Severus était retourné chez lui fier comme Artaban, avec le sentiment du devoir accompli. Il avait piégé Slughorn dans sa toile, et il ne lui restait plus qu'à manipuler le vieux professeur pour qu'il lui donne tous les renseignements dont il avait besoin. Mais sa bonne humeur ne dura pas, car à peine avait-il mis un pied dans son salon que le fils de Lily – heureux de le revoir – s'était exclamé en criant joyeusement et distinctement « Papa » alors que Remus Lupin tentait d'amuser le mioche en faisant un spectacle de marionnettes. En entendant le gosse, le loup-garou s'était figé et avait jeté un regard plein de reproches à Severus, mortifié. Ce dernier s'apprêtait à jouer la carte du babillage incompréhensible pour se sortir de cette situation des plus calamiteuses, mais le bambin – qui n'avait pas conscience du bourbier dans lequel il avait mis Severus – réitéra l'exploit sous les yeux de Lily qui venait d'arriver. La jeune femme, qui n'en menait pas large, se pinça l'arête du nez comme pour empêcher un éternuement.

Un long silence pesa sans que personne n'eut le courage d'y mettre fin. Harry, qui était assis près de Lupin sur le tapis, marcha à quatre pattes jusqu'à Severus et tira sur sa cape, sans doute pour être porté.

- Papa ?

Severus avait sérieusement envie de dire au morveux de se taire, et même de lui lancer un sortilège de silence, mais le mal était déjà fait. Lupin n'était pas sourd et il avait sans doute remarqué que Harry faisait des progrès notables en matière d'articulation et d'expression.

- Vous pouvez m'expliquer ? demanda Lupin sur un ton mesuré.

- Eh bien… comment dire… commença Lily, embarrassée. Harry s'est mis à appeler Severus de cette façon sans que nous sachions réellement pourquoi…

Le gamin tira une nouvelle fois sur la cape sombre, et Severus – agacé par cette manie – jeta un regard sévère à Harry. Mais face aux yeux implorants du petit, à sa lèvre inférieure tremblotante, le jeune homme céda et prit l'enfant dans ses bras pour éviter une crise de larmes.

- Je n'ai jamais voulu qu'il m'appelle ainsi, ajouta froidement Severus.

Pendant quelques instants Lupin l'observa avec un regard indescriptible.

- Si Sirius l'apprend, il risque de te tuer, déclara le loup-garou avec un petit sourire en coin. Mais sois rassuré, Severus, il ne l'apprendra pas de moi.

Lupin se leva et s'approcha de Severus.

- Quant à toi, dit-il en s'adressant à Harry. À ta place, j'attendrais un peu avant d'appeler Severus « papa » devant Sirius. Tu ne veux pas que Severus ait des ennuis, pas vrai ?

Le bébé se mit à rire, un son doux à l'oreille de Severus qui s'apaisa un peu.

Lily, qui avait certainement craint une terrible dispute, proposa de faire du thé. Severus n'y vit aucun inconvénient : Lupin était bien plus supportable que Black, même s'il demeurait un loup-garou. La méfiance était donc toujours de mise.

- Alors… Tout se passe bien dans tes classes ? demanda Lupin qui tenait entre ses mains sa tasse.

- Oui, répondit Severus qui jeta un œil à Harry jouant sur le tapis. Où sont passés ses cubes ?

- J'ai décidé de les lui retirer momentanément, annonça Lily. Il a encore construit une tour bien trop haute et elle est tombée…

Severus n'eut pas besoin de précisions supplémentaires. La veille Harry avait construit une tour chancelante qui s'était écrasée sur le sol. Harry s'était mis à pleurer face au désastre qu'il avait lui-même causé.

- J'ai dit à Lily que j'apporterai de nouveaux jouets, précisa Lupin.

Que pourrait bien ramener le loup-garou ? Severus n'avait nullement envie de voir le gosse voler sur un balai dans son salon, d'autant plus que la cour à l'arrière de sa maison était une véritable décharge peu sécurisée pour un enfant de l'âge de Harry.

- Rassure-toi, je ne compte pas ramener un balai… mais je ne pourrai pas empêcher Sirius de le faire.

Black était l'affaire de Severus.

- J'irai dans une boutique moldue, poursuivit Lupin. Il y en a une dans la ville où résident mes parents.

- Ce sera très bien, assura Lily, qui regardait avec affection son fils jouer avec un ours en peluche. Et ne t'inquiète pas, je te rembourserai dès que je pourrai me rendre en toute sécurité chez Gringotts.

