Quand l'arbre noueux et penché fut enfin dépouillé de tous ses fruits, la masse blanche poilue et bavante en contrebas de la colline ne semblait plus exactement hostile. À la place, elle paraissait animée de l'énergie et de la curiosité d'un jeune chiot enfermé à la maison pendant une journée entière, bondissant sur un voyageur éreinté qui n'avait certainement pas pour ambition de se faire accidentellement griffer à travers son pantalon par l'enthousiasme de la bestiole mal dressée.
Ce qui demeurait une pénible perspective, mais en tout cas c'était nettement moins horrifiant que la possibilité de se faire dévorer le visage par des crocs plus longs que vos doigts, ce ne serait pas Liam qui prétendrait le contraire.
Surtout parce qu'il était toujours coincé en haut de ce flanc de colline, et pour l'instant ni lui ni sa dédaigneuse monture ne courait le risque de se retrouver cernés, mais tôt ou tard il se trouverait un molosse plus énergique ou plus malin que les autres qui trouverait la méthode correcte pour escalader la pente abrupte sans perdre l'équilibre et dégringoler en petit tas cabossé aux pattes de ses congénères. Et s'il ne s'en trouvait pas, le changelin et le cerf seraient contraints de redescendre, vu qu'il ne restait plus de quoi se nourrir là-haut, et ils ne pourraient certainement pas étancher leur soif à moins qu'il ne pleuve à verse ou qu'ils ne s'abaissent à boire leur urine – seconde option qui n'avait aucunement l'heur de plaire à Liam, il avait beau être égaré dans les bois, ça ne voulait pas dire qu'il était à ce degré de désespérance pour commettre un acte aussi dégoûtant.
Non, maintenant il fallait poursuivre la deuxième étape du plan, un plan absolument démentiel qui nécessitait de battre le fer encore chaud, car pour l'instant la meute était calme et à peu près docile, mais le confort se dissipait toujours trop vite pour qu'on puisse compte réellement dessus, alors qu'on n'était jamais déçu lorsqu'on pariait sur la mauvaise humeur d'autrui, peu importe les raisons d'être pour l'existence de celle-ci.
« Souhaite-moi bonne chance » souffla le changelin à sa monture, seulement pour que le cerf blanc souffle bruyamment par les naseaux de manière si complètement incrédule que le roulement d'yeux n'avait pas besoin qu'on l'imagine pour vous brûler la nuque.
Le quadrupède cornu se jugeait probablement le plus rationnel au sein de leur paire invraisemblable, vu qu'il resterait bien en sécurité pendant que son cavalier bipède s'en irait descendre de leur refuge pour tenter de signaler au chef de ces molosses pourvus de crocs décidément trop longs qu'il souhaitait leur servir de voisin et non de souper, de déjeuner, ou d'une autre sorte de repas. En toute franchise, Liam ne l'en blâmait pas, surtout à cause de la faible voix occupée à glapir d'horreur et d'épouvante au fond de lui-même.
Seulement, cette faible voix n'était pas unique au cœur de ses pensées, Arawn était là également à rire gaillardement, rire devant le monumental culot de ce garçon dénudé sans même un caillou dans la main pour lancer ou tenter de fracasser un os, qui s'imaginait pouvoir dompter une bête sauvage comme ça, un rire qui pesait lourd sur les épaules du changelin, qui s'enroulait autour de sa gorge et serrait, serrait, pire qu'une écharpe prise dans la porte, pire qu'une paire de mains vicieuses et meurtrières.
Arawn était là, et son rire tonitruant étouffait le son de l'horreur et de l'épouvante, contraignait les pieds de Liam à se positionner correctement sur le flanc abrupt pour arriver au niveau des chiens, et la descente semblait interminable.
Enfin, le changelin se retrouva devant le chef de la meute, avec sa balafre, la langue rouge pendant mollement de sa gueule, qui haletait à petits coups la curiosité.
