« Avant que je ne vous traîne au palais de justice afin de vous obliger à payer une amende bien corsée » commenta M. Lee d'un ton aimable qui ne collait pas du tout avec la menace qu'il venait de proférer, « et non, ce n'est pas optionnel, Maître Dumbledore, n'essayez pas de me faire les gros yeux. Avant cela, donc, j'aimerais tirer les choses au clair : pour quelle raison au juste avez-vous décidé de perturber d'honnêtes citoyens Américains ? »

Le bonhomme brun avec les lunettes rondes grimaça alors qu'il tapotait maladroitement son épouse frémissante.

« Pour… pour la même raison que notre Daisy, je suppose » hasarda-il. « Tu as vu la tapisserie familiale, n'est-ce pas ? Le nom rajouté dessus ? »

« Ah oui, ça » ne put s'empêcher de marmonner Cass qui mourrait d'envie de courir au placard afin de dévorer un paquet entier de biscuits au chocolat fourrés à la gelée de cerise.

Daisy Potter avait expliqué en quoi consistait une tapisserie familiale quand elle avait résumé les étapes l'ayant conduite à soupçonner un lien de parenté entre elle et les garçons Hamada, et la tenancière du Lucky Cat Café se sentait assez mitigée sur la question. D'un côté, ce devait être drôlement pratique pour les recherches généalogiques, mais de l'autre, ça restait franchement discriminatoire puisqu'un enfant n'apparaissait pas en cas d'insuffisance arcane, témoin le fait que l'Anglaise brune aux yeux verts n'avait été consciente que de l'existence de Hiro et que rencontrer Tadashi l'avait entièrement prise par surprise.

Vraiment, ça ressemblait un peu trop à la conduite de Tomeo et Maemi, mais inversée – eux étaient fermement décidés à oublier que leur fils avait eu un autre enfant après Tadashi, un qui tenait davantage de sa mère. Au crédit de Daisy Potter, la femme semblait être retombée à peu près sur ses pieds et accepter la perspective de deux neveux au lieu d'un, tant pis s'ils pouvaient lui changer le nez en navet bleu à pois roses ou pas.

Mais les parents de Daisy – elle ne les nommerait pas les parents de Kikyô, ils arrivaient trop tard, les excuses et les pleurs c'était très bien mais seule Kikyô pouvait leur pardonner et Kikyô n'était plus là, et ils ne pouvaient s'en prendre qu'à eux-mêmes si leur décision les avait privés d'une vie partagée avec elle – demeuraient un facteur inconnu, et tant qu'elle ne saurait pas à quel point ils constituaient un reflet inversé des grand-parents Hamada, hors de question pour Cass de leur permettre d'interagir librement avec les garçons.

« Vous proclamez donc que votre visite » vraiment, c'était prodigieux la façon dont M. Lee parvenait à injecter des guillemets dans son dialogue sans la moindre intonation révélatrice, « avait pour visée de renouer des attaches avec la branche perdue de votre descendance ? »

« Nous avons également un objectif éducatif » le vieux bonhomme avec son espèce de dindon ou perroquet rouge pétant sur l'épaule intervint sereinement.

Oh ho. Cass commençait à soupçonner où le bougre cherchait à en venir. Elle le toisa d'un œil implacable, prenant en compte son costume en velours violet flamboyant qui aurait fait du dernier chic pour la Gay Pride et son long bonnet de nuit assorti, et comparant le spectacle au souvenir de Tsurara Oikawa en élégant tailleur blanc, classe et élégance jusqu'au bout de ses ongles manucurés alors qu'elle se présentait comme la doyenne chargée des admissions à Mahoutokoro.

Il y avait un sacré gouffre de différence entre les deux expériences, et pour l'instant, c'était Dumbledore qui inspirait le ressenti le plus négatif en dépit de l'aura visiblement inhumaine d'Oikawa.

« Vraiment » interrogea-t-elle platement.

Le vieux bonhomme sourit dans sa barbe argentée.

