Thorn avait toujours détesté les illusions du Clairdelune plus que n'importe quelles autres. La nuit éternelle ne le dérangeait pas outre mesure, cette atmosphère était bien moins incommodante que le soleil de plomb que Farouk imposait dans sa tour. Non, ce qui le mettait vraiment mal à l'aise, c'étaient les contorsions de l'espace dont Hildegarde avait truffé le château et les jardins. Franchir un pont de trois mètres pouvait vous transporter 400 mètres plus loin, dans une partie du parc qui n'aurait de toute façon jamais dû contenir dans l'enceinte du Clairdelune. Le volume d'un simple placard pouvait masquer une salle de bal entière. Vous pouviez passer du troisième étage au cinquième sous-sol en parcourant un simple couloir, sans aucun respect pour l'altimétrie. Même s'il devait admettre que les roses des vents permettaient de gagner un temps substantiel, les autres «aménagements» de la défunte architecte créaient chez Thorn une irritante sensation de confusion, perturbant sa perception des espaces, faussant ses estimations des distances et des volumes, grevant son sens de l'orientation.

Le pire, c'est que tout cela n'avait été créé que pour améliorer le confort et flatter l'ego des propriétaires du Clairdelune. Des membres de la Toile. Dont faisait partie Archibald. Thorn sentit ses griffes se hérisser à nouveau. Il avait été à deux doigts de tuer l'ancien ambassadeur ce soir. À défaut, il aurait au moins aimé pouvoir lui briser les rotules. Comment l'infâme individu avait-il osé se pavaner sous ses yeux au bras de sa femme ? N'avait-il pas fait suffisamment de dégâts en l'encourageant à lire les affaires de Melchior ? Et que dire de ce foutu Invisible ? Apparaître, converser, avoir un nom… rien de tout cela ne faisait partie de sa mission.

Thorn se renfrogna un peu plus. Les charognards s'étaient jetés sur la dépouille de son mariage à la première occasion, mais dans un cas comme dans l'autre, la faute lui incombait entièrement. Comment reprocher à Ophélie de s'éloigner de son inadéquat mari? Il lui avait clairement dit qu'il ne tenait pas à ce qu'elle reste au Pôle. Il aurait tout de même préféré qu'elle choisisse n'importe qui plutôt qu'Archibald, et qu'elle fasse ça n'importe où plutôt que sous son nez. Thorn sentit son estomac se nouer. L'avait-elle vraiment fait ? Les apparences avaient beau laisser peu de place au doute, il n'arrivait pas à se faire à l'idée qu'Ophélie - cette Ophélie qu'il avait appris à connaître et qui était brutalement honnête, insensément intègre, incurablement gentille - ait pu lui être infidèle. Cette pensée le hantait depuis douze jours, durant lesquels il avait oscillé entre fureur et résignation, s'était englué dans le déni, avait imaginé tous les scénarios possibles. Et maintenant, il n'avait pas la moindre idée de la manière dont il pourrait réparer tout cela.

Il résista à l'envie d'observer Ophélie qui marchait à ses côtés pour parcourir les 426 mètres de l'allée bordée de fausses roses (ce chiffre était-il exact ? Seule Hildegarde aurait su le dire). Durant toute la soirée, il n'avait eu de cesse de chercher sa femme du regard, pour constater, tour à tour: qu'elle était toujours insupportablement en retard, qu'elle était toujours terriblement belle, qu'elle était toujours ostensiblement fâchée, qu'elle était toujours inévitablement accompagnée d'autres courtisans plus agréables que son mari. Maintenant, il n'avait pas besoin de la regarder pour savoir qu'elle avançait en gardant une distance moyenne de 174 centimètres entre eux. Une nouvelle preuve, s'il en fallait, qu'elle ne lui avait rien pardonné. Non, décidément, Thorn n'avait pas la moindre idée de ce qu'il pouvait faire pour qu'elle cesse de le détester, mais cela n'avait pas d'importance au fond. Elle avait consenti à manier le pouvoir des Dragons et c'était la seule chose qui comptait désormais.