Lupin protesta, affirmant qu'il avait encore les moyens d'offrir au fils de ses deux meilleurs amis des jouets. Ce détail interpella Severus : Lupin était-il pauvre ? Potter était un fils à papa, tandis que Black était l'héritier de l'une des familles les plus prestigieuses du pays. Quant à Lupin et Pettigrow, Severus n'en savait rien. Il ne s'était jamais intéressé à leur pedigree et aux comptes bancaires de leurs parents, mais il n'ignorait pas qu'ils n'avaient pas le sang-pur comme lui. Toutefois, Lupin était un loup-garou, et les gens de son espèce peinaient à subvenir à leurs besoins.

Severus échangea peu avec Lupin, qui semblait davantage intéressé par sa conversation avec Lily. Parmi les Maraudeurs, Lupin était le moins insupportable, et il avait au moins la décence de respecter les règles que Severus imposait chez lui. Pourtant, il n'en restait pas moins un loup-garou, une créature qui avait failli lui coûter la vie. Avec le temps, Severus n'était plus aussi sûr que Lupin ait participé volontairement à cette sinistre farce orchestrée par ses amis, mais il ne pouvait s'empêcher de demeurer méfiant. Après tout, qui pouvait deviner ce qui se passait dans l'esprit tordu de ces monstres ?

Cette méfiance trouvait ses racines dans les lectures de son enfance. Dans un vieux grimoire ayant appartenu à sa mère, Severus avait découvert des récits terrifiants sur les lycanthropes. Eileen Rogue, voyant à quel genre de lecture s'adonnait son fils, lui avait rapidement confisqué, non pas en raison du contenue inapproprié pour un gamin de l'âge de Severus, mais par crainte de la colère de Tobias Rogue, son père Moldu, qui méprisait tout ce qui touchait à la magie. Le livre devait encore traîner au grenier, mais avec le recul, Severus comprenait qu'il ne s'agissait que d'un tissu de préjugés, plus nuisibles qu'instructifs. Les loups-garous, par exemple, ne mangeaient pas des viscères crus de gibier à chaque repas en-dehors de leurs transformations.

Severus, dont le passe-temps favori avait été d'observer les moindres faits et gestes de Lupin à Poudlard, était bien placé pour réfuter cette affirmation, bien qu'il eût remarqué une appétence pour la viande saignante.

- Tout va bien, Sev ? s'enquit Lily. On dirait que tu es perdu dans tes pensées.

Severus sursauta légèrement et vit que Lupin l'observait avec un certain amusement. Cela ne lui plaisait absolument pas, mais il jugea préférable de ne pas montrer son agacement. Lupin avait à présent de quoi le faire tomber, de provoquer une véritable pagaille.

- Je pensais simplement à mes cours, mentit Severus.

- Tu dois être très occupé, insinua le loup-garou.

Severus se contenta de hocher la tête. Il n'avait pas envie de discuter de son travail avec le loup-garou, ni de la mission que lui avait confiée Dumbledore. Lily était la seule personne avait qui il aimait converser.

Peu de temps après Lupin quitta sa maison, mais Severus savait qu'il le recroiserait tout au long de la semaine. C'était un mal pour un bien, car cela l'épargnait du déplaisir de se retrouver nez à nez avec Black deux fois par jour.

Lupin parti, Lily ne résista pas longtemps à l'envie de questionner Severus sur l'exécution de son plan. Lui-même mourrait d'envie de lui dire à quel point il avait été rusé et brillant : un véritable stratège. Mais c'était sans compter sur Harry qui exigea à nouveau l'attention de Severus. Le jeune homme, qui n'avait pas envie d'être interrompu par les pleurnicheries du petit, cala Harry contre son torse.

- Tu lui as manqué, aujourd'hui, déclara Lily en caressant les cheveux noirs du bambin. Il t'a même réclamé quand il a fait tomber sa pile de cubes.

Severus baissa les yeux sur Harry qui était blotti contre lui avec son doudou entre les mains.

- Alors comme ça, tu as encore voulu jouer les architectes de l'extrême ?

Le petit ne répondit rien, se contentant de dissimuler son visage dans le creux de l'épaule de Severus. Cette attitude fit sourire Severus qui se lança dans le récit de sa matinée passée à mettre en place son piège. Lily l'écouta attentivement, le regard admiratif.

