Précédemment : Pidge et Ryner ont découvert un laboratoire impérial abandonné dans la ceinture d'astéroïdes Jessaranti et ont été attaqués par Dark Green. Hunk et Shay ont enfin localisé des Balméras libres. Après s'être écrasés sur l'un d'entre eux, ils ont rencontré les Balméras locaux, mais la barrière de la langue rend la communication difficile. Le combat sur la planète galra se poursuit, même sans l'aide de Voltron, et Keith est à nouveau sur pied et prêt à l'action.
Pendant ce temps, Shiro, Matt et Allura poursuivent leurs recherches de l'espion du château-vaisseau. Wyn s'est désigné comme suspect potentiel et Shiro et Matt ont découvert que Lealle avait demandé aux membres de la Garde de venir exprimer leurs doutes les plus futiles. Ayant finalement obtenu les accès informatiques d'un druide, Meri a décidé qu'il était temps de passer à la vitesse supérieure. En rusant Haggar, elle a pu récupérer ses identifiants et prévoit de chercher un moyen d'infiltrer Revendication le soir venu.
Avertissements : De vives émotions parcourent l'intégralité du chapitre avec de gros enjeux. Allura se débat avec son deuil durant sa section et Karen fait presque une crise d'angoisse durant la sienne (à lire avec prudence, mais ce n'est pas particulièrement intense).
Chapitre 42
Veille de bataille
Le robeast du lion vert était plus fort que dans les souvenirs de Pidge. Plus fort, plus rapide et plus impitoyable. Il les pourchassait à travers la ceinture d'astéroïdes, les mitraillait de lasers, se servait de petites poussées de vitesse pour leur couper la route ou leur rentrer dedans et les envoyer valser contre (et à travers) les astéroïdes environnants. Pidge n'arrivait pas à anticiper ses mouvements, sans parler de ses attaques. Il avait tout ce que Pidge avait découvert ou rajouté à Green, et plus encore.
Iel se servit de l'élan donné par le dernier coup de Dark Green pour pivoter et lui faire face tandis que Ryner tirait un laser du canon principal. Dark Green virevolta pour que son bouclier absorbe l'attaque. Le design de ce dernier était différent de celui de Green, plus impérial, avec les bords tranchants.
Il absorba le laser sans problème. Une lumière violette ondula à la surface à l'impact, puis se résorba.
Jurant, Pidge s'enfuit la queue entre les jambes, sortant de justesse de la zone de portée du LOKI contrefait. L'électricité crépita dans le vide de l'espace, presque audible, et Green, frôlée, frissonna. Elle pivota à la demande de Pidge et déchargea ses deux canons à la fois.
— C'est quoi son problème, à la fin ? s'écria Pidge, se retirant vivement quand Dark Green répliqua. D'abord, il cherche à nous tuer, puis il veut devenir notre ami. Et maintenant, retour à la case « tuer ».
— Je ne suis toujours pas convaincue que le pourparler n'était pas un piège, dit Ryner. Et même si ce n'en était pas un, nous savons qu'Haggar est capable de contrôler l'esprit de certaines personnes.
Pidge sentit son esprit sombrer, se rappelant de la forme de la base de Maorel. Se rappelant de la sinistre impression de déjà-vu qui l'avait saisi·e à l'intérieur de la base de Jessaranti. Combien de pilotes de robeasts auraient contacté les paladins, s'ils en avaient eu l'occasion ?
— Il y a peut-être une personne innocente à l'intérieur de cette… chose.
Ryner ne répondit pas immédiatement, mais ses pensées étaient claires. Elle pensait, en effet, qu'un prisonnier avait été utilisé pour créer ce monstre. Que cette personne vive encore d'une façon ou d'une autre était un autre sujet.
Iel devait partir du principe qu'il y avait quelqu'un à sauver. Iel devait au moins essayer.
— Ce n'est pas le moment de nous en préoccuper, dit Ryner.
— Pas le moment de– Ryner ! On est des paladins de Voltron ! C'est notre boulot de sauver les gens écrasés sous le talon du progrès technologique d'Haggar et de Zarkon. On ne peut pas tuer quelqu'un simplement parce qu'il est sur notre chemin !
— Et si l'alternative est de mourir ici ? Ou de nous échapper en laissant à Dark Green l'occasion de persécuter des millions d'autres innocents ?
Si Dark Green ou quelque chose de similaire était sorti de la base de Jessaranti, alors Pidge savait quel serait son choix et ce ne serait pas la destruction de… iel se déroba à cette pensée qui s'élevait. Iel ne tuerait pas quelqu'un qui n'avait jamais demandé à devenir un monstre, peu importe le lieu ou le moment de sa transformation. Hors de question.
L'effarement s'empara de l'esprit de Ryner, brusque et piquant. Elle pivota, son regard quittant un bref instant le champ de bataille pour se poser sur la nuque de Pidge.
— Pidge, murmura-t-elle. Tu ne penses quand même pas que… ?
Dark Green jaillit devant eux, aussi vive qu'un lion, une boule d'électricité dans la gueule. Pidge se servit de cette distraction pour ne pas avoir à répondre à Ryner et la poussa à se concentrer sur leur fuite et non leur victoire. Tout ça cachait quelque chose et le fait que cet endroit restait surveillé malgré son état d'abandon signifiait qu'il restait des secrets à découvrir entre ses murs.
Iel sentait comme une démangeaison sous sa peau qui lui demandait de retourner au laboratoire, à ses secrets, aux prises de conscience qui n'attendaient qu'à être libérées des confins de son esprit.
Iel savait que Ryner voulait abattre Dark Green. Iel savait qu'elle voulait au minimum se retirer pour y revenir à tête reposée. Mais Pidge s'en fichait. Des réponses se trouvaient à sa portée et iel ne s'en irait pas sans elles.
Quand Keith pénétra dans les locaux de la résistance pour la première fois depuis une semaine, un grand silence l'accueillit. Il s'arrêta, tendant instinctivement le bras vers l'épée accrochée à sa taille, s'attendant à une attaque.
Quelqu'un siffla, brisant le silence et, d'un coup, il se retrouva encerclé. On lui fit des tapes dans le dos, on lui prit la main pour la serrer, on lui passait des bras autour des épaules. Ça n'avait rien d'hostile, mais c'était beaucoup trop et il se figea, craignant que s'il se laissait réagir, ce serait pour les repousser. Or, il ne pouvait pas se permettre de se les mettre à dos.
Heureusement, Lance et Akira n'avaient pas autant de scrupules. Ils forcèrent le passage pour le rejoindre et firent reculer les autres, écartant d'une claque les mains qui s'attardaient un peu trop.
— Laissez-le respirer, bon sang, pesta Lance, adoucissant son ton par un sourire et le fait qu'il ne mettait quasiment aucune force dans ses claques. Pardon, dit-il à Keith. J'ai oublié tous les efforts qu'ils ont mis là-dedans.
— Dans quoi ? demanda Keith, très embarrassé et pris d'une envie furieuse de se lisser la fourrure.
C'était lui qui avait insisté pour reprendre le travail après son réveil deux jours plus tôt, mais voilà qu'il se demandait si les autres n'avaient pas eu raison de lui dire de se reposer encore un peu. Le likur avait bien fait son œuvre : il lui restait des cicatrices, certes, mais la douleur et la raideur présentes à son réveil s'étaient dissipées et il avait déjà pu faire un peu de sport dans le petit espace disponible de la planque. Il n'y avait ni robot, ni salle d'entraînement, mais Akira avait accepté de l'affronter (surtout à la lutte) la nuit dernière et le matin même. Ce n'était pas assez, mais cela avait apaisé un peu le surplus d'énergie qui lui donnait envie d'exploser.
Lance gigota, se frottant la nuque.
— Ben, tu sais… Le film de notre combat. Surtout la manière dont tu t'es jeté devant moi pour me protéger de l'explosion.
— Le… Oh, vrekt.
Keith cacha son visage entre ses mains, les épaules voûtées pour se protéger de l'attention de tout le monde dans la pièce.
— J'ai oublié qu'Arel était en train de filmer.
Le surplus d'énergie était de retour, prêt à déborder. Tout le monde le dévisageait encore et il n'était pas assez rapide pour prendre sur le fait tous les petits regards qu'on lui lançait dans son dos. Il avait la gênante impression qu'on essayait de voir ses nouvelles cicatrices.
Lance l'attira à lui et Keith laissa la tête tomber sur son épaule. Ses oreilles frémissaient, la fourrure dans son dos toute hérissée.
— Tout le monde a vu ça ? gémit-il, espérant que personne ne l'entendrait s'il étouffait les sons contre le t-shirt de Lance.
Ce dernier eut un petit rire, se balançant avec Keith comme s'ils dansaient à la seule musique du vrombissement des ordinateurs alignés au fond de la pièce.
— Presque tout le monde, ouais. Arel et Mirek ont mis la vidéo sous clé presque immédiatement ne l'ont pas réémise depuis. Ça n'a pas empêché les gens d'en parler, mais… ça a aidé ?
— Mais oui. Seulement la moitié de la ville en parle. L'autre moitié ne parle que de mon arrivée héroïque aux commandes de Red, intervint Akira d'une voix dégoulinant presque d'arrogance.
Lance lâcha Keith juste le temps de le repousser en ricanant.
— Ouais, ouais. On est tous très fiers de toi pour avoir embouti le bâtiment avec le lion rouge.
— Plusieurs bâtiments, d'après ce qu'on m'a dit, ajouta Keith, tournant la tête de manière à rencontrer le regard d'Akira.
Ce dernier poussa un glapissement outré, mais il souriait un peu trop pour paraître vraiment blessé par ce que Keith avait dit.
— Bref, dit Lance. Un tas de monde a vu la vidéo en direct et presque tout le monde en a entendu parler depuis, surtout dans le coin. T'es une légende vivante, bébé.
Keith recula, le nez plissé.
— Juste parce que j'ai frôlé la mort ?
— Parce que tu as protégé un camarade sans te soucier du prix à payer.
La voix de Mirek claqua comme le fouet de tonnerre du bayard de Pidge. Keith se redressa vivement, manquant de former un salut impérial avant de se rattraper et de s'incliner comme le faisaient Shiro et Akira devant les chefs de leurs alliés.
Puis il imprima le sens de ses paroles et leva la tête pour la regarder.
— Attendez… vous pouvez répéter ?
— Ici, sur la planète mère, nous en avons assez de la philosophie de Zarkon. « La victoire ou la mort » ? C'est une jolie façon de dire que quelqu'un qui est « trop faible » ou suffisamment malchanceux pour se trouver au mauvais endroit au mauvais moment ne mérite pas d'être sauvé. « La victoire ou la mort », c'est la philosophie qui nous coince tous ici, sur une planète mourante, sans nourriture ni médicaments. Si nous étions plus forts, nous trouverions un moyen de partir. Si nous en étions dignes, nous rejoindrions l'armée pour nous battre loin d'ici.
Mirek secoua la tête avec mépris, les griffes de sa main gauche raclant son bras cybernétique.
— Cette philosophie est ce qui tente les gens comme moi à s'enrôler. À mourir pour une cause en laquelle nous ne croyons même pas.
— Euh…
Keith regarda Lance sans savoir ce qu'il était censé répondre.
— J'en suis navré ?
Mirek souffla, fermant les yeux un moment pour retrouver son calme.
— Je suis certaine que tu n'as pas besoin que je te le dise, mais beaucoup de personnes ici ne te faisaient pas confiance. Un prince, sorti tout droit de la chaîne de commande de Zarkon ? Même si tu avais déserté, nous n'étions pas sûrs que ça ne faisait pas partie d'un plan plus grand. Tu en as fait changer d'avis quelques-uns en travaillant avec nous. Ceux qui t'ont rencontré, ceux qui t'ont vu te battre de toute ton âme pour nous. Mais cet acte… Personne ne peut l'ignorer. Si tu étais vraiment du même acabit que Zarkon, tu aurais laissé Lance mourir. Il était faible, alors pourquoi risquer ta peau pour le couvrir ?