Aucun d'eux n'avait prononcé un mot depuis qu'ils avaient quitté la fête et convenu qu'il la raccompagnerait à Jötunheim. Malgré le lourd silence, il aurait voulu que le trajet dure un peu plus longtemps. Douze longues journées s'étaient écoulées depuis qu'il avait traversé un miroir pour fuir la chambre d'Ophélie, 17292 minutes passées sans elle, et elle lui avait terriblement manqué. Thorn constata avec dépit qu'ils arrivaient à la grille du parc, derrière laquelle se trouvait la salle des pas perdus. Cette dernière leur permettrait d'accéder à l'antichambre, un ascenseur surdimensionné, massif et d'une lenteur intolérable, mais qui avait la qualité d'être pourvu d'un miroir.

Plutôt que d'accélérer la manœuvre, Ophélie s'était arrêtée et scrutait l'ombre factice des arbres. Thorn ne put résister au besoin de se tourner vers son profil assombri par la mauvaise humeur.

- Vos gardes du corps Invisibles sont-ils encore là? le questionna-t-elle sans lui accorder un regard.

- Pourquoi voudriez-vous qu'ils soient là?

- Je ne le veux pas, précisément, répondit-elle agacée. Je trouve extrêmement dérangeant de ne pas pouvoir en être certaine.

- Ah. Ils ne sont pas là, je vous l'assure. Un des avantages des griffes c'est qu'elles permettent de sentir la présence d'autres êtres vivants autour de soi. Visibles ou pas.

- Vraiment? répliqua-t-elle en braquant ses lunettes sur lui. Vous n'aviez pourtant pas senti la présence de Philibert dans la fabrique de sabliers.

Thorn sentit sa mâchoire s'ouvrir avant qu'il n'ait réussi à trouver une réponse adéquate. Elle avait raison, et c'était pire qu'une gifle de se l'entendre dire avec tant de franchise.

- Il y avait quatorze gendarmes et vingt-neuf ouvriers avec nous. Nonobstant, je dois admettre que je n'ai pas été assez attentif et c'est impardonnable. Mais je peux vous garantir que nous sommes seuls maintenant, et bientôt vous serez en mesure de le vérifier par vous-même.

Le regard qu'Ophélie levait vers lui s'adoucit un instant avant de se détourner sur ses coutures de gants rongées.

- J'en doute, murmura-t-elle. J'ai rarement de facilités pour apprendre de nouvelles choses.

- Vos griffes se manifestent déjà sans que vous vous en aperceviez. Il vous faudra juste en prendre conscience. Bientôt vous pourrez les manier plus … plus intentionnellement.

- Vous voulez-dire que je vous ai déjà fait mal? Que j'ai déjà blessé quelqu'un? s'alarma-t-elle.

Pourquoi fallait-il toujours qu'elle se préoccupe des autres plus que de sa propre sécurité? Dans le cas présent, son inquiétude n'était pas franchement justifiée et Thorn s'empressa de la rassurer:

- Vous êtes encore loin d'être une menace pour qui que ce soit. Mais je pense que vous devriez être déjà capable de sentir les griffes des autres Dragons, à défaut de pouvoir utiliser les vôtres.

- Hum… Oui ça m'est déjà arrivé. Dans l'ascenseur où vous nous avez défendus contre ces Mirages … Et lorsque vous êtes en colère de manière générale. Ce soir par exemple, vous étiez si énervé, on aurait dit un oursin.

- Je vois, marmonna Thorn.

- Vous me percevez aussi de cette manière?

- Oui, mais vous n'êtes pas très impressionnante, laissa-t-il échapper. Si je suis un oursin, vous êtes plutôt un concombre de mer. Lisse et mou.

Pour une fois, Ophélie se montra particulièrement expressive. Ses sourcils se levèrent et sa bouche forma un O tout à fait adorable. Elle était clairement outrée, et Thorn ne put réprimer un sourire.

- Maintenant que je vous ai vexée, vous êtes un oursin à votre tour. Pas le plus piquant qui soit, mais c'est un bon début. Les leçons vous permettront de prendre conscience de vos griffes, ajouta-t-il devant son expression déconcertée. Il suffit souvent d'un déclencheur, la peur ou la colère par exemple, mais une fois que le déclic a eu lieu, l'apprentissage est rapide.

- La peur ou la colère? Eh bien je meurs d'impatience, grommela-t-elle dans un froncement de sourcils. À n'en pas douter vous serez un professeur tout à fait patient et gracieux.