- Je m'en veux de ne pas pouvoir lui donner de mes nouvelles, déplora Lily. Mais il vaut mieux qu'il ne sache pas où je vis…

- C'est préférable, acquiesça Severus. Il correspond avec Barnabas Cuffe, le rédacteur en chef de la Gazette. Tu sais comment les journalistes aiment fouiner et broder sur quasiment rien… J'ai d'ailleurs lu ce midi que le journal vous croyez, toi et Harry, aux Etats-Unis… dans l'Iowa.

- L'Iowa ?! s'exclama Lily, presque hilare. C'est à peine si je sais où se trouve cet état…

- C'est paumé, affirma Severus en ricanant.

Lily ajouta qu'elle préférait qu'on la croie au fin fond de la campagne américaine qu'en Angleterre.

- Je me demande comment ils parviennent à inventer toutes ces bêtises…

- L'Ordre est en contact avec certains pigistes et journalistes… De temps en temps, ils leur communiquent de fausses informations pour leur donner du grain à moudre. La Gazette se fiche de la véracité des faits, tant qu'ils vendent.

- Est-ce qu'il y a eu de nouvelles arrestations ? Remus n'a pas pu lire le journal ce matin… Le hibou avait du retard.

- Absolument rien… Alors, ils…

- Brodent, compléta Lily, un sourire en coin. Au fait… Il faut que je te parle.

Pendant un bref instant, Severus fit mille suppositions. Lily et Harry allaient partir pour s'installer chez Lupin, ou pire… chez Black. Ils avaient conspiré dans son dos et Dumbledore avait donné son aval. Ou encore, Lily et Harry s'installeraient d'ici quelques jours dans l'Iowa, car personne ne prendrait vraiment au sérieux ce scoop de la Gazette.

- J'ai commencé les travaux à l'étage, poursuivit Lily.

Lily ne partait pas.

- La salle de bain est comme neuve, ou presque. Il faudra racheter des serviettes et sûrement quelques petites choses pour l'embellir, mais elle n'a plus rien à voir avec ce qu'elle était avant.

Cette pièce donnait tout sauf envie de se laver.

- J'ai décidé de ne pas toucher au couloir, continua Lily. Je ne connais pas de sortilège pour reboucher les trous dans les murs… Il faudra sans doute que tu te procures du plâtre dans une boutique moldue du coin, et je ferai ce que je peux… Je suis allée ensuite dans ta chambre.

Severus s'attendait à ce que le sujet épineux soit abordé. Lily lui avait dit qu'elle ferait son possible pour transfigurer son lit de prisonnier en une couche de pacha. Mais la savoir dans sa chambre, une pièce horrible, le rendait anxieux.

- Ton lit est bon pour la déchetterie, révéla Lily. Je ne peux pas l'agrandir, car le fer a été rongé par la rouille… Et le matelas est trop usé.

- Je dormirai dans le salon, annonça Severus, sur un ton déterminé. Le canapé est très confortable.

- Absolument pas ! s'offusqua Lily. Mon lit est bien assez grand pour deux.

Severus lui rétorqua que ce n'était pas convenable et que la situation était censée être momentanée.

- C'est ta maison, et je suis une invitée. Il est hors de question que tu dormes sur le canapé, et moi je ne veux pas être séparée de Harry pendant la nuit. Je te l'ai déjà dit, tu ne me déranges pas. En plus, tu ne ronfles même pas !

Severus ne put empêcher un petit ricanement sortir de sa bouche. Il était heureux de savoir qu'il n'était pas bruyant la nuit.

- Et puis… reprit Lily, un peu gênée. Ça me rassure que tu dormes à côté de moi… ça m'évite de faire des cauchemars ou de penser au pire.

- Tu sais, dit-il avec sarcasme, si un mangemort devait se pointer ici, il passerait d'abord par le salon…

Lily lui donna un léger coup de poing dans l'épaule.

- Je porte un bébé, merci de ne pas me frapper. Je bénéficie de l'immunité dans ce cas précis… Je plaisante… Jamais un mangemort n'aura l'idée de venir ici, pour la seule et unique bonne raison que personne ne sait que je vis à Carbone-les-Mines. Rassurée ?

Lily hocha la tête en souriant, tandis que Harry avait décidé de ne plus se cacher.

- Dans ce cas tu dormiras avec moi, puisque tu n'as pas besoin de jouer les sentinelles au salon.

