Enfin, la meute rattrapa l'étrange bipède accompagné du cerf.

Cela n'avait pas été simple, et cela n'avait pas été rapide non plus, au point que la meute s'était demandé si cette curieuse proie à l'odeur ancienne qui n'allait pas avec son appartenance à la race des bipèdes n'allait pas lui fausser compagnie et s'ajouter à la très courte liste de ces gibiers ayant échappé à la meute.

Cela n'arrivait pas souvent, même si la meute était incapable de donner le nombre exact puisqu'il n'était pas besoin de chiffres ou de mathématiques pour leur survie dans la forêt, mais cela arrivait néanmoins qu'un animal parvienne à s'enfuir sans que de redoutables mâchoires ne s'enfoncent dans sa chair, ou bien que ces mâchoires ne puissent achever la mise à mort – une seconde option plus rare que la première, une fois le sang versé, la proie clopinait et perdait en vigueur et en bravoure, sentant déjà la fin approcher et se soumettant instinctivement à la mort, tandis que la meute s'énervait et prenait de la hardiesse, impatiente de terminer le jeu de la poursuite sous le couvert des arbres maintenant que la marque de la faiblesse avait été infligée.

Ceci étant, le bipède avec sa peau couleur de neige n'en ferait pas partie. Oh, il les avait bien amusés, il les avait bien promenés, pendant plusieurs passages de la lumière à l'obscurité – peut-être était-ce le passage des jours et des nuits, peut-être était-ce simplement le passage du couvert sombre et frais des arbres à une clairière nettement plus ensoleillée – mais il n'irait pas plus loin, son étrange odeur de plus en plus forte, et la meute n'avait pas lâché sa piste un seul instant, à part quelques incertitudes qui n'avaient pas duré, l'expérience du chasseur primant sur la ruse du gibier.

L'objet de la poursuite apparut enfin, debout à côté du cerf allongé sur le flanc, sans doute épuisé par la nécessité de fuir, fuir sans relâche, fuir jusqu'à ce que ses membres refusent de continuer à la porter et cèdent sous son poids. L'ennui, c'était que le bipède en plus du cerf ne se trouvaient pas sur un terrain plat, loin de là, car la forêt s'élevait abruptement, se hissant à l'assaut d'une paroi de colline en pente abrupte. On pouvait quand même monter, à condition d'avoir le pied sûr et de se déplacer en zigzag plutôt que de se hasarder à une ligne droite qui vous condamnerait d'emblée à la dégringolade.

Quelques membres de la meute parmi les plus immatures, ceux qui n'avaient cessé de réclamer du lait à leur mère que depuis peu, certains encore au stade d'apprendre à mâcher la viande au lieu de pincer une mamelle entre leurs gencives molles et édentées, essayèrent malgré tout et dérapèrent aussi lamentablement que prévisiblement, dans le glissement des feuilles mortes et de la terre noire et le raffut de leurs aboiements indignés. Les membres plus âgés regardèrent faire avec des reniflements et des éternuements peu impressionnés, et le bipède du haut de son perchoir ne broncha pas du tout.

Évidemment, le bipède avait eu moins de mal à tenter l'escalade, juché sur le cerf – les créatures à cornes connaissaient les flancs de montagne et de colline comme aucun autre résident des forêts. Si la meute avait eu le moindre concept de ce qu'était tricher, peut-être les accusations auraient-elles volé avec virulence, mais dans le cas présent, la meute n'éprouvait qu'une vague frustration devant cet ultime obstacle les séparant de l'objet de leur poursuite.

Une fois les juvéniles bien éreintés par leurs tentatives vouées à l'échec, gisant dans l'herbe en tas poilus et haletants, langues rouges exposées à l'air entre des rangées de crocs pointus et luisant de bave pour se rafraîchir après les efforts vainement fournis, les membres plus matures, plus sagaces de la meute s'approchèrent de l'abrupt flanc de colline et se mirent à renifler, cherchant où l'odeur du cerf serait la plus insistante afin de repérer le sentier emprunté par la massive créature cornue, sans que la terre ne se défasse sous ses sabots et l'envoie lourdement chuter tout en bas avec le bipède possiblement écrasé sous la masse velue et pesante. Ce qui aurait été amusant à voir, mais ce n'était pas ce qui était arrivé, et la meute ne s'attardait pas sur les aurait pu, pas quand le concret du présent retenait déjà leur attention et leur commandait de s'adapter constamment.

Quelque chose de petit et de rond tomba devant la gueule du chef de la meute, et ses oreilles se dressèrent. Il gronda, mais la chose, le fruit, ne broncha pas, et le chef de meute se décida à le renifler. Cela sentait bon, pas trace de pourriture ou de poison, alors il prit le fruit entre ses crocs et ferma les mâchoires. La chair molle et acidulée se fendit sans mal, et le noyau craqua avant de se fissurer en échardes qui seraient digérées aussi facilement que la savoureuse enveloppe dans laquelle il avait été suspendu.

Un autre fruit tomba. Le chef de la meute n'était pas stupide, et il leva le museau vers le haut de la paroi, à la recherche de l'origine de la nourriture car un arbre en pleine santé ne perdait pas ses fruits comme cela, si vite les uns après les autres. Le bipède se tenait debout, une main encore levée, et de l'autre il tenait quelque chose, mais ce n'était pas un bâton, pas un de ces outils que sa race prisait tant. Non, c'était un troisième fruit.

Pensant profiter de la distraction du chef de la meute, un membre de rang inférieur fit mine d'allonger la patte afin de faire glisser le second fruit plus près de lui, seulement pour qu'un grognement le rappelle à l'ordre. Pas question pour les inférieurs de manger avant que le chef de meute ne soit certain que c'était le bon moment, et s'ils protestaient, les remettre à leur place avant qu'ils ne cherchent à devenir le nouveau chef en dépit d'avoir moins de jugeote.

C'était important pour un chef de meute de déterminer si le danger était proche, et le chef de meute n'était pas encore sûr des intentions de l'étrange bipède sans poil, avec sa peau brillant comme la neige, qui n'avait pas l'air de vouloir attaquer mais qui savait, peut-être que les fruits cherchaient à assommer un membre de la meute et que le bipède visait très mal.

Le deuxième fruit suivit le premier dans la gorge du chef de meute, et le troisième vint rouler devant son museau.

La meute suivait ses propres lois, mais n'en avait pas moins une conscience évasive d'un principe crucial pour la forêt, pour la contrée, pour chaque être vivant qui avait vu le jour et qui finirait tôt ou tard par mourir, et ce principe était la règle de trois – quand une chose se répétait assez longtemps, ça voulait dire qu'elle allait continuer à se répéter de la même manière, et il était important de noter quand ça se produisait comme cela vous indiquait si c'était bon ou mauvais.

Apparemment, le drôle de bipède voulait donner à manger à la meute, mais pas en se laissant rattraper pour donner sa propre viande et celle du cerf qui l'accompagnait, puisqu'il jetait des fruits à la place. Conduite étrange, mais la meute pouvait accepter.

La nourriture restait la nourriture, peu importait qui la donnait, et de quelle manière.