Liam tendit la main, maîtrisant fermement ses muscles pour l'empêcher de trembler, il n'avait pas cillé en face des Sidhes rassemblés à Caer Sidi et il n'allait certainement pas frémir devant un animal sauvage qui pensait que le comble du chic était de se lécher les attributs en public pour attirer une femelle.
Le molosse avança le museau, son haleine moite cuisant l'épiderme pâle du changelin alors que le souffle lui effleurait les phalanges et les ongles. Pouvait-il y renifler un soupçon de pêche, puisque c'était la main de laquelle les fruits avaient été lancés ? Un constat entièrement plausible, surtout quand la bestiole commença d'enduire de sa salive gluante les doigts du changelin, penchant la tête d'un air indéniablement confus, comme s'il se demandait où se cachait le restant des gâteries et pourquoi il ne pouvait pas y accéder.
Autour de ce spectacle hésitant à basculer dans la violence, la meute observait, clignant des yeux sombres et remuant leurs queues dans la poussière, patientant pour le verdict de celui qui les guidait, et Liam savait qu'en haut le cerf blanc agissait de même.
Enfin, le chef de la meute cessa de faire cadeau de son humidité à sa victime bipède, émit une sorte d'éternuement sans conviction avant de s'ébrouer, et vint frotter de sa tête la hanche de Liam. C'était un agissement rappelant un peu ces chats quand ils décidaient de marquer quelqu'un ou un lieu comme leur propriété, s'efforçant d'y appliquer leur odeur en quantité suffisante pour qu'un autre représentant de leur espèce sache à quoi s'en tenir.
Même perché en haut du flanc de la colline, Liam avait été en mesure de flairer la puanteur du poil mal lavé et de la chair animale ayant fourni un effort prolongé. D'aussi près, le fumet donnait carrément envie de tourner les talons et de s'enfuir à toutes jambes, ou bien de s'évanouir dans l'espoir que la source de l'odeur ne serait plus là au réveil, mais de toute façon, si elle restait alors pendant qu'on serait plongé dans l'inconscience on ne la remarquerait pas et peut-être qu'on s'y ferait sans le remarquer.
En conséquence, le changelin se sentait plus nauséeux que triomphant, tant pis s'il avait une excellente raison de l'être. Au fond de sa poitrine, Arawn n'avait pas cessé de rugir son hilarité, et désormais son rire se teintait d'arrogance, la preuve de son succès, l'ivresse de sa réussite, brute et primitive comme la chasse sous le couvert des arbres et la viande crue lacérée entre les dents du prédateur.
C'était hideux, et c'était glorieux à la fois. Ça avait le goût amer de la capitulation et de la défaite, revêtu des fanfreluches clinquantes de la victoire. Liam en attrapait le tournis, mais il ne pouvait pas vaciller, pas alors que ça le précipiterait aux pattes du molosse gigantesque et d'accord, la bestiole semblait plutôt affectueuse maintenant mais quand vous établissiez un rapport avec une créature sauvage vous ne pouviez pas manifester le moindre signe de relâchement, sinon il faudrait recommencer depuis le début, voire plus loin encore. Dans un environnement encore relativement contrôlé tel un cirque, ça pouvait déboucher sur un drame ou carrément une tragédie, alors imaginez donc au sein d'un milieu où l'équilibre du pouvoir penchait en faveur des animaux.
Le changelin n'avait toujours pas contracté l'envie de se faire grignoter les membres, surtout désormais qu'il se trouvait au sein de la masse grouillante de fourrure et de gueules, frémissant du désir à peine réprimé de lui bondir dessus pour s'amuser, peut-être pas comme on s'amuse avec le contenu de son assiette mais comme on mâchonne et assomme un ballon de vieux chiffons jusqu'à ce que le malheureux jouet répande ses entrailles de tissu au point d'en perdre sa forme.
Pas un sort enviable, cela.
