne l'oublie pas.
— Je ne l'oublie pas et je sais que je ne serais pas près d'elle quand elle accouchera parce que c'est imminent et que je dois rester ici pour introniser Derek. Et je n'ai encore formé personne pour prendre ma relève.
— Je t'ai désigné Seiden, mais si tu veux, je peux faire revenir Gaia et...
— Non, elle fera l'affaire, mais j'ai peur qu'elle prenne ce nouveau rôle trop à cœur et qu'elle croit que cela nous met au même niveau, elle et moi.
Un silence s'installa ; Clarke avisa alors une silhouette sur sa droite et tourna la tête.
— Et toi, tu en penses quoi ? dit-elle en reconnaissant le jeune serviteur.
— C'est moi qui ai parlé de l'attitude de Seiden, à la tour, Rijant, répondit-il, le nez baissé. Mais je ne pensais pas que les gens la déformeraient de la sorte.
Il croisa brièvement le regard de Murphy qui souffla par le nez, lèvres serrées.
— Retourne travailler, on en parlera tout à l'heure, dit-il.
— Sha, Fleimkepa...
— Ne le corrige pas, John, répondit alors Clarke en se redressant.
— Je n'en ai pas l'intention. Étrangement, il met un point d'honneur à servir de bouclier entre Seiden et moi. Juste avant ton arrivée, je l'ai entendu lui dire de me lâcher...
La jeune blonde serra les lèvres.
— Tâches de ne pas ramener de minion à Arkadia... dit-elle.
— Clarke, arrête, enfin... !
— Quoi ? Ce serait si dramatique ?
— Mais oui, enfin ! Je ne suis pas comme toi, à voile et à vapeur !
Clarke prit la pique de plein fouet et se mordit la lèvre. John regretta aussitôt ses paroles.
— Excuse-moi... dit-il en baissa le nez. Je n'avais pas le droit...
— Ce n'est rien. J'ai commencé, tu as terminé, échec et mat.
La bouilloire siffla alors et ce fut le signal pour changer de discussion. Clarke en profita pour sortir le parchemin roulé contenant l'ultime version de la charte de succession au trône de Heda et l'étala au centre de la table.
— Roan m'a crié dessus ce matin en me disant qu'il était temps d'en finir avec ça, dit-elle.
— Crié sur Wanheda ? Il a des couilles le gars...
— Oh, j'étais bien loin d'être Wanheda... grimaça la jeune femme. Au mieux j'étais une loque puante au milieu des ordures d'un appartement qui n'a pas vu de serviteurs depuis un mois...
— Ouh... Bonjour l'odeur !
Clarke tira la langue.
— Roan m'a dit que les Ambassadeurs faisaient exprès de pinailler sur la charte, dit-elle ensuite en prenant le bol brûlant que lui tendait le jeune homme. Merci. Ils n'attendent qu'une chose, que je cède et autorise un Conclave.
Murphy s'assit en plissant le nez.
— Il y a eu assez de morts, dit-il.
— Oui, c'est aussi mon avis. Il n'y aura plus jamais de Conclave. Désormais, les Commandants se passeront le pouvoir entre membres de la même famille et s'il n'y a pas, il échoira à un autre Natblida.
— S'il y en a un...
— J'ai prévu ce cas de figure, point quatre. En l'absence de descendance de Heda, ou de frères ou sœurs, voire d'un parent encore vivant, et sans Natblida non rattaché à la lignée pouvant recevoir le titre, la Flamme sera remise à Fleimkepa et le trône sera confié à un régent le temps qu'un Natblida soit en âge de régner, soit dix-huit ans révolus.
— Et ce régent, ce serait qui ?
— Le Reidjus le plus proche de Heda, un de ses parents, un frère, une sœur, un enfant... Point cinq.
Murphy parcourut le parchemin, relativement court et concis, et hocha la tête.