Severus avait été pris à son propre piège. Il aimait être auprès de Lily pendant la nuit : il ne pouvait pas le nier. Mais lui et Lily n'étaient plus des gosses de treize ans qui dormaient innocemment sous une tente. Ils étaient devenus des adultes, et Severus éprouvait pour Lily des sentiments particuliers qui n'étaient pas partagés. Elle ne tomberait jamais amoureuse de lui, le type malingre aux cheveux gras. Elle lui avait préféré James Potter, l'élève le plus populaire de Poudlard et celui qui l'avait tyrannisé pendant sept années. Comment Lily avait-elle pu tomber amoureuse de lui alors qu'elle le méprisait ?

- Lily, nous en avons déjà parlé… répliqua Severus sur un ton moins assuré.

Il savait qu'il allait perdre cette bataille, car lui-même n'avait pas vraiment envie de la remporter alors que la raison lui dictait de combattre.

- Si tu ne dors pas dans un lit confortable, tu seras d'une humeur exécrable avec tes élèves… Et par conséquent, ils n'apprendront rien.

Elle avait avancé un bon argument. Il céda pour de bon.


Après le dîner, Severus relut certains de ses cours prévus pour le lendemain. Il aurait pu s'épargner cette lecture en donnant l'une de ces séances toutes prêtes du manuel, mais Severus n'était pas ce genre de professeur. Il n'était pas certain que la carrière d'enseignant fût faite pour lui, car il n'avait aucune patience. Mais Severus Rogue ne manquait pas de rigueur. Il avait tout d'un chercheur, d'un érudit, et bien évidemment une telle personnalité ne se départit jamais de ses scrupules.

Lily, qui avais endormi Harry à l'étage, était revenue près de lui et s'était penchée au-dessus de son épaule.

- Je t'envie, dit-elle sur un ton mélancolique.

Severus se redressa et ses yeux observèrent Lily. Ses longs cheveux tombaient telle une cascade de feu sur un vieux pull-over noir qu'elle avait enfilé sur sa chemise de nuit.

- La place est libre, répondit-il sur un ton ironique.

- Non… Ce ne serait pas raisonnable. Je ne peux pas enseigner à Poudlard. Ma tête est sûrement mise à prix parmi les sbires de Voldemort.

Severus frissonna en entendant le nom que s'était donné son ancien maître. Arriverait-il un jour à ne plus y prêter attention ?

- Je ne veux pas mettre en danger des enfants, des innocents… Ce serait inutile. Et toi, tu es très talentueux. Bien plus que tu ne le crois.

- Tu aurais voulu enseigner ? s'enquit-il.

- S'il n'y avait pas eu cette guerre, j'aurais fait les choses très différemment, avoua Lily. Tu sais, je rêvais de devenir apothicaire. Toutefois, si on m'avait proposé un poste à Poudlard, j'aurais été folle de refuser.

La guerre avait changé tant de destinés. Severus était bien placé pour le savoir, lui qui avait fait les pires choix.

- Tu regrettes ?

- De m'être engagée au sein de l'Ordre ? De m'être mariée outrageusement jeune ? D'être sottement tombée enceinte ? D'être devenue une cible avec toute ma famille ?

Lily avait haussé le ton et ses yeux s'embuèrent.

- Non, se ressaisit-elle. Je me suis engagée car je devais le faire. Bêtement, quand j'avais onze ans, je croyais que le monde des sorciers m'accueillerait à bras ouverts, que tous mes rêves les plus fous deviendraient possibles. Mais la réalité et toute cette haine ont fini par me rattraper. Si j'avais pris la décision de continuer ma vie comme si de rien n'était après mes études, qui se serait battu pour mes droits, pour ceux des Nés-Moldus ? J'aurais été malgré tout une cible en raison de mes origines.

Elle s'interrompit quelques instants et sa main, aussi blanche que le lait, caressa la joue pâle de Severus.

- C'est fou comment une guerre peut tout précipiter. J'ai l'impression d'avoir traversé plusieurs décennies, alors que j'ai quitté Poudlard depuis un peu plus de trois ans.

Severus comprenait ce sentiment. Dans le camp adverse, il avait entendu et vu des choses qu'il aurait voulu ne jamais connaître.

- Je suis devenue une résistante, une combattante… Je me suis mariée, j'ai eu un fils… Je ne compte plus le nombre de camarades que j'ai perdus. Mon carnet d'adresse est un véritable cimetière. J'ai moi-même failli y passer plusieurs fois. Et je suis devenue veuve. Apparemment nous avons gagné la guerre, mais à quel prix ?

- Comment arrives-tu à me regarder sans éprouver de la colère ? demanda Severus, troublé. J'ai participé à toutes ces horreurs, d'une façon ou d'une autre.

