Journal de bord du capitaine Giacometti. Jour 201, an 19.
Je suis content de voir que Zen'kan a l'air d'aller mieux. Il a bien grandi, même si pas en taille... OK, je suis méchant. Ça peut encore venir, et puis comme ça, ça reste mon «petit» frère, et mon accoudoir préféré...
Je leur ai montré les images des espèces de bestioles de cristal qu'on a trouvées. J'ai pas compris pourquoi Zen me demandait si j'étais le Beau Jack... Je suis beau, mais je m'appelle pas Jack. Je suppose que c'est une référence que je n'ai pas... (1)
(Moi, je l'ai, capitaine!)
Je m'en doute bien Ubris, mais à moins que ce soit un film ou un roman qu'il vaille la peine d'ajouter à la banque de données du vaisseau, ça ne m'intéresse pas.
(C'est un jeu vidéo, capitaine.)
Donc ça ne m'intéresse pas. Je n'ai pas le temps de m'occuper à ce genre de chose, malheureusement.
Surtout pas si je veux qu'on file de là avant qu'on me recolle le vieux con dans les pattes.
Tom Giacometti, fin d'enregistrement.Deux jours à peine sur Terre, le temps de dire bonjour à la famille, faire le ravitaillement, transmettre les nouvelles à Rosanna, et ils repartaient déjà, afin de ramener Koda aux siens.
La pauvre Unas faisait peine à voir. Elle d'habitude si enthousiaste à participer à la vie du vaisseau s'était faite invisible, comme si en se faisant oublier, elle pourrait éviter l'inévitable.
Il y avait même eu un moment de panique, lorsqu'un doute s'était fait sur sa présence à bord après leur décollage. C'était finalement Obadan'kan qui l'avait trouvée, terrée dans un espace technique minuscule pour son imposant gabarit. Pour sa peine, le pauvre artilleur s'en était sorti avec une vilaine balafre sur la joue, pour avoir osé tenter de l'en sortir de force.
Il avait fallu toute la persuasion de Tom et Liu pour la convaincre de sortir de là. Et leur parole qu'ils se battraient contre sa tribu pour la laisser revenir avec eux si ces derniers refusaient. Tom n'était pas ravi de cette promesse, mais il s'y était engagé, et il tiendrait parole.
Le vol hyperspatial ne fut pas long, et à peine quelques minutes après leur atterrissage en Jumper au large de la forêt qui était le territoire du clan de Koda, les premiers Unas venaient à leur rencontre.
A leur tête, Morgal, vêtue d'un genre d'armure de peau et d'os qui la rendait encore plus impressionnante que lorsqu'elle avait été passagère de l'Utopia, suivie de ce qui formait probablement une bonne moitié de la tribu.
«Tom, ka'nay!» tonitrua la grande femelle, lui broyant les côtes dans une étreinte d'ours.
Maigre consolation, ils eurent tous le droit à un tel traitement, même Niobanne et Laban, tout humains fussent-ils. Avec plus de délicatesse dans leur cas, fort heureusement – les Unas étant conscients de leur relative fragilité.
Koda n'échappa pas au câlin de masse, les siens détaillant avec curiosité l'uniforme qu'elle avait refusé de retirer pour renfiler ses vêtements traditionnels.
Une vieille femelle à la peau toute ridée commença d'ailleurs à la gronder sur le sujet, gesticulant sur l'absence de son collier protège-cou en os, ne se calmant que lorsque Koda lui montra que le col montant de l'uniforme pouvait se fermer serré et remplir l'exact même usage.
Ils avaient promis de la ramener après un an, et avaient tenu parole envers le clan. A lui maintenant de faire en sorte de tenir sa promesse envers Koda. Et pour ça, il faudrait négocier. Mais avant, de toute évidence, ce serait la fête.
Ça lui convenait. Et ça ferait du bien à l'équipage aussi. Ils étaient relativement en sécurité ici. En dehors de la faune sauvage – qui ne devrait pas poser problème tant qu'ils restaient près du campement –, le principal danger résidait dans les symbiotes vivant dans les plans d'eau. Là aussi, rien qu'un bon briefing ne puisse éviter. Risque d'autant plus mineur que les Unas semblaient tenir à ce que chacun reçoive un collier d'os et le porte bien serré autour de son cou.
