Les portes du Sanctuaire grincèrent sourdement en s'ouvrant et John Murphy entra à pas large, faisant sursauter les Prêtres qui priaient tranquillement, agenouillés devant la fresque murale. Occupée à recharger des candélabres, Seiden sursauta.
— Fleimkepa ? Que se passe-t-il ? demanda-t-elle comme il s'approchait.
Il se contenta de lui grogner dessus et disparut dans son bureau.
— Mais ? Henon, où était-il ?
Le grand frère de la jeune femme s'approcha.
— À la Tour, il est parti précipitamment il y a une heure environ, mais j'ignore pourquoi, il a pris le souterrain...
Seiden fronça les sourcils et confia ses bougies à son frère ; elle emboîta le pas de John et entra dans le bureau alors que la porte se refermait.
— Laisse-moi, lâcha le jeune homme.
— Qu'est-ce qui vous arrive ? Qu'est-ce qu'elle a encore fait ou dit ?
Murphy regarda fixement la jeune femme et celle-ci baissa le nez, craignant avoir dit une bêtise. John inspira alors, mâchoires serrées et jeta un coup d'œil vers la porte restée ouverte.
— Elle veut que je retire la Flamme à Derek, lâcha-t-il.
La Prêtresse sentit son sang ne faire qu'un tour.
— Quoi ?! Mais comment...
Jetant un coup d'œil vers la porte à son tour, elle secoua la tête.
— Elle n'en a pas le droit ! dit-elle tout fort en regardant John droit dans les yeux.
Ils savaient tous les deux que les autres prêtres et les serviteurs écoutaient.
— Ferme la porte, et arrête de crier ! répliqua alors Murphy.
Seiden laissa échapper un couinement de surprise et s'empressa de refermer la lourde porte de bois qui était plutôt bien isolée pour son âge.
— C'est quoi cette histoire ? demanda-t-elle ensuite en traversant le bureau. Je croyais que...
— Personne ne sait qu'il n'a plus la Flamme depuis deux semaines, dit alors John en s'asseyant à son bureau.
Il lui indiqua une chaise et elle obéit avant d'écouter religieusement le chef des Prêtres malgré lui. Quand il eut terminé de raconter ce qu'il venait de se passer dans la salle du trône, Seiden comprenait mieux la situation mais était tout aussi perdue.
— Je ne sais pas quoi penser, dit-elle après plusieurs secondes de silence. J'ai envie d'être d'accord avec elle, mais aussi avec vous et...
— Je ne demande pas de choisir un camp, tu n'es qu'une Prêtresse, bien que tu sois pressentie pour me remplacer quand je partirais.
Il souffla par le nez.
— Clarke a été égoïste, dit-il alors. Elle n'a pas pensé à ce que Derek pourrait endurer, au fond de lui-même, en le mettant sur un trône qu'il n'a jamais demandé.
— Elle a fait une erreur en faisant de Derek Heda sans aucun entraînement, je suis d'accord, répondit Seiden. Elle paie le prix de son empressement et c'est un enfant de douze ans qui en subit les conséquences, un enfant auquel elle s'est attachée malgré elle. Cependant, je n'admets pas qu'elle ait pu cacher aux Ambassadeurs et à tous que Derek n'était plus Heda depuis déjà deux semaines ! Elle nous a tous trompés, juste parce qu'elle... parce qu'elle n'assume pas.
John serra les mâchoires.
— Tu ne peux pas comprendre, dit-il alors. La fin justifie les moyens, comme on dit chez moi ; peu importe la méthode employée, c'est le résultat qui compte, mais pour le coup, le résultat est complétement foireux et Clarke va devoir tout recommencer de zéro. Elle a voulu aller plus vite que la musique, résultat, Derek a été rejeté par l'Esprit des Commandant, il est traumatisé par les paroles de Lexa et tout ce que Clarke veut, c'est la voir elle et comprendre pourquoi elle lui a dit de telles choses.
Seiden grimaça.
— Wanheda ne s'est jamais préoccupée de notre peuple, dit-elle, amère. Si elle a répondu à l'appel de Haihefa c'est simplement pour...
— Pour quoi ? la coupa John. Pour se faire mousser ? Pour que les clans la reconnaissent comme notre sauveur ? Non, Seiden, crois-moi, si elle avait eu le choix, elle serait restée dans sa maison avec Blake.
— Permets-moi d'en douter.
La jeune femme se leva alors, s'inclina brièvement puis quitta le bureau en laissant la porte ouverte. Henon apparut ensuite et John lui demanda de la tisane avec un remontant dedans ; le serviteur haut comme une armoire à glace inclina la tête et tourna les talons.
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À la Tour au même moment, c'était la consternation. Clarke était retournée auprès de Ambassadeurs pour continuer à les baratiner un peu, mais l'inquiétude était palpable, et même elle était inquiète, à la fois pour elle et pour l'avenir des Triges...
— Que devons-nous faire ?
— Comment va-t-il ?
Clarke regarda les Ambassadeurs. Les onze clans, représentés par un homme ou une femme, se tenaient assis devant elle.