- Je ne t'ai pas tout pardonné, Sev… Loin de là. Il se trouve que tu es l'une des dernières colonnes encore stables de mon monde.

- Moi ? Stable ? renifla Severus.

- C'est une image… Tu as été mon premier repère dans ce monde, mais surtout mon meilleur ami. Je sais que je peux te faire confiance. Tu ne replongeras pas.

Lily s'assit alors sur les genoux noueux de Severus et déposa un baiser sur son front.

- Tu me montres sur quoi tu travailles ? l'enjoignit-elle en souriant.

Severus, fébrile, lui désigna un parchemin sur lequel il avait écrit le protocole du philtre de Confusion.

- Tu te rappelles quand Fina Blythe avait bu une louche de son chaudron ? ajouta Lily en parcourant des yeux le cours de Severus. Elle n'en avait vraiment pas besoin.

- Comment l'oublier, répondit Severus, un rictus amusé sur ses lèvres. Elle était intenable cette fille !

- Tu n'imagines même pas à quel point, ajouta Lily en riant.

C'était en troisième année. Horace Slughorn avait demandé à ses élèves de préparer un philtre de Confusion, une potion qui pouvait être une arme redoutable pour pousser un adversaire à avoir une conduite irraisonnée. Fina Blythe, une Gryffondor, réputée pour son impétuosité naturelle avait bravé l'une des règles élémentaires du cours : ne jamais goûter aux breuvages préparés en classe. Fina Blythe avait parié un gallion avec Severus Black qu'elle ne finirait pas à l'infirmerie en testant sa propre potion. C'était un défi risqué car Fina Blythe avait le niveau d'un troll dans cette matière.

- Elle aurait pu s'empoisonner, mais pour une fois sa potion était correcte, poursuivit Lily.

- Quand je pense que Slughorn ne l'a même pas envoyée en retenue, dit Severus sur un ton amer.

- Je crois que lui-même avait été très amusé par la situation… Elle a quand même improvisé un numéro de claquettes sur son pupitre… Et pour une fois, sa potion avait été très réussie. Presque aussi bien que la nôtre.

Fina Blythe, qui avait amusé la galerie pendant ce cours, avait d'autres mérites. Elle n'avait jamais été odieuse avec Severus, préférant l'ignorer. Et elle avait distrait James Potter en sortant avec lui pendant leur sixième année. Severus, bien qu'étant en froid avec Lily, avait particulièrement apprécié de voir son pire ennemi s'intéresser à une autre fille. Il ignorait cependant qui avait pris l'initiative de la rupture qui avait eu lieu à la fin de l'année.

- Une véritable tête brûlée, si tu veux mon avis, ajouta Severus.

- Tu n'avais pas à partager un dortoir avec elle, répondit Lily avec malice.

- J'imagine que tes nuits devaient être agitées.

- C'est un euphémisme… En sixième année j'ai eu droit à tous les détails de son histoire avec James, dit Lily en grimaçant.

Lily aimait-elle Potter à cette époque ? Plus ils grandissaient, plus Severus avait eu l'impression que sa meilleure amie devenait de moins en moins indifférente envers Potter. C'était sans doute ça qui l'avait le plus blessé.

- À l'époque, je n'étais pas encore tombée amoureuse de lui. Je me fichais éperdument que James embrasse si bien… et connaisse l'emplacement de tous les placards à balais du château !

Severus étouffa un ricanement. Potter et toute sa clique avaient eu le temps d'explorer les moindres recoins de l'école.

- Elle a fini par le plaquer, continua Lily. La passion s'était envolée telle un Nimbus 1500… ou plutôt était retombée à plat comme le crash d'un Brossdur 6.

- Jolies comparaisons, persiffla Severus.

- Elles n'étaient pas de moi, mais de Fina… Elle jouait dans l'équipe de Quidditch. Je te laisse le soin d'imaginer toutes les comparaisons et métaphores que j'ai pu entendre pendant des mois.

- Bien… Je surveillerai les chaudrons de mes cornichons !

Lily gloussa en entendant le charmant surnom qu'avait donné Severus à ses élèves.

- Comment… Comment es-tu tombée amoureuse de Potter ? demanda sur un ton hésitant Severus.

L'amusement se fana sur le visage de Lily. Cette question le tiraillait depuis des années et il voulait comprendre : pourquoi l'avait-elle choisi lui et pas un autre ?