Comme chaque année, l'automne était tombé brutalement sur le Pôle. Posté à l'angle de la grande terrasse de Jotunheim, Thorn accueillait avec soulagement les premiers vents glacés de ce mois de septembre. La Citacielle avait délaissé le lac Armsvartnir et dérivé vers l'Ouest. Aussi loin que portaient ses yeux, une forêt d'arbres feuillus s'embrasait de tons fauves. L'or des bouleaux, le cuivre des hêtres, le brun profond des chênes, l'orange incandescent des érables, … 2,43 millions d'hectares. Thorn savait reconnaître, nommer et quantifier chacune des essences, mais les mots lui manquaient pour décrire la beauté de ce spectacle. Pourquoi fallait-il qu'il passe ses journées dans une tour, si loin des terres de son clan paternel ?

Sa journée avait été particulièrement perturbante. Il avait prévu de passer la matinée à auditer l'inventaire de la chaufferie centrale, une tâche plus que nécessaire avant l'arrivée des grands froids. C'était un travail dont la monotonie lui apportait toujours un certain réconfort et qui était donc bienvenu au milieu de l'agitation qui l'habitait depuis treize jours maintenant. Son apaisement n'avait pourtant été que de courte durée. Lorsque l'opératrice lui avait annoncé que le lieutenant Stefan cherchait à le joindre, Thorn avait immédiatement deviné que les nouvelles ne seraient pas bonnes. Stefan ne le tenait jamais informé de quoi que ce soit avant d'être au pied du mur.

- On a trois cadavres sur le dos au niveau un-demi.

Voilà ce que s'était contenté de dire le responsable de la gendarmerie de la Citacielle. Thorn s'était donc rendu à l'entresol de la tour de Farouk: les logements de fonction (le terme garçonnières de luxe aurait sans doute été plus adapté) attribués aux jeunes nobles directement employés par Farouk.

Il n'y avait rien d'inhabituel à découvrir quelques cadavres dans un recoin ou un autre de la Citacielle. Duel d'honneur, complot politique, crime passionnel, bagarre d'ivrognes, … Les courtisans ne manquaient pas d'inventivité quand il s'agissait de s'entretuer. Ce qui était surprenant, en revanche, c'était qu'aucun signe de violence n'expliquait ces trois décès: ni blessure, ni traces de lutte. Les trois individus étaient simplement morts, bien sagement alignés sur le lit démesuré qui occupait le centre de la chambre.

Ce n'était toutefois pas ce qui avait alerté Stefan. L'un des trois corps, un homme d'une trentaine d'années, portait l'uniforme des gendarmes.

- Je vous avais dit que sa disparition n'était pas normale. Gilles était l'homme le plus ennuyeux du monde, je me doutais bien qu'il n'était pas parti pour suivre une maîtresse sur une arche mineure ou je ne sais quelle autre hypothèse farfelue imaginée par ses collègues.

Thorn s'était contenté de hausser les épaules. Au Pôle, il n'y avait pas de profil type pour mourir ou pour vivre. Même les plus aguerris pouvaient être poignardés dans le dos. Et même les plus frêles créatures pouvaient démontrer une résistance insoupçonnée. Il en avait eu la démonstration magistrale ces derniers mois.

S'avançant dans la pièce malgré l'odeur nauséabonde, il avait observé les deux autres. L'un des corps avait appartenu au jeune aide-mémoire de Farouk et l'appartement où ils se situaient était le sien. La troisième victime lui était également familière. Elle avait été la cuisinière de Berenilde, celle qui avait disparu le 23 août. Quelque chose clochait.

- Ils sont restés dans cette position pendant des jours avant de mourir, constata Thorn.

- Qu'est-ce qui vous fait dire ça?

- Vous avez des yeux comme moi Stefan, ne m'obligez pas à tout vous expliquer.

- Ah oui, ils se sont faits dessus.

Thorn avait soupiré avant de compléter cette observation à la fois triviale et partielle:

- Et ils se sont notablement amaigris. Quelque chose les a maintenus en vie dans un état végétatif. Pendant une trentaine de jours je dirais.

- Poison?

- C'est l'une des possibilités. Nous verrons ce qu'en dira l'apothicaire.

