Notes : Merci à Kleriwen pour la relecture intégrale de cette fic.
Ce chapitre a mis plus de temps à arriver car j'ai dû le remanier plus profondément que les autres. J'espère qu'il vous plaira !
Le suivant sera également décalé d'une semaine, car j'ai deux OS à terminer avant.
10. Bonnes résolutions
Bien.
Severus, la vie réserve parfois des surprises.
Ce soir, tu as embrassé fougueusement Sirius Black dans un cachot humide.
Bien.
Après tout, pourquoi pas ?
C'est un spécimen esthétiquement plaisant, il faut le reconnaître. Tu as toujours plus ou moins entretenu l'idée qu'il ferait un valet particulièrement décoratif dans ton futur manoir, si son asservissement devenait une option viable.
Et puis, après tout ce qu'il t'a fait subir, n'est-ce pas une belle revanche que de le voir te supplier pour un baiser ? (Il n'a pas tout à fait supplié, mais c'est néanmoins dans ces termes que nous retiendrons cet épisode.)
Le problème, Severus, c'est que je ne vois vraiment pas comment une relation taboue avec un paria de la haute société vient se caser dans ton plan génial pour faire partie des puissants de ce monde. Je dirais même que c'est l'idée la plus débile et irresponsable que tu aies jamais eue. Ressaisis-toi, que diable !
Demain, tu mettras un terme à cette folie. Je sais que tu as la force de caractère nécessaire pour embouteiller ces sentiments absurdes et les ranger tout au fond d'un placard d'où ils ne sortiront plus jamais. Ce soir, tu as été faible. Mais demain est un nouveau jour.
Ta décision est prise, et tu sauras t'y tenir.
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Sirius est déjà là lorsque j'arrive à l'heure du rendez-vous que je lui ai fixé. C'est assez étrange de le revoir à la lumière du jour après hier soir. Il semble nerveux, et le sourire qu'il m'adresse est… problématique.
« Bonjour, Severus. »
Je jette un coup d'œil anxieux autour de moi.
« Black, essaie au moins d'être discret, dis-je en grognant.
– Qu'est-ce que j'ai fait ?!
– Tu… Arrête de me regarder, d'accord ? »
Je prends l'idiot par le bras pour l'entraîner dans l'une des salles d'études.
« J'ai enfin pensé à te rapporter ton livre, annonce Sirius.
– Quel liv… »
Il me tend La reproduction des méduses australes en Antarctique. Ah.
« …Merci. Il ne fallait pas. »
Tandis que je me tire une chaise et pose la documentation sur la table, j'évite à tout prix de croiser son regard.
« Tiens, tu ne veux pas prendre le fauteuil, cette fois ? » fait-il sur un ton innocent.
Je saisis à la perfection sa subtile allusion. Heureusement, je ne rougis pour ainsi dire jamais. Je garde les yeux braqués sur la pile d'ouvrages que je réarrange fébrilement.
Montre-toi ferme.
« Je doute qu'on puisse y travailler très efficacement. »
Dans un soupir, Sirius prend la chaise à ma droite. Puis il se décale vers moi par petits à-coups. Je jauge d'un œil inquiet les derniers centimètres qui nous séparent avant de m'abîmer quelques instants dans ma lecture.
Je commente à haute voix :
« Il est dit dans ce livre que la fleur de vent, lorsqu'elle est séchée et réduite en poudre… »
Il s'approche pour voir le paragraphe que je suis en train de lire.
« …peut servir à la composition des potions de détartrage des dents. »
Au lieu de regarder le texte, il me fixe, moi. Je poursuis :
« Je me demande si cela peut être considéré comme une potion médicinale. »
Il pose une main sur la page. Je lève les yeux vers lui. Il est abominablement séduisant. Ma conviction vacille.
Tu peux le faire, Severus !
« Tu… en penses quoi ? dis-je en me raclant la gorge.
– Je n'en ai absolument rien à foutre, répond-il avec sincérité.
– Oh. Je vois. »
Souffle un coup et pense à tes chakras.
« Black…
– Sirius, corrige-t-il.
– Tu n'as pas l'air de prendre ce devoir au sérieux.
– Bien sûr que si ! proteste-t-il avec véhémence. C'est toi, aussi… Tu es tout… concentré, là. Ça me distrait.
– Ce que tu dis n'a strictement aucun sens.
– Mais si ! Quand je te vois travailler, ça me donne envie de t'embrasser, c'est tout. »
Je m'enfouis le visage dans les mains.
Bien.
Bien bien bien.
Bien.
« J'ai compris, dis-je finalement. Je vais le faire tout seul… Retourne dans ton lit.
– Non ! se redresse-t-il. Je veux t'aider. Excuse-moi. Juste…
– Quoi ? »
Il se mord la lèvre inférieure. Je me force à regarder autre chose que sa bouche. Ses yeux. Non, pas ses yeux…
Bordel, Severus, contrôle-toi.
« Tu as une idée de ce qu'on pourrait faire… quand on aura fini ? » fait-il, en tentant d'avoir l'air dégagé.
Il garde les yeux résolument baissés, les joues légèrement colorées. Allons bon, le voilà intimidé. L'arrogant Sirius Black ne m'a pas habitué à une telle reddition du pouvoir. J'ai l'impression que les fantasmes que j'ai pu avoir sur sa soumission à tous mes désirs se concrétisent enfin. Serait-ce si mal, au fond, d'en profiter rien qu'un tout petit peu ?
« Quand nous aurons fini, nous pourrons occuper le reste de la journée… autrement », dis-je avec un sourire en coin.
Severus, qu'est-ce que tu fais ?!
Comme s'il n'avait soupiré qu'après une motivation, Sirius m'arrache le livre des mains et se plonge sans plus attendre dans les joies du travail de recherches.
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Au milieu du flot d'élèves qui s'engouffre dans la Grande Salle pour le déjeuner, je tombe sur Regulus, qui me salue immédiatement. Nous faisons une halte à côté des portes. Égal à lui-même, le jeune Black se tient les mains dans les poches, ses paupières tombantes lui donnant l'air ensommeillé.
« J'espère que mon frère ne t'a pas causé trop d'ennuis, hier soir, s'enquiert-il d'un ton détaché.
Je toussote.
« J'ai… géré la situation.
– Je ne comprends pas pourquoi il te cherche à ce point. Il ne grandira donc jamais ?
– Quand ton frère a une idée en tête… dis-je évasivement.
– C'est un égoïste et une brute, tu peux le dire. »
Le visage habituellement placide de Regulus exprime une rage contenue qui, de façon ironique, le fait ressembler davantage à son grand frère. Je préfère changer de sujet :
« J'ai retrouvé mes notes sur les cours de Potions de Cinquième Année. N'hésite pas si tu as…
– BONJOUR ! » s'écrie soudain une voix aiguë.