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Il avait essayé de rester à bord. Mais le maître Tom ne l'avait pas laissé. Les sauvages l'avaient invité et il devait être poli. Mais Doka ne voulait pas. Il n'était pas un sauvage. Il était civilisé. Éduqué. Un bon serviteur. Mais un bon serviteur obéit à son maître.
Alors il était allé. Dès qu'il était descendu du petit bateau du ciel, une femelle sauvage lui avait donné un collier en os. Ça ressemblait aux os que des fois ses anciens maîtres lui jetaient après avoir mangé toute la viande dessus. Mais ils étaient propres et attachés ensemble, comme une petite clôture.
Elle le lui avait attaché serré autour du cou. Ça l'étranglait comme le collier de fer que les anciens méchants maîtres lui mettaient quand il n'était pas obéissant. Mais maître Tom lui avait interdit de l'enlever. Lui avait dit que ça le protégeait de choses mauvaises qui vivaient dans l'eau. De mauvais serpents qui allaient voler sa tête s'il s'approchait de l'eau.
Alors il gardait le collier trop serré et restait très très loin de l'eau. Même de celle dans les grandes carapaces près des feux. Il n'en avait pas besoin. On lui avait donné un quelque chose à boire tout doux et un peu piquant, et sans serpent caché dedans. Il avait vérifié.
Des fois, des sauvages venaient lui parler. Mais il ne comprenait pas. Il ne savait pas la langue des sauvages. Juste les quelques mots pas éduqués et pas polis que Koda disait quand elle se faisait mal. Et on ne faisait pas des conversations avec ce genre de mot. Alors il baissait la tête et espérait que les sauvages n'allaient pas se fâcher et le frapper. Ils étaient grands et forts et lui faisaient peur. Comme les esclaves des mines lui faisaient peur, avant.
Il avait goûté la viande crue, et la viande cuite, et le poisson cru et le poisson cuit qu'on lui avait donné, parce qu'il ne voulait pas fâcher les sauvages qui lui faisaient peur. Mais il aurait préféré de la soupe de Menu, ou des fruits tout doux qu'il trouvait parfois dans le bol bleu sur la table au coin de la pièce à manger du grand bateau-maison du ciel, et qu'il pouvait prendre sans que personne ne le punisse pour ça.
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Toute la famille était là. De la vieille Kraz'mirk au tout petit Numi qui avait éclos pendant son absence. Tout le monde était là, pour elle. Il y avait tous les cadeaux et toutes les choses que la famille avait faits pour elle pendant qu'elle était dans le ciel. Les vêtements brodés par sa mère, et un nouveau couteau taillé par son père, et une sagaie pour remplacer celle qu'elle avait emmenée avec elle et sûrement beaucoup usé – ce qui n'était pas le cas. Elle n'en avait pas eu besoin dans les étoiles. Le grand tube qui tire de la lumière touchait les choses plus loin et plus fort qu'aucune sagaie ne le ferait jamais. Il y avait beaucoup de bijoux et de porte-bonheurs. Pour qu'elle revienne saine et sauve. Et qu'elle reste. La première partie avait marché. Koda espérait de tout cœur que la seconde ne fonctionne pas.
Elle avait retrouvé sa famille, et on lui avait donné à manger et à boire, comme si elle revenait d'une très très longue expédition de chasse. Puis on lui avait donné la meilleure place devant le feu, et tout le village s'était assis pour écouter ses histoires. Pour qu'elle dise ce qu'elle avait appris dans les étoiles.
Il y avait les choses faciles à raconter. Les animaux étranges, et le goût de toutes les bonnes choses qu'elle avait mangées. Et il y avait les choses difficiles à raconter. Des comme ça, il y en avait beaucoup plus. Elle avait mis des semaines à comprendre des choses comme la lumière qui ne brûle pas mais brille quand on touche une forme dans le mur. Ou les choses noires qui font dormir, qu'ils appelaient blasters. Comment leur expliquer? Comment seulement leur permettre d'imaginer?