Après avoir plus amplement observé les trois visages sous la lumière tamisée des appliques, Thorn avait continué à interroger le lieutenant:

- Quand votre homme a-t-il disparu?

- Le 4 août.

- Ça ne colle pas.

- Qu'est-ce qui ne colle pas?

Thorn avait pris le temps de finaliser ses estimations avant d'expliquer au lieutenant ce qu'il en était. Ce qu'il aurait dû remarquer immédiatement s'il avait eu les compétences minimales requises par sa fonction.

- Si on tient compte du fait que cet homme a passé un mois dans ce lit avant de mourir et de son état de décomposition actuel, la conclusion est qu'il a été enlevé bien avant le 4 août. Idem pour celle-ci. Tilda. La cuisinière de ma tante. Elle m'a signalé sa disparition il y a dix-huit jours. Or, cette femme est ici depuis au moins quatre semaines.

- Ça n'a pas de sens.

- Il va falloir en trouver. Contactez le régisseur de la tour pour savoir depuis quand l'aide-mémoire a disparu, pourquoi personne n'a signalé son absence et pourquoi aucun domestique n'est venu faire le ménage ici depuis au moins sept semaines. Inspectez les logements des deux autres et interrogez leur entourage. Ces trois individus ont en commun de n'avoir personne. Personne qui ne se soit réellement inquiété de leur disparition en tout cas. Il nous faut trouver ce qui les relie en dehors de cela.

Thorn avait abandonné le lieutenant à sa tâche pour retourner à l'intendance. Il faudrait qu'il surveille l'enquête de très près. L'aide-mémoire de Farouk, la cuisinière de Berenilde, ce gendarme, qu'ils avaient croisé à de multiples reprises - notamment lors de leur garde à vue ... D'une manière ou d'une autre, toutes ces victimes avaient gravité autour d'Ophélie et ça ne pouvait pas être une coïncidence.

Fallait-il qu'il lui en parle? Elle préférerait certainement. En attendant, elle était encore en retard et Thorn ne put s'empêcher de craindre qu'elle ait changé d'avis à propos de cette première leçon de griffes. Ils ne s'étaient pas croisés depuis le Clairdelune, dix-huit heures et douze minutes plus tôt. Fourrant son inextinguible montre dans sa poche, il jeta un regard anxieux vers la salle de bal attenante au balcon. Ils avaient convenu de s'y retrouver à 20 h 30, l'heure habituellement dédiée aux leçons de lecture. À l'inverse de son bureau, la pièce était suffisamment grande pour s'y mouvoir sans contrainte, et elle ne remplissait plus ses fonctions d'origine depuis … probablement depuis les propriétaires précédents.

Lorsqu'Ophélie fit enfin son apparition, Thorn l'observa quelques secondes à travers les vitres des hautes portes fenêtres. Elle parcourait la pièce en jetant des regards curieux aux fantômes qui hantaientle lieu : des chaises, des tables, des miroirs et des tableaux recouverts de draps blancs se reflétaient dans le parquet ciré. Le tissu était censé protéger le mobilier du passage des années, mais, en la présence d'Ophélie, la salle de bal paraissait suspendue hors du temps et de l'espace.

Thorn se décida à la rejoindre à l'intérieur, signalant sa présence par la même occasion. Il rappela à l'ordre ses cheveux décoiffés par le vent dans un geste nerveux. Il avait intérêt à faire meilleure impression qu'à la soirée d'hier, à se montrer «civil» comme le disait Berenilde. Pas de remarque maladroite. Pas de rancœur. Pas un mot plus haut que l'autre.

- Bonsoir Ophélie. Avez-vous passé une bonne journée? marmonna-t-il dans une tentative de sourire qui s'apparentait plutôt au grincement de dents.

Ça sonnait faux même à ses oreilles. Ophélie le dévisagea sans répondre. Elle ne s'y laissait pas prendre. Et elle n'avait pas envie d'être là.

- Avant que nous commencions, reprit-il en vérifiant ses boutons de manchette, je voulais vous tenir informée d'une affaire qui a été portée à ma connaissance aujourd'hui.

Elle leva des sourcils interrogateurs et l'écouta en silence pendant qu'il lui rapportait ce qu'il avait découvert dans l'entresol de la tour.