Nous baissons les yeux vers la petite brune aux anglaises parfaites qui vient d'arriver.
« Gwendolyn… dis-je d'un ton glacial qu'elle ne semble pas relever.
– Dolohov, précise-t-elle avec une révérence ridicule. Gwendolyn Dolohov. Enchantée de faire ta connaissance, Regu… eh ! »
Je l'ai attrapée par les épaules pour l'entraîner dans la salle. Je lance à l'attention de Regulus :
« Tu me redis ça d'ici les vacances ! »
Je pousse la fillette jusqu'à la table de Serpentard et la fais asseoir sur le banc au milieu des Première Année.
« T'es nul, comme cousin, peste-t-elle.
– Je te retourne le compliment. »
Ne souhaitant pas subir ses remontrances ni ses questions inquisitrices, je l'abandonne pour aller prendre place tout au bout de la table, à côté de Bethany Clarke. Celle-ci était ma partenaire de Potions avant que Sirius ne la remplace. Elle me salue toutefois assez tièdement. Il faut dire que je n'ai absolument pas pris de ses nouvelles depuis qu'elle est sortie de l'infirmerie.
Désolé. Je ne dispose pas de l'altruisme nécessaire pour m'intéresser aux gens sans personnalité.
Le déjeuner me décourage d'avance. Je n'ai pas grandi avec trois repas par jour, et l'opulence des tablées de Poudlard tend à me plonger dans le désarroi. Un amoncellement de saucisses. Une tour de purée. Un feu d'artifice de petits légumes. C'est franchement décadent.
En fait, si je pouvais ne me nourrir que d'air pur et d'eau fraîche (et de menthe), je serais pleinement satisfait. C'est peut-être ce qui cloche chez moi : j'aurais dû naître plante ou, à la rigueur, méduse australe dérivant paisiblement dans l'océan Antarctique. Au lieu de quoi, je suis né dans ce corps vil, fait de dents, de langue et de chair corruptible. Pauvre de moi.
Je grignote sans enthousiasme un haricot vert en m'efforçant de ne pas faire d'œillades trop visibles en direction de la table des Gryffondors. Ce matin, j'ai été consterné de découvrir le degré d'excellence d'un Sirius Black décidé à travailler. C'en serait presque vexant. Là où le commun des mortels doit œuvrer d'arrache-pied pour parvenir à un tel résultat, lui se contente d'être brillant lorsque l'envie l'en prend, et s'ennuie le reste du temps.
Le devoir terminé, Sirius n'avait bien sûr pas oublié ma semi-promesse. J'ai donc dû me montrer ferme. Intransigeant.
Non, je n'allais pas l'embrasser lorsqu'il s'est assis sur la table, les mains serrées sur le bord, à me regarder comme un affamé. J'ai d'abord pris tout mon temps pour ordonner mes affaires. Puis j'ai fait mine de me glisser entre ses jambes… pour récupérer le livre qui était derrière lui. Et seulement une fois que j'ai eu rangé tous mes documents dans mon sac, alors je l'ai embrassé.
Juste vvvvvff. Le strict minimum. L'effleurement de lèvres le plus insatisfaisant qui soit. Histoire de le frustrer un peu. Ne suis-je pas machiavélique ?
Là, malheureusement, il s'est cramponné des deux mains à mon cou pour approfondir le baiser avec voracité et bon sang, qu'est-ce que j'aurais pu faire ? Il faut bien avouer que ce garçon a meilleur goût que n'importe lequel des mets présents sur la table à cet instant.
Je repousse mon assiette. Mes entrailles sont un tel paquet de nœuds que je ne vois pas comment je pourrais avaler un repas.
J'entends alors un croassement retentir au-dessus de ma tête. Dans un froissement d'ailes, Edgar, le corbeau de ma mère, se pose devant moi. Je détache la missive enroulée autour de sa patte, puis le récompense en lui donnant les raisins secs de mon assiette. Tandis qu'il prend son envol, je contemple la lettre avec un peu d'appréhension. Les courriers en provenance de la maison ne sont jamais porteurs de bonnes nouvelles.
Je décide de l'ouvrir tout de suite pour m'en débarrasser.
« Mon fils,
Je t'informe que ton oncle Antonin nous a invités chez lui pour les fêtes de fin d'année. J'ai accepté son offre. Je sais que tu as l'habitude de rester à Poudlard à cette période, mais je te saurais gré de bien vouloir faire une exception afin qu'il puisse mieux te connaître. Tu n'es pas sans savoir qu'il a des connexions très haut placées et que son soutien pourrait nous être inestimable dans le contexte politique actuel. De plus, il me semble que sa fille Gwendolyn t'apprécie.
Je t'informe par ailleurs que j'ai dû me résoudre à faire une nouvelle hypothèque sur la maison. Je sais que tu y étais opposé, mais la pension que m'a laissée ton père ne suffit même pas à payer le chauffage et tes fournitures scolaires ont grignoté le peu que j'avais réussi à mettre de côté l'été dernier. Mme Biggins dit qu'elle peut me trouver de nouveaux ménages à partir du mois prochain.
J'espère que tu profites d'être à Poudlard pour t'alimenter correctement et que tu t'appliques toujours autant dans ton travail. As-tu rencontré du beau monde cette année via le professeur Slughorn ?
Accroche-toi à tes ambitions et n'en dévie pas, Severus. Je ne sais pas pourquoi, mais je sens que la chance va finir par tourner.
Ta mère,
E. Snape »
Je jette un coup d'œil en direction de Gwendolyn, puis reviens à la lettre. Qu'est-ce que c'est que ces foutaises ? Invités chez mon oncle ? Depuis quand se soucie-t-il de notre existence, celui-là ?
Je relis les mots de ma mère avec une angoisse grandissante. Une deuxième hypothèque ! Je lui avais demandé d'essayer de tenir jusqu'à mon diplôme… Comment ferons-nous lorsque la banque saisira la maison ?!
La culpabilité me ronge. Comment est-ce que je peux perdre mon temps à faire n'importe quoi avec Sirius Black pendant que ma mère est en train de perdre jusqu'au toit qu'elle a sur la tête ? Je dois impérativement mettre un terme à cette folie qui, de toute manière, ne mène absolument nulle part.
Comme si je l'avais invoqué par la pensée, un oiseau de papier atterrit alors dans mon assiette en provenance de l'autre côté de la salle. Oh, bon sang. Je le déplie discrètement, en m'assurant que personne n'ait rien remarqué.
Derrière la serre n° 4. 15 h.