Elle avait essayé pour la lumière. Et pour le blaster, elle avait juste demandé à Ninaï'kan de lui prêter le sien, et elle avait tiré sur un arbre, puis après sur Tri'mla qui s'était portée volontaire.
Tri'mla était grande et forte et elle chassait les Roks à mains nues, mais il avait suffi que Koda tire deux fois pour qu'elle tombe comme un arbre frappé par la foudre, fendant en deux une des pierres du foyer avec son crâne.
La tribu avait été très impressionnée et tout le monde avait crié d'admiration, et ensuite Ninaï'kan avait dû prêter son blaster, et quand Krän'k était tombé droit dans le feu, les anciens avaient dû rugir pour ramener le calme et que le blaster lui soit rendu.
Ensuite, pendant un moment, ça avait été un peu plus calme, alors que le feu finissait de sentir le Krän'k brûlé, puis un enfant lui avait posé des questions sur les nuages sur les autres mondes, et tout le monde avait oublié que c'était triste de ne plus avoir le blaster, parce qu'elle racontait à nouveau des histoires intéressantes.
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Cinq jours. C'était le temps qu'il avait fallu à Koda pour raconter encore et encore ses histoires et satisfaire son clan. Elle était frustrée, c'était évident. Ce qu'ils avaient trouvé fascinant n'était absolument pas ce que Koda jugeait intéressant dans la vie à bord de l'Utopia. Une fois assuré qu'il n'était pas possible de faire rôtir de la viande dans les réacteurs, le clan s'en était totalement désintéressé. Par contre, ils avaient été obsédé par le lait de guam, et le simple concept de boire autre chose que le sang d'une autre créature.
Au bout de cinq jours, sous un énième regard suppliant de Koda, Tom avait jugé que c'était le moment opportun d'aller présenter sa requête. Ou plutôt celle de Koda.
En un an, il avait appris quelques mots de unas, mais ça restait bien trop rudimentaire pour espérer tenir une conversation. Heureusement, il avait Koda, qui se débrouillait infiniment mieux en commun que lui en unas, et surtout Ubris qui, en bonne IA, avait tout appris.
Fort de ses deux interprètes, il partit négocier avec la famille de Koda. Inutile de convaincre les anciens du clan si les siens n'étaient pas prêts à la laisser partir...
Après plusieurs minutes d'aller-retour de traduction, les choses n'avançaient pas. Tom était Ka'nay du clan – ami – mais il ne faisait pas partie du clan. Koda ne pouvait pas rester pour toujours avec lui.
Quelque argument qu'il présente, ce dernier était rejeté par l'un ou l'autre membre de la famille. Idem pour toutes les interventions de Koda. Finalement, ce fut Liu, une tasse d'infusion fermentée à la main et venue s'enquérir de comment ça se passait qui, s'étant fait résumer la situation, débloqua les choses.
«J'ai une question.» s'enquit-elle à l'intention de la montagne de muscles qu'était la mère de Koda. «Koda n'est pas encore adulte-adulte, n'est-ce-pas? Elle n'a pas encore tout ce qu'il faut pour fonder sa famille?»
On lui répondit que c'était vrai. Koda devait encore passer quelques rituels pour devenir vraiment socialement adulte.
Songeuse, Liu opina.
«Et qu'arrivera-t-il ce jour-là? Quand elle sera adulte?»
Alors, elle pourrait aller voir dans les tribus amies s'il n'y avait pas un jeune mâle qui lui plaise, et si le mâle lui montrait qu'elle lui plaisait aussi en lui faisant des offrandes, alors elle pourrait essayer de l'enlever, et si elle parvenait à le ramener au clan, alors ils deviendraient officiellement un couple aux yeux de tous. Sinon, elle pourrait réessayer l'année suivante. Et celle d'après, jusqu'à réussir – ou se lasser.
«D'accord. Et quand elle aura un mâle? Ils vont vivre ici?» demanda le quartier-maître l'air de rien.
Tom se demanda où elle voulait en venir.
