Évidemment, le Tempétueux n'avait pas réussi à tuer Malekith du premier coup.
Ce n'était pas pour se montrer désobligeante que Leah disait cela. Pour tout son manque de raffinement et de cervelle, Thor n'en pratiquait pas moins les arts du combat avec une application qui forçait le respect, principalement de la part des autres athlètes obligés de reconnaître leurs propres limites. Il était né pour faire la guerre, il était né une arme, et l'Agent du Mal avait discerné ce potentiel en son premier-né, l'avait constamment encouragé sur ce chemin, l'avait aidé à devenir le plus redoutable guerrier d'Asgard sur le plan de la force brute.
Asgard aimait le pouvoir, après tout. Et le Roi se devait d'incarner le pouvoir absolu, autrement comment pouvait-il représenter le Royaume d'Or, qui dominait les Neuf Mondes et balayait sans merci quiconque s'efforçait de repousser le joug imposé sur leur nuque ?
Ceci étant, pour toute la force du dieu du tonnerre, pour tout son talent et sa maîtrise de ses pouvoirs, il n'en était pas au même niveau que Malekith. Thor était né pour faire la guerre, Malekith était la guerre en soi, ne se définissait plus que par ça, et il avait eu tellement plus de temps pour pratiquer cette façon de penser, pour en devenir l'avatar organique et impitoyable, pour la répandre dans le moindre recoin du cosmos.
Donc, il n'était pas si surprenant que Thor ait perdu face à l'Elfe Noir, bien que ce fusse extrêmement contrariant. Un détraqué génocidaire en possession d'une substance capable de réécrire la réalité à grande échelle, peu importait l'angle sous lequel vous tourniez l'énoncé, cela augurait mal. Ajoutez à cela le fait de la Convergence – l'alignement des Neuf Mondes permettant une importante contamination entre les dimensions, donc un tissu de la réalité dans un état désespérément fragile et prompt à se lacérer plus ou moins irréparablement – et vous vous retrouviez avec une furieuse envie de vous cacher sous la couette.
Enfin, si vous étiez humain, et vulnérable aux crises existentielles qui surgissaient fréquemment lors des prises de conscience que l'Univers était tellement plus vaste que votre nombril et que vous étiez aussi impuissant à impacter durablement cet Univers qu'une fourmi était incapable de boire l'océan Atlantique à elle seule. Fort heureusement pour Leah, elle n'était pas humaine du tout, ce qui signifiait qu'elle était juste énervée.
En tant que déesse des morts sans gloire, si génocide à échelle intergalactique se produisait, elle verrait forcément affluer d'innombrables légions de défunts dans son domaine de Nilfheim, et la perspective ne lui plaisait que très peu. De nouveaux arrivants, elle en recevait chaque heure sans aucun mal – des malades, des vieillards, des suicidés, des accidentés, elle ne pouvait aller nul part sans trébucher sur une âme fraîche qu'elle n'avait pas encore catalogué – et elle n'avait aucunement besoin d'aide pour en appâter, merci beaucoup !
Oui, ce Malekith l'irritait copieusement pour cette raison. Miss Lewis avait considéré la déesse d'un œil vaguement incrédule alors que la femme vêtue de vert pestait en trois langues différentes contre ce satané vaurien aux oreilles pointues.
« Vous savez que c'est pas exactement charitable comme raison de préserver la vie dans l'Univers ? »
« C'est une raison de protéger le réel tel que nous pouvons le tolérer plutôt que d'en souffrir. Pourquoi exigez-vous qu'elle soit bonne ? »
« Un de ces jours » déclara l'humaine d'un ton pensif, « je vais pondre un article sur la psychologie des aliens, et vous je vais vous flanquer dans la catégorie Hannibal Lecter tellement vous me flippez et tout le monde qui me lira va insister pour que vous finissiez dans la catégorie encore au-dessus mais sérieusement, qui pourrait être plus perturbé que Lecter ? »
« N'allez pas chercher plus loin que notre adversaire de ce soir. En passant, en avons-nous fini avec les préparatifs ? »
Mine de rien, réduire l'Univers à un monceau de ruines fumantes et si charbonneuses qu'elles en avaient perdu l'espoir de redevenir fécondes et d'engendrer une vie neuve après le cataclysme majeur, cela nécessitait un processus minutieux. Cela exigeait un symbolisme puissant afin de se répercuter dans la texture du monde et de s'y imprimer de manière traumatisante pour les éons à venir.