-S
Non, mais, il est gonflé, celui-là ! S'il croit qu'il peut me dicter où aller à sa guise ! J'ai de vrais problèmes, moi. Je n'ai pas le temps pour ces balivernes !
Je regarde la lettre de ma mère, puis le mot de Sirius. Puis la lettre, puis le mot. Quel enfer. Je sens mon ulcère sur le point d'exploser.
Pourtant, je sais ce que je dois faire. Après avoir rangé la missive maternelle dans ma poche, je déchire le message de Sirius en un milliard de confettis. Black et ses rendez-vous secrets pourront attendre longtemps : je romps tout contact à partir de maintenant.
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Enveloppé dans ma cape, je cherche Sirius des yeux. C'est laquelle, déjà, la serre numéro quatre ?
Attention, ce n'est pas que j'aie changé d'avis. C'est juste qu'après mûre réflexion, j'ai réalisé que ce n'est pas une si mauvaise idée d'aller retrouver Sirius dehors.
Pour commencer, il fait un froid de canard, ce qui modère les ardeurs. Ensuite, il y a trop de risque que quelqu'un nous voie, donc nous devrons forcément garder nos distances l'un de l'autre. Je vais donc pouvoir lui annoncer calmement que tout est fini et que nous reprenons une vie normale à partir de tout de suite.
« Pssst ! »
Je me retourne vers la source du bruit. Des feuilles dans les cheveux, Sirius émerge d'un buisson accolé à l'une des serres avec un grand sourire.
« Par ici !
– Je peux savoir ce que tu fiches ?
– Il y a un passage juste là. »
Comment ça, un passage ?!
Tout en me demandant dans quoi je m'embarque encore, je le suis avec réticence entre les branches touffues. Je le trouve accroupi sur le sol, en train de pousser un carreau descellé qui donne accès à l'intérieur de la serre.
« Sirius, tu es cinglé ou quoi ? Il est hors de question que…
– T'inquiète, ça va te plaire. »
Il s'engouffre dedans sans écouter mes protestations. Je suis outré.
Severus, tu ne vas quand même pas le suivre dans un plan aussi foireux ?
…Severus ?
La curiosité finit par l'emporter, et je me faufile par l'ouverture.
J'émerge dans une atmosphère humide et brumeuse, avec une forte odeur de sous-bois. Des plantes de toutes les tailles, allant des arbres les plus imposants aux herbacées les plus fragiles, se côtoient dans cet espace restreint. Le nez en l'air, je tourne sur moi-même pour mieux admirer la végétation foisonnante.
« Qu'est-ce que… Comment tu as trouvé cette entrée ?
– Oh, en courant après un lapin, une nuit », répond Sirius.
Je le dévisage en me demandant s'il plaisante. Il se reprend :
« Enfin… Par hasard, quoi. »
Il ouvre les bras au milieu de cette forêt vierge miniature.
« Qu'est-ce que tu en penses ? C'est cool, non ? »
Vu son arrangement hétéroclite, cette serre n'a pas l'air dédiée à l'enseignement. Je reconnais nombre d'ingrédients précieux pour les cours du professeur Slughorn et l'armoire à pharmacie de Madame Pomfresh. La tête me tourne rien que d'imaginer tout ce que je pourrais fabriquer en venant chaparder ici.
Je plaisante :
« Tu pouvais te contenter de m'offrir un bouquet de fleurs, tu sais.
– Tu parles. J'ai bien compris ce matin que j'allais devoir bosser dur, avec toi. »
Severus, pourrais-tu arrêter de flirter ?
Une sorte de ronce violacée qui pend des jardinières en hauteur descend vers la tête de Sirius et commence à s'enrouler dans ses cheveux. Il la chasse en produisant des étincelles avec sa baguette.
« Suffit, toi ! Viens par ici, fait-il en me tirant par le poignet au moment où une autre ronce menace de m'enserrer les chevilles. Piquette fait sa jalouse.
– Piquette ?
– Elle est gentille, mais un peu pot de colle. »
Il m'entraîne plus profondément dans la serre, entre les énormes racines d'un figuier d'Abyssinie centenaire. Je contourne le tronc lisse d'un arbre creux aussi large que Hagrid. Un hamac pend entre un Chêne acariâtre et une cactée géante. Non loin des portes d'entrée se trouvent, alignées sur un établi, des rangées de boutures que j'examine avec attention. Je sens alors la paume de Sirius, chaude et douce, se couler dans la mienne. Lorsque je relève la tête, il m'adresse à nouveau un de ses sourires désarmants.
Misère. Il a un truc avec mes mains, ou quoi ? Il veut sans arrêt les tenir. C'est d'une niaiserie confondante. Nous sommes deux ennemis jurés avec un léger souci d'attirance mutuelle, pas des amoureux transis devant un soleil couchant, que diable !
Je dois pourtant admettre que la peau entre mes doigts, au contact des siens, est assez sensible pour me produire des frissons. Lorsqu'il courbe la nuque vers mon visage, je récupère ma main d'un geste vif et m'écarte d'un pas.
Ma voix est un peu chancelante :
« Ça va trop vite pour moi, Sirius. »
Fuyant son regard, je fais mine de me passionner pour un pot sur l'établi près de moi, où un Bubobulb particulièrement pustuleux se tortille comme une ignoble langue noire. Voilà qui va m'aider à garder la tête froide.
« Je… Je suis désolé, Severus, bredouille-t-il. On n'est pas obligé de… De rien, vraiment. J'ai aucune envie que tu sois mal à l'aise avec moi. »
Je ne m'attendais pas à cette réponse, qui me remue jusqu'au fond du ventre. Paradoxalement, je n'en trouve que plus difficile de me tenir à mes résolutions.
Qu'est-ce qui cloche, chez moi ?
N'étais-je pas censé n'avoir d'yeux que pour Lily ? Ça, c'est un amour convenable. Normal. Pas cette espèce d'attirance incontrôlée et malsaine pour un type qui m'a déjà humilié devant l'école entière.
Me raccrochant de toutes mes forces au malaise lié à notre historique pour le moins houleux, je poursuis en me forçant à le regarder bien en face :
« Je veux qu'on arrête tout. Se voir, se parler… Ça ne sert à rien. »
Sirius chancelle un peu.
« Mais… pourquoi ?
– Il est préférable de couper court que de se complaire dans je ne sais quel scénario fantaisiste. »
Il plisse les yeux avec une moue réprobatrice.
« Severus… Tu as réfléchi, c'est ça ?
– Pardonne-moi si je n'ai pas ton talent pour m'en abstenir, dis-je vertement.
– Eh ! Moi aussi, je cogite, proteste-t-il.
– Ce n'est pas flagrant. On dirait plutôt que tu te lances tête baissée dans quelque chose que tu ne comprends pas.