- Vous pensez qu'il y a un rapport avec le meurtre de Melchior et la lecture du Livre de Farouk? finit-elle par lui demander sans le quitter de ses grands yeux sérieux.

- J'ai pour habitude de ne pas tirer de conclusions hâtives, éluda Thorn.

Ophélie leva les yeux au ciel.

- Mais vous ne l'excluez pas non plus. Et vous ne m'en auriez pas parlé si vous n'étiez pas persuadé que cela me concerne directement.

Thorn se contenta d'hocher la tête. Inutile de minimiser, Ophélie était suffisamment perspicace pour lire entre les lignes.

- Merci pour votre transparence, consentit-elle en fixant le vide au-delà des fenêtres.

Le silence retomba et Thorn sentit son estomac se nouer. Il gardait un souvenir douloureux (ainsi que 44% de ses cicatrices) de son propre apprentissage Dragon. Ce n'était pourtant pas le moment de laisser sa détermination flancher.

- Pouvons-nous commencer? proposa-t-il d'une voix plus tendue qu'il ne l'aurait souhaité.

- Je crois. Comment voulez-vous procéder? s'enquit-elle nerveusement.

- Il n'y a pas vraiment de choix. Vous attaquez, je pare.

La réponse lui avait semblé évidente, pourtant Ophélie sembla désemparée.

- Attaquer quoi?

- Il me semblait vous avoir déjà expliqué que les griffes ne fonctionnent que sur un autre système nerveux, répondit-il, vaguement agacé de devoir expliciter l'abjecte évidence. Je suis donc la seule cible adéquate dans cette pièce.

- C'est hors de question!

- Si vous préférez faire venir votre ami Archibald, je suis prêt à lui céder ma place. Il sera probablement moins résistant qu'un Dragon, mais ça pourrait être divertissant.

- Je ne veux pas attaquer qui que ce soit! Je pensais que vous alliez m'enseigner à prendre conscience de mes griffes, à être un oursin plutôt qu'un concombre de mer!

Évidemment. Qu'aurait-elle pu imaginer d'autre, venant d'où elle venait et étant qui elle était? Il aurait dû être plus clair dès le début, dès l'instant où il lui avait parlé des griffes. Il était temps de renseigner correctement son épouse.

- Ça ne marche pas comme ça, lui opposa-t-il fermement. Mon objectif est que vous surviviez au Pôle, à Dieu et à ses disciples. Pour cela vous devez être un prédateur, pas un fruit de mer.

- Eh bien ce sera sans moi. Je ne veux pas vous attaquer.

Le vide qui dévorait les entrailles de Thorn prit un peu plus de place. Il fallait qu'il change de tactique, et vite, ou il n'y arriverait jamais.

- Dans ce cas, rentrez chez vous, s'entendit-il aboyer. Je ne veux pas être tenu responsable de votre mort.

- Comment?

- Vous n'avez pas les épaules pour la Citacielle, je ne vous l'ai jamais caché. Je ne peux plus veiller sur vous en permanence. Je ne veux plus. Et les Invisibles commencent à me coûter une fortune. Si vous ne voulez pas apprendre à utiliser ce pouvoir, retournez dans votre nid douillet sur Anima et cessez de me faire perdre mon temps. Je pourrais très bien poursuivre l'apprentissage de la lecture sans vos méthodes amateuristes.

Les mots lui avaient échappé dans un déluge précipité. Autant pour la civilité. Les griffes d'Ophélie, déjà acérées depuis le début de leur conversation, avaient soudainement pris de l'ampleur. Elle les maintenait cependant sous contrôle au prix d'une tension qui était visible à la contraction de ses bras et de ses épaules.

- Vous … Vous le faites exprès. Vous essayez de me mettre en colère … hoqueta-t-elle.

- Vous croyez? Ai-je jamais tenu un discours différent?

- Vous êtes … vous êtes horrible!

La respiration d'Ophélie était hachée et des gouttes de sueur commençaient à rouler sur son front, perlant sur les mèches de cheveux sombres qui encadraient son visage. Thorn sortit sa montre à gousset de sa poche, feignant l'ennui. Dans un sursaut d'initiative très peu opportun, cette dernière résista, tirant sur sa chaîne pour retourner à l'abri du conflit. Elle commençait à développer une personnalité tout à fait agaçante. Au comble de la contrariété, Thorn parvint malgré tout à en ouvrir le couvercle et à faire illusion.