— Lance n'est pas faible, s'emporta Keith, les oreilles rabattues en arrière. Et je ne le laisserai jamais mourir.
Mirek sourit et Lance prit la main de Keith, entrelaçant leurs doigts. Keith prit conscience de tous les regards posés sur lui. Les sourires que la foule ne pouvait dissimuler ou ne cherchait d'ailleurs pas à cacher pour certains. Il sentit ses joues le chauffer et ravala l'envie d'enfouir son visage dans l'épaule de Lance.
— C'est précisément ce que je cherche à te dire, dit Mirek. Ici, on se serre les coudes. C'est ce qui nous distingue de l'armée impériale. Peu de monde sur la planète mère a entendu parler des paladins de Voltron. Zarkon empêche ce genre d'informations de filtrer et le peu qui nous parvient vous fait passer pour d'autres Zarkon en devenir. Des conquérants militaires lui volant son royaume petit à petit. J'ai décidé d'accepter votre plan parce qu'il nous fallait quelque chose pour rallier le peuple et j'espérais qu'il verrait la même chose que moi. Et il l'a vu.
Elle fit un grand geste et Keith rentra la tête dans les épaules au rappel qu'ils avaient un public. On ne le regardait plus aussi ouvertement, mais ici et là, il voyait toujours de grands yeux brillants qui suivaient chacun de ses mouvements. Qui le jugeaient. Qui l'idéalisaient. Il voulait leur dire de se trouver un autre héros.
— Nous avons édité la vidéo du combat du Kral Mestna, dit Mirek. Nous ne nous sommes pas attardés sur tes blessures. Mais nous les avons reconnues et le peuple y répond favorablement. Il te répond favorablement.
Elle lui donna une tape à l'épaule et se pencha, son œil cybernétique se mettant à luire d'un rouge vif tandis qu'elle rencontrait son regard. Keith se détourna aussitôt. Elle ne pouvait pas savoir ce que ça lui faisait de l'entendre parler de lui comme d'une sorte de héros en mesure de rallier le peuple. Elle ne pouvait pas savoir que lorsqu'elle lui souriait ainsi, fière, complice et un petit peu paternaliste, il ne voyait que sa mère.
Il se demandait si elle serait fière de lui désormais.
— Tu voulais inspirer le peuple à se rebeller ? demanda Mirek, ignorant tout de la tempête qui montait au fond de lui. Félicitations. Une planète entière est prête à reprendre son foyer. Tu n'as qu'un mot à dire et tous te suivront jusqu'au bout de l'univers.
La tempête se déchaîna, secouant les fenêtres de sa contenance, et il fit un pas en arrière. Il avait l'impression d'être sorti sous une pluie glaciale, la voix de sa mère résonnant dans ses oreilles. N'était-ce pas facile ? N'était-ce pas exactement ce qu'elle avait prédit ? Il avait rallié les Galras de la planète mère sous sa bannière, en avait fait son armée personnelle qu'il pouvait envoyer à la mort à son bon loisir et il n'avait presque rien eu à faire pour en arriver là.
Ce serait si facile de prendre la place de Zarkon sur le trône.
— Keith ? fit Lance en lui serrant la main. Ça va ?
Keith inspira brusquement, faisant de son mieux pour sourire, en vain.
— Quoi ? Non. Je…
Il vacilla quand Akira apparut à ses côtés, sans le toucher, mais tout près, trop près, l'inquiétude se lisant sur tous ses traits.
— Je ne me sens pas bien, laissa échapper Keith, le regrettant aussitôt.
Il savait comment Lance et Akira allaient réagir et ne voulait pas qu'ils le couvent encore, qu'ils l'emmènent en lieu sûr et loin de la guerre qu'il avait contribué à déclencher sur la planète mère. Mais c'était trop tard.
L'expression de Lance s'adoucit et Keith voulut lui dire de ne pas faire cette tête, de ne pas se sentir mal pour lui. Keith était venu ici sous de faux prétextes, avait menti à ces gens, les avait trompés. Il n'avait pas fait exprès, mais même sans le vouloir, il avait fini par faire exactement ce que Keena attendait de lui.
— Je t'avais bien dit de ne pas forcer, dit Lance en secouant la tête.
Il sourit à Mirek.
— Pardon. Est-ce qu'on peut reprendre ça demain ?
— Bien sûr.
Mirek donna une autre tape à l'épaule de Keith, le coup se réverbérant dans tout son corps, lui secouant les os, les dents, le cœur.
— Repose-toi. Nous sommes dans la dernière ligne droite : il faut que tout le monde soit en pleine forme le moment venu.
Keith grimaça, reconnaissant comme jamais quand Lance le tira enfin vers la sortie, Akira sur les talons. Ils n'étaient pas au courant. Ils ne savaient rien de la tâche que Keena avait voulu lui confier et Keith ne voulait pas qu'ils l'apprennent, encore moins qu'avant. Il se mura donc dans le silence et, une fois arrivé à la plaque quelques rues plus loin, il s'enferma dans sa chambre, un oreiller sur la tête, se concentrant sur sa respiration pour essayer de desserrer l'étau qui s'était formé autour de son torse.
— Non.
— Allura…
— Non, Shiro.
Allura croisa les bras et glissa ses mains sous ses coudes pour dissimuler leur tremblement.
— Je ne vais pas t'écouter accuser ma mère de–
Sa voix se brisa et Shiro lui prit la main.
— Personne ne l'accuse de quoi que ce soit.
— À mon avis, c'est plutôt une victime, ajouta Matt, resté à l'autre bout de la salle sécurisée tandis que Shiro s'était avancé pour parler à Allura. Je ne pense pas qu'elle travaillerait pour Zarkon, mais… c'est possible que quelqu'un ait glissé une petite ligne de code supplémentaire dans son programme. On sait qu'Haggar a le pouvoir de contrôler les gens : elle doit pouvoir manipuler les IA sans trop de mal du moment qu'elle a un point d'appui.
La notion même retournait l'estomac d'Allura. Haggar se baladant dans la tête de Lealle. La retournant contre le château et ses résidents. Contre sa propre fille.
C'était bien le genre de choses dont elle était capable. Ce n'était pas facile à admettre pour autant.
— Et sur quoi vous vous basez pour dire ça ? voulut savoir Allura. Une personne vous fait part d'une inquiétude certes dérisoire mais bien intentionnée et vous dit que c'est ma mère qui l'a poussée à le faire. En quoi est-ce un crime ?
— C'est suspect, avança prudemment Shiro, comme s'il savait qu'il avait de grands risques d'énerver Allura. La Garde respecte Lealle comme elle respecte tous les paladins. Lealle aurait dû savoir que cette inquiétude ne tenait pas la route. Elle aurait pu l'apaiser sans peine.
— Ce n'est pas elle qui se charge de notre investigation, dit Allura.
Shiro leva les mains.
— Je sais, dit-il. Je sais, mais nous n'avons pas d'autre piste pour le moment. C'est juste que…
Il hésita, son expression pincée donnant à réfléchir.
— C'est juste que quoi ? relança Allura, à bout après une journée passée à se pencher sur des tuyaux anonymes, pour la plupart ne représentant rien de plus que des élucubrations frustrées, en rien arrangée par la manière dont Shiro l'avait approchée au dîner, l'expression sombre en lui demandant à parler en privé après le repas.
Shiro ouvrit la bouche, mais ce fut Matt qui retrouva la voix en premier :
— Ce n'est pas logique. Les informations qui ont fuitées ne sont pas accessibles à tous, mais on n'arrive toujours pas à trouver des preuves que les quelques personnes qui y avaient accès ont eu le temps de les retransmettre.
— Je sais que Pidge a déjà passé des scans pour détecter de possibles logiciels espions, dit Shiro, mais les IA ne sont pas composées purement de données. Je me fie à son expertise, mais il est possible qu'iel ait manqué quelque chose dans les profils mémoriels. Si Haggar a réussi à y implanter quelque chose, est-ce qu'on serait capable de le remarquer ?
Selon toute vraisemblance, non. Allura en était consciente, mais rejetait quand même l'idée. Elle avait déjà perdu sa mère une fois durant cette guerre. La perdre à nouveau de cette manière… ce n'était pas juste.
— On va juste lui parler, dit Shiro. On voulait te donner l'occasion d'être présente pour que tu aies toutes les informations de première main. Si tu préfères ne pas–
Allura l'interrompit d'un geste de la tête. Elle ne voulait pas assister à l'interrogatoire, mais si elle ne le faisait pas et que les doutes de Shiro et de Matt étaient confirmés, elle savait qu'elle ne serait pas capable de l'accepter. Pas par un manque de confiance envers ses amis, mais simplement parce qu'elle ne voulait pas penser du mal de sa mère.
Elle n'avait pas non plus voulu penser du mal de son père jusqu'à se retrouver confrontée à la vérité.
— Vous allez lui parler maintenant ? demanda-t-elle.
— Si tu veux bien.
Shiro lui lâcha la main pour la prendre par l'épaule et, comme elle ne le repoussait pas, il l'attira dans une étreinte.
— Je sais que c'est dur.
Allura resta crispée dans ses bras un court instant. Résultat de son entraînement royal, supposait-elle. Elle ne devait jamais montrer de faiblesse. Mais ce n'était que Shiro, qui l'avait vu dans un état bien pire. Elle se détendit, passant les bras autour de sa taille, inspirant et expirant doucement à plusieurs reprises avant de hocher la tête.
— Oui, dit-elle. Raison de plus pour s'en débarrasser tout de suite.
Il lui fallut un petit moment de plus pour reprendre contenance et se détacher de Shiro, et elle lui fut très reconnaissante de garder le silence entre-temps. Ce n'était pas une platitude quand il disait savoir à quel point c'était dur pour elle : ils partageaient un esprit de plus d'une manière et il espérait que Lealle était innocente comme Allura espérait que Sam Holt reviendrait sain et sauf. Ce n'était pas parce qu'elle ne l'avait jamais rencontré qu'elle ne se faisait pas de souci pour lui.
Elle finit par retrouver son équilibre et fit un signe de tête à Shiro. Matt offrit un sourire compatissant à Allura alors qu'ils se dirigeaient ensemble vers le cœur du château. Ils s'installèrent dans une salle de réunion vide, fermèrent la porte derrière eux et Shiro se racla la gorge.
— Lealle ?
L'hologramme apparut aussitôt au centre de la pièce. Lealle avait l'air épuisée, ce qui était étrange pour une IA. Ça ne se voyait pas à des vêtements fripés ou des cheveux indisciplinés : les hologrammes montraient toujours une version idéalisée de leur sujet. Mais elle avait des plis autour des yeux et sa silhouette se brouillait sur les bords, comme si elle voulait disparaître sans y être conviée.
— Bonjour, Shiro, dit-elle. Matt. Allura.
Son regard s'adoucit quand il tomba sur Allura, qui sentit son cœur se serrer douloureusement. Cela faisait près d'un an qu'elle s'était réveillée de l'état de stase imposé par son père seulement quelques semaines après la mort de sa mère.
Plus d'un an en tout qu'elle l'avait perdue et Allura ne pouvait toujours pas la regarder sans ressentir tout le poids de son deuil.
— Désolé de te déranger si tard, dit Shiro d'une voix hésitante, comme s'il savait combien c'était absurde de s'excuser de déranger une IA. As-tu entendu parler de l'espion au sein de la Garde ?
Lealle se décomposa.
— Oui. Vous êtes sûrs qu'il y a un espion ? J'espérais que ce ne soit qu'un gros malentendu.
Shiro jeta un coup d'œil à Allura.
— C'est ce qu'on essaie de déterminer. On a entendu dire que plusieurs personnes étaient venues te faire part de leurs inquiétudes. Est-ce que c'est vrai ?