– Oui, eh bien, j'ai viré ma cuti en l'espace de 48 heures, c'est assez déstabilisant si j'y pense de trop… Mais je sais parfaitement ce que me disent mes tripes ! »
Je pousse un soupir. Mes « tripes » prennent un peu trop les commandes à mon goût, ces derniers temps. Sirius Black a clairement une très mauvaise influence sur moi.
« On ne change pas de préférences comme ça, Sirius. Si tu aimes les filles, tu aimes les filles. Et ça, c'est… je ne sais pas. Un jeu de pouvoir, peut-être ?
– Non, mais c'est pas bientôt fini de dire n'importe quoi ? Peut-être que j'ai jamais aimé les filles, j'en sais rien, moi !
– Comment ça, tu n'en sais rien ?! C'est tout de même important de le savoir, non ?
– Qu'est-ce que ça peut bien faire, tant que tu me plais, là maintenant ? »
Je suis consterné.
« Tu es vraiment le roi de l'introspection, dis-moi.
– Tu me saoules, Severus. »
Excédé, il va s'allonger dans le hamac en croisant les bras et les pieds, et boude ostensiblement. Résistant à me moquer de lui, j'insiste un peu :
« Tu as embrassé Potter, l'autre jour. Ça ne t'a pas interrogé ? »
Il me jette un regard courroucé.
« EUH. Excuse-moi, mais tu mélanges tout ! James est comme mon frère. Enfin, mieux que mon frère, en l'occurrence…
– Mieux qu'un frère ? je répète, narquois.
– Argh ! fait-il en se cachant les yeux. Arrête ! Tu salis tout !
– Et Lupin ? C'est marrant, si on m'avait posé la question, j'aurais parié sur lui plutôt que sur toi… »
Sirius écarte des mains de son visage, choqué par cette remarque.
« Remus ?! Non, mais, tu vas passer tous mes amis en revue, c'est ça ? Pourquoi pas Peter, tant que tu y es ?!
– Tu ne m'as pas l'air très ouvert d'esprit, pour quelqu'un qui se prétend prêt à entamer une relation clandestine avec son pire ennemi. »
D'un mouvement souple, il descend du hamac et brandit un index contrarié.
« Remus en pince pour la Métamorphomage de ta Maison. Je t'en ai déjà parlé ! »
Un ricanement m'échappe. Qu'il est mignon.
« C'est plutôt un indice incriminant, non ?
– Pardon ?!
– Tu sais ce qu'on dit des Métamorphomages… »
Interdit, Sirius secoue lentement la tête.
« …Non, qu'est-ce qu'on dit des Métamorphomages ? »
J'hésite. De toute évidence, il n'est pas prêt pour ça.
« Tu n'auras qu'à en parler avec ton ami Lupin. »
Les bras ballants, Sirius tire une tête comique. Je ne l'imaginais pas si ingénu, mais je dois avouer que ça m'amuse beaucoup.
Au fond, je peux comprendre qu'il ne se soit jamais posé ces questions. Il coche toutes les cases de ce qu'un homme doit être. Les filles lui tombent dans les bras comme des mouches. Il se trouve, sans le moindre effort, au sommet de la chaîne alimentaire. Alors quel intérêt aurait-il eu à chercher plus loin que le bout de son nez ?
Raison de plus pour mettre un stop à tout ça. Je n'ai aucune envie d'être le cobaye des expérimentations homophiles de Sirius Black.
« Tu vois bien que tu es dépassé, dis-je en m'appuyant contre l'établi derrière moi. Je comprends bien que tout ça soit nouveau et excitant pour toi, mais…
– Mais quoi ? » rétorque-t-il farouchement.
Je le dévisage, ne sachant comment continuer. Mais pourquoi m'a-t-il choisi, moi ? Mais n'a-t-il pas toujours indiqué très clairement à quel point il me trouvait repoussant ? Mais finalement, est-ce que ce n'est pas le souffre-douleur en moi qui l'attire avant tout ?
« …Mais je ne vais pas changer de shampooing pour tes beaux yeux, tu sais. »
Il rit par le nez, surpris et désopilé.
« T'es con ! J'ai vraiment l'air d'avoir un problème avec tes cheveux ?
– Si tu es en quête d'expériences de ce type, je doute fort d'être le seul candidat que tu puisses trouver à Poudlard.
– D'expériences ?
– Tout ce que je dis c'est que tu pourrais, sans grandes difficultés, te trouver quelqu'un de plus… plaisant. Et avec qui tu as un passif moins compliqué.
– Et si ça me plaît, à moi, les gens compliqués ?! »
Je m'apprête à souligner toute l'étendue de sa naïveté, quand un mouvement à l'extérieur de la serre me met soudain en alerte.
« Euh, Sirius. Quelqu'un vient.
– Quoi ? s'alarme-t-il en se retournant. Oh merde. Chourave ! Planque-toi.
– Mais où ?
– Là, dans l'arbre creux ! »
Nous courons jusqu'au tronc massif et nous contorsionnons pour nous tasser à l'intérieur à travers l'interstice. L'une des portes s'ouvre et on entend le professeur Chourave entrer en sifflotant. Nous retenons notre souffle.
À travers la brèche, je peux apercevoir la botaniste en train de s'approcher d'une petite armoire fermée à clé, où des feuilles ont été disposées pour les faire sécher. Avec une aisance qui trahit l'habitude, elle en écrase quelques-unes qu'elle roule dans une grosse cigarette. Puis elle s'installe dans le hamac un peu plus loin, et peu de temps après, des ronds de fumée et une puissante odeur herbeuse envahit la serre.
Je chuchote, scandalisé :
« Non, mais, tu as vu ça ?! »
Sirius se met à glousser, saisi d'un fou rire silencieux. Je lui donne un coup de coude dans les côtes.
« Ce n'est pas drôle ! Comment on va faire pour sortir ?
– J'imagine qu'on est coincés ici… Zut. »
Je me retourne alors vers lui et prends la mesure de notre extrême proximité. Une main au-dessus de ma tête, Sirius pousse sur son bras pour essayer de maintenir une distance respectable. Nos visages sont malgré tout très proches, et je me sens assez vulnérable. Je ne suis pas petit, mais il me dépasse de plusieurs centimètres, et ses épaules larges me donnent l'impression d'être ridiculement grêle à côté de lui.
« Fais au moins l'effort d'avoir l'air désolé, dis-je, contrarié.
– Je suis désolé… »
Son sourire taquin s'atténue tandis qu'il plonge son regard dans le mien.