« Comme vous l'aurez compris grâce à la Sentinelle Lee, je suis Albus Dumbledore, et ces temps-ci ma principale occupation consiste à servir de directeur à Poudlard, le collège de magie et sorcellerie de Grande-Bretagne. »

« Poudlard ? » répéta Hiro en fronçant le nez, visiblement pas impressionné par la dénomination vaguement crasseuse.

Si Dumbledore avait détecté le manque d'enthousiasme dans la voix du garçon, il n'en donna aucun signe.

« Bien sûr, généralement un enfant doit naître en Grande-Bretagne et avoir la citoyenneté anglaise, écossaise, galloise ou irlandaise afin d'assister à nos cours. Cependant, certaines familles ont habité si longtemps au Royaume-Uni que cela tend à laisser… une marque, parmi leur descendance. »

« Comme d'habiter à côté d'une usine polluante » commenta nonchalamment Tadashi, ses yeux brillant d'une étincelle de mauvaise augure. « Les polluants vous rentrent dans les bronches, et le résultat c'est que pendant trois ou quatre générations les gamins font de l'asthme ou risquent carrément de développer un cancer. »

Là, Dumbledore fronça les sourcils et observa le jeune métis par-dessus ses lunettes en demi-lune. Pour leur part, le couple Potter ne semblait pas très flatté non plus par la comparaison.

Daisy Potter renifla.

« Intéressante métaphore » décida-elle de trancher. « Tout ça pour dire, Poudlard ne dépend pas uniquement du droit du sol, il y a une composante droit du sang non négligeable. Et peut-être que toi et ton petit frère ne portez pas le nom Potter et n'avez aucune intention de mettre un orteil sur le continent Européen, mais ça ne change pas votre hérédité. Vous avez des gènes Potter, ça vous donne droit à une lettre d'inscription. »

« Encore une ? » se plaignit Hiro. « Et pour une école qui se trouve encore plus loin qu'Ilvermorny ? Non – je vous le dis tout de suite, pas question. »

Le couple Potter sursauta – à croire qu'un cactus venait de leur dégringoler dans le sous-vêtement pour se mettre à danser la carioca endiablée – et même Daisy Potter cligna des yeux à la manière d'une chauve-souris aveuglée par une lampe-torche.

« Je n'ai pas encore expliqué en quoi consiste la scolarité dans le Royaume-Uni » pointa Dumbledore – et d'accord, pour conserver son sang-froid en dépit de son incapacité à convaincre un potentiel client de mordre à l'hameçon, il devait avoir les bonnes qualifications pour un poste d'éducateur, au moins un tantinet.

Cependant, Dumbledore n'avait encore jamais eu affaire à Hiro Hamada, gamin précoce certifié qui à partir de sept ans avait été encouragé à réfléchir au tournant que prendraient ses études.

« Et bien, ça ressemble sans doute un peu au modèle Américain, vu que la fondatrice d'Ilvermorny s'est inspiré des écoles européennes avant d'ouvrir son propre établissement » riposta le garçon. « Et le truc avec Ilvermorny, c'est qu'ils sont en partenariat avec Mahoutokoro, pour accepter les enfants sur la côte ouest qui ne veulent pas suivre le modèle japonais. Ils organisent des visites guidées, ils ont des dépliants, ils ont des conseillers pour répondre aux questions quand vous en avez une, tout. »

Hiro s'arrêta pour reprendre sa respiration.

« Le truc, c'est que j'ai été à Mahoutokoro depuis le début. Je connais l'école, et je sais avec qui je suis ami là-bas, et j'ai mes clubs favoris, et si je change pour Ilvermorny je vais devoir laisser tomber tout ça. Et Ilvermorny est sur le même continent que San Fransokyo, mais vous débarquez pour me demander de déménager en Europe là où j'aurais même pas tante Cass et Tadashi dans le pays, tant pis si c'est à l'autre bout, et je sais rien de comment vivent les gens Anglais alors que je suis au moins Américain et Japonais. »

Des yeux intensément marrons soutinrent fermement le regard bleu perçant.

« Alors non, Monsieur le Directeur de Poudlard, je pense pas que votre école me fasse envie du tout, même si vous me la racontez dans les petits détails. »