La tribu était si isolée des autres bandes constituant la peuplade de la contrée qu'ils n'avaient même pas de nom pour leur groupe de taille plutôt respectable. Ils n'étaient que la tribu, certainement consciente de l'existence de tribus différentes mais n'y accordant pas assez d'importance pour mettre une étiquette dessus.
Ils avaient bien d'autres soucis à régler, après tout. Un souci comme l'apparition d'une meute de molosses, rôdant à la lisière de leur village temporaire – suivre la nourriture avec les saisons, c'était la base sur laquelle se fondait leur survie jour après jour, année après année – à peine visibles dans les ombres du bois qui avalaient goulûment la lumière vacillante des torches.
Quand une tombe fraîchement creusée avait été ruinée, le corps arraché à sa gangue de boue pour être démembré par des mâchoires aussi curieuses qu'affamées, la tribu s'était lugubrement résignée à faire face au danger – une fois que le prédateur avait goûté au sang, il reviendrait pour en lécher davantage, c'était inévitable.
On avait érigé des palissades de piques cruellement pointues autour des cahutes, on avait accroché de larges sacs dans les branches des arbres afin d'y fourrer affaires et bambins pour les placer hors d'atteinte des bêtes au cours de la nuit car si le feu s'éteignait, ce serait sous la faveur de l'obscurité que se produirait une attaque, et les chasseurs avaient reçu des bénédictions avant de s'en aller déterminer le niveau de menace que présentait la horde poilue, bavante, dentue qui haletait derrière leurs murs de torchis.
Les nouvelles qu'ils ramenèrent s'avérèrent peu réconfortantes, une quantité de molosses qui équivalait à plusieurs fois les doigts des deux mains, et aucun parmi eux ne semblait redouter la présence d'un bipède prêt à les menacer d'un couteau et d'une lance et d'une flamme. De quoi faire des cauchemars jusqu'à la fonte des neiges et la chute des fleurs dans l'herbe quand les arbres les remplaçaient par des fruits. Si les artifices du feu et du métal ne suffisaient plus à tailler un coin de sécurité dans l'impitoyable univers, la tribu n'avait plus qu'à réciter ses dernières prières dans l'espoir d'un au-delà un peu moins cruel pour les accueillir bientôt.
Et puis l'un des chasseurs rapporta une histoire si follement étrange qu'elle aurait été qualifiée comme un mensonge, si celui qui exposait la chose n'était pas notoire pour son manque abject d'imagination, en plus d'être beaucoup trop âgé pour se livrer à un enfantillage du type affabuler pour donner des sueurs froides à ses congénères.
Le chasseur avait aperçu une silhouette marchant sur deux jambes en compagnie des molosses. Une silhouette si blanche que ça donnait mal aux yeux dans l'épaisse obscurité du bois, si blanche qu'une torche n'était pas nécessaire pour la distinguer dans les ténèbres suffocantes de la forêt. Une silhouette cernée par les bêtes et qui pourtant se déplaçait sans crainte parmi elles, à croire que les gueules rouges hérissées de crocs voraces ne pouvaient pas plus lacérer la peau exposée à l'air libre qu'une feuille morte ne pouvait assombrir cette implacable blancheur d'un hématome violet ou jaune.
Ce fut la première rencontre de la tribu avec cet être qui agissait de manière bien trop primitive pour mériter l'appellation de personne et pourtant manifestait juste assez de conduite intelligente pour laisser planer le doute quand à sa nature véritable. Par la suite, plusieurs des compagnons du premier chasseur à recevoir un aperçu du phénomène témoignèrent des traces de sa présence, empreinte de pieds mélangées avec les marques des pattes des chiens ou résidu d'un feu là où nul ne s'aventurait, ou bien un éclair blanc se déplaçant entre les arbres avant de disparaître sous l'abri des fourrés.