« Désolé de m'être moqué de… tes cheveux… ou d'autres conneries, par le passé. Je… J'étais juste un sale con, Severus. »
Gêné, je voudrais m'enfoncer dans le sol et disparaître. Sirius baisse les yeux, l'air de chercher ses mots.
« Si je remonte le fil… y'a rien de vraiment nouveau, murmure-t-il. Tu m'as toujours fait… un truc. Comme… une impression forte, disons. Du genre qui dérange. Beaucoup. Tu me mettais mal à l'aise. J'imagine que… c'était plus facile de te trouver bizarre et de te dénigrer, que de chercher à comprendre pourquoi. »
Je clos les paupières, ébranlé. Bon sang. Je crains fort que la mission de convaincre Sirius Black que nous devons arrêter de nous voir soit un échec cuisant. À commencer parce que je n'ai pas vraiment réussi à m'en convaincre moi-même.
« Je ne peux pas croire que j'ai eu de la merde dans les yeux aussi longtemps, continue Sirius dans un filet de voix. Je ne te trouve pas moche du tout. Du tout. À vrai dire, je te trouve même très b… »
Sentant qu'il va sortir une énormité, je franchis la courte distance qui nous sépare et l'embrasse pour le réduire au silence. Ma bouche le bâillonne, ma langue prend le contrôle de la sienne, et c'est tellement simple et bon que j'en oublie presque d'avoir honte de moi.
Lorsque nos visages s'écartent, Sirius exhale fébrilement.
« Je… Je pense que je suis homo, souffle-t-il. En tout cas… avec toi, je me sens extrêmement peu hétéro. J'ai pas mieux que ça, comme réponse… »
Je ne peux retenir un sourire amusé.
« Je m'en contenterai. »
Ses lèvres s'étirent joyeusement et il chaparde plusieurs baisers rapprochés. Dépassé par son enthousiasme, je finis par plaquer une main sur sa bouche en lui faisant signe d'écouter.
Un bourdonnement suspect résonne dans la serre. Lorsque je jette un œil en direction du hamac, je réalise que le professeur Chourave est en train de ronfler bruyamment. Incroyable. Les standards de Poudlard en matière de recrutement me déçoivent profondément.
Sans un mot, je m'extirpe du tronc, Sirius sur les talons. Nous retraversons la serre jusqu'au carreau déplacé le plus silencieusement possible et, après un temps qui me semble infini, mais qui doit durer moins de deux minutes, nous respirons l'air glacé du dehors.
Soulagé de m'en être sorti sans punition, j'annonce néanmoins à Sirius :
« C'est la dernière fois que je te retrouve dans un endroit interdit.
– Ça veut dire que tu veux bien me retrouver dans des endroits autorisés ? » demande-t-il gaiement.
J'hésite juste un peu.
« À condition que personne ne puisse nous surprendre, alors…
– Donc, pas au milieu du terrain de Quidditch ? »
Mais qu'il est drôle.
« Non. Pas au milieu du terrain de Quidditch.
– J'accepte ce défi ! »
Après tout, peut-être que le mieux n'est pas de réprimer l'envie d'être avec lui, mais de la laisser s'éteindre d'elle-même. D'ici une semaine, la nouveauté sera passée, nous aurons fait le tour de la question et tout rentrera dans l'ordre. C'est une évidence ! J'aurais même dû y penser plus tôt.
Voilà. C'est le plan B. Je ne vois pas comment ça pourrait mal tourner.
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« Quelqu'un peut-il me donner le nom de ces splendides créatures ? » demande le professeur Brûlopot en désignant les sujets du jour à l'aide de sa jambe de bois.
Je n'en sais rien, et ne désire pas le savoir. Les gros rats au dos recouvert d'immondes tentacules qui grouillent à nos pieds n'ont aucune espèce d'intérêt à mes yeux.
En revanche, ils m'offrent une excuse pour lorgner Sirius Black le temps qu'il donne la réponse.
« Tout à fait, Mr Black, approuve Brûlopot. Des Murlaps. »
J'ai la tête ailleurs, aujourd'hui. Le rendez-vous de dimanche dernier avec Sirius est déjà loin, et même si je ne suis pas du genre à compter, ça fait quand même deux jours, seize heures et vingt-cinq minutes que nous devons nous contenter d'œillades appuyées et d'effleurements de mains en nous croisant dans l'école. Je suis un tout petit peu frustré.
« Ceux-ci proviennent de la côte ouest et… Oui, Mr Pettigrow ?
– Est-ce qu'ils sont dangereux ?
– Non, pas du tout. Ces tentacules leur servent uniquement à attraper les crustacés dont ils se nourrissent, et leur morsure est sans gravité. Tant que vous ne leur marchez pas dessus lorsqu'ils sont enfouis dans le sable, ils n'ont pas de raison de vous attaquer… »
Il faut savoir que notre professeur n'a plus qu'un seul bras et une seule jambe, ce qui fait que nous avons tendance à prendre son avis sur la bienveillance des créatures magiques avec des pincettes.
« Alors euuuuh pourquoi ceux-là me montrent leurs dents ? couine le garçon.
– Hum. Plaît-il ? »
Tout le monde se tourne vers Pettigrow. En fait, il semble que les rats – pardon, les « Murlaps » – soient tombés en arrêt devant le groupe des Gryffondors. Mais je dirais que celui qu'ils fixent réellement, c'est le Préfet qui arrive derrière eux d'un pas alerte.
Remus Lupin.
« Le professeur McGonagall m'envoie vous porter cette note… dit le Gryffondor avec un regard inquiet pour les rats qui se sont mis à grogner avec une certaine hostilité.
– Peut-être qu'il est tombé amoureux de toi, Pettigrow ! raille pendant ce temps Wilfred Avery.
– Qui se ressemble s'assemble ! » renchérit Madley.
Pettigrow pique un fard et les Serpentards éclatent de rire.
« Messieurs, je n'apprécie guère votre humour », gronde Brûlopot.
De la main qu'il lui reste, le professeur Brûlopot griffonne je ne sais quoi sur un bout de parchemin et le tend à Lupin, qui paraît soulagé de pouvoir partir sans demander son reste. Ce n'est pas la première fois que j'observe ce genre de bizarreries autour de lui. Le pauvre fait systématiquement paniquer les animaux et, d'ailleurs, il a planté sa BUSE de façon mémorable.
Je suis sans doute le seul à remarquer que les Murlaps s'apaisent aussitôt après le départ de Lupin. Je le suis des yeux jusqu'à ce qu'il disparaisse.