- Votre opinion, comme celle des autres, ne m'intéresse pas, reprit-il une fois ce problème de montre réglé. La vérité, c'est que vous savez que j'ai raison. Vous ne serez jamais à la hauteur.

La tension monta encore d'un cran - les griffes d'Ophélie bandées comme des centaines d'arcs prêts à lâcher leurs flèches - et Thorn décida d'enfoncer le clou une bonne fois pour toutes :

- Ce ne serait pas si grave si seulement vous étiez suffisamment intelligente pour naviguer à la cour. Mais vous êtes si facile à manipuler que vous en devenez dangereuse pour vous comme pour les autres. Et c'est à moi qu'il incombe de ramasser les cadavres.

Pendant un instant, Thorn fut aveuglé par la douleur. En un éclair il s'était retrouvé projeté à terre, le dos plaqué contre le mur lambrissé de la salle de bal. Il avait légèrement sous-estimé la puissance de la jeune femme. Rien de surprenant au fond, l'intensité des griffes n'était pas proportionnelle à la taille de l'individu. Connaissant la force de caractère de son épouse, il aurait dû anticiper des résultats spectaculaires.

Avant qu'il n'ait eu le temps d'évaluer les dégâts, elle était sur lui, relevant son visage entre ses gants, murmurant pour elle-même:

- Non. Non non non non non.

Thorn ramena ses mèches désordonnées vers l'arrière dans une vaine tentative pour s'éclaircir les idées.

- Ne vous en faites pas, ce n'est rien que quelques points de suture ne puissent réparer, la rassura-t-il.

C'était probablement vrai. Il pouvait sentir une longue entaille lui parcourir le torse de la base du cou jusqu'à la taille mais aucun organe ne semblait touché. Juste une nouvelle cicatrice à ajouter aux cinquante-cinq autres. Déjà, les petites mains d'Ophélie avaient défait ses boutons et écarté les pans de sa chemise trempés de sang pour juger des effets de l'attaque.

Elle était si proche de lui qu'il en avait le vertige. Soudain, Thorn fut saisi par le besoin impérieux de la prendre par la taille pour la rapprocher de lui et lui faire sentir la violence de son désir pour elle. Compte tenu du contexte, cela aurait été encore plus déplacé que d'habitude. Peut-être souffrait-il aussi d'une commotion cérébrale liée à sa chute? Il s'interdit tout geste inadéquat et se contenta de saisir ses mains dans les siennes pour les écarter de son torse.

- Vous allez tacher vos gants.

- Pourquoi m'avez-vous forcée à faire ça? demanda Ophélie sans retenir les pleurs qui roulèrent en cascade sur son visage.

- Vous n'avez rien fait de mal, lui chuchota-t-il en essuyant les larmes sur sa joue, laissant une longue marque rouge sur sa peau soyeuse. Vous avez fait le nécessaire pour apprendre à vous défendre.

Thorn prit brusquement conscience qu'elle n'avait probablement jamais blessé qui que ce soit de toute sa vie. Jamais levé la main sur une petite sœur agaçante, jamais donné de coup de bâton à un chien mal élevé, jamais fait de croche-patte à un camarade de jeux trop naïf. Cette innocence-là, il venait de la lui arracher comme il l'avait fait avec chaque pend de son ancienne existence. Comme en écho à ses pensées, Ophélie murmura:

- Jamais je ne vous le pardonnerai.

Il ne se le pardonnerait jamais non plus.

- Je ne pensais rien de ce que je vous ai dit, j'espère que vous le savez, se contenta-t-il de répondre piteusement.

- Dans ce cas, c'est encore pire.

Le silence enveloppa la grande salle de bal et ses fantômes de tissus. Ophélie était toujours à califourchon sur ses jambes. Elle n'avait pas retiré sa main de la sienne et son visage était barbouillé de larmes et de sang. Dans un geste totalement imprévisible, elle vint coller son front au creux de l'épaule de Thorn, ses cheveux caressant son cou et sa mâchoire dans un bruit de soie froissée.

Je suis si fatiguée. Je veux rentrer chez moi, je veux rentrer sur Anima.