Il y eut quelques murmures, quelques grognements, puis on lui répondit. Non, Koda devrait partir. Soit rejoindre la tribu de son mâle, si celle-ci était d'accord (ce qui était probable), soit ils devraient partir tous les deux et se trouver un nouveau clan d'adoption.
Liu sourit.
«Nous, on peut l'adopter! Et même pas besoin qu'elle se trouve un mâle. Et si elle veut un mâle, on l'amènera ici aussi souvent qu'elle voudra, ou dans d'autres tribus, jusqu'à ce qu'elle puisse enlever l'élu de son cœur!» promit-elle avec emphase.
Il y eut des murmures, des grognements et beaucoup, beaucoup de discussions, et bien que n'en comprenant pas un mot, Tom put en suivre la teneur aux expressions de Koda.
Il sut qu'ils avaient gagné quand cette dernière explosa dans un rugissement de joie.
Koda pourrait les accompagner, à condition qu'elle passe les derniers rites et devienne une adulte à part entière, et ensuite, comme il était normal qu'une femelle parte dans les tribus amies pour y chercher un mâle, ils ne voyaient aucune objection à ce qu'elle aille chercher ce dernier parmi les Ouman'shiis. Personne ne signala aux Unas qu'en dehors de Doka et d'Arak, il n'y avait aucun Unas parmi eux, et qu'aucun des deux mâles ne semblait l'intéresser. Car là n'était pas le point.
Et bonne nouvelle supplémentaire, il ne semblait y avoir aucune contrainte temporelle du type «la première lune de printemps» pour faire passer ses épreuves à Koda. Il fallait juste qu'elle les réussisse.
Et là, ce n'était plus de leur ressort, mais de celui de l'intéressée.
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«Je te promets qu'on revient. Dans dix jours. Dix.» jura-t-il, levant ses deux mains pour bien appuyer le nombre promis.
Koda fit la moue.
«Et si je pas réussi?»
«On revient dans dix jours de toute manière, et si tu as échoué et qu'ils ne te laissent pas partir, on reviendra encore l'an prochain. Et tous les suivants, jusqu'à ce que tu y arrives.»
«Pourquoi moi pas venir tout de suite avec Utopia?» grinça-t-elle avec espoir.
«Tu ne veux pas te fâcher avec ta famille, non?»
En tout cas, lui ne le voulait pas. C'était bon d'avoir des alliés galactéens, aussi primitifs soient-ils, ailleurs que sur Terre.
«Non, je veux être libre. Ça pas être libre.»
Avec un sourire qui se voulait encourageant, il lui posa une main sur l'épaule.
«Courage, Koda. Tu es devenue artilleuse sur l'Utopia. Tu es forte et intelligente, et très maline. Tu vas y arriver, j'en suis sûr.»
Elle gronda.
«Tu sais même pas ce que Koda va devoir faire, chef.» nota-t-elle, sceptique.
C'était même pour ça qu'ils repartaient. Parce que la tribu voulait garder ses rites secrets.
«C'est vrai. Mais je te connais. Je sais que tu peux tout faire si tu le veux. C'est tout ce que j'ai besoin de savoir.»
«Après tu promets, Utopia nouveau No Na de Koda?»
Avec un rauquement, il lui tapota le cœur.
«C'est déjà ton No Na. (Puis, il traça du doigt les deux triangles violets de l'uniforme qu'elle portait toujours.) Tu es Ouman'shii.»
Le sourire tremblant de l'Unas lui apprit qu'il avait su trouver les mots justes.
«Koda ka nay a' Ouman'shii. Aka Tom! Aka!» renifla-t-elle, appuyant un peu brutalement son front contre le sien.
«Cha'aka Koda. Cha'aka.» répondit-il, solennel et ému de sentir l'attachement du grand reptile pour son équipage et son univers.
Cette dernière se redressa, enfin prête à aller affronter ses épreuves. Il glapit.
«Aïe, aïe, aïe, Koda stop! Stop! Tes cornes sont emmêlées dans mes cheveux! Bouge pas!»
1) Eh oui, ce passage est le pendant du chapitre 75 de l'arc 1 de «Vers l'avenir» et des poneys de cristal.
