Depuis le début de l'épreuve… non, avant même cela, depuis qu'il avait entendu à quelle épreuve il devrait se soumettre et qu'il avait entrepris de se renseigner, Liam savait qu'il devrait tôt ou tard se confronter aux molosses blancs féroces qui rôdaient sous le couvert des arbres et dans les clairières. C'était leur territoire, après tout. Et il était la proie.

Lorsqu'il vit le premier de ces animaux, cependant, ce ne fut pas en position de proie. Non, lui et le cerf avaient réussi à trouver une rivière, et le cervidé buvait à grandes lampées l'eau si froide qu'elle aurait dû se changer en glace, mais n'en avait que l'impitoyable transparence permettant d'apercevoir de fins galets noirs et beiges formant le lit où circulait le liquide.

Ce cours d'eau spécifique disposait-il d'une nymphe ? Le changelin n'en avait pas l'ombre d'une idée, mais dans le pire des cas, elle ne devrait pas être ulcérée par l'usage qu'il faisait actuellement de sa rivière, y plongeant ses habits avant de les frotter énergiquement avec des lambeaux de mousse et des cendres prélevées à ce qui restait de son feu de camp pour en retirer la crasse et la puanteur de la transpiration.

Évidemment, cela forçait Liam à s'exposer à l'air, aussi nu que le jour de sa naissance, sa peau luisant d'un pâle éclat dans la semi-pénombre de la forêt, renvoyant les reflets dansant à la surface de la rivière dans un étrange jeu d'ombres et d'étincelles. Cependant, la honte s'était amenuisée, réduite comme peau de chagrin. Pourquoi donc avoir honte quand personne n'était là pour vous voir ? Et le cerf ne comptait aucunement, vu que les bêtes ne s'habillaient point.

Le changelin était en train d'examiner de près l'ourlet sur l'entrejambe de son pantalon, espérant que les points de couture n'allaient pas lâcher aujourd'hui ou demain mais apparemment c'était de la belle ouvrage, quand un frisson lui grattouilla la peau fragile des avant-bras. Un qui n'était pas dû à la proximité des eaux glaciales.

Liam releva la tête, et croisa le regard charbonneux, peu impressionné, d'un colossal molosse se tenant sur l'autre côté de la rive.

Pour une bête remarquable, c'en était une. Si grande que sa tête arriverait aisément à la taille de Liam, lui-même loin d'être un nabot, des pattes puissantes plus muscles que fourrure, un poil terni par les années au point d'en développer une vague nuance jaunâtre et interrompu par plusieurs cicatrices plus ou moins étendues, une épaisse langue cramoisie pendouillant de la gueule dans laquelle se bousculaient des crocs taillés pour transpercer la chair avec l'aisance d'un couteau chauffé à blanc.

Des crocs qui ramenèrent brutalement au premier plan des pensées de Liam combien il était nu, dépourvu de protection excepté la vitesse à laquelle il pouvait décamper, et encore celle-ci variait-elle selon la disponibilité du cerf qui risquait très bien de l'abandonner à son sort et de le contraindre à dépendre de ses gambettes. Gambettes musclées après des semaines de vie à la dure, mais néanmoins limitées dans leurs capacités. Un bipède n'était pas taillé pour courir vite, mais pour avoir de l'endurance.

À quoi bon disposer d'endurance quand un chien énorme pouvait vous rattraper en trois bonds et vous déguster le mollet ? Ceci n'arrangerait certainement pas les chances de survivre plus de quelques heures dans le futur très proche !

Liam n'osait pas remuer d'un cil. Il n'osait même pas déglutir, craignant de manière vaguement irrationnelle que le bruit n'agace la bête et déclenche son agressivité.