« Reprenons, s'il vous plaît, dit Brûlopot. Vous allez vous occuper chacun d'un Murlap. Leurs tentacules sont semblables à ceux d'une anémone de mer et permettent de préparer un onguent très puissant pour les blessures. Pour cette raison, il n'est pas rare de trouver des Murlaps avec des tentacules arrachés par des individus peu scrupuleux. Nous allons apprendre à les soigner pour leur éviter des infections, mais aussi observer la façon dont ils s'alimentent qui est, selon moi, tout à fait fascinante. »
Je considère la bestiole grotesque en face de moi avec circonspection. Je déteste les cours de Soins aux Créatures Magiques, et le fait que notre professeur ait perdu la moitié de ses membres ne me donne guère l'envie de faire trop d'efforts. J'ai gardé cette matière uniquement parce que ça peut m'aider à obtenir des ingrédients utiles pour les potions.
« Eh, Snape, tu veux que je m'occupe de ton rat ? » me fait Brute Épaisse.
Bulstrode fait du zèle, ces temps-ci. Maintenant qu'ils savent que je suis dans les petits papiers d'Evan Rosier, les trois débiles ont fini par connecter leurs trois neurones communs et déduire qu'il serait dans leur intérêt d'être dans mes petits papiers à moi. Cette attitude est tout ce qu'il y a de plus méprisable.
J'en profite à fond.
« Fais donc, Bul'. » J'esquisse un rictus. « Evan sera rassuré d'apprendre que votre comportement s'est amélioré à mon égard…
– Attends, je vais le faire ! s'écrie Sombre Crétin.
– Pourquoi toi ? proteste Le Sale Traître.
– Arrêtez ! Il m'a dit à moi de m'en occuper… »
J'adore ça. Pourvu que ça dure.
À la fin du cours, tandis que nous rentrons vers le château, Sirius s'arrange pour laisser un peu d'avance à Potter et Pettigrow. Tout en restant quelques pas devant moi, il lance sans me regarder :
« Tu as quelque chose de prévu, cet après-midi ? Récurer ton chaudron, peut-être ? Étiqueter tes potions ? »
Je contiens un sourire.
« Je ne sais pas… C'est tout ce que tu as à me suggérer ? »
– J'aurais mieux, mais… il faudrait que tu me retrouves à quatorze heures, au deuxième étage, derrière la porte entre les salles 24 et 26.
– J'en prends note.
– À tout à l'heure, Severus. »
⊹─────༺༻─────⊹
Rien à faire. J'ai beau examiner la situation sous tous les angles, j'en reviens toujours aux mêmes conclusions.
Premièrement, j'ai dû m'asseoir à l'endroit du canapé qui a un ressort déglingué.
Deuxièmement, il est anormal que je sois incapable de comprendre un traître mot de cette étude sur Les effets et méfaits de l'hyalite ferrugineuse dans les mélanges aux extraits naturels de mollusques prosobranches.
Et enfin, la cause de ces deux maux est cet abruti de Gryffondor. Surtout le second.
Passe encore qu'il me donne un rendez-vous et que quand j'arrive, je le trouve assoupi sur le sofa qui constitue l'essentiel de l'ameublement de la pièce. Je ne suis pas contrariant, ça ne me dérange pas d'avancer ma lecture à côté de lui en attendant qu'il daigne se réveiller. Mais que ce grand dadais s'étale dans son sommeil jusqu'à ce que sa tête finisse sur mes genoux, ça, c'est beaucoup moins acceptable. Pour ne pas dire inadmissible. Voire, même, intolérable.
Quoique, en fait, cela passerait encore si ma main n'était pas venue d'elle-même jouer avec sa chevelure. Qu'il a remarquablement épaisse et brillante, par ailleurs. Et douce.
Bon sang, que cette situation est étrange.
Si on m'avait dit il y a une semaine que je me retrouverais à papouiller Sirius Black sur un canapé, je serais soit mort de rire – fin tragiquement inappropriée en ce qui me concerne – soit bouclé à Azkaban pour avoir jeté un Sortilège impardonnable sur le petit plaisantin.
Le Gryffondor remue un peu dans son sommeil. Je retire ma main de sa tête en me réprimandant et me replonge dans mon bouquin. Il ne manquerait plus qu'il se rende compte que je me plais à lui tripoter les cheveux. Comment avoir la moindre crédibilité après ça ?
Sirius s'étire voluptueusement en se retournant sur le dos.
« Mmh… Continue… »
Eh zut. Grillé.
Je pose mon livre sur l'accoudoir et tente de prendre un air dégagé.
« Tout va bien pour toi, Sirius ? Je ne perturbe pas ton roupillon, j'espère ? »
Il ouvre les yeux avec étonnement.
« Tiens, pourquoi tes genoux sont sous ma tête ? »
Il est quand même gonflé, hein.
« Si j'avais su que tu m'avais donné rendez-vous ici pour te regarder dormir, je ne me serais pas déplacé.
– Oh merde, désolé, fait-il avec un bâillement à s'en décrocher la mâchoire. Je fais des nuits tellement pourries… Je pensais juste fermer les yeux cinq minutes.
– Quoi qu'il en soit, mes jambes ne sont pas un oreiller. Tu peux retirer ta tête ? »
Il me sourit d'un air taquin, sans faire mine de bouger.
« Je ne suis pas expert, mais il me semble bien que dans les contes, c'est le moment où tu dois me réveiller d'un baiser, non ? »
Je lui réponds par un regard noir, car c'est bien tout ce qu'il mérite. Pas plus impressionné que ça, cependant, Sirius pend ses bras à mon cou. Hum. Mes regards noirs n'ont plus le même effet qu'avant. Je grommelle :
« Tu m'as l'air déjà parfaitement réveillé, étant donné les âneries qui sortent de ta bouche.
– Fais-moi taire, alors… » suggère-t-il en essayant de m'attirer à lui.
Mais quel enfant gâté ! Je résiste vaillamment.
« Ce n'est pas sérieux. N'importe qui pourrait entrer ici.
– Non, c'est une pièce qui n'apparaît que lorsqu'on en connaît l'emplacement. Et c'est un secret bien gardé… »
Refusant de céder à son caprice, je reprends l'ouvrage que j'ai laissé sur l'accoudoir et l'ouvre par-dessus sa tête.
« Eh ! proteste Sirius, scandalisé.
– Ce recueil scientifique est passionnant. Tu veux que je te le lise ?
– Severus, t'es pas marrant !
– Je sais. Ça doit être pour ça qu'on m'a donné ce prénom. »
Il se redresse pour passer en position assise tandis que je retrouve l'extrait que j'ai annoté.
« Tiens ! Là, écoute-moi ça. Est-ce que tu savais que l'extrait d'opaline dorée… »
Avec une insolence qui défie l'entendement, Sirius m'arrache le livre des mains.
« … quand il est enrichi en… en fer… euh… »
Il le jette négligemment de côté.