— J'ai passé plus de temps auprès de la Garde ces derniers temps, oui.
Lealle haussa les épaules, le coin de sa bouche s'étirant dans un sourire. C'était un geste terriblement familier qui ramena Allura à une époque plus joyeuse, quand sa mère s'attirait des ennuis, généralement auprès de Coran, Sa ou des apprentis. L'illusion se dissipa cependant quand Lealle retrouva son sérieux.
— Ça va mal, Shiro. Je pense que tu le sais.
— Comment ça, « mal » ? demanda Matt.
Lealle se mordit la lèvre.
— L'atmosphère est tendue. La Garde est au bord de la rupture. Elle est jeune, comparée à celle qui existait du temps où j'étais… eh bien, en vie. L'ancienne Garde avait un passé, une cohérence qui donnait à chaque membre un sentiment d'appartenance. Cette Garde est encore trop récente pour ça. Les personnes que vous avez recrutées agissent toujours comme des corps séparés qui ne font que partager le même QG. J'ai commencé à participer à leurs sessions d'entraînement parce que ça me manquait. Tu te souviens que j'allais souvent boire un verre avec les pilotes, Allura ?
Allura avait la bouche sèche, mais elle s'humidifia les lèvres et hocha la tête.
— Oui. Tu disais que la Garde savait mieux s'amuser que les politiciens dont s'entourait Père.
— Exactement !
Lealle sourit avec un nouveau grand geste du bras. Son sourire se fit triste.
— Je ne cherchais pas grand-chose de plus, au début. Rien qu'un moyen de me sentir à nouveau vivante, j'imagine. Mais ensuite, j'ai voulu leur parler de l'ancienne Garde, leur donner un peu plus l'impression qu'ils appartenaient à quelque chose de plus grand. Ils arriveront à ce stade un jour, d'ici quelques années, mais ça ne fait pas de mal de les aider un peu, pas vrai ?
— Tu leur as donc parlé ? demanda Shiro.
Lealle le regarda de travers.
— Bien sûr que oui. C'est quoi ça, un… ?
Elle fronça les sourcils, cherchant le regard d'Allura.
— C'est un interrogatoire, pas vrai ? Qu'est-ce qui s'est passé ?
— Rien, dit Allura. Nous essayons juste de peindre une image claire de ce qui se passe au sein de la Garde. Tu as passé du temps auprès de ses membres, ils doivent te faire confiance. Peut-être t'ont-ils approchée pour te parler de choses qu'ils ne veulent pas aborder avec nous.
C'était la façon la plus détournée qu'Allura avait trouvée pour demander à Lealle si les inquiétudes de Shiro étaient fondées, mais Lealle semblait avoir perçu la gravité de la situation.
— Ils viennent me voir, en effet, répondit-elle. Généralement pour des choses insignifiantes. Du ressentiment envers une personne qui les a affichés à l'entraînement. Des superstitions concernant d'autres escouades qui n'ont jamais perdu personne. Aucune accusation fondée.
— Alors pourquoi leur dire de venir nous voir ? demanda Shiro. Pourquoi accorder foi à ces peurs ?
— Accorder foi ?
Lealle semblait prise de court.
— Tu ne comprends pas, Shiro, ces gens parlent déjà de leurs théories partout. Elles infectent toute une escouade et plus ils en parlent, plus ils sont convaincus d'avoir raison. Si tu allais les voir demain pour leur donner la réponse à toutes leurs questions, la moitié d'entre eux ne te croiront pas, parce que, pour eux, tu n'as pas suspecté les bonnes personnes. Au moins, en te faisant part de leurs doutes, ils savent que tu es au courant et une partie de leurs peurs sera apaisée. Tu ne satisferas jamais tout le monde, mais tu en satisferas un plus grand nombre s'ils savent que tu as pris leur avis en compte.
Il y avait une sincérité dans la voix de Lealle, une ardeur qui serrait le cœur d'Allura. Elle jeta un œil à Shiro, cherchant à jauger sa réaction, mais son expression ne trahissait rien. Matt fronçait les sourcils.
Lealle aussi semblait attendre le verdict de Shiro, se mordillant la lèvre tandis qu'il réfléchissait.
— Très bien, finit-il par dire. Merci d'avoir bien voulu nous parler. Si tu entends quoi que ce soit de la Garde qui te semble important, merci de nous en informer.
Lealle acquiesça et son hologramme se dissipa. Allura se leva, observant Shiro.
— Alors ? s'enquit-elle. Convaincu ?
Shiro évita son regard.
— Je ne pense pas que c'est le bon endroit pour en parler. On pourrait nous entendre.
Par « on », il parlait évidemment de Lealle. Comme toutes les IA, elle était directement connectée au système du château, ce qui incluait les caméras et les appareils de communication. Les anciens paladins n'écoutaient pas activement les conversations, mais en étaient toujours plus ou moins conscients au cas où quelqu'un avait besoin d'eux.
Présenté comme ça, Allura se disait que les IA faisaient vraiment de parfaits espions.
Elle refusa cependant de l'admettre tout haut, gardant la mâchoire serrée en attendant que Shiro réponde à sa question. Lealle lui avait paru tout à fait sincère dans son désir d'aider. Rien ne suggérait qu'elle était l'espionne, consciemment ou non, et même Shiro avait admis que son pressentiment n'avait aucune base solide.
La lumière de la pièce changea et Allura se retourna, s'attendant à revoir sa mère. Mais à sa place se tenait Rukka. Alors que l'armure de paladin de Lealle avait presque semblé normale malgré la teinte bleutée de l'hologramme, les accents jaunes de celle de Rukka étaient décolorés, lui donnant un air fantomatique soutenu par son regard vide. Les hologrammes n'avaient jamais su quoi faire des yeux galras.
— Rukka, dit Matt d'un ton surpris. Qu'est-ce qu'il y a ?
— Vous parliez avec Lealle à l'instant, pas vrai ?
Shiro fronça les sourcils et alla se rasseoir à la table au centre de la pièce.
— En effet. Pourquoi ? Y a-t-il un problème ?
Rukka secoua la tête. Même en hologramme, elle semblait âgée. Elle était âgée quand la guerre avait commencé et il semblait que cela se soit retransmis à son profil mémoriel, bien que l'idéalisme de l'hologramme avait effacé sa fourrure grise et les touffes plus fines témoignant de son âge.
— Pas exactement.
Elle hésita.
— Est-ce que vous… pensez qu'elle a quelque chose à voir avec cette histoire d'espion ?
— Et toi ? dit Shiro.
— Non.
Rukka recula de quelques centimètres sans que ses pieds ne bougent, sa silhouette vacillant en suivant le mouvement.
— Lealle est comme une sœur pour moi. Elle ne ferait jamais ça.
La main qui s'était enroulée autour de la gorge d'Allura se desserra un peu et elle s'avança vers Rukka.
— Dans ce cas, pourquoi venir nous parler ?
Rukka la regarda, son sourire n'atteignant pas ses yeux.
— Parce que je considérais Zarkon comme un fils et regardez ce qu'il a fait.
Elle secoua la tête.
— Je ne sais pas si Lealle est l'espionne, ni si elle agit de son plein gré le cas échéant, mais il y a quelque chose qui cloche. Sa ne veut pas me parler et Keturah pense que je réagis de façon excessive, mais… Il y a des trous, Princesse. Des trous dans ma mémoire, dans ma conscience. Par exemple, je ne me souviens pas d'avoir fait quoi que ce soit l'autre jour. Comme je peux accéder aux données du château, j'étais bien sûr consciente de ce qui s'y passait, mais pour moi, je suis restée inactive toute la journée. Pourtant, Keturah m'a vu aider les derniers réfugiés qu'on a recueillis à s'installer. Ces réfugiés se souviennent même de m'avoir parlé. Et– et il y a cette pièce, dans la tour verte.
— La salle sécurisée ? demanda Matt. Elle n'est pas dans le réseau. Tu ne devrais pas pouvoir voir à l'intérieur.
Rukka souffla, se frottant la nuque.
— Non, ça, je sais. Mais ce n'est pas que la pièce : je ne peux rien voir dans toute la zone alentour. Ni les caméras, ni les capteurs, ni même le plan des lieux. Et je ne sais pas pourquoi.
Elle laissa retomber ses mains et jeta un regard implorant à Allura.
— Je ne crois pas une seconde que ta mère ou n'importe qui d'autre nous trahirait. Mais je ne peux pas non plus lui faire confiance. Je ne me fais même pas confiance.
Shiro posa une main sur la table juste devant Rukka, l'expression compréhensive.
— Merci, Rukka. Nous allons nous pencher sur la question et s'il s'avère que quelqu'un a trafiqué le noyau des IA, nous y mettrons fin. Je te le promets.
Rukka sourit, hocha la tête et fit un pas en arrière.
— Merci. Je… Je ne veux pas qu'il y ait d'autres blessés.
— Ça n'arrivera plus, dit Matt. On s'en assurera.
Sam se jeta contre la machine, s'accrochant à tous les points d'appui qu'il trouvait dans le programme tandis que le robeast s'attaquait au lion vert. Il avait très peu de contrôle : les druides avaient trop bien protégé le robeast contre lui. Il était au moins conscient, cette fois-ci, contrairement aux dernières fois qu'on l'avait déployé. Ces fois-là, il y avait toujours eu… quelque chose. Une couverture sombre jetée sur ses pensées, une cage de verre le gardant prisonnier, sauf qu'elle se brisait sans cesse. Sam ne savait pas pourquoi et pensait que les druides ne le savaient pas non plus. Il se rappelait s'être réveillé dans un laboratoire inconnu à un moment donné, mais le souvenir était si court et brouillé qu'il n'en avait pas appris grand-chose. Peut-être essayaient-ils de comprendre ce qui s'était passé.
Il pensait qu'ils ne regardaient pas au bon endroit.
Ça lui titillait l'esprit comme un puzzle qu'il aurait pu assembler pour peu qu'il ait plus de temps. Pour peu que son enfant ne soit pas juste devant lui à lutter pour sa vie contre lui, contre le monstre qu'il était devenu aux mains des druides.
Il ne pouvait rien faire.
Le robeast de Sam fonça sur le lion vert, le repoussant violemment contre un petit astéroïde qui ne tint qu'un moment sous la force des deux géants. Il se brisa et le lion vert se tortilla sous le robeast, s'échappant de sa prise et s'en éloignant un peu.
Pourquoi Pidge ne partait-iel pas ? Il n'y avait plus rien à trouver dans ce laboratoire abandonné. Sam l'avait reconnu depuis le ciel et avait mentalement essayé de trouver Rolo et Rax. Depuis combien de temps ne les avait-il pas vus ? Il n'en avait aucune idée, ce qui l'inquiétait. Mais ils n'étaient plus là et le laboratoire principal était désert. Sam n'avait pas eu le temps d'explorer davantage, le Veilleur l'ayant attiré à lui avec l'intention de tout détruire sur son passage.
Mais ça ne faisait aucun doute : les druides avaient déménagé et avaient effacé toute trace de leurs activités. Ce n'était plus qu'un champ de bataille. Sam voulait dire à Pidge de partir, mais il risquait de briser sa concentration en plein combat et ainsi de lui faire courir un plus grand danger. Il l'avait déjà averti·e comme il pouvait. Il ne pouvait plus que prier.
Prier et se jeter encore et encore contre le mur qui l'empêchait d'accéder aux circuits du robeast.
À force, il finit par trouver une faille dans la barrière des druides. Il s'y plongea en y concentrant tout son être et l'élargit petit à petit. Il sentit l'attention du Veilleur se darder sur lui, surpris et intrigué. Pas hostile, pas encore. Sam ne savait pas si c'était qu'il ne comprenait pas ce qu'il faisait ou s'il ne le considérait tout simplement pas comme une menace.