— Tu as tout prévu, on dirait, dit-il. Point deux, si Heda est tué avant d'avoir choisi un héritier ou de l'avoir procrée, se référer au point quatre, sinon au point cinq. Je suis impressionné, ajouta-t-il. Tu as apporté de quoi signer ?
— Non, je suis partie un peu vite...
— Ce n'est pas grave. Tibor ?
Il y eut quelques secondes de flottement puis le jeune serviteur apparut.
— Sha, Fleimkepa ?
— Apportes-moi mon sceau et une plume pour écrire.
Tibor opina et disparut. Quand il revint, il déposa un encrier sur la table, avec une plume plantée dedans, ainsi qu'une boîte en bois précieux qu'il ouvrit. Clarke haussa un sourcil en prenant le sceau en argent qui s'y trouvait, fixé sur un manche sculpté.
— Il est magnifique...
— Oui, très.
Prenant la plume, John relut une dernière fois la charte et, alors que Tibor tournait les talons, il le saisit par la manche.
— Nous avons besoin d'un témoin, dit-il. Reste.
Le jeune serviteur inclina la tête. Murphy prit ensuite la plume, essuya la pointe en argent sur le bord puis sur un morceau de cuir qui se trouvait contre le pot. Il écrivit ensuite « Fleimkepa » au bas de la page, puis son nom et son prénom avec la date du jour, à la fois à la mode des Skaikrus, donc avec l'ancien format, et le nouveau format des Triges qui comptaient les années depuis Praimfaya. Il prit ensuite un bâtonnet de cire jaune, le fit fondre légèrement à la flamme d'une bougie que Tibor allumée, et renversa quelques gouttes sous sa signature. Il y déposa un morceau de ruban marron, un bout de robe de prêtre, puis Clarke lui tendit ensuite le sceau et il l'apposa fermement sur la tache de cire. Il attendit quelques secondes et le retira.
— Et voilà, daté et signé par Fleimkepa. À ton tour.
— Derek ! appela alors la jeune femme.
— Ouais ?
— Tu peux venir un moment, s'il te plait ?
Le jeune garçon apparut dans la cuisine et Clarke tira une chaînette de son col. Deux sceaux en forme de bague y pendaient.
— En tant que futur Heda, tu vas signer la charte avec nous, dit-elle en lui en tendant un représentant la roue crantée.
— Mais je ne le suis pas encore...
— Cela ne saurait tarder, répondit Murphy. C'est normal que tu fasses partie de ton premier décret officiel, Wanheda a raison. Pardon, Rijant.
Derek opina et Clarke signa le parchemin, fit couler de la cire rouge, cette fois, couleur de la régence, comme stipulé dans le texte, et y apposa son sceau, une étoile à treize branches, symbole de Wanheda et de sa non-appartenance à un clan en particulier mais à tous en même temps. Elle tendit ensuite la plume à Derek qui écrit son nom, son titre sur la même ligne. Clarke y déposa ensuite quelques gouttes de cire noire et il y appuya son sceau.
— Et voilà, dit alors Clarke. C'est désormais acté et officiel, à partir de maintenant, il n'y aura plus jamais de Conclave et le titre de Heda se passera de génération en génération sauf cas particulier.
— J'en suis témoin, répondit Tibor en s'inclinant. Et tous ceux-là aussi... ajouta-t-il.
Murphy haussa un sourcil en découvrant ses prêtes massés dans le couloir, le cou tendu.
— Bande de... souffla-t-il. Déguerpissez ! Ouste !
Ils ne se le firent pas répéter et partirent en rigolant.
— C'est sûr que c'était loin d'être comme ça avec Titus, sourit alors Tibor. Avec vous, Fleimkepa, les choses sont tout aussi importantes, mais moins sérieuses et la vie est bien plus facile.
— Merci. Je ferais en sorte que Seiden continue sur cette lancée quand je serais parti.
