Tadashi réalisa l'intensité de la tension présente dans ses épaules et sa nuque quand celle-ci se relâcha enfin – en passant, c'était la sensation la plus désagréable de sa jeune existence et oui, il prenait en compte la fois où il avait été poursuivi par un spectre sanguinaire dans les ruines croulantes d'un restaurant à deux doigts de la démolition, flanqué d'un gamin plus terrifié qu'utile. Ou la fois où il avait été obligé de partager le souvenir d'une pauvre folle qui avait avalé des lames de rasoir parce qu'elle croyait avoir des démons dans les intestins et n'avait réussi qu'à se tuer de manière aussi salissante que douloureuse.

Pas étonnant que tant de médiums deviennent fous ou rejettent leurs dons, dans la vie réelle aussi bien que dans la fiction, avec de telles escapades. Un de ces jours, Tadashi courrait probablement se réfugier au sanctuaire Hamada et ordonner au Démon Chien de dévorer la moindre goutte d'ectoplasme faisant mine de chercher de l'aide, c'est Grand-père qui serait content, tiens.

Quand même, ces comparaisons le rendaient un zeste déprimé, parce qu'elles pâlissaient face à l'intrusion de ces intrus qui partageaient un quart de son matériel génétique, et de celui de Hiro. Dire que la famille était supposée s'avérer source de réconfort, mais jusque là, tout ce que le métis bientôt adulte – purée, bientôt en âge de voter et franchement il ne savait pas s'il voulait user de ce droit quand le restant du pays semblait désireux de noyer les voix raisonnables sous un torrent d'imbécilité, au Japon quand l'Empereur prenait une décision à la con les habitants pouvaient se lamenter sur les lois de succession et militer pour que les femmes puissent monter sur le trône histoire de varier un peu – avait conclu de cette réunion impromptue, c'était que Maman avait pris une décision incontestablement salutaire en changeant de continent pour se faire adopter, Pépé et Mémé Long avaient été de véritables anges.

D'où le soulagement se répandant dans ses muscles quand M. Lee tout sourire sous sa moustache blanche mousseuse fit signe de la tête et de la main (pas discret du tout, mais franchement ce vieux bonhomme aux allures de Gandalf daltonien paraissait nettement buté et désireux de poursuivre son exposition sur les vertus de son école alors que Hiro l'avait expédié paître d'emblée, pire que ces démarcheurs qui vous tiraient la sonnette en dépit de s'être fait claquer la porte au nez) pour indiquer la porte.

« Si ces invités Anglais voulaient bien me suivre dehors, nous avons une discussion à entamer et non, la différer ne rendra pas la chose moins embêtante. Je sais, très malheureuse tendance de l'Univers, mais ce n'est pas moi qui écris les règles. Que ce soient celles du monde en général, ou seulement celles du gouvernement. »

Si le Gandalf d'opérette conserva une mine sereine, le couple venu avec lui cilla – pour la femme – et grimaça ouvertement – pour l'homme. Vu leurs expressions, l'amende pour effraction illégale en territoire américain devait être rudement salée…

Daisy Potter remua sur son bout de canapé, comme si elle voulait se lever. Seulement pour que Hiro resserre sa prise sur sa blouse.

« Eh, vous avez suivi les procédures point par point, et vous avez demandé poliment avant de venir chez nous, alors pourquoi vous voulez les suivre ? » interrogea le garçon de onze ans, le ton un peu trop badin pour être totalement innocent.

Décidément, le code des bonnes manières arcanes japonaises était redoutable. Tadashi sentit un frisson lui courir le long du dos à la pensée de son petit frère lui lançant des piques soigneusement recouvertes d'un vernis de convenance et d'éducation si impeccablement appliqués que personne ne viendrait au secours de l'aîné des Hamada, trop éblouis par la distinction et l'élégance du cadet.