À raison, car Sam perdit sa prise sur la faille et poussa un rugissement frustré tandis que le Veilleur reportait son attention sur la bataille. Il ne se souciait que très peu de ce petit esprit impuissant coincé en lui, et encore moins de la survie des paladins verts. Il n'avait qu'une chose en tête :
Tout détruire.
Keith observait la nuit tomber sur le 301 depuis le petit abri qu'il avait trouvé sur le toit de la planque. On y trouvait un générateur d'énergie de secours, un château d'eau, un cabanon de stockage et la cage d'escalier. Étant donné l'étroitesse du bâtiment, le toit n'avait pas grande utilité.
Sauf pour s'y cacher.
Keith ne savait pas ce qu'il fuyait. Il côtoyait les gens de la planque depuis déjà deux jours. Ils étaient plus exaspérés par le fait qu'il ne tenait pas en place qu'émerveillés par son soi-disant héroïsme, comme semblaient l'être tous les autres hommes de main de Mirek.
Qu'y avait-il de si impressionnant à s'être pris une explosion ? Pourquoi le suivre à cause de ça, alors qu'ils le connaissaient à peine ? Mirek avait cherché à lui expliquer, mais ça n'avait toujours pas de sens. Il n'avait rien fait.
Et pourtant, ils semblaient voir en lui le prochain Zarkon.
Peut-être littéralement.
Grognant, Keith enfouit son visage entre ses genoux et enfonça ses griffes dans ses cheveux. Il avait poussé Lance et Akira à le laisser pour aller mener une autre attaque contre la PI. D'ici un jour ou deux, Mirek les pensait prêts à s'en prendre directement à Vit. Il commençait à perdre son influence sur le 301 et d'autres cités-dômes suivaient le même exemple. Il devait être débordé.
Pendant ce temps, au lieu d'aider la résistance à lui porter le coup de grâce, Keith se terrait pour chouiner.
La porte d'accès du toit s'ouvrit dans un sifflement, restant bloquée à mi-chemin un instant avant de s'ouvrir d'un coup en entier. Keith se crispa, se renfonçant dans son coin d'ombre. Il avait cru que personne ne montait jamais sur le toit et espéra que l'intrus allait simplement jeter un œil au générateur ou chercher quelque chose dans le cabanon.
Sauf que les pas se mirent à faire le tour du toit et Keith sentit son cœur sombrer quand Thace apparut au coin du château d'eau. Il avisa Keith et s'arrêta net. Il soupira et s'assit sur le muret qui délimitait la zone à hauteur de hanche.
— Je sais que je ne suis pas ton candidat favori pour une conversation à cœur ouvert, dit Thace sans préambule, mais je pense avoir raison de dire que je sais mieux que quiconque ce que tu fais seul ici.
Il attendit que Keith réagisse, puis se retourna pour observer la ville.
— Lance et Akira s'inquiètent, tu sais. Tu n'es pas obligé de m'en parler, mais c'est peut-être une bonne idée de t'ouvrir à quelqu'un.
— Il n'y a rien à dire.
Le regard que Thace lui lança était si compatissant que c'en était insupportable et Keith croisa les bras sur son torse en se tapissant encore plus dans sa cachette. Il se sentait ridicule et savait qu'il devait aussi en avoir l'air. Il avait l'impression d'être à nouveau un enfant se terrant dans un placard pour éviter de devenir la cible toute désignée de la colère de son père.
— Keena comprend les gens, dit Thace. Elle a beau avoir ses défauts, c'est bien le domaine dans lequel elle a toujours excellé. Elle sait comment les gens pensent, ce qui les anime. C'est pour ça qu'elle est comme ça. Elle sait jouer n'importe quel rôle pour obtenir ce qu'elle veut. C'est comme ça qu'elle a su que le peuple de la planète mère déciderait de te suivre quoi que tu fasses.
Keith rit, un son grinçant et amer.
— Eh bien, on dirait qu'elle a eu ce qu'elle voulait, hein.
— Ce n'est pas ce que je cherche à te faire comprendre. Son plan… ça n'a jamais été que tu rallies la planète mère. Elle savait que c'était inévitable. Elle voulait juste contrôler ce qui se passe ensuite… ce que tu peux encore décider toi-même.
Keith jeta un œil à son oncle, qui regardait les rues en contrebas. Il ne ressemblait pas à Keena. Ni dans ses gestes, ni dans son attitude. Il était difficile à décrypter, mais il semblait… grave. Sombre, peut-être.
— Quoi, tu ne veux pas que je sois le prochain empereur ?
La question était tranchante et pas du tout subtile, mais Keith s'en fichait. Il ne pensait pas qu'il croyait encore ça de Thace. Lui et Keena n'étaient pas pareils. Mais c'était quelque chose qui lui pesait depuis trop longtemps. Il fallait que ça sorte.
Thace posa sur lui un regard calme, de la tristesse dans la courbe de ses oreilles.
— Je veux que tu sois heureux, Keith. Si remplacer Zarkon te rendait heureux, je te soutiendrais, mais je pense qu'on sait tous les deux que ce n'est pas ce que tu veux.
Keith serra les dents et détourna les yeux.
— Et du coup, je devrais faire quoi, selon toi ?
— Je pense que tu en as assez qu'on te dise quoi faire.
Thace se tourna à nouveau vers la ville, levant un pied sur le muret pour poser son bras sur son genou.
— Suis ton instinct. Ça t'a bien réussi jusque-là.
Keith grogna, une boule se formant dans sa gorge. Il n'en chercha pas la source.
— Keena ne va pas aimer.
— Elle s'en remettra, dit Thace dans un grondement, comme s'il cherchait à décourager Keena depuis l'autre bout de l'univers.
Ses crocs brillèrent dans la lumière du soleil couchant, la vision apaisant étrangement les nœuds dans l'estomac de Keith. Il commençait doucement à s'habituer à ce que les gens se montrent protecteurs envers lui : Shiro et Akira, Matt, même Lance.
C'était plus étrange, et plus spécial, quand ça venait de Thace.
Keith s'attarda quelques secondes de plus dans sa cachette, puis se leva et alla rejoindre son oncle au bord du toit. Il laissa un espace entre eux et passa les jambes dans le vide pour regarder en bas. Le vertige était grisant et terrifiant, mais ça lui donnait surtout un truc sur lequel se concentrer autre que la présence de Thace juste à côté.
— Qu'est-ce que tu ferais ? demanda-t-il sans lever les yeux. Si tu étais à ma place ?
Thace garda le silence un moment, son regard caressant le profil de Keith. Keith se dit que Thace avait dû remarquer l'importance de sa question. Elle n'était ni amère, ni résignée. C'était une marque de respect. Keith ne savait pas quoi faire et découvrait qu'il voulait que Thace le conseille.
Thace pesa ses mots avant de répondre d'un ton hésitant :
— Je me battrais. J'honorerais le respect que ces gens ont pour moi et je les respecterais en retour. Leur soutien est précieux et leur loyauté n'est pas une mauvaise chose. Mais je leur dirais clairement que je ne compte pas les diriger ni prendre les décisions à leur place. Il me semble que c'est ainsi que Shiro et la princesse Allura préfèrent gérer leurs relations avec les alliés de Voltron, non ?
C'était vrai et Keith trouvait ça vraiment très raisonnable. S'il avait été plus diplomate que ça, il aurait même trouvé ça facile. Mais Keith n'était pas doué avec les gens et avait peur de tout gâcher et de finir par offenser quelqu'un.
— Keith.
Thace posa une main sur son épaule. Le contact le gênait, mais avait quelque chose d'apaisant en même temps. Quelque chose de rassurant, comme quand c'était Shiro qui le faisait.
— Tu n'es pas moi. Tu n'es pas Shiro, ni Allura. Tu n'es certainement pas ta mère. Tu as toujours fait les choses à ta manière et regarde où ça t'a mené. Tu as de bons instincts, Keith. Fais-leur confiance.
Keith leva la tête pour le regarder et fut immédiatement écrasé par l'intensité de son regard. Contrairement au regard calculateur de Keena, celui-ci était plus doux. Ça lui rappelait Shiro et Coran. Même Karen, quand elle pensait que Keith ne la voyait pas. Ça le réchauffait et l'intimidait en même temps et il baissa les yeux avant que Thace ne puisse y lire son conflit intérieur.
Thace lui avait dit de se fier à son instinct.
Keith se disait que ça ne coûtait rien d'essayer.
Les Balmérans libres ne communiquaient pas à l'oral.
C'était une découverte étrange et Shay ne savait toujours pas qu'en faire. Elle s'était bien sûr attendue aux différences dans leurs chants respectifs. Même entre Balméras captifs, ces modulations étaient parfois si grandes que la communication était difficile. Elle avait été consternée, mais peu surprise de se retrouver confrontée au même problème une fois encore.
Pourtant, alors que les heures passaient sans progrès pour réussir à se faire comprendre, un doute avait commencé à se former. Ni leur escorte ni les personnes auprès desquelles on les avait emmenés (possiblement des Doyens) n'avaient prononcé le moindre mot. Ils n'étaient pas entièrement silencieux : une grande inspiration avait répondu à la tentative de chant de Hunk et le Doyen le plus âgé avait poussé un grognement de douleur quand il s'était approché pour mieux les regarder. Cela prouvait que ces Balmérans avaient des cordes vocales, mais ils semblaient ne communiquer que par le biais du chant et étaient choqués que Hunk et Shay n'en fassent pas autant.
Après quelques tentatives infructueuses d'échanger à voix haute, Shay s'était donc entièrement plongée dans le chant. Hunk l'avait imité du mieux qu'il pouvait, mais il n'était pas encore à l'aise avec les langues mélodieuses du peuple de Shay et elle-même avait du mal à se faire comprendre cette fois-ci.
Ce chant était si complexe. Shay avait saisi aussitôt les notes émotionnelles et celles qui exprimaient l'opinion et le thème général de la conversation. Elle savait que ces gens étaient choqués de voir le lion jaune, mais ils semblaient savoir ce que c'était et, par extension, savoir qui étaient Shay et Hunk dans un contexte historique, si ce n'est contemporain. Il y avait plus d'émerveillement et de respect que de suspicion dans leur ton, contrairement à ce que la présence de gardes en armure armés jusqu'aux dents pouvait suggérer.
Ces mélodies cachaient des sons plus subtils. Subtils, mais centraux, pensait Shay. Elle avait du mal à les distinguer, mais pour les autres… Elle avait l'impression que sa propre voix ne servait qu'à accompagner le chœur principal, la faisant se sentir comme une enfant qui apprenait encore à discerner le chant de son Balméra.
L'environnement était tout aussi époustouflant. Shay n'avait vu que des Balméras mourants. Elle avait vu son peuple asservi et l'avait vu commencer à se reconstruire et se réapproprier leur foyer.
Ça n'avait rien à voir avec les paysages du Balméra libre. On ne trouvait bien sûr aucune plaie ouverte par l'occupation des Galras, aucun puits de mine ni réseaux de tunnels tentaculaires. La poignée de caves existantes étaient naturelles et les Balmérans s'en approchaient avec révérence, comme le faisaient les siens avant d'entrer dans la salle du cœur. La plupart des bâtiments se trouvaient à la surface, faits de pierre et de cristal et entourés de jardins luxuriants. Des insectes irisés fourmillaient sur des plantes que Shay n'avait jamais vues ou voletaient, leurs ailes scintillant dans l'air. Il y avait aussi d'autres créatures : des oiseaux qui luisaient faiblement comme la quintessence, des cristaux incrustés dans leur plumage ; des poissons lumineux qui nageaient tranquillement dans des bassins ou des ruisseaux (Shay n'avait par ailleurs jamais vu autant d'eau en dehors des anciennes citernes galras de chez elle) ; des bêtes de somme dans les champs en dehors de la ville, une métropole si peuplée qu'il lui semblait que la population entière de Theros pourrait y résider.