Le jeune serviteur baissa le nez puis s'excusa et quitta la cuisine. Clarke fronça légèrement les sourcils.
— Tu vas m'attendre à la porte ? demanda-t-elle alors à Derek.
— Oui.
Elle lui sourit doucement puis attendit que ses pas se furent éloignés et se tourna vers Murphy.
— Parle-le-lui, dit-elle en indiquant la porte par laquelle le serviteur était parti.
— Clarke, arrête... soupira le jeune homme.
— Je suis sérieuse, John... Il semble te vouer une admiration sans bornes et quand tu vas partir, il risque de mal le supporter. Je sais que tu as hâte de retrouver Emori et votre enfant, mais tu dois d'abord briser les liens que tu as ici, quels qu'ils soient, et de préférence sans brutalité.
— Tu vas le faire aussi ?
— Bien sûr, même si ce sera horriblement douloureux parce que Derek est mon fils et que je vais l'abandonner ici, aux mains d'adultes qu'il devra diriger envers et contre tous.
Clarke grimaça aussitôt puis inspira.
— Bonne journée, Fleimkepa, dit-elle ensuite.
— Leida, Rijant. Raun stanop sintaim op. (1)
— Yo seintaim.
Ces salutations eurent l'air tellement solennelles que Murphy demeura immobile, ayant l'étrange impression d'être dans l'erreur alors qu'il n'avait pourtant rien fait de mal. Quand il entendit la lourde porte du Sanctuaire se refermer, il sortit de la cuisine.
— Reprenez vos activités habituelles, dit-il. J'ai du travail, je serais dans le bureau.
— Sha, Fleimkepa, répondit Seiden en inclinant la tête.
John tourna ensuite les talons et prit la direction du grand bureau où Titus avait entassé des centaines de livres sauvés des décombres de la ville depuis qu'il était Fleimkepa. Il y avait de tout, des romans comme des livres de cuisine, en passant par les livres de médecine et autre ouvrages parfois incompréhensibles traitant de choses révolues qui n'existeraient plus jamais, comme les religions des Ancêtres, par exemple. Au milieu de tout ça, un gros bureau de bois et une chaise garnie de coussins et de fourrures trônait, couvert par des parchemins et d'autres livres. Une grande lampe à huile émergeait vaillamment de cette mer de papier et il l'alluma. Il demeura un moment immobile, pensif, puis tourna la tête et avisa la silhouette dans l'ombre d'une bibliothèque.
— Elle a raison ? demanda-t-il sans préambule.
Tibor, le nez baissé, resta silencieux. John se redressa.
— Réponds-moi. Est-ce que Clarke a raison, est-ce que tu as une quelconque forme de sentiments pour moi ?
— Oui, Fleimkepa...
Murphy se mordit la lèvre. Il retira soudain sa robe et la jeta sur le bureau, manquant de renverser la lampe à huile dont la flamme protesta.
— Quelles sont tes intentions ? demanda-t-il.
Le jeune serviteur sortit des ombres en secouant la tête.
— Non, Fleimkepa, je n'en ai aucune, je sais que je ne suis qu'un serviteur, je suis tout en bas de l'échelle et vous tout en haut ou presque...
Il se tordait les doigts. John serra le poing gauche ; il avait une longue cicatrice qui courait tout le long de son bras, de l'épaule jusqu'au poignet. Ontari lui avait tranché la peau de la pointe de son poignard lorsqu'il avait eu l'audace de refuser de se livrer à elle... Il n'avait plus jamais recommencé.
— Fleimkepa, je... tenta alors Tibor.
John se détourna.
— Je vais chercher mes affaires, je vous enverrais un autre serviteur d'ici ce soir, acheva le jeune homme.
Il traversa la pièce pour sortir, mais John lui saisit soudain le bras et lui fit face.
— Pourquoi ? demanda-t-il.
— Pourquoi... vous me plaisez ?