« … pouvait rendre explosive une inoffensive… »
Sa main vient sur ma joue et me force à le regarder.
« … soupe de berniques ?
– Non, merci. »
Sans la moindre considération pour l'enseignement que j'essayais de lui transmettre, il commence à me mordiller les lèvres. Je n'arrive pas à croire que je sois en train de m'habituer à l'idée d'embrasser Sirius Black. Le concept reste insensé, mais en pratique, lorsqu'il est devant moi, je n'ai plus aucun doute à l'esprit. Ni aucune retenue, si on en juge par la façon dont, rapidement, mes doigts s'enfouissent dans ses mèches brunes et ma bouche pousse contre la sienne pour lui rendre avidement ses baisers.
J'ai l'impression de me perdre en lui. J'enregistre la sensation légèrement râpeuse de sa peau là où il rase sa pilosité naissante, la chaleur moite à l'arrière de sa nuque et la saillie de sa pomme d'Adam lorsque je parcours sa gorge. Chaque détail de lui est formidable et enivrant.
Dans le feu de l'action, je le laisse s'installer à califourchon sur mes genoux pour être plus à l'aise, et ses cheveux font comme un rideau sur mon visage tandis que nous prolongeons l'étreinte de nos lèvres, la caresse de nos langues, l'exploration de nos mains. Lorsqu'il finit par rompre le baiser, je suis parcouru de frissons fiévreux et mon bas-ventre est en feu.
« Merde, Severus, murmure Sirius, la voix rauque, tout contre ma bouche. Tu m'as tellement manqué. »
Il enroule alors ses deux bras autour de mes épaules et me serre fort contre lui en nichant son visage dans mon cou. Décontenancé par ce geste affectueux, je me réfugie derrière une réponse hypocrite :
« Manqué ? On se voit tous les jours…
– Et c'est insupportable de devoir rester à distance. »
Je ne suis pas très à l'aise. Outre le ressort sous mes fesses, l'état d'excitation dans lequel je me suis mis commence à franchement m'incommoder. Je ferme les yeux pour tenter de me rassembler.
Ouvre tes chakras, Severus. Visualise le lac de Poudlard par temps calme. Sens la fraîcheur de l'herbe sous la plante de tes pieds. Entends le doux bloblotement d'un chaudron de potion contre les furoncles.
Sirius finit par desserrer son étreinte et se laisse lourdement tomber contre le dossier à côté de moi, en ramenant ses jambes contre son torse.
« Deux semaines sans te voir, ça va être très long », lâche-t-il dans un soupir.
La réalisation me tombe dessus brutalement. Les vacances sont dans moins de trois jours.
Bon sang. Je ne serai jamais sevré d'ici là !
Je me racle la gorge en affectant un air détaché :
« Tu pars, pendant les vacances ?
– Oui, je passe les fêtes chez James, dit Sirius. Et toi ?
– Je rentre chez ma mère… exceptionnellement. »
Le souvenir de sa lettre me revient, et je me renferme. Rien que l'idée que ma mère découvre comment j'occupe mon temps libre à Poudlard me rend malade. Non qu'elle ait des raisons de le découvrir. Je ne lui dis jamais que ce qu'elle veut entendre.
Sirius m'observe, songeur.
« Et… ton père ? »
Je réponds sans la moindre émotion.
« Il est mort il y a plus d'un an.
– Merde, fait Sirius en me touchant le bras. Je te demande pardon, Severus. Je ne savais pas.
– C'est normal. On parle rarement des faits divers moldus dans les journaux sorciers.
– Il est mort comment ? »
Oppressé dans la poitrine, je m'extirpe du canapé inconfortable et vais me poster devant la cheminée, le dos tourné.
« Comme un lâche. Il s'est tué.
– Oh… Je suis désolé.
– Ne sois pas désolé. En ce qui me concerne, sa mort a été un soulagement. »
Hormis les dettes que cette ordure nous a laissées.
« J'en déduis qu'il n'était pas le père de l'année, alors ? » s'enquiert Sirius.
Bravo, Sherlock. Je lui jette un regard perçant par-dessus mon épaule.
« Excuse-moi, mais pourquoi on parle de ça ?
– Parce que je m'intéresse à toi. C'est mal ?
– Je n'ai pas besoin que tu te préoccupes de moi, Sirius. »
Mon ton est coupant, sans délicatesse. Sirius s'offusque :
« Je ne peux pas vraiment m'en empêcher ! J'ai besoin de savoir ce que tu vis, moi !
– Ce sont mes affaires, dis-je sur la défensive. De toute façon, tu ne pourrais pas comprendre. Nous ne venons pas du même monde, toi et moi. »
Il se renfrogne.
« C'est vrai que là d'où je viens, tout le monde est heureux et personne n'a aucun problème, ironise-t-il.
– Tu vas me faire pleurer !
– Peut-être que tu idéalises un peu les familles Sang-Pur, non ? Je t'assure que ce n'est pas toujours un environnement très épanouissant. »
Épanouissant, ha ! Le malheureux est tellement à côté de la plaque que j'ai presque de la peine pour lui. Je lui réponds d'une voix transpirant le mépris :
« Mon pauvre Sirius. Tes parents sont méchants ? Bienvenue au club. Vous, au moins, vous n'avez pas de problèmes d'argent. Vous avez toujours quelqu'un pour assurer vos arrières. Vous ne savez pas ce que c'est que de devoir s'en sortir sans un balai doré pour vous rattraper si vous tombez. »
Sirius bondit sur ses pieds et se poste devant moi pour rétorquer vivement :
« Tu oublies que mon balai doré, je l'ai balancé par la fenêtre quand je suis parti de chez moi ! Alors je prétends pas que c'est pareil que de grandir sans, mais j'ai une petite idée de ce que c'est que d'angoisser pour l'avenir, et je suis quand même capable de compatir aux malheurs de quelqu'un que j'aime ! »
Son choix de mots me prend de court. Frappé de mutisme, je m'abîme dans la contemplation des flammes. Il est drôlement chaud, ce feu, non ?
« Severus ?
– Mmh.
– Ça va ?
– Oui, pourquoi ?
– Parce qu'on était en train de s'engueuler… et là tu ne dis plus rien.
– Il n'y a plus rien à dire. On ne va pas faire le concours de celui qui a la vie la plus misérable, non plus. »
C'est moi, bien sûr.
Sirius s'approche d'un pas, suspicieux.
« Attends un peu. Tu es rouge, non ?
– Absolument pas ! C'est la lumière du feu sur mon visage.
– Écarte-toi, pour voir ?
– Je suis très bien où je suis, merci.
– Tu es rouge ! » jubile-t-il.