— Il n'est pas en grande forme, répondit-elle en s'asseyant sur le trône de Heda. Il souffre terriblement et Serena lui a donné des plantes pour le tranquilliser...
Elle semblait ennuyée et elle l'était réellement, mais pas pour la même raison que ce que pensaient les Ambassadeurs.
— Rijant, que faut-il faire ? Qu'est-ce que Fleimkepa a dit ? demanda l'Ambassadeur des Trikrus.
Clarke inspira en serrant les mâchoires.
— Fleimkepa pense que l'Esprit des Commandant rejette Derek et que si je ne prends pas une décision rapidement, il va mourir, tout simplement.
Aussitôt, la salle bruissa.
— Mourir ?! s'exclamèrent plusieurs Ambassadeurs. Mais non, c'est impossible, ce n'est jamais arrivé !
— Du calme tout le monde, siffla alors l'Ambassadeur d'Azgeda. C'était à prévoir, elle a forcé le Destin, après tout !
Clarke fronça les sourcils en le regardant.
— « Elle » vous entend, Ambassadeur, grogna-t-elle, la mâchoire appuyée sur sa main.
— Pardon, Wanheda, répondit l'homme, haut comme un cheval et large comme un ours. Mais vous avez admis avoir fait une erreur et...
— Et je l'assume. Cependant, si je demande à Fleimkepa de retirer la Flamme, Derek ne pourra pas demeurer à Polis. Il éprouve suffisamment de honte à ne pas pouvoir supporter les murmures de l'Esprit des Commandants, je ne peux pas l'obliger à rester vivre ici...
— Il pourra venir chez moi, dit une femme en se levant.
Clarke la regarda puis secoua la tête.
— Je te remercie de ta sollicitude, Ambassadrice Boudalan, mais il ira à Arkadia, dit-elle.
L'Ambassadeur Podakru se racla la gorge.
— Il me semble que Derek est un des enfants de mon clan, dit-il. S'il n'est plus le bienvenu à Polis pour les raisons que nous connaissons, alors sa place est avec moi. Il a peut-être encore de la famille chez nous, malgré le fait que ses parents aient été tués dans la bataille de Polis.
— Dans les faits, je suis d'accord, répondit Clarke. Mais c'est un Natblida, ce statut lui permet de décider où il veut vivre désormais.
— Il a douze ans, objecta l'Ambassadeur.
— Certes, mais malgré le fait qu'il soit encore un enfant, il est Heda. Pour encore quelques heures du moins.
Nouveau bruissement inquiet.
— Vous avez donc pris une décision, dit l'Ambassadeur Trikru. La vie de l'enfant contre celle du Commandant ?
— Le Commandant n'a pas d'existence tant que la Flamme n'est pas à l'intérieur d'un hôte, objecta Clarke en se redressant, les sourcils froncés. Je passerai les prochains mois, les prochaines années s'il le faut à trouver le Natblida adulte qui rentrera dans toutes les cases que j'ai définies pour faire un bon Commandant, juste et impartial.
Elle se tut et se leva alors. Son long manteau de cuir noir chuinta et elle inspira.
— Fleimkepa retirera la Flamme de Derek kom Podakru demain à midi, dit-elle. Seuls Fleimkepa, la guérisseuse Serena et mon garde Tylo comme témoins, et moi, seront présents dans mon appartement. Vous attendrez dans le couloir que Fleimkepa vienne vous présenter la Flamme une fois que le retrait sera effectif. Ensuite, vous pourrez l'annoncer à vos clans et faire passer le message à vos territoires respectifs.
Elle inspira puis souffla.
— La perspective ne m'enchante pas plus que vous, dit-elle en voyant leurs mines déconfites. Mais j'ai fait une erreur, je l'admets et je l'assume et je vais le payer. J'ai naïvement cru que sans apprentissage adapté, Derek saurait gérer, mais j'ai eu tort. La construction de l'Académie prendra effet dès demain, je chargerai Roun kom Azgeda de mettre en place une équipe de constructeurs et de tous les corps de métier qu'il faudra pour la construire.
— Et où sera-t-elle installée ? demanda l'Ambassadeur des Trikrus.
— Ce ne sont pas les bâtiments qui manquent dans cette ville, n'est-ce pas ?
La question n'invitait aucune réponse aussi la jeune femme hocha brièvement la tête, signifiant par-là que la discussion était close et les Ambassadeurs se levèrent en chuchotant entre eux. Ils quittèrent ensuite la salle du trône et Clarke se rassit au bout du siège en soupirant profondément.
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— Tu veux vraiment le faire ?
Allongé sur son lit, Derek hocha la tête. Au pied du lit, la guérisseuse Serena et Tylo le garde de Clarke, semblaient statufiés. Près de la porte, se rongeant les ongles, celle-ci était inquiète.
— Calmez-vous, souffla Goran.
— Facile à dire quand vous être en train de voir dix mois de travail partir en fumée...
Le ton était pincé et l'Intendant n'insista pas. Il regarda Fleimkepa, assis sur bord du lit du jeune garçon. Celui-ci était un peu éteint à cause des plantes calmantes administrées par Serena depuis deux jours.