— Oui. Je suis un Skaikru, je suis un envahisseur et ma meilleure amie m'a mis à cette place, ici, parce qu'elle a estimé que j'étais le meilleur pour protéger cette satanée Flamme ! Je n'ai rien pour moi, je suis orphelin, je suis un voyou, j'ai passé plus de temps en prison que libre alors que je n'ai que dix-huit ans ! Je suis un meurtr-...
Tibor lui prit soudain le visage et l'embrassa. Cela coupa le sifflet à John qui s'appuya contre le bureau ; le serviteur brisa ensuite le baiser et pressa son front le sien.
— Taisez-vous... souffla-t-il. Pour l'amour du Ciel, taisez-vous...
— Tibor...
Le cerveau vide, incapable de réfléchir rationnellement, John sentit soudain ses instincts primaires prendre le dessus ; en une fraction de seconde, plus rien autour de lui n'existait, il n'était plus Fleimkepa, il n'était plus marié à Emori, plus amoureux, il n'y avait plus de bébé à naître... Saisissant Tibor par les hanches, il l'attira à lui et l'embrassa farouchement en le hissant sur le bureau. La lampe abandonna alors, tomba lourdement sur des livres et s'éteignit en déversant son huile sur le sol...
.
Allongé sur le ventre, John observait les détails des dalles qui recouvraient le sol de son bureau. Du bout des doigts de sa main gauche, il dessina une spirale dans la poussière puis inspira en ramenant son bras contre lui. Il sentit alors remuer derrière lui et une main glissa sur sa taille, puis dans son dos et des doigts suivirent une cicatrice. Cela le fit frissonner et il ferma les yeux un instant, laissant Tibor explorer son dos lardé de marques.
— Titus est allé trop loin... dit-il. Il n'aurait jamais dû faire ça...
— Il avait peur, répondit John. Et la peur fait faire des choses étranges parfois...
Il roula sur le dos et Tibor se redressa sur un coude.
— Cela ne reproduira plus jamais, dit-il alors.
— Bien entendu... Mais laissez-moi encore en profiter quelques minutes.
John esquissa un sourire et Tibor l'embrassa. Lorsqu'il l'enjamba, John brisa le baiser.
— Elle va me tuer, dit-il.
— Wanheda et ou Emori ?
— Hm... Wanheda. Emori se fiche pas mal de savoir avec qui je couche, du moment qu'il n'y a quelle que je mets enceinte.
Tibor éclata alors de rire et se courba aussitôt pour l'étouffer dans le torse de John qui rigola aussi. Il lui prit alors la tête et l'autre le regarda.
— Tu iras te présenter à Wanheda quand tu partiras, dit-il en l'embrassant doucement. Tu ne lui diras rien, juste que tu veux changer de maître.
— Pourquoi ?
John fit la moue.
— Je t'ai rejeté et tu l'as mal pris. Elle te croira puisque c'est ce qu'elle m'a demandé de faire. Elle m'en voudra parce qu'elle m'avait demandé d'y aller mollo, mais je ne fais jamais ce qu'on me dit...
Tibor esquissa un sourire. Il leva les yeux vers le vasistas au sommet du mur et plissa le nez.
— Il n'est pas encore midi, dit-il. Nous avons bien encore un peu de temps...
— Tibor...
Mais la main du jeune serviteur se faufilait déjà entre eux et Murphy abandonna aussitôt. Il n'avait pas eu d'affection depuis son départ d'Arkadia, presque dix mois en arrière et il savait que ce qu'il se passait là maintenant n'était que physique, il n'y avait aucun sentiment venant de sa part et cela ne se reproduirait plus jamais, ni avec Tibor, ni avec un autre homme. Il décida donc d'en profiter, histoire d'emmagasiner le plus de satisfaction possible avant de devoir affronter à nouveau les Triges et leurs problèmes de sauvages...
...
1. « Au revoir, Régente. Passe une bonne journée. » « Toi aussi. »