Si Malekith cherchait à déchaîner l'Ether afin de réécrire le cosmos, il lui faudrait le faire en plein cœur de la Convergence, là où la réalité était si affaiblie que l'esprit le plus obtus, le plus fermé aux mystères de l'arcane, n'aurait besoin que de hausser un sourcil pour que la pluie tombe vers le haut, ou à l'horizontal, ou soit violette à pois roses, ou n'importe quoi du moment que vous l'imaginiez.
Cet épicentre avait été soigneusement calculé par Selvig et les assistants mis à sa disposition – pauvre cher homme, il avait grandement besoin de vacances qui ne se dérouleraient pas dans une maison de santé, peut-être un petit séjour dans la campagne française, ils avaient des coins juste charmants dans ce pays – et avait été soigneusement déterminé dans les environs de Greenwich. Ce qui avait ses avantages autant que ses inconvénients.
Un inconvénient majeur, serait la participation de Leah à la bataille. Oui, en tant que déesse, une véritable déesse placée un cran au-dessus des divinités qui demeuraient en Asgard, elle avait davantage de chance de réussir à porter un coup fatal à Malekith – elle pouvait le combattre sur un pied d'égalité, Pierre d'Infinité ou pas. Le souci gisait dans son arsenal.
Leah était une sorcière, après tout. Oui, elle pouvait aisément plier une voiture en accordéon d'un simple doigt, oui, elle pratiquait des arts martiaux et savait jouer des couteaux, mais ce n'était pas sa spécialisation. Elle ne brillait pas dans l'affrontement physique, elle était d'abord et majoritairement une pratiquante de l'arcane.
Elle réécrivait le réel pour que celui-ci soit davantage à son goût. L'Ether contrôlait la réalité, et la Convergence fragilisait la texture du cosmos. Pas besoin d'être une devineresse aguerrie pour voir où ça menait – les conséquences seraient inévitablement explosives.
Ou peut-être pas – peut-être qu'en guise de fleurs, il pousserait des pingouins amateurs de macaronis et jouant du pipeau dans les jardins de Grande-Bretagne, peut-être que la couleur brune sentirait le champagne et aurait le goût d'un arpège dissonant au piano, peut-être que le 31 février se produirait en août, elle n'en avait pas la moindre idée. Quand la réalité était en crise, il pouvait arriver absolument n'importe quoi.
Aucune des Pierres d'Infinités n'était inoffensive, chacune d'entre elles un véritable cauchemar dès que leurs pouvoirs fuitaient un tantinet, mais l'Ether s'annonçait abjectement désastreux à contenir et neutraliser et Leah rêvait déjà du moment où ce bazar s'achèverait, et qu'elle n'aurait plus besoin que d'entendre râler Fury qui se plaignait des détritus extradimensionnels encombrant sa planète, et bien entendu c'était à lui de les confisquer et de les placer en lieu sûr pour qu'ils ne démolissent rien et que les scientifiques puissent s'efforcer de les recycler en quelque chose de vaguement utile.
Le bonhomme se vexerait si jamais il apprenait la comparaison avec un éboueur, mais quand l'étiquette collait au profil, elle collait et il n'y avait qu'à s'y résigner, autrement ce sacré bout de papier trouverait moyen d'adhérer à votre doigt et de gâcher vos tentatives de s'en débarrasser.
Pourquoi l'humanité avait-elle des idées dans ce goût-là ? Après plusieurs décennies passées sur Midgard, Leah n'arrivait toujours pas à comprendre l'espèce bipède en dépit de ses meilleurs efforts.
Et si Malekith parvenait à ses fins, elle n'y réussirait jamais.
