— Je vais le tuer.
— C'est ce qu'il a dit, mais n'en faites rien, c'est ma faute.
Clarke serra les mâchoires.
— Tu n'es en rien responsable des sentiments que tu peux éprouver pour une personne, répondit-elle. Fleimkepa entendra parler de moi prochainement. D'ici-là, tu peux descendre aux cuisines et te trouver quelque chose à faire. Envoie quelqu'un au Sanctuaire pour te remplacer, de préférence un homme.
Tibor haussa un sourcil et Clarke releva le menton.
— Je connais John Murphy, dit-il. Il n'a pas vu Emori depuis des mois, il se jettera sur tout ce qui roule un peu de la croupe...
Le serviteur esquissa un sourire.
— Si Seiden vous entendait, Rijant...
— Ne parle pas de malheur. Je vais la tenir à l'œil, celle-ci d'ailleurs...
— J'ai peut-être la personne idéale pour cela, répondit Tibor.
Il avait son sac à ses pieds, et était vêtu comme s'il partait en voyage.
— Qui ?
— Son grand frère.
— À Seiden ?
— Oui. Il fait partie des serviteurs de la tour depuis une dizaine d'années, il a été vendu à Heda, comme sa sœur, et si vous voulez quelqu'un qui ne risque pas de s'éprendre de Fleimkepa et qui tiendra Seiden à distance de lui, il est votre homme.
— Il est marié ?
— Ouaip. Il est marié et il a six enfants, il ne risque pas d'aller voir ailleurs.
— Je vois. Je vais demander à ce qu'il monte.
— Je peux le faire, je dois descendre de toute manière.
Tibor baissa alors le nez, ramassa son sac et soupira.
— Tu passeras au-dessus de tout ça, lui assura alors la jeune femme en le raccompagnant dans le couloir. Tu es jeune et Murphy est un petit con. Il n'y aura jamais que moi ou Emori pour arriver à en faire quelque chose, alors n'y pense plus.
Le serviteur hocha la tête puis s'engagea dans les escaliers, quand il fut hors de vue de la jeune femme, il soupira. Il lui avait délibérément menti, et il n'était pas du genre à mentir, mais elle avait déjà mal réagi avec un mensonge, alors s'il lui avait dit la vérité, elle l'aurait tué sur place avant d'aller faire sa fête à Fleimkepa...
Occupée à préparer l'intronisation de Derek, Clarke n'entendit pas Roan et le jeune garçon remonter pour le déjeuner et elle sursauta quand la porte de l'appartement s'ouvrit. Ils discutaient vivement, semblant se chipoter.
— Ça va, tous les deux ? dit-elle. Il y en a qui travaillent...
— Tu as un bureau, rétorqua Roan.
— Et toi, tu as un royaume, je crois, non ?
— Ouh, bien envoyé ! s'exclama Derek.
Il laissa échapper un cri en se baissant puis partit en courant dans sa chambre, mort de rire. Roan baissa le bras puis soupira, les mains sur les hanches.
— Il a l'air de bonne humeur, dit Clarke en haussant un sourcil.
— Il m'a battu.
La jeune femme pencha la tête.
— À la loyale, je ne l'ai pas laissé gagner cette fois, répondit l'Azgeda en levant les mains.
— Comment a-t-il bien pu s'y prendre, tu es une montagne face à lui...
— C'est ce qui m'a perdu. Il est fin, grand et il a acquis de la puissance au fil des entraînement ; il ne lui a pas fallu longtemps pour glisser entre mes pieds, me donner un coup de talon à l'arrière du genou puis un coup d'épaule dans le dos... Je me suis lamentablement étalé face contre terre et je suis resté immobile plusieurs secondes sans comprendre ce qu'il venait de se passer.
— C'est pour cela que vous vous chicaniez en arrivant ?
— Il se vantait, nuance, répondit Roan en haussant les épaules. Il n'aura pas l'occasion de me prendre à nouveau par surprise.
Clarke hocha la tête. Elle proposa ensuite du vin au roi d'Azgeda qui refusa.