Partout où se posait son regard, Shay trouvait autre chose qui venait lui lacérer le cœur. C'était à ça qu'aurait dû ressembler son foyer. À ça qu'aurait dû ressembler Theros si Zarkon n'avait pas exploité ses ressources. Shay avait cru savoir ce qu'on lui avait arraché, mais découvrait qu'en réalité, elle n'en savait rien du tout.
Ils étaient actuellement installés sur un toit-terrasse couvert par un treillis autour duquel s'enroulait du lierre bleu argenté filtrant la lumière du soleil. Des gardes étaient postés aux escaliers de chaque côté de la terrasse et des serveurs leur apportaient des boissons fraîches au goût plus aigre que ce dont Shay avait l'habitude. Elle en buvait par politesse, mais n'appréciait pas l'acidité sur sa langue.
Elle avait passé plusieurs minutes à observer la ville pendant que les Doyens conféraient dans des tonalités profondes, son cœur se brisant et s'égayant d'une seconde à l'autre. Même dans ses rêves les plus fous, elle ne s'était pas représenté la découverte de Balméras libres de cette manière.
Elle n'avait pas imaginé pouvoir se sentir si peu à sa place.
Secouant la tête pour chasser la mélancolie, Shay s'intéressa de nouveau au chant, faisant de son mieux pour attribuer des significations précises à sa propre mélodie. Elle se concentra d'abord sur une douce excuse à l'attention des Doyens alors qu'elle interrompait leur discussion et, une fois qu'elle eut leur attention, elle flancha. Elle voulait leur demander ce qu'ils savaient de Voltron, de l'Empire galra et de la guerre qui ravageait l'univers. Elle voulait savoir s'ils avaient vu le Vkullor.
Pourtant, comment poser ces questions sans prononcer le moindre mot ? La frustration lui monta à la gorge, mais elle s'efforça de ne pas la laisser transparaître tandis qu'elle entonnait une mélodie de chagrin, de perte et de violence. Elle sentit les Balmérans y répondre, mais quand elle chanta la captivité qu'elle avait connue dès la naissance, il n'y eut plus que du silence et de la confusion. Même chose quand elle essaya de condenser son sentiment d'horreur en découvrant le résultat d'une attaque de Vkullor : elle sentit une réponse dans le chant balméran, mais elle lui passa au-dessus comme si elle était vide de sens.
— Tu arrives à suivre ? murmura Hunk à son oreille. Parce que moi, je ne comprends rien.
Shay poussa une petite note triste.
— J'ai beaucoup de mal. Je ne maîtrise pas suffisamment ce chant pour converser en détail.
Hunk grimaça et Shay lui fredonna une petite mélodie pour l'apaiser et chercher du réconfort en retour.
Elle se rendit compte avec un temps de retard que les Doyens s'étaient tus. Surprise, elle s'interrompit et l'un d'eux se pencha, posant sa tasse pour prendre la main de Shay. Elle se mit à fredonner, d'un ton hésitant, la même mélodie entonnée par Shay pour apaiser Hunk. Shay réalisa brusquement qu'il s'agissait du chant du lion jaune, altéré et inexpérimenté, certes, mais trop familier pour s'y tromper. Elle n'avait pas remarqué que c'était devenu son chant préféré et n'avait certainement pas imaginé que ces Balmérans seraient capables de le reconnaître.
Shay poussa un petit son interrogateur, sa curiosité résonnant dans sa chanson, et la Doyenne jeta un regard désespéré à ses camarades.
— Qu– c'est le chant de Yellow ? demanda Hunk. Comment ils le connaissent ?
— Je…
Shay secoua la tête, replongeant dans le silence tandis que la Doyenne se remettait à chanter, implorante. Shay fronça les sourcils, mais acquiesça.
— Je crois qu'ils nous demandent de patienter, dit-elle à Hunk. Je crois… qu'ils ont peut-être une idée pour communiquer.
— C'est mieux que rien, dit Hunk, se levant quand l'un des Doyens leur indiqua de le faire.
Un Balméran vêtu du même uniforme que ceux qui leur avaient servi des boissons les mena jusqu'à un petit salon, bien plus luxueusement meublé que tout ce que Shay avait pu voir sur Theros et pourtant d'un style qu'elle n'avait jamais vu ailleurs. Les meubles étaient solides et si bien polis qu'on se voyait dedans et les murs étaient constellés de petits cristaux pour illuminer la pièce. Les chaises étaient basses et profilées, de forme similaire à ce dont Shay avait l'habitude, mais plus ouvragées et avec de fins coussins dessus. Tout était dans les contrastes : des bleus, verts et jaunes vibrants contre du marron, du noir et du gris, des meubles aux lignes vives et raides contre des décorations en spirales partout dans la pièce…
Un autre membre du personnel leur apporta un plateau de fruits et de graines avec deux pichets, un rempli d'eau fraîche, l'autre de ce même jus aigre servi sur le toit. Les deux Balmérans chantèrent quelque chose que Shay prit pour un au revoir ou peut-être une invitation à les appeler s'ils avaient besoin de quoi que ce soit.
Ils s'en allèrent, laissant Hunk et Shay livrés à eux-mêmes.
La peau de Karen était en feu, ses poumons comprimés. Elle avait du mal à respirer, comme si elle avait couru jusqu'à la passerelle, alors que ça faisait une heure qu'elle y était assise.
— Est-ce que ça va ? demanda Shiro, la tirant de sa rêverie.
Elle sursauta, son regard se refocalisant brusquement sur l'écran devant elle. Elle avait commencé à recouper sa liste de suspects avec leurs contacts olkaris, mais ne savait pas où elle s'était arrêtée. Son esprit avait déraillé depuis un petit moment.
Secouant la tête, elle recula son siège.
— Pardon, dit-elle à Shiro. Je vais bien, mais…
— Mais… ?
Karen plissa les lèvres, cherchant à identifier la source de l'étau autour de sa cage thoracique.
— Pidge… et Ryner. À quand remonte leur dernier message ?
L'inquiétude s'empara des traits de Shiro et Karen dut bien admettre que ce n'était pas sans raison. Elle-même était insensible à la panique, sûrement parce que l'anxiété soulevée en elle était accompagnée par la certitude que les paladins verts étaient toujours en un seul morceau.
Shiro disparut de son champ de vision et Karen sentit son cœur se serrer à nouveau. Ça montait depuis… depuis combien de temps, déjà ? Le sentiment d'urgence s'était perdu dans son stress à retrouver l'espion, au départ, mais c'était devenu trop fort pour le confondre avec autre chose. Quelque chose n'allait pas. Pidge et Ryner étaient en danger, peut-être pas immédiat, mais imminent.
— Ça fait huit heures, lui lança Shiro.
Coran leva le nez de son poste, depuis lequel lui et Allura inspectaient quelque chose. Karen n'avait saisi qu'une partie de leur conversation et avait compris que ça concernait le système de sécurité, ce qui expliquait pourquoi ils ne pouvaient pas regarder ça à l'intérieur de la salle de conférence sécurisée. Shiro regardait ses traits en prenant visiblement garde à ne rien laisser paraître de ce qu'il pensait.
— Ils allaient entamer leurs recherches du jour au moment de leur dernier rapport. Est-ce qu'ils ont trouvé quelque chose ?
Karen ouvrit la bouche, mais, pour une fois, aucune réponse ne lui vint.
— Je… Je n'en suis pas certaine.
Elle sonda le lien en s'attendant à ce que Green lui fournisse des informations, comme elle le faisait toujours. Dès qu'elle se posait la moindre question sur Pidge, elle obtenait toujours une réponse. Est-ce que Pidge avait trouvé quelque chose ? Était-iel sur le chemin du retour ou était-iel coincé·e quelque part ? Était-iel toujours en train d'explorer la ceinture d'astéroïde Jessaranti ou avait-iel trouvé une piste qui menait ailleurs ?
Karen n'en savait rien et ça la terrifiait.
Elle dévisagea Shiro un long moment, la bouche ouverte, le cœur battant à tout rompre, cette fois du fait de sa propre peur et non de ce qu'elle ressentait dans le lien adjuvant.
— Il faut que je l'appelle.
Val jeta un coup d'œil à Nyma tandis qu'elle les faisait traverser le trou de ver. Des milliers de questions fourmillaient dans sa tête, mais elle les garda précieusement pour elle. Nyma s'était murée dans le silence tout le long du petit-déjeuner avant de subitement annoncer qu'elles avaient une nouvelle mission.
Val n'avait rien vu de tel dans sa messagerie et ni Coran, ni Shiro ou Allura n'en avait parlé. À en juger la nervosité de Nyma, amplifiée par dix une fois dans le cockpit de Blue, c'était personnel. Plus que ça, d'ailleurs. Les pensées de Nyma flottaient à la surface du lien et Val savait qu'elle n'avait qu'à y jeter un regard pour tout comprendre.
Elle se tint prudemment à l'écart. Nyma n'avait rien dit et Val voulait respecter sa vie privée. Nyma lui en parlerait quand elle serait prête. Avec un peu de chance, ce serait avant qu'elles ne soient dans le feu de l'action.
Le trou de ver les fit sortir devant une planète inconnue aux bandes bleu et gris. Val avisa des traces récentes de bataille : l'épave d'un vaisseau de guerre impérial dérivait derrière les lunes de la planète, sombre et criblée de trous. Plusieurs vaisseaux de la Garde bourdonnaient autour pour l'inspecter et une autre escouade attendait un peu plus bas en orbite.
Val jeta un œil à Nyma, se demandant quand serait le bon moment pour la questionner. Heureusement, Nyma capta ses questions silencieuses avant qu'elle n'ait à se décider.
Elle soupira.
— T'inquiète. Ça devrait aller vite. Ça fait une semaine que la Garde repousse l'envahisseur petit à petit. Les derniers bastions sont dans les grandes villes. On doit juste les aider à démanteler la dernière grosse prison et on est bons.
Nyma cachait autre chose, un nœud d'émotions que Val rechignait à démêler. La Garde n'avait pas besoin de leur aide, ce n'était pas pour ça qu'elles étaient là : le plus gros du travail avait déjà été fait.
Non, leur présence était tout simplement importante pour Nyma.
Cette explication lui suffisant pour le moment, Val fit une brève analyse de la zone tandis que Nyma les rapprochait. Un ressort semblait s'être détendu dans sa poitrine. Apparemment, Nyma s'était attendue à un barrage de questions indiscrètes. Val sourit et tendit la main sans regarder pour presser doucement la sienne.
Keith attira tout autant l'attention lorsqu'il retourna enfin au quartier général. Le poids d'une douzaine de regards lui picota la nuque et il voulut se cacher derrière Akira.
Suis ton instinct, lui avait dit Thace. Bon conseil, sauf que l'instinct de Keith lui donnait deux instructions contradictoires. L'une lui disait de fuir les plans de sa mère, quelle qu'en soit la forme.
L'autre lui disait de rester, que c'était là qu'était sa place. Le peuple galra avait besoin de son aide autant que n'importe qui d'autre, si ce n'est plus.
Il repéra Mirek à l'autre bout de la pièce et sentit son cœur s'emballer aussitôt. Il ne remplirait pas le rôle que Keena lui avait réservé. C'était hors de question.
Mais il répondrait aux besoins de ces gens-là. Qu'il s'agisse de devenir une icône, le symbole de la résistance, n'importe, il le ferait. Mais seulement jusqu'à ce qu'on n'ait plus besoin de lui. Seulement le temps de repousser l'Empire.
— Mirek, appela-t-il, carrant les épaules en la rejoignant, l'interrompant dans sa discussion avec des techniciens.
Elle leva le nez et sembla remarquer le sérieux de l'expression de Keith.
— Vérifiez ces rapports et revenez vers moi, dit-elle aux techniciens avant d'aller à la rencontre de Keith au centre de la pièce. Keith. Tu m'as l'air… plus stable.
Il sourit dans sa barbe, s'efforçant d'empêcher ses oreilles de frémir d'une sorte d'amusement hystérique. Plus stable. Si seulement elle savait.
— Merci ? Le médecin m'a dit que je peux retourner sur le terrain, dit-il, ignorant le commentaire que Lance marmonna derrière lui.
Lance pensait que le médecin avait accepté seulement pour que Keith lui lâche enfin la grappe. Et, certes, Keith s'était montré… persistant. Mais Thace avait déjà donné son feu vert et connaissait mieux les limites de son neveu qu'un petit médecin de quartier.
Et puis, ce n'était pas comme si Lance ou Akira allaient le laisser s'aventurer en dehors de leur champ de vision de sitôt. S'ils tombaient sur un os, Keith serait sans doute celui qui allait devoir les traîner en lieu sûr, parce qu'ils n'allaient pas arrêter de se jeter devant lui pour le protéger du moindre danger.
Il se sentait un peu coupable rien que d'y penser, mais surtout exaspéré. Il ne pouvait pas se tourner les pouces éternellement à attendre que Vit décide de rentrer chez lui de lui-même.
Mirek lui sourit, l'expression légèrement vicieuse.
— Excellent. Il se peut qu'on ait besoin de toi.
— Où est-ce qu'on en est ? demanda Lance. La PI est toujours aux abonnées absentes ?
Keith jeta un regard à Lance. Il lui avait dit que la police impériale commençait à craquer sous la pression. Elle avait toujours été un gang de persécuteurs bien rémunérés, habitués à n'avoir qu'à montrer un badge pour qu'on ploie sous leurs menaces d'amendes ou de peine de prison. Maintenant que le peuple se rebellait, une bonne partie de son effectif avait décidé que le risque n'en valait pas la chandelle.
Mirek acquiesça.
— Je ne pense pas qu'il y ait tant de déserteurs qu'il n'y paraît. Il est plus probable qu'ils fassent semblant de ne pas recevoir les ordres de Vit pour éviter d'avoir à retourner au combat. Une fois que nous nous serons débarrassés de Vit, nous allons devoir trouver un moyen de démanteler la PI et la remplacer par des forces de police convenables. Pour l'instant, Vit semble se reposer sur sa propre armée pour tout faire.
— C'est bien, non ? demanda Akira. C'est une chose de moins à s'inquiéter.
Lance secoua la tête.
— Ça nous laisse encore les vaisseaux en orbite. Ils n'ont toujours pas envoyé de troupes, si ?
— Non, dit Mirek. Selon les rumeurs, Vit leur a demandé des renforts, mais ils ont tous refusé.
— Pas étonnant, commenta Keith en levant les yeux au ciel, jetant un regard à l'écran qui affichait une image brouillée de la flotte en orbite.
Le vaisseau de Vit était facilement repérable au milieu des trois autres : plus petit, moins bien décoré. Il avait sûrement amené plusieurs milliers d'hommes sur la planète mère, séparés en forces aériennes et terrestres, mais si d'autres villes suivaient l'exemple du 301 et que la PI ne s'engageait plus dans les combats, ça ne devait plus suffire.
Voyant que les autres le dévisageaient, Keith fronça les sourcils et fit un geste de la main vers l'écran.
— Ces « renforts » ? Ces autres vaisseaux ? Ils appartiennent à des princes ou à d'autres officiers haut placés. Vit est quoi ? Lieutenant ? On l'a sûrement envoyé pour le tester ou parce que la mission était censée être facile. Ces autres vaisseaux ont été dépêchés pour essayer de sauver les meubles, mais ils ne feront rien qui permettra à Vit de s'attribuer tout le mérite.
Lance plissa le nez.
— Donc on est en sécurité pour l'instant, mais dès qu'on se sera débarrassés de Vit, on va devoir affronter une armée encore plus importante ?
— On va devoir dresser les princes les uns contre les autres, dit Mirek, ses griffes s'enfonçant dans ses cheveux et son œil cybernétique s'éteignant un peu pendant qu'elle réfléchissait au problème.
Keith compta jusqu'à trois avant de dire :
— Ou sinon… On les élimine tous en même temps.
Les autres le dévisagèrent à nouveau et il sentit l'incertitude le gagner en voyant la panique dans le regard de Lance. Il semblait déjà savoir où Keith voulait en venir et n'avait pas l'air d'apprécier.
Bon, en même temps, il n'y avait que Matt et Akira qui pourraient potentiellement trouver son idée bonne. Ce plan lui était venu en grande partie parce qu'il en avait assez de rester sur le banc de touche, même s'il pensait bien sûr que ça pouvait fonctionner. En tout cas, Keena ne l'approuverait jamais si elle en entendait parler.
Mais son instinct lui disait que c'était leur meilleure chance et comme il ne savait pas quoi faire d'autre du fait qu'il était devenu le héros du peuple, il n'avait plus qu'à s'y fier.
— Réfléchissez, dit-il. Les princes ne font rien pour l'instant. Ils se croient en sécurité et se reposent sur leurs lauriers en attendant que Vit échoue. Si on attend d'en avoir fini avec Vit, ils auront le temps de se préparer à agir et reprendre aussitôt le contrôle de la planète mère. Ils auront l'avantage. En plus, Vit ne va pas se laisser faire facilement, car abandonner n'est pas en option quand tout ce beau monde l'observe. Par contre, s'il nous voit écraser la flotte en orbite, ça le découragera peut-être assez pour qu'on puisse en finir sans trop de dégâts collatéraux. Peut-être même qu'une partie de ses troupes se rendra, avec ou sans son accord.
— Vous pensez qu'elles savent ce qu'il se passe plus haut ? demanda Akira à propos. Ou que Vit ne leur a pas dit de ne pas compter sur des renforts ? Parce que ses troupes comptent peut-être sur le fait qu'elles n'ont plus qu'à tenir un jour ou deux avant qu'on ne leur vienne en aide.
Keith rencontra le regard d'Akira et sourit, sentant le fourmillement dans son ventre s'apaiser tandis que Lance et Mirek se plongeaient dans un silence pensif.
Lance finit par lâcher un souffle.
— Bah merde alors.
— Comment ? demanda Mirek d'un ton prudent, dardant un regard vif sur Keith. Nous n'avons pas de vaisseaux de combat et si nous frappons un des aérodromes de Vit, la flotte comprendra aussitôt nos intentions.
Keith croisa les bras, passant une griffe sur la couture de sa manche.
— On n'a pas besoin d'attaquer un aérodrome. On a le lion rouge. Il va vite, il a déjà affronté des vaisseaux de guerre impériaux et, si j'arrive à passer le blocus, je pourrai contacter le château. Comme ça, au pire du pire, on aura Voltron à nos côtés.
Il retint son souffle tandis que Mirek y réfléchissait, mais il connaissait déjà sa réponse. Ils n'avaient pas beaucoup d'options et la flotte en orbite était une bien trop grande menace pour qu'ils l'ignorent.
Après un long moment, elle secoua la tête.
— Il faut bien admettre que c'est pour le moins théâtral. Et c'est peut-être exactement ce qu'il nous faut.
Elle jeta un œil à Lance, qui semblait toujours nerveux.
— Très bien. Il va falloir faire vite avant que Vit ne remarque que tu es à nouveau d'attaque. Je vais organiser une réunion stratégique avec les autres coordinateurs. On bouge ce soir.
Shiro essaya de contacter le lion vert pas moins de trois fois. En ajoutant les tentatives répétées de Karen, c'était peut-être excessif, surtout que Pidge leur avait envoyé un bref message en réponse : Pas en danger. Sur une piste. Je vous rappelle.
De n'importe qui d'autre, un tel message aurait été alarmant, mais Pidge avait tendance à rester sommaire quand iel était concentré·e sur autre chose, surtout quand il s'agissait de son père. Karen avait admis, non sans réluctance, que son message semblait vrai : du moins, rien de ce qu'elle ne sentait dans le lien ne le réfutait.
— Ils doivent être en train d'infiltrer une nouvelle base, dit Karen. C'est dangereux, mais pas dans l'immédiat.
— Tu n'es pas sûre ?
L'idée était absurde. La certitude était ce que Green avait promis à Karen en la prenant comme adjuvante. Qu'elle ne sache pas quelque chose concernant Pidge et Ryner était profondément perturbant.
Karen lui adressa un sourire fatigué.
— On va devoir attendre qu'ils nous recontactent.
Shiro sortit de cet échange troublé et retourna à la passerelle pour voir ce que les autres avaient trouvé concernant les IA et leur étrange absence de perception des alentours de la salle de conférence sécurisée. Allura et Coran se tenaient devant le terminal principal à son arrivée, Matt faisant les cent pas derrière eux. Il leva le nez de sa tablette en remarquant sa présence.
— Des nouvelles ?
Shiro fit non de la tête.
— Pidge a juste dit qu'ils suivaient une piste, mais iel n'est pas en danger.
— Tu veux dire pas plus que d'habitude pour un paladin, marmonna Matt.
Shiro passa un bras autour de lui et posa son regard sur Allura et Coran.
— Et vous ? J'espère que les nouvelles sont meilleures que les miennes.
— Il y a… des anomalies dans les profils mémoriels des anciens paladins, dit Allura d'un ton neutre. Dans chacun d'entre eux. Ce n'est pas la première fois que ça arrive. Il y a des fluctuations mineures dans leur quintessence, des données corrompues ici et là.
— Ça remonte à leur activation, dit Coran. Ça vient sûrement d'un élément de leur conception. Nous étions tous pressés par le temps à la fin et seuls Rukka et Sa ont eut l'occasion de compléter leurs profils. Je ne pense pas que l'on puisse dire que ces petites incohérences ont forcément pour origine des altérations extérieures.
— Est-ce que ça expliquerait les trous de mémoire de Rukka ? demanda Shiro.
Coran hésita.
— Peut-être. Apprendre à l'IA comment traiter et stocker de nouveaux souvenirs fait partie du processus de création du profil mémoriel. Si l'ordinateur n'a pas assez de données pour assimiler une situation, il se peut que des éléments se perdent…
Il n'avait pas l'air convaincu et Shiro se demanda s'il n'essayait pas de se rassurer lui-même.
— D'accord. Qu'est-ce qu'on fait ? Je sais qu'on a évoqué l'idée de limiter les IA.
Matt et Coran jetèrent un œil à Allura, qui s'était fermement opposée à ce plan quand Coran l'avait mis sur la table. L'insinuation qu'elle ne pouvait pas faire confiance à sa mère l'avait blessée. Shiro la comprenait, mais pensait en même temps qu'ils ne pouvaient faire confiance à aucune des IA. Pas à l'heure actuelle. Leurs questions trouveraient peut-être des réponses innocentes, ce qu'il espérait sincèrement pour leur bien à tous.
Mais ça ne justifiait pas la prise de risque.
Les épaules d'Allura s'affaissèrent et elle secoua la tête.
— C'est fait. Elles n'ont plus accès aux systèmes du château et n'ont plus la capacité d'apparaître ou d'interagir avec qui ou quoi que ce soit à moins qu'on aille directement leur rendre visite dans la salle du noyau. Nous allons devoir maintenir cet état de fait pour le moment. Nous pourrons toujours restaurer leurs accès si la situation évolue dans le futur.
Shiro lui serra l'épaule.
— Je suis sûr que ce sera bientôt réglé. Qu'en est-il du blocage autour de la salle de conférence ? Est-ce que vous avez eu le temps de vous pencher dessus ?
— J'ai lancé un diagnostic tout à l'heure, dit Coran. Les résultats devraient être arrivés…
Shiro frotta le dos d'Allura en attendant que Coran affiche les résultats. Elle était toujours tendue, mais se détendit un peu sous son toucher.
Coran se frotta la moustache en lisant le rapport du diagnostic.
— Tout semble en ordre… Aucune interdiction particulière ne les empêche de s'approcher. C'est peut-être une autre facette de leur mémoire défaillante. Ils ont du mal à assimiler de nouvelles situations, ce qui peut s'étendre aux nouvelles configurations du château.
— Est-ce qu'on a reconfiguré autre chose ? demanda Shiro. Si ta théorie est bonne, ils devraient rencontrer les mêmes difficultés là-bas.
— Je ne crois pas, dit Allura, faisant apparaître son écran pour afficher un autre rapport d'un geste nerveux. Chaque reconfiguration draine considérablement les ressources du château et, après dix mille ans, nous avions d'autres priorités. Je ne vois pas pourquoi nous aurions…
Elle se tut, ses mains s'immobilisant sur l'écran. Shiro tendit le cou pour voir ce qui avait attiré son attention. Il vit une liste de codes en caractères altéens, sûrement des codes d'identification puisque le traducteur de Pidge n'y touchait pas. À côté se trouvaient des suites de chiffres que Shiro reconnut comme des dates altéennes, bien qu'il manquait de pratique dans leur conversion. Pour ce qu'il en savait, ces rénovations pouvaient avoir eu lieu dix mille ans plus tôt.
— Coran ? fit Allura. Quand avez-vous terminé l'installation de la salle de conférence ?
— Hmm ? Oh, environ une semaine après que vous êtes partis chercher un maître pygnarat, je dirais.
— Et vous n'avez rien modifié depuis ?
Coran saisit l'urgence dans le ton de sa voix et la rejoignit en silence pour regarder son écran.
— Quiznak, murmura-t-il. C'était il y a moins de deux semaines !
Matt posa une main sur l'épaule de Shiro pour s'y appuyer alors qu'il se mettait sur la pointe des pieds, cherchant à voir l'écran à son tour.
— De quoi ? Quelqu'un a touché à la salle de conférence ?
Allura tapota la dernière ligne du registre, un grondement dans la voix :
— Soit la salle en elle-même, soit autre chose du même étage. Je vais afficher le schéma des lieux.
Ils retinrent leur souffle tandis qu'un hologramme apparaissait devant eux, affichant le lieu de reconfiguration en orange : ce n'était pas la salle de conférence, mais une salle de stockage inutilisée attenante. Shiro fronça les sourcils et Allura poussa un petit son surpris. Derrière lui, Matt se crispa et Coran jura sous cape.
— Quoi ? fit Shiro. C'est grave ?
— Très grave, répondit Coran. Je vais devoir conduire une inspection physique de la pièce, mais nous avons mis en place une zone tampon tout autour par redondance. La pièce en elle-même est sécurisée, mais nous ne voulions pas qu'un intrus puisse s'en approcher pour l'altérer. Tu vois les espaces inaccessibles de chaque côté de la pièce ?
— Tu veux dire que notre salle de conférence n'est pas aussi sécurisée qu'on le pensait.
— Nous allons certainement devoir partir de ce principe tant que le problème n'est pas résolu ou jusqu'à trouver la preuve du contraire.
Shiro grimaça, mais Allura se redressa et pianota furieusement l'écran.
— Qui a fait ça ? Personne n'a les autorisations nécessaires pour modifier cette configuration, à part–
Elle se coupa et Shiro s'empressa de lire la boîte de dialogue qui était apparue. Comme d'habitude, le traducteur mit un moment à s'activer, mais dès qu'il put, il parcourut les détails en diagonale. Date et heure de la demande, contenu de la demande, date et heure de complétion… Et, tout en bas, le nom de l'utilisateur à l'origine de la demande.
Matthew Holt.
L'Eryth était plongé dans un silence sépulcral.
Meri avait toujours trouvé cette comparaison glaçante, peut-être parce que ça lui rappelait la tradition des Altéens qui vivaient dans l'espace : retourner le corps d'un être aimé à l'étreinte de l'univers en l'éjectant dans le vide de l'espace.
En tout cas, elle lui paraissait appropriée au cas présent. Tout était sombre et silencieux. Alors qu'elle se faufilait jusqu'à la salle d'archives, Meri avait l'impression de ne pas pouvoir inspirer assez d'air.
Elle touchait enfin au but.
Se connecter au compte d'Haggar ne lui demanda aucun effort. En fait, ce fut si facile qu'elle s'inquiéta d'être passée à côté de quelque chose qui pouvait très bien avoir alerté Haggar. Si facile qu'elle se demanda pourquoi elle ne l'avait pas fait trois semaines plus tôt.
Pourquoi ne l'avait-elle pas fait plus tôt, en effet ? Elle était certaine d'avoir eu de bonnes raisons, mais elle n'arrivait pas à s'en souvenir. Elle s'était tellement habituée au brouillard qui planait sur son esprit à cause des injections de quintessence qu'elle y prêtait à peine attention, mais elle était persuadé qu'il était en faute. Elle ne réfléchissait pas clairement. Pas depuis un moment, pensait-elle.
Elle allait devoir couvrir ses traces.
C'était une évidence et elle y avait pensé plusieurs fois, mais ça lui sortait sans cesse de la tête. Elle avait déjà assez de choses à faire entre obtenir des informations et s'échapper. Effacer sa présence en plus de ça ?
Elle n'était pas sûre d'en être capable. Elle avait brouillé l'esprit de plusieurs prisonniers et étudié la technique d'Haggar quand elle lui montrait l'exemple, mais elle ne se faisait pas d'illusions : elle était loin de pouvoir affronter la sorcière sur un pied d'égalité. Elle ne pourrait pas effacer de sa mémoire sa présence à bord de l'Eryth ni l'empêcher de penser au projet Revendication pour qu'elle ne remarque pas le nouvel élément inscrit au registre des effectifs. Insérer un faux souvenir où Haggar en personne donnait sa nouvelle affectation à Ulaz était encore plus hors de sa portée.
Elle allait devoir bâcler l'affaire. Elle ferait de son mieux pour mettre la tête d'Haggar en pagaille en mettant en avant des raisons évidentes pour son infiltration et sa trahison. Elle pourrait peut-être trouver quelque chose dans ses dossiers pour identifier l'espion du château-vaisseau et ainsi faire croire à Haggar que c'était tout ce qu'elle cherchait. Ça ferait gagner un peu plus de temps à Ulaz avant qu'elle ne remarque la supercherie.
Meri allait quand même devoir lui exposer les risques. Ça ne vaudrait peut-être pas le coup. Avec un peu de chance, Pidge aurait au moins tiré quelque chose du laboratoire de Jessaranti et Ulaz n'aurait même pas besoin de s'infiltrer.
Mais il se pouvait qu'il serait forcé de prendre sa retraite quoi qu'il en soit.
Elle peaufinerait les détails une fois sortie d'ici. Pour l'instant, elle avait le champ libre sur toutes les informations disponibles sur les serveurs impériaux et comptait bien en profiter à fond.
Elle commença par Revendication, sa nuque fourmillant avec la désagréable sensation qu'on allait la surprendre à tout moment. Si Haggar la prenait la main dans le sac, elle voulait au moins avoir des informations sur Sam Holt, histoire de ne pas avoir fait tout ça pour rien.
Il y avait un nombre considérable de fichiers sur Revendication : elle n'allait pas avoir le temps de tout lire en une nuit. Elle se demanda si elle pouvait en faire une copie sans qu'Haggar ne le remarque. Mais, au final, quelle importance qu'elle l'apprenne ? Du moment qu'elle pensait que Meri avait juste volé des informations…
Sauf que si elle apprenait que Meri s'était intéressée au projet, elle pourrait décider de se pencher sur les failles de sécurité et inspecter la nouvelle recrue.
Meri hésita longuement. Trop longuement, certainement, mais elle ne voulait pas se précipiter et le regretter ensuite. Un mal de crâne battait à ses tempes au même rythme que son pouls sans l'aider à prendre de décision. Elle ne pensait pas qu'il y avait de bon choix. Dans tous les cas, quelqu'un risquait de mourir. Elle brancha donc sa puce de données pour commencer le transfert.
Elle prenait un risque.
Elle espérait que c'était le bon.
Tandis que le transfert progressait, elle alla jeter un œil au registre du personnel et ouvrit une fenêtre de messagerie vide adressée à Decora, la druide en charge du projet. Elle resta figée devant, le flot embourbé de ses pensées se fluidifiant enfin.
Elle était vraiment trop bête. Elle avait passé tout ce temps à fureter, à essayer d'apprendre la magie de l'esprit pour couvrir ses traces… À stresser parce qu'Haggar risquait de découvrir le pot aux roses.
Pourquoi faire quoi que ce soit ?
La couverture d'Ulaz n'avait pas besoin de tenir longtemps, maintenant qu'ils avaient toutes ces informations. Elle n'avait même pas besoin de résister à un examen approfondi. Pidge n'avait qu'à usurper le code d'origine d'Haggar et envoyer l'ordre de transfert quand iel voulait. Iel pouvait envoyer Ulaz et le repêcher le jour d'après sans qu'Haggar ne se doute de quoi que ce soit.
Meri ferma rapidement le système de messagerie, les mains tremblantes tandis qu'un rire cahoteux lui échappait. Des semaines d'organisation, des semaines d'observation et d'attente. Elle y avait réfléchi pendant si longtemps ! Comment cela se faisait-il qu'elle n'ait jamais pensé à laisser Pidge s'occuper de la partie informatique ?
Bon, maintenant qu'elle était là, autant voir ce qu'elle pouvait trouver d'autre. Elle éplucha les fichiers plus ou moins au hasard, hésitant à chercher quelque chose en particulier par la barre de recherche. Surtout concernant l'espion ; elle ne pensait pas qu'elle allait trouver quelque chose facilement.
Elle parcourut en diagonale la liste de dossiers sans rien trouver d'évident, ce à quoi elle s'attendait. Si Haggar avait rangé ses documents sur l'espion là-dedans, ce n'était pas comme s'ils seraient intitulés ESPION DU CHÂTEAU en grosses lettres néons. Meri pouvait tenter de copier l'intégralité de l'archive, ce qui prendrait des heures, ou abandonner et essayer de trouver autre chose.
Tandis qu'elle étudiait ses options, elle tomba sur un dossier bien différent.
Opération Seigurd
Le titre lui disait quelque chose et un étau se ferma autour de ses poumons. Seigurd était un mot emprunté à la langue altéenne. Il était entré dans le dictionnaire galran bien avant la guerre, mais c'était quand même étrange de le trouver dans les dossiers d'Haggar. Le fait que ce mot faisait référence à l'action de régler une vieille histoire la mettait encore plus mal à l'aise.
Tandis que le transfert de fichiers arrivait à complétion, Meri ouvrit le dossier et sentit son cœur sombrer.
— Oh, non, souffla-t-elle, son regard parcourant l'écran à la volée.
Il y avait bien trop d'informations à étudier pour tout saisir d'un simple coup d'œil, mais deux choses furent immédiatement claires :
L'opération Seigurd était une invasion à grande échelle.
Et sa cible était New Altéa.
Meri jura, faisant défiler les informations à l'écran pour savoir quand l'assaut était prévu et quelles troupes y étaient dépêchées. La bataille pour la Terre avait presque viré au désastre et Voltron avait seulement affronté le vaisseau de commande de Zarkon, son prototype de lion et un unique robeast. Cette fois-ci…
Elle eut à peine le temps de commencer ses recherches qu'elle sentit soudain de la quintessence lui dresser les poils de la nuque. Son souffle se figea dans ses poumons, sa gorge se remplissant de glace. Elle resta immobile une interminable minute avant que la main d'Haggar ne se matérialise sur son épaule.
— Bonsoir, Meri. Je pense qu'il est temps que nous ayons une petite… discussion.
Le combat avait commencé depuis dix minutes et Pidge avait mis son cerveau en veille. Iel ne devait pas penser à l'endroit où iel se trouvait ni à ce qu'iel y avait trouvé, ou du moins ce qu'iel pensait y avoir trouvé. Iel ne devait pas penser aux indices sur le destin de son père qui l'attendaient tout près ni à la personne dans l'habitacle de Dark Green, une personne qui ne méritait pas de mourir simplement parce qu'Haggar en avait fait un monstre.
Iel devait se concentrer sur sa survie.
Iel devait se concentrer sur la meilleure manière de mettre fin à ce combat.
Iel avait d'abord essayé de faire fuir Dark Green ou de la clouer au sol assez longtemps pour pouvoir retourner au laboratoire.
Après ça, iel avait essayé de s'enfuir. Dark Green était trop résistante pour être battue facilement et ne semblait pas disposée à abandonner la poursuite. Il fallait lui passer sur le corps, ce que Pidge ne voulait pas. Qui que soit le pilote et qu'il soit en pleine possession de ses moyens ou non, il ne méritait pas de mourir pour la seule raison qu'il se trouvait sur son chemin.
Mais Dark Green était vicieuse, évitant toutes les manœuvres de Pidge et lui coupant la route quand iel essayait d'atteindre un espace dégagé. Green était légèrement plus rapide que la copie d'Haggar en ligne droite, mais Dark Green avait des boosters plus puissants qui allaient de pair avec des lasers et une défense améliorés. Elle pouvait traverser le champ de bataille en un battement de cil et amortir les coups comme personne, mais elle n'avait pas la finesse du lion vert.
C'était ce dont Pidge cherchait à se convaincre, en tout cas. Le cockpit frémit tandis que Green traversait un nouvel astéroïde après avoir pris un laser à bout portant.
Pidge la stabilisa et, avec l'aide de Ryner, Green fit apparaître une nouvelle paire de canons que Ryner avait conçus pour exploiter une faiblesse qu'elle avait cru déceler dans les défenses de Dark Green. Pidge avait été trop occupé·e à piloter pour participer activement à l'analyse et au développement, mais iel avait glané assez d'informations dans la tête de Ryner pour se sentir un peu optimiste.
Deux boules d'énergie bleu-vert percutèrent le plastron de Dark Green, des filaments lumineux se répandant sur son corps comme du lierre poussant à la vitesse de l'éclair. Dark Green tressaillit et s'immobilisa complètement, la lueur magenta de son regard s'éteignant. Pidge retint son souffle, soupesant déjà ses options d'échappatoire. Iel ne pensait pas que le robeast resterait K.O. assez longtemps pour lui laisser le temps d'ouvrir un trou de ver, le traverser et le refermer sans qu'il ne les rattrape.
Et en effet, Dark Green récupéra encore plus vite que Pidge ne l'avait anticipé, activant ses boosters et rentrant de plein fouet dans le lion vert alors qu'il commençait à se retourner. Pidge cria, les étoiles vrillant dans son champ de vision jusqu'à ce qu'iel ne puisse même plus distinguer le bas du haut.
— Purée, marmonna Ryner, se tenant à la console. Je pensais que ça fonctionnerait.
— Ça a presque marché.
Pidge se battit avec les contrôles pour redresser Green et faire face au robeast avant qu'il ne profite de l'ouverture. Plutôt que de reprendre l'assaut, iel fonça et dépassa Dark Green pour rejoindre un regroupement d'astéroïdes qui pouvait absorber les lasers pour eux. Les astéroïdes de Jessaranti lui avaient paru très écartés les uns des autres quand ils fouillaient la zone, mais maintenant qu'ils volaient à pleine vitesse, Pidge avait l'impression d'être sur une piste de ski avec beaucoup de slaloms, toujours à devoir tourner la manette. Un instant d'inattention lui ferait aussitôt percuter un caillou, perdre de la vitesse et perdre le peu d'avance qu'iel avait gagné sur le robeast.
La frustration de Ryner frémissait à la surface du lien et Pidge la laissa aux contrôles de son corps un moment histoire de pouvoir s'intéresser à ce qui lui posait problème. Elle n'avait aucune visibilité sur les caractéristiques de Dark Green. Les scanners relevaient quelques informations, mais Ryner était forcée de faire beaucoup de suppositions dans ses inventions, tirant des idées des autres robeasts qu'ils avaient rencontrés.
Haggar avait visiblement créé des versions améliorées des lions en comblant les trous dans leurs défenses et révisant le design des barrières de façon à ce que Ryner ne puisse pas les contourner.
— Il me faut plus de temps, gronda Ryner. Si je pouvais analyser ces relevés et les comparer aux robeasts que nous avons déjà rencontrés, je devrais pouvoir trouver quelque chose à faire, comme ajuster la fréquence de quintessence ou la composition des missiles…
Elle secoua la tête et se retira au fond de son esprit, laissant Pidge reprendre la main. Iel se mordilla la lèvre, mais Ryner avait raison. Une grande partie de leur cerveau devait se concentrer sur la fuite : ils ne pouvaient pas prendre le temps nécessaire pour trouver une solution intelligente à leur problème.
Mais tant qu'ils ne pouvaient pas abattre Dark Green, ils restaient coincés dans une bataille d'attrition et, pour le moment, il semblait clair que Green n'en ressortirait pas victorieuse.
Une fenêtre bleu ciel apparut entre Pidge et Ryner à l'écran, le curseur clignotant sur la première ligne. L'instant suivant, du texte apparut, défilant trop vite pour le lire en entier. Pidge resta figé·e devant un moment, avisant des formules familières et des caractéristiques mécaniques qui semblaient presque…
Dark Green profita de sa distraction pour les rattraper, les attaquant avec le LOKI, ce qui blanchit momentanément la visibilité extérieure. Pidge ferma les yeux et se servit de ceux de Green pour suivre les mouvements de Dark Green et éviter les attaques suivantes. Ils se pourchassèrent l'un l'autre autour d'un astéroïde jusqu'à ce que le faux lion vert le brise d'un tir bien placé. Des éclats de roche se mirent à pleuvoir contre les défenses de Green et Pidge l'éloigna dans une direction aléatoire, cherchant un endroit plus à couvert.
Pendant ce temps, le texte continuait de défiler et Ryner le lut en diagonale, son esprit se taisant alors qu'elle l'assimilait petit à petit.
Ça vient de toi ? pensa Pidge à l'attention de Green, même s'iel connaissait déjà la réponse. Il y avait une odeur de sel dans l'air, comme une brise venant de l'océan, et iel sentait comme un goût de métal sur sa langue.
Une présence familière couvrit sa nuque de chair de poule.
Le souffle coupé, iel échangea un regard avec Ryner.
Le pilote de Dark Green.
Pouvaient-ils lui faire confiance ? Si le pilote était leur ami comme il le prétendait, il était le plus à même de leur fournir les plans du faux lion. Grâce aux informations qui se déversaient toujours dans la base de données de Green, ils pouvaient mettre la création d'Haggar en pièces.
Mais si c'était un piège, Ryner allait peut-être se retrouver à construire quelque chose qui signerait leur arrêt de mort.
Et pourtant, quelque chose titillait Pidge tout au fond de son esprit. La présence lui était familière. C'était peut-être un piège, mais la boule dans sa gorge était indubitablement réelle et iel n'avait pas le temps de démêler d'où venait cet étrange mélange d'appréhension et de soulagement qu'iel ressentait.
— Fais-le, dit-iel. On doit l'écouter.
Ryner tourna vivement la tête.
— Pidge–
Elle s'arrêta là. Peut-être avait-elle lu dans l'esprit de Pidge son instinct irrationnel d'accorder sa confiance. Peut-être vit-elle seulement qu'ils n'avaient que peu d'autres choix, surtout tant que Dark Green les empêchait de fuir. Ils avaient réussi à tenir le coup jusqu'à présent, mais ça ne pouvait pas continuer indéfiniment.
Avec un petit juron, Ryner se mit au travail. Pidge garda un simple œil (figuratif) sur son avancée et s'employa entièrement à esquiver les tirs de Dark Green, s'éloigner le plus possible et rester toujours en mouvement. S'arrêter même un instant les ferait courir à leur perte.
Iel ne sut pas combien de temps cela prit. Sûrement pas tant que ça. Ryner synthétisait très vite ses inventions et Green arrivait à les construire dans l'instant. Les inventions olkaris étaient ce qui s'approchaient le plus du miracle technologique et s'adaptaient parfaitement aux lions.
La présence ne quitta pas le cockpit. Pidge la sentait qui observait. Attentive. Anxieuse, sans que Pidge n'ait vraiment envie de devenir pourquoi. Le pilote s'inquiétait peut-être pour Pidge et Ryner. De la réussite de leur plan.
Ou peut-être s'inquiétait-il qu'ils remarquent son piège. Pidge n'y croyait pas, mais il lui était déjà arrivé de se tromper. Pas souvent, mais suffisamment de fois pour prendre ses propres conclusions avec un grain de sel.
Ryner acheva son travail et Pidge prit une profonde inspiration tandis que Green intégrait la nouvelle arme à son arsenal. Elle était un peu moins élégante que ses créations habituelles, ressemblant un peu plus à quelque chose que Pidge aurait pu construire, iel qui s'habituait encore au concept de machines organiques.
Au moins, iel pouvait être sûre que le pilote n'était pas un ingénieur olkari.
— Prête ? demanda Pidge.
Ryner plongea les bras jusqu'aux coudes dans les poches de contrôle, son malaise crépitant à la surface du lien.
— Autant qu'on puisse l'être.
Pidge acquiesça, comptant jusqu'à trois avant de faire pivoter Green, Ryner tirant au même instant. Dark Green n'eut pas le temps de répondre. Deux lasers jumeaux s'élevèrent des deux nouveaux canons et frappèrent le faux lion en moins d'une seconde. Il prit l'assaut en plein poitrail et le même effet de lumière en lierre parcourut la surface de son armure, d'un vert plus vibrant que la première fois.
Pidge enchaîna par une attaque physique, rentrant dans le faux lion tandis qu'il restait figé. Il n'esquissa aucun geste défensif et la collision l'envoya s'écraser contre un des deux plus gros astéroïdes.
Dark Green rebondit sur la surface et glissa contre la pierre, y creusant des traînées pâles. De l'énergie verte crépitait toujours au niveau de ses articulations alors qu'elle essayait faiblement de bouger. Puis elle s'écroula, s'immobilisant totalement. Presque morte, sauf pour les lueurs magenta et cramoisi de ses yeux et soudures.
— Il faut l'achever, dit Ryner d'un ton ferme non dénué de compassion. Nous ne pouvons pas laisser une arme de cet acabit entre les mains d'Haggar.
Pidge hésita. Iel savait que Ryner avait raison, mais une voix insistante au fond de son esprit lui disait qu'iel passait à côté de quelque chose. Un élément vital.
Iel savait, rationnellement, qu'il fallait détruire Dark Green : une telle chance ne se représenterait pas de sitôt.
Mais iel ne pouvait pas se résoudre à appuyer sur la détente.
Un moment passa, les deux lions restant immobiles, Pidge tremblant alors que l'angoisse de Ryner grimpait. La gueule de Dark Green finit par s'ouvrir, la rampe venant à la rencontre du sol de travers du fait de l'angle auquel reposait sa tête. Une silhouette apparut à l'embouchure, grande et fine et vêtue d'une horrible imitation de l'armure de paladin. Elle était entièrement noire avec des accents lumineux cramoisis au lieu d'aigue-marine, un sigle impérial peint sur le plastron de cette même nuance de verte maladive. Une paire d'yeux jaunes brillaient derrière la visière assombrie du casque.
Le cœur de Pidge cessa de battre. La silhouette du pilote, même obscurcie par l'armure, sa posture, sa façon de marcher… C'était impossible. C'était impossible, et pourtant, iel ne pouvait pas se tromper. Iel l'aurait reconnu n'importe où. Iel le sut avant même qu'il ne lève la tête pour rencontrer son regard. Avant même que Green ne zoome sur son visage, l'affichant en plus grand que nature à l'écran.
Le souffle haché, les mains tremblantes sur les contrôles, Pidge plongea le regard dans des yeux qu'iel n'avait pas vus depuis près de deux ans.
—Papa.