- Ce n'était pas prémédité, se défendit Lily. Comme tu le sais, je suis devenue préfète en chef en septième année et James avait aussi reçu l'insigne. Je me souviens que j'avais été tout sauf ravie en le voyant dans le wagon réservé aux préfets. J'avais même été tentée de démissionner sur le champ. Mais je me suis ravisée, car je considérais que je méritais mon insigne.

Severus ne pouvait qu'acquiescer. Lily avait toujours été une étudiante studieuse et sérieuse. Il ne pouvait pas en dire autant de Potter.

- En tant que préfets en chef, nous avons été amenés à nous fréquenter beaucoup plus qu'avant… Et j'ai un aveu à te faire… Nous vous avons un peu espionnés au cours de cette année. James craignait, à juste titre, que certains Serpentard, qui ne cachaient pas leur ambition de devenir des mangemorts, fassent du prosélytisme auprès des plus jeunes.

Cette révélation n'étonna pas Severus. Il avait souvent eu l'impression qu'il était surveillé, que Potter rodait près de son ombre.

- Nous avons fait part de nos inquiétudes aux professeurs McGonagall et Dumbledore. Certains élèves ont pu être détournés, tandis que d'autres, hélas…

Severus baissa les yeux. À cette époque, il n'était plus un jeune novice impressionnable, mais il n'avait pas acté sa décision.

- On te soupçonnait bien sûr… Mais ni James, ni moi n'avions trouvé de preuve sérieuse te concernant. Tu ne trainais pas beaucoup avec tes camarades de Serpentard, et je te voyais souvent seul à la bibliothèque.

- Ces conversations n'avaient pas vraiment lieu dans les parties communes du château, répondit Severus, piqué.

- Oui… J'imagine que vous saviez vous montrer discrets.

Dans un sens c'était insulter l'intelligence des Serpentard de croire que certains d'entre eux menaient des actions de recrutement à la vue de tous.

- Même si nous avons surpris certains de tes camarades, Rosier et Mulciber, discuter avec de jeunes Serdaigle dans les toilettes des filles du deuxième étage.

- Certes, admit Severus.

- Nos fonctions nous ont rapprochés… Mais ce qui m'a vraiment fait changer d'avis sur lui, c'est la maladie de ma mère… Quand j'ai appris qu'elle avait un cancer en octobre 1977, mon monde a failli s'effondrer.

Lily contenait son émotion. Se replonger dans de tels souvenirs était forcément douloureux. Il regrettait de ne pas avoir pu être là pour elle.

- Alors je me suis noyée dans le travail et j'ai pris trop à cœur mes fonctions de préfète en chef. James a vu que quelque chose clochait chez moi, que je n'étais plus comme avant… Je m'isolais de mes amies et je pouvais devenir irascible pour un oui ou pour un non. Un jour, il m'a dit qu'il était temps que je vide mon sac et tout est sorti… À partir de ce moment, il m'a épaulée et est devenu un genre de… confident.

Severus songea que s'il n'avait pas sacrément merdé à la fin de leur cinquième année, il se serait chargé lui-même de soutenir Lily.

- De fil en aiguille j'en suis venue à l'apprécier, puis à l'aimer. En février 1978, nous étions officiellement ensemble. La suite, tu la connais…

Severus avait été le témoin de leur idylle et pendant des années il avait réfléchi à mille et une raisons pour expliquer pourquoi Lily était tombée dans les bras de Potter. Il connaissait à présent la réponse : Potter avait été là au bon moment, celui où Lily avait eu le plus besoin d'un ami.

- Il comprenait ce que je traversais… Je ne sais plus si je te l'ai dit ou non, mais les parents de James étaient assez âgés quand il est né. Sa mère, Euphemia, a toujours eu une santé fragile. Il a souvent cru qu'il allait la perdre pendant son enfance et son adolescence. Ses parents l'ont donc gâté et choyé en conséquence, et finalement la dragoncelle a eu raison des deux quelques mois après notre mariage.

Potter avait donc lui aussi des problèmes chez lui, mais très différents de ceux que rencontrait Severus.

- Tu sais, ajouta Lily avec un fin sourire sur ses lèvres. Je suis sûre qu'un jour j'arriverai à te pardonner. Ça prendra du temps, mais je sais que j'y arriverai. En attendant, allons nous coucher. Un bon professeur doit être en forme devant ses élèves.

Dans leur lit, Lily se blottit une nouvelle fois contre son épaule et Severus s'endormit sans aucun mal, mais avec la pensée qu'il ferait tout pour mériter le pardon de la femme qu'il aimait tant.