Il m'inflige une accolade virile tout en déposant un baiser appuyé sur ma joue, ce qui n'arrange pas mon teint.
« Qu'il soit inscrit dans les annales qu'en l'an de grâce 1976, Sirius Black a réussi à faire rougir Severus Snape ! »
Je le repousse, grognon.
« Tu es insupportable.
– Insupportablement charmant, si j'en crois l'effet que je te fais !
– Je suis en train de réviser mon jugement à ce sujet.
– Comment ça ? Tu en as déjà marre de moi ?
– À cet instant, oui.
– Vivement les vacances, alors, que tu sois débarrassé de moi ?
– Exactement. »
Enfin… Non. Quand même pas.
Allez savoir pourquoi, je suis incapable de me corriger à voix haute.
⊹─────༺༻─────⊹
« REGARDE, SEV ! hurle Gwendolyn en traversant le terrain de Quidditch sur son balai.
– Je regarde, je regarde… »
Gwendolyn m'a si bien tanné pour que je vienne la voir s'entraîner à voler que j'ai fini par accepter juste pour avoir la paix. J'admets qu'elle se débrouille plutôt bien. Pour une débutante.
« EN PIQUÉ, REGARDE, EN PIQUÉ ! »
Mais c'est qu'elle commencerait à me faire peur.
« Tu devrais redescendre maintenant, Gwen !
– Non ! Je travaille mon coup de batte ! »
Son coup de batte est déjà impressionnant pour une fillette haute comme trois pommes.
« C'est ta cousine ? » demande soudain une voix à ma droite qui me fait sursauter.
Bordel, on n'a pas idée de surprendre les gens comme ça. Son balai à la main,Evan Rosier vient d'apparaître à mes côtés dans les gradins de Serpentard.
« Euh… oui. » Ça se voit ?!
J'ajoute en me rengorgeant un peu :
« Du côté Prince de la famille. »
Contrairement à Gwendolyn, je ne suis qu'à moitié Sang-Pur, mais c'est mieux que rien, non ?
Le capitaine de Serpentard pose ses protections de Quidditch sur la rangée de sièges juste devant moi. Il est vêtu de l'uniforme de l'équipe, dont les manches moulent les muscles saillants de ses bras. Je ne fixe pas du tout ses biceps.
« WOUHOUUUUUUU ! » s'époumone Gwendolyn en fendant les airs dans son dos.
Imperturbable, Rosier sangle une genouillère en cuir tout en parlant.
« Je voulais prendre de tes nouvelles, Severus. Ces petits merdeux qui t'ont envoyé à l'infirmerie… Ils ont compris la leçon ?
– Oui, dis-je avec reconnaissance. Merci du coup de main.
– C'est normal. Il faut que tu saches que nous protégeons les nôtres. »
Je suis hypnotisé par la rudesse experte de ses gestes tandis qu'il se harnache un bras. Il ajoute en me regardant :
« D'ailleurs, à ce propos… nous avons pris la liberté de rappeler ses devoirs à ton oncle.
– Mon oncle ? Comment ça ?
– Nous avons conduit une petite enquête sur ta famille. »
Dans son dos, Gwendolyn fait des vrilles terrifiantes au milieu du terrain en poussant des cris de joie.
« Rien de méchant, c'est une simple formalité. Pour s'assurer que la suite du processus se déroule sans encombre. »
La suite du processus… J'ai une boule dans la gorge.
« Quoi qu'il en soit, poursuit Rosier, nous avons eu vent de la situation dans laquelle ton oncle vous a laissés, ta mère et toi. J'imagine que ça n'a pas été simple, pour vous.
– Pas… Pas vraiment, non.
– Nous lui avons fortement suggéré de faire un effort. Tu connais peut-être les liens qu'il entretient avec notre mouvement ? »
Je tente de ne pas laisser transparaître mon trouble. Ce serait donc ça, la raison de l'invitation de mon oncle ?
« Je… Non. Je n'ai eu que très peu de contacts avec mon oncle, à vrai dire. Avant la mort de mon père, ma mère avait coupé tout lien avec ce côté de la famille. »
Rosier hoche la tête, et vient s'asseoir près de moi. Il pose une main compatissante sur mon épaule.
« C'est regrettable, ce qui est arrivé à ta mère. On nous a dit qu'elle était une sorcière brillante, autrefois.
– Absolument, dis-je la tête haute. Elle n'est pas une Cracmolle, contrairement à ce que prétendent certains.
– Bien sûr que non, confirme Rosier. La famille Prince est l'une des plus nobles qui soient.
– C'est mon père qui… C'est de sa faute à lui. »
Ma voix meurt avant la fin de ma phrase. Rosier secoue la tête et crache par terre avec un air de dégoût.
« Tu vois, c'est le genre d'histoire qui ne se serait jamais produite si notre mouvement avait été au pouvoir. C'est pour des gens comme ta mère que nous nous battons. Des victimes innocentes de la barbarie moldue. »
Il claque une main sur mon genou, puis se lève.
« Je dois te laisser. Mes gars m'attendent pour l'entraînement. Je te laisse réfléchir à tout ça pendant les vacances. Tu verras que les avantages à rejoindre nos rangs sont nombreux. Bonnes fêtes, Severus.
– Je… Bonnes fêtes, Rosier.
– Allons, appelle-moi Evan » fait-il avec un sourire de connivence qui me laisse tout chose.
Il enfourche son balai, puis se retourne :
« Au fait… Tu n'as qu'à dire à ta cousine qu'elle peut venir taper dans la balle avec nous, si ça lui dit. »
Et il s'envole d'un coup de pied puissant.
Gwendolyn ne tarde pas à me rejoindre sur son balai.
« Oh la la ! couine-t-elle, excitée. C'était Evan Rosier ?
– Lui-même.
– Vous avez l'air proches, dis donc, fait-elle avec un air entendu. C'est quand même pas avec lui que tu sors ? »
Les yeux me sortent pratiquement des orbites.
« Que je…?! Mais non, Gwendolyn, enfin ! Quelle idée !
– Eh, tu es tout joyeux et de bonne humeur, en ce moment ! Je sais qu'il y a strangulot sous roche !
– Je ne suis pas…! »
Inspirer, expirer.
« Au lieu de dire des sottises, tu devrais retourner sur le terrain, dis-je pour me débarrasser d'elle. Rosier m'a dit de t'inviter à aller jouer avec eux. »
Gwendolyn pousse un cri strident.
« NON C'EST PAS VRAI TU MENS. JE VAIS JOUER AVEC REGULUS ?! »
Oh. Zut, j'avais oublié qu'il faisait aussi partie de l'équipe.
Ma cousine me saute au cou.
« Merci ! T'es le meilleur cousin de toute la terre ! »
Hem.
