Lily Potter ne pensait pas qu'elle prendrait la décision de devenir un fantôme quand son heure viendrait enfin, malgré le désir qu'elle avait toujours nourri de savoir ce qui allait se produire demain matin. Quand elle avait été plus jeune, sa curiosité l'avait poussée à aller questionner les spectres de Poudlard comme tant d'autres jeunes élèves avant elle, plus ou moins motivés par un voyeurisme morbide quand ce n'était pas le besoin désespéré d'obtenir des réponses à l'angoisse existentielle les tenaillant ou au deuil si dangereusement enroulé autour de leur gorge qu'ils en étouffaient presque.

Ces centaines de garçons et de filles avaient reçu un seul et même aveu de la part des fantômes, et Lily n'avait pas été l'exception parmi eux: un fantôme n'était qu'un résidu, même pas l'intégralité de la personne originale mais une émotion particulièrement poignante, un désir insistent qui n'avait pas été satisfait. Un insecte piégé dans l'ambre, à jamais enfermé dans un spasme d'agonie pour que les humains le reluquent et s'en amusent, une curiosité à étudier, à traiter par le mépris, à prendre en pitié car qui n'éprouverait pas de sympathie pour ces créatures qui n'étaient plus d'ici mais n'appartenaient pas à l'autre côté du voile, et avaient oublié comment soulever ce dernier afin d'être libres, de trouver la paix ?

Non, devenir fantôme n'était pas dans les cordes pour Lily. Bien sûr, elle ne serait pas exactement ravie d'avoir à tirer sa révérence, mais il fallait bien y passer, une partie incontournable de l'existence était de dire au revoir, et pour être franche la matriarche Potter espérait revoir plusieurs visages familiers descendus dans la tombe avant elle. Des visages comme ses parents, comme Marlène McKinnon, comme Frank et Alice Londubat, comme ce pauvre Rémus, et elle en oubliait.

Il semblait qu'un de ces visages serait celui de Viola. Comment la reconnaîtrait-elle, sa fille aînée, son enfant perdue, sa petite qui s'était échappée d'abord physiquement et puis irrévocablement ? Lily serait-elle confrontée par une mer d'âmes, dans laquelle elle s'efforcerait de discerner des cheveux roux, des yeux étincelants, des traits ressemblants aux siens mais figés dans leur jeunesse au lieu de se déformer sous les rides ? Arriverait-elle à pointer du doigt et déclarer avec une conviction inébranlable, oui c'est elle, c'est mon bébé ?

Bébé. Viola avait cessé d'être un bébé depuis longtemps, n'est-ce pas ? Elle avait eu ses propres bébés, deux superbes garçons qui refusaient complètement de regarder dans la direction de Lily et James et la sorcière rousse voulait fondre en larmes, elle voulait se traîner à genoux devant eux et implorer leur pardon pour avoir failli si gravement à leur mère, sa propre fille, cette personne que les deux côtés avaient en commun, partageant un amour pour elle, et Merlin et Morgane ce serait vraisemblablement l'unique connexion qu'ils parviendraient à forger.

Parce que les garçons n'avaient aucune envie d'avoir des grand-parents, leur répugnance crevait les yeux, pire que le nez de Pinocchio saisi d'une humeur affabulatrice. Parce que les garçons étaient parfaitement satisfaits d'être Américains et Japonais, et que Hiro avait rejeté sans la moindre hésitation une inscription à Poudlard comme si c'était l'évidence même, comme si c'était la seule issue envisageable et que n'importe quoi d'autre serait le summum de l'absurdité.

Lily avait perdu sa fille, la vie entière de sa fille, et à présent elle se retrouvait amputée de ses petit-enfants par Viola. C'était inhumain. C'était monstrueux.