Rien de tel qu'un mystère pour causer la naissance des légendes, c'était une règle établie depuis des temps immémoriaux, plus vieux encore que la colline et le vent. Les langues remuèrent dans les cahutes et autour des feux, surtout dans une maigre tentative de noyer l'épouvante causée par la proximité d'une horde de prédateurs et y réussissant plus ou moins mal selon l'adresse du conteur occupé à tisser son histoire autour de la silhouette neigeuse, de l'habiller d'une origine à défaut d'un vêtement.
Le récit le mieux accepté, le plus plausible, insistait que la silhouette blanche était un enfant abandonné pendant une période de disette brutale – une coutume qui n'était pas inconnue à la tribu, tant la vie loin de tout ce qui se rapprochait d'une civilisation raffinée était sans merci – livré à la meute en offrande dérisoire pour garder les bêtes loin de ses parents, seulement pour se retrouver improbablement adopté par les canidés et traité de même au sein de leur horde, totalement oublieux de son statut d'élément extérieur au départ. Bien sûr, cela présupposait que les chiens pouvaient faire montre de compassion, là où une tribu de gens s'en dépouillerait entièrement en se séparant d'un membre faible et inutile, mais cela tenait vaguement debout.
Évidemment, parce que c'était l'histoire la plus réaliste, aucun parmi la tribu ne la racontait guère. Elle n'induisait pas suffisamment d'émotion, elle ne capturait pas assez l'imaginaire, elle ne répandait pas une moisson de frissons sur les épidermes et la surface des cœurs. Car la tribu avait beau être si isolée qu'elle n'en avait pas de nom propre, elle n'en demeurait pas moins dans la contrée d'Annwn, un morceau des terres Fae, et n'importe quel fae raffolait des sensations excitantes provoquées par un conte aussi absurdement outré qu'invraisemblable.
La tribu soupirait donc quand l'un murmurait qu'un bouleau blanc avait décidé que demeurer enraciné dans le sol l'ennuyait trop et avait voulu copier la forme bipède pour voir du pays, seulement pour ne réussir qu'à tourner en rond jusqu'à ce que les chiens fassent sa rencontre et bien sûr qu'un arbre ne risquait pas de se faire dévorer par les molosses, pisser dessus peut-être mais pas manger.
La tribu frémissait donc quand l'un chuchotait qu'un de ces curieux clans pratiquant des arts aussi cachés que fantasmés avait banni un membre pour une raison pas si détaillée car seulement un prétexte pour que l'exclus perde la raison et se mette à fréquenter le danger au lieu de le fuir, seulement pour que les molosses refusent de l'achever puisque la puanteur de sa folie lui collait à la peau et tout le monde sait que les prédateurs ne mangeront pas de chair malade, tant pis s'ils étaient affamés au point de n'avoir plus que la peau sur les os.
Et ce n'étaient là que trois contes parmi d'autres, plusieurs autres qui grouillaient et pullulaient à la manière des têtards dans un étang quand les grenouilles ont fini de s'accoupler suite aux grandes pluies, et à la manière des têtards se faisaient pêcher dans la masse et rejeter à l'eau ou conserver dans un coin pour être admiré plus tard. Pour une tribu de leur taille, ça revenait sans doute à l'équivalent d'une main en contes pour chaque personne, les femmes et les enfants et les éclopés et les vieillards inclus, car les imaginations étaient fertiles pour ce coin de la contrée où pratiquement rien de remarquable n'advenait jamais, rien qui méritât d'être immortalisé en chanson ou en poterie ou en tissage ou en peinture.
Enfin, rien avant maintenant. La silhouette blanche méritait certainement qu'on s'y intéresse et qu'on s'en souvienne, en partie car pour s'en souvenir, il fallait survivre.
S'il y avait des gens pour se rappeler, alors la mort n'avait pas entièrement gagné.
Bonne et heureuse année 2025 à mes lecteurs, j'espère que ce chapitre vous plaira.