Ce n'était pas supposé être les Français, les rois de la vacherie classe ? Il avait lu un article sur la cour du Roi Soleil, avec ces courtisans qui n'arrêtaient pas de s'insulter avec des trésors de culture et de raffinement, et apparemment la tradition s'était poursuivie dans les milieux politiques, avec le Président remplaçant le Roi… D'après Fred, c'était pour ça que Sarkozy s'était fait critiquer si brutalement pour avoir insulté quelqu'un au Salon de l'Agriculture. Il l'avait fait sans être chic, et si un crime pouvait ne pas être vulgaire, la vulgarité était automatiquement un crime aux yeux des Français.

Et parce que leur attitude hautaine était une marque d'élégance et de distinction, les Japonais trouvaient les Français fascinants. Bon sang, Tadashi devrait probablement faire le deuil de sa dignité, Hiro en bon petit frère le boufferait tout cru et sans le moindre remords. Et tante Cass trouverait ça mignon.

En parlant de tante Cass, la pauvre semblait prête à se lever pour courir au placard de la buanderie et se ruer sur les petits chocolats planqués là-bas. Normalement, ils ne devaient sortir que lorsqu'un client réclamait un café avec un petit extra gourmand, mais la tenancière du Lucky Cat Café en grignotait distraitement quatre ou cinq d'affilée quand le pot était laissé dans la cuisine, protestant qu'ils étaient trop petits pour qu'elle remarque combien elle en avait déjà croqué.

Peut-être que Tadashi devrait courir à la buanderie avant elle pour fermer le placard à clef avant qu'elle n'engloutisse le pot en entier? Elle avait le regard trop perdu dans le vague pour ne pas le faire, et puis elle grimperait sur la balance demain matin et se lamenterait sur les kilos qu'elle n'arrivait pas à perdre. En dépit du cours de qi gong le mardi matin aux aurores, et de la séance d'aquagym le mercredi soir.

Ou peut-être qu'elle resterait assise, à écouter la réponse donnée par Daisy Potter à Hiro.

« Oh, pardon. Ce… c'était un peu beaucoup, ce qui vient d'arriver. Je suis fatiguée.»

« On vous comprend » affirma Hiro, gardant son ton délibérément léger. « Vous voulez vous allonger une minute ou boire un coup ? Il y a de l'eau tiède dans la carafe, et de l'eau glaciale dans les bouteilles mises au frigo mais là vous risquez d'attraper mal aux dents. »

L'Anglaise brune rigola doucement.

« C'est drôlement gentil, mais ce n'est pas ce genre de fatigue. Je pense que je vais devoir écourter mon séjour dans votre belle ville, ça m'a réellement donné un mauvais coup. »

« C'est bête » déplora le pré-adolescent aux yeux ambrés. « Les vacances qui s'arrêtent sans prévenir, c'est jamais marrant. Vous êtes sûre qu'on peut pas vous changer les idées ? »

D'accord, que Mahoutokoro enseigne la civilité et la courtoisie à Hiro était fantastique et une excellente conduite pour son avenir, mais il devait bien exister des limites? Daisy Potter était bien aimable, certainement davantage que ses trois autres compatriotes, mais ça ne signifiait pas que Tadashi débordait d'envie de la côtoyer. Surtout en ce moment, alors que les émotions étaient à leur paroxysme, alors que personne n'était en état de penser de façon rationnelle.

Jeune homme et tante cuisinière échangèrent un regard catastrophé tandis que l'Anglaise brune passait délicatement une main blanche sur les épis ébouriffés du petit dernier de la famille, les mèches se redressant crânement après la brève pression – après avoir vu James Potter, Tadashi savait qui maudire pour l'impossibilité de coiffer son cadet.

« Tu es adorable, tu sais ça ? Ta tante Cass a beaucoup de chance. »

Pas besoin de voir le visage de Hiro pour deviner que celui-ci n'appréciait guère le qualificatif d'adorable, sa fierté masculine agacée d'être considéré inoffensif. En revanche, tante Cass semblait un brin embarrassée, mais dans le registre flattée.

Oui, dans un sens ou dans l'autre, Daisy Potter ne serait pas simple à affronter pour les Hamada.