C'était probablement cela que ressentait un fantôme, cette conviction gravée au burin dans la moelle des os que vous aviez perdu, complètement et abjectement, une partie de vous-même aussi essentielle que le battement de votre cœur, et malgré vos efforts pour vous battre la poitrine et relancer la machine, rien ne ferait effet, rien ne le pouvait, et vous étiez désormais condamné à errer pour le restant de l'éternité, traînant votre anormalité parmi la foule qui jouissait de ce privilège que vous ne parveniez plus à toucher, à frôler, à imaginer parce qu'une fois suffisamment de temps écoulé, la mémoire s'estompe et se gauchit, les notes rédigées au crayon usées et gommées par le frottement des pages et des mains.

C'était probablement le prélude à la folie, le type de folie furieuse qui vous réduisait à un séjour définitif dans l'aile des résidents à long terme de Sainte Mangouste, car peu importait les montagnes de pilules et de potions déversées dans votre gosier, le monde ne tournerait plus jamais rond. Une impossibilité avait eu lieu. Un miracle, mais dans le sens inverse.

Quel nom donner à un mauvais miracle ? À l'incarnation de l'horreur ? Pour toutes ses études et ses préférences littéraires, Lily s'avouait incapable de fournir une réponse à cette question, et ne le voulait pas non plus. Nommez une chose, et elle devenait réelle. Prenait de la place. Vous narguait, se suspendant à votre cou dans l'espoir cruel de vous étrangler ou de vous rompre la nuque.

Peut-être qu'en définitive, la Mort ne serait pas une telle épreuve. Peut-être que lorsqu'elle entendrait le glas sonner pour elle, Lily accueillerait la Faucheuse avec soulagement, pour échapper enfin à cette atroce moitié d'existence, ce corps dont le cœur ne battait plus mais qui s'entêtait à vagabonder parmi les gens normaux. Pour enfin obtenir la paix.

S'agissait-il de couardise, d'une fuite criminelle ? Possible. De toute façon, la sorcière rousse sentait monter l'envie de s'échapper en courant de cette pièce. De s'évader loin de ces regards qui la traitaient en intruse, plutôt qu'en membre de la famille, plutôt que comme quelqu'un qu'on trouvait gênant et embarrassant mais avec qui on s'obligeait à causer poliment, même cette ultime option aurait été acceptable, Lily n'avait plus de fierté à laquelle se raccrocher, rien que la supplication d'un chien mendiant une pelure de patate et un trognon de chou moisi dans les poubelles de la cuisine afin de ne pas crever de faim dans le froid et l'indifférence de la rue.

Seulement pour voir un autre chien recevoir une caresse hésitante, un grattouillis derrière les oreilles capable de se transformer en adoption pleine et entière, et la matriarche Potter devait ravaler de plus belle son envie de fondre en larmes alors que Hiro s'appuyait contre Daisy, sa fille distanciée, l'enfant à laquelle elle ne savait plus comment parler, la femme qui était arrivée à la même destination qu'eux seulement pour jouir d'un résultat aux antipodes du leur.

Les enfants de Viola ne voulaient pas de grand-parents, mais ils voulaient d'une tante. Ça brûlait, de constater qu'ils n'étaient pas entièrement indifférents à la Grande-Bretagne, qu'ils voulaient bien admettre une exception choisie, et que ni Lily ni James n'était cette exception.

C'était la lamentation de la Phèdre racinienne, face à la révélation que le Prince la tenant en horreur pouvait aimer une femme, c'était Phèdre elle-même qui avait ruiné ses propres chances, qui n'avait pas été élue.

Mais comment en vouloir à Daisy ? Ils étaient tante et neveux, c'était dans l'ordre des choses qu'ils s'entendent. Et pour toute sa froideur envers le couple lui ayant donné le jour, Daisy était indiscutablement une tante remarquable pour les enfants de son frère. Pourquoi pas ceux de sa sœur aussi ?

Et peut-être qu'à force de la côtoyer, les garçons s'adouciraient envers leurs grand-parents. Peut-être que les regards perdraient en venin et en dégoût.

Ce n'était qu'un maigre espoir, Lily en avait conscience, mais à deux doigts de la folie désespérée, ne tenant plus à la réalité que par un fil ténu maintenant qu'elle menaçait de devenir fantôme, Lily n'hésiterait pas à prier pour n'importe quoi.