— Je dois partir, dit-il. Je raccompagne Echo à Monréal, il est temps qu'elle se remarie.
— Son bébé n'est mort que depuis quelques semaines...
— Je sais, mais plus tôt elle reprendra sa vie, le plus tôt elle oubliera son chagrin. La vie est rude ici-bas, Clarke, nous n'avons pas le droit de nous apitoyer sur notre sort pendant des mois.
La jeune femme serra les lèvres en hochant la tête.
— Je vais revenir, dit alors Roan. Il faut trois semaines de cheval pour remonter dans le nord, je resterai quelques semaines ensuite pour voir si tout va bien, puis je reviendrais. Je risque de louper l'intronisation, par contre.
— Ce n'est pas grave, ce sera privé, il n'y aura personne d'autre que les Ambassadeurs, Fleimkepa, quelques prêtres et une poignée de serviteurs. Aucun chef de clan, je n'ai pas le temps d'attendre que tout le monde veuille bien se bouger et faire le déplacement.
— Tu es sûre ?
— Oui. Inutile d'en faire tout un plat, j'ai déjà beaucoup remué la vase depuis mon arrivée, si j'organise en plus de ça une grande cérémonie, j'ai peur que les Triges ne tentent de s'en prendre à Derek.
— Une fois qu'il sera Heda, tu vas partir ?
— Pas tout de suite du moins. Il a encore besoin de moi, il lui faudra dompter les Esprits des Commandants, surtout celui de Lexa, parce que je doute qu'elle se soit laissée tuer aussi facilement par les sans-esprits d'ALIE.
Roan plissa le nez. Clarke lui avait expliqué, avec des mots simples, ce qu'il s'était passé quand elle avait réussi à entrer dans le programme d'ALIE grâce à la Flamme et la Clef, réunissant les deux femmes au même endroit, Becca et sa création. Pour parvenir au sanctuaire de l'entité, elle avait dû affronter les hordes de Triges et de Skaikrus qui avaient pris la Clef et dont l'esprit se trouvait dans la Cité des Lumières ; elle y avait retrouvé Lexa qui s'était jetée dans la mêlée après lui avoir dit adieu, mais même si cette version de Heda avait été submergée par la foule, Clarke savait qu'elle ne s'était pas rendue, pas sans se battre, du moins, et que si elle avait survécu, elle risquait d'être bien différente de ce dont elle se rappelait d'elle.
— Lexa était connue pour être intransigeante avec les Natblidas, dit alors l'Azgeda. Quand le dernier groupe après elle a été rassemblé et que leur entraînement a commencé, elle a ordonné aux tuteurs de durcir les entraînements jusqu'à briser les os, si nécessaire. Elle refusait d'avoir un successeur incapable de tenir le coup face à des chefs comme ma mère, notamment...
Clarke secoua la tête.
— Elle risque de désapprouver mon choix concernant Derek et surtout, le fait qu'il ait été intronisé sans avoir été choisi. Mais je l'assume et si cela ne fonctionne pas, alors je resterai régente jusqu'à ce qu'un Natblida en âge de gouverner se présente. Ou pas.
— Tu serais donc prête à rester ici pour diriger un peuple que tu détestes ?
— Ais-je un autre choix ?
Roan ne répondit pas. Il avala un peu de vin puis inspira.
— Prend soin de ton petit, Clarke, dit-il alors en jetant un coup d'œil vers le couloir. C'est un gentil garçon mais tu sais qui se trouve dans la Flamme avec Lexa...
— Sheidheda, oui... S'il le faut, je ferais venir Raven pour qu'elle pirate la Flamme et la rende sûre pour les prochains Commandants.
— Ce serait du blasphème...
— Les chefs ont toujours menti à leurs sujets, Roan, depuis la Nuit des Temps c'est ainsi, nous ne faisons pas exception. Que cela plaise ou non. De plus, j'ai les capacités pour offrir un avenir meilleur aux survivants de l'holocauste, alors pourquoi ne pas m'en servir ? Dis-moi que ta mère ou ton grand-père n'ont jamais rien caché à votre peuple, pour son bien.
— Bien sûr que si, ma mère a même caché son propre Heda, mais...
— Roan, là dehors, personne ne sait à quoi ressemble la Flamme, pour les tiens, ceux qui ont le sang noir deviennent automatiquement Heda, ou du moins essaient, en s'affrontant dans un combat qui tuera neuf enfants sur dix, neuf personnes qui auraient pu contribuer à faire naître une nouvelle génération de Natblidas pendant que le ou la dixième serait condamné à mourir jeune, tué par un autre Natblida ou un Reidjus qui voudra la place. Tu trouves que c'est bien, toi ? La quasi-totalité de la population de cette planète a été vaporisée et les survivants trouvent encore le moyen de s'entre-tuer pour le pouvoir...
Roan baissa le nez, mâchoires serrées.
— C'est toi la régente, Wanheda, fais ce que bon te semble, je ne suis personne pour te dire quoi faire, répondit-il finalement. À présent, je dois partir, j'avais dit à Echo que nous partirions pour midi, elle doit m'attendre.
— Alors va, et ne t'en fais pas pour moi, je vais gérer.
— Je n'en doute pas une seconde. À bientôt.
Clarke hocha la tête et l'Azgeda tourna les talons. Quand il fut dans le couloir, il discuta un moment avec Tylo puis le monte-charge se mit en route et le garde personnel de la jeune femme apparut dans l'encadrement de la porte.
— Tu vas enfin avoir un peu d'air, lui dit-il avec un sourire goguenard.
— Allons, ce n'est pas comme s'il était envahissant, répondit la blonde en quittant sa chaise. De plus, sans lui, j'aurais dû trouver un guerrier inconnu pour entraîner Derek, alors...
— Tu sais que je m'en serais chargé.
— Oui, mais tu ne peux pas veiller sur moi et entraîner Heda.
Tylo souffla par le nez. Clarke le rejoignit et il se laissa enlacer une seconde. Tous deux avaient une relation particulière, ils étaient devenus amis tout en sachant que les choses n'iraient jamais plus loin entre eux.
— Tu sais quoi ? dit soudain la jeune femme en se détournant. Allons déjeuner en ville !
— Pardon ?
— Oui. Et tu viens avec nous. Derek !
Le jeune garçon apparut une seconde plus tard, l'air surpris.
— Changes-toi, nous allons déjeuner en ville, répondit Clarke à sa question silencieuse. J'en ai marre de rester enfermée ici toute la journée.
— Super !
Il retourna dans sa chambre et Clarke croisa le regard de Tylo, amusée. Il la laissa ensuite s'habiller en refermant la porte de l'appartement puis tous deux le rejoignirent et ils gagnèrent le rez-de-chaussée dans l'indifférence générale, avec quelques hochements de tête ici et là. Une fois hors de la tour, cependant, tous les regards se braquèrent sur elle et alors que quatre gardes se joignaient au cortège comme à l'habitude, le groupe prit la direction du quartier le plus proche avec un restaurant, celui des Boudalans.
— C'est un honneur de servir Wanheda et Heda !
— Arrête les léchouilles, Gil, et sers-nous, tu veux ? répondit Tylo en levant les yeux au ciel.
— Tout de suite.
— Tu n'es pas gentil avec ton ami, dit alors Derek.
— Ce n'est pas mon ami, c'est mon beau-frère. Et ne vous en faites pas, c'est une chicane amicale, Heda.
Tylo baissa la tête une seconde et Derek rigola doucement. Il regarda alors autour de lui et capta plusieurs regards qui se détournèrent aussitôt, mais une table fixait Clarke sans aucune vergogne. Quand elle se redressa en les toisant, ils baissèrent aussitôt les yeux et la jeune femme pinça les lèvres.
— Ils se demandent si vous n'êtes pas un esprit, souffla Tylo.
— Ils risqueraient d'avoir quelques bleus s'ils tentaient de le vérifier, répondit la blonde. Je ne sais pas me battre aussi bien qu'un guerrier Trige, mais eux, si.
Elle donna un petit coup de tête vers les quatre guerriers qui les avaient escortés, assis à une table proche, surveillant les environs tout en sirotant des boissons. Gil revint alors et déposa brutalement trois grandes chopes de bière sur la table en grognant. Il se retourna et donna un coup de pied dans la botte d'un client.
— Range tes cannes, toi ! J'ai failli me vautrer !
Derek esquissa un sourire comme l'autre se redressait, le rose aux joues, en plongeant dans son plat. Ses amis le chambrèrent aussitôt et partirent à rire avec joie. L'ambiance était détendue dans ce boui-boui Boudalan quand bien-même ils aient une peur panique de Wanheda, chose que la jeune femme s'empressa de faire remarquer.
— Nous craignons l'esprit de Wanheda, répondit Gil. Quand vous êtes incarnée, vous n'êtes pas si terrifiante...
— Ah, merci ! J'espère bien !
Gil rougit. Il s'excusa alors et se détourna pour servir d'autres personnes. Tylo rigola.
— Arrêtez de titiller les miens, dit-il. Vous savez ce que vous représentez pour nous autres...
— Oui, on me l'a expliqué, mais je ne suis que Clarke Griffin, Tylo, je ne suis pas Wanheda, du moins, je ne me sens pas investi d'un quelconque pouvoir divin...
Elle avait baissé la voix de sorte que seuls ceux de la table puissent entendre.
— Certes, mais c'est comme ça, répondit le garde personnel. Vous changez déjà beaucoup de choses, laissez-nous nos croyances.
Clarke secoua al tête et s'appuya contre son dossier. Elle observa les environs ; la surprise de la voir passée, tout le monde avait repris son déjeuner. Lorsque leurs plats arrivèrent, l'ambiance se dégela et le trio passa un très bon moment. Gil apporta ensuite trois énormes parts de gâteau et Clarke pencha la tête, surprise.
— Qui a fait cela ?
— Moi, Madame, répondit Gil en inclinant la tête.
— Il est magnifique...
— Merci, c'est un grand honneur de vous l'entendre dire. Mais goûtez-le d'abord.
Prenant une petite fourchette en bois à trois dents, Clarke obéit et porta la pointe de la part à sa bouche. Ses yeux pétillèrent aussitôt et elle posa sa main sur bouche.
— Un régal ! dit-elle. Je n'ai jamais mangé quelque chose d'aussi bon de toute ma vie !
— Pas même là-haut, dans l'espace ? s'étonna Tylo.
— Oh non, sûrement pas ! La vie était loin d'être rose sur l'Arche, nous n'avions pas d'eau chaude, nous avions de horaires stricts, pas le droit d'aller visiter les autres stations... J'étais un peu plus privilégiée que les autres parce que ma mère était le médecin-en-chef de l'Arche, mais je n'avais droit à un fruit qu'à mon anniversaire, par exemple...
Elle indiqua la coupelle de fruits coupés au centre de la table et Gil croisa le regard de Tylo.
— Et nous qui pensions que... commença le restaurateur.
— Oh, au début, c'était probablement le paradis, soupira Clarke. Après Praimfaya, les habitants des stations orbitales n'étaient pas très nombreux, mais en moins de cent ans, nous sommes devenus tellement nombreux que les Chanceliers qui ont précédé Marcus Kane ont été jusqu'à sacrifier plusieurs centaines de personnes d'un coup et condamner à mort des gens parce qu'ils osaient respirer...
Derek déglutit. Il n'avait jamais entendu Clarke raconter sa vie avant d'arriver sur Terre et comme tout les Triges, il croyait que les Ancêtres qui avaient fui avant Praimfaya avaient une vie dorée là-haut, loin des radiations... Ils se trompaient lourdement.
— Mais n'en parlons pas, dit soudain la jeune femme. Ce n'est pas un moment de ma vie que j'aime particulièrement, donc je vais faire honneur à ce gâteau.
— Il y en a encore, si jamais, sourit Gil avec un clin d'œil.
Clarke plissa le nez, amusée, puis enfourna un morceau de sa part en se délectant. Cela fit rire Derek et Tylo pour qui le chocolat n'avait rien d'exceptionnel.