Fort heureusement, le molosse paraissait plus assoiffé qu'affamé. Dans un reniflement dédaigneux – chaque animal rencontré par le changelin adoptait une attitude hautaine, y avait-il un élément que les bêtes détectaient en lui pour les encourager à se conduire de la sorte ou bien vivre en Faerie encourageait-il les manières aristocratiques au sein de la faune – les yeux charbonneux se détournèrent du bipède vulnérable à la peau trop blême pour être entièrement naturelle, et le molosse plongea son faciès de cauchemar dans les eaux transparentes de la rivière.

Il se désaltéra si bruyamment que les arbres devaient en trembler dans leurs écorces en raison des vibrations sonores. Liam les ressentait certainement dans ses os, et il serra les dents histoire de soulager la désagréable pression dans ses oreilles, sans grand succès. Le cerf avait les naseaux dilatés et les lèvres retroussées dans un rictus peu amène, mais ses cuisses ne présentaient aucun signe de la tension signalant une fuite imminente, la créature cornue ayant visiblement déterminé que le potentiel prédateur ne constituait pas un danger immédiat.

Enfin, l'infâme bruit de succion se tut, et le molosse releva un mufle détrempé, saupoudré de dizaines de fines gouttelettes accrochées aux poils fatigués par le passage des saisons, clignant de lourdes paupières pour dissimuler brièvement les globes noirâtres logés dans ses orbites. Il souffla, et cela ressemblait un peu à un faible éternuement.

Liam refusait toujours de remuer un seul muscle. Cela dut persuader l'énorme chien que cette curieuse chose blême, de l'autre côté de la rivière, n'était en réalité qu'un gros morceau de marbre égaré au beau milieu de la verdure pour une incompréhensible raison, ce n'était pas comme si les chiens se faisaient un devoir d'élucider les mystères qui surgissent occasionnellement dans le monde naturel afin d'effectuer un pied-de-nez adressé à la raison et à la logique.

D'une démarche pesante et consciente de la vigueur des muscles épais sous la fourrure, le molosse disparut entre les arbres et le changelin se rendit compte qu'en fait, il ne respirait plus depuis un bon moment, à en juger par la brûlure paniquée remontant de ses poumons jusque dans sa gorge pour lui incendier le palais.

Il hoqueta et vacilla, quittant sa posture accroupie afin de s'étaler sur le postère sans la moindre élégance. Le cerf s'ébroua vigoureusement et gratta la terre de son pied, faisant dégringoler une motte d'herbe aux racines boueuses dans la rivière qui l'emporta aussitôt.

« Tu parles d'une épreuve » se lamenta Liam, la voix tremblant à chaque syllabe prononcée. « Et je te garantis que là où il y en a un, il ne tardera pas à en venir d'autres. »

Ces beaux molosses blancs aux yeux charbonneux et aux gueules écarlates se déplaçaient en meute, après tout. D'accord, on trouvait bien des spécimens solitaires parfois, mais il s'agissait de jeunes mâles trop énervés pour tolérer de se soumettre à une autorité autre que la leur, qui fatalement crevaient ou s'assagissaient prestement quand ils en venaient à réaliser les dangers de manquer de soutien en face des dangers or de proies répugnant à se laisser dévorer.

En d'autres termes, l'endroit n'était plus sûr du tout. Combien de temps avant que la meute ne traverse la rivière, tombe sur la piste odorante du changelin et de sa monture, et ne choisisse le menu de ce soir ? Liam n'avait aucune envie d'apprendre la réponse à cette question, ce qui imposait donc la relocalisation de toute urgence.

Mine de rien, c'était dommage de perdre accès à la rivière, une source d'eau gagnait une valeur inestimable quand rien ne garantissait que vous en trouveriez une autre rien qu'en marchant deux jours dans la bonne direction, mais entre une mort lente et non garantie par déshydratation et une mort aussi brutale que sanguinolente par les dents d'une meute en quête de viande fraîche, il était facile de faire son choix.

Enfin, pour Liam. Il s'abstiendrait de parler pour autrui, les opinions pouvaient diverger grandement.