— Il n'y aura pas de retour en arrière possible, dit alors John.
— Je sais... C'est fini, Fleimkepa, les Commandants ne veulent pas de moi, ils me jugent inapte à la position et ils ont été plutôt clairs, surtout Lexa...
Clarke serra les mâchoires. Raven devrait arriver dans quelques jours et à ce moment-là, elle lui demanderait de faire en sorte qu'elle puisse accéder à l'Esprit des Commandants pour se rendre compte par elle-même à quel point Lexa avait changé. On toqua soudain contre la porte et Goran se retourna. Il l'entrouvrit, hocha la tête en chuchotant puis la referma.
— J'ai confirmé à Haihefa la décision de Heda, dit-il.
— C'est bien... marmonna Clarke. Fleimkepa ?
John baissa le nez puis regarda la jeune femme et opina.
— Allons-y, soupira-t-il.
Derek se tourna alors sur le ventre, les bras sous son oreiller, et John prononça alors à haute et intelligible voix la même phrase qu'il avait dite quelques jours en arrière pour exécuter l'extraction de la Flamme, en profitant pour sortir de son col la boîte en aluminium contenant le petit objet sacré, avant de se taire. Derek laissa alors échapper un gémissement avant que son corps ne s'alanguisse, feignant un évanouissement. Se retournant, John se releva et déposa quelque chose dans une petite boîte avant de la présenter aux quatre témoins.
— Voilà la Flamme, dit-il en présentant la boîte ouverte. Désormais, Heda n'est plus, vous êtes témoins de son extraction réussie.
Serena ferma les yeux et deux larmes glissèrent sur ses joues. Elle s'approcha ensuite du lit et s'assit au bord du matelas ; pour que cela fasse plus vrai, John avait tout simplement entaillé la peau de la nuque de Derek avec un des scalpels de Clarke, parfaitement stérilisé au feu quelques minutes plus tôt.
— Occupes-toi de la plaie, dit soudain Clarke en se détournant.
— Sha, Rijant.
— Tout le monde dehors, dit-elle ensuite.
Personne ne se fit prier et la jeune femme claqua la porte de son appartement avec Tylo. Dans le couloir, l'inquiétude peignait les visages des Ambassadeurs. Lorsque John la leur présenta dans sa boîte, ils semblèrent dévastés, perdus, mais aussi soulagés.
— Nous allons pouvoir tout reprendre de zéro proprement, dit l'Ambassadeur de Trikrus.
— Ne blâmez pas Rijant, répondit Roan. Elle a simplement fait ce que moi j'ai échoué à faire.
— Et nous l'avons promis, répondit l'Ambassadeur des Boudalan. Les échecs font partie de la vie, Haihefa, et j'estime que Wanheda a suffisamment payé pour celui-ci.
— Bien. À présent, allez propager la nouvelle, dit alors John. Je vais ramener la Flamme au Sanctuaire et la mettre en lieu sûr jusqu'à ce que le prochain Heda se lève.
Des murmures montèrent du groupe qui s'engagea ensuite dans l'escalier. Rapidement, seuls Goran, Tylo, John et Roan restèrent sur le palier.
— Tylo, tu m'accompagnes au Sanctuaire ? demanda alors Murphy.
— Je viens avec vous, ajouta Goran. Pour mon rapport.
— Entendu. Roan ?
L'Azgeda regarda la porte fermée de l'appartement.
— Elle ne voudra rien savoir ce soir, répondit Tylo. Viens avec nous, Majesté, on ira boire un coup après, on l'a bien mérité.
— Ouais, allez d'accord.
Les quatre hommes s'engouffrèrent ensuite dans les escaliers sans savoir que Clarke les écoutait derrière la porte. Elle soupira en les entendant partir et traversa ensuite l'appartement pour sortir sur le balcon, elle avait besoin d'air. Elle entendit alors une porte et Serena s'approcha.
— Hed-... Je veux dire, Derek s'est endormi, Rijant, dit-elle. J'ai pansé sa plaie, mais elle guéri déjà et...
— Merci, Serena, tu peux rentrer chez toi, répondit Clarke. Je vais m'occuper de lui maintenant.
La jeune femme serra les lèvres.
— Wanheda ?
— Oui ?
— Prenez soin de votre fils, c'est un gentil garçon et il a enduré des tourments que personne ne devrait endurer à son âge...
— Je sais. Merci, Serena.
— Bonne nuit, Rijant.
— À toi aussi.
La jeune guérisseuse quitta l'appartement en silence et Clarke se retrouva seule ; elle regarda la ville en contre-bas, ou personne ne se doutait de ce qu'il venait de se passer. D'ici demain matin, la nouvelle allait se propager et elle n'avait aucune idée de comment les gens allaient la recevoir ni si elle était désormais condamnée à demeurer enfermée ici, en sécurité... Avec un soupir, elle rentra, tira les lourds rideaux qui faisaient barrage au froid, et décida d'aller se coucher. La journée avait été plus que longue et les prochaines risquaient de l'être